TROIS FRANCS PAU SEMAINE
La semaine suivante, plus haut dans le quartier, vers la région coupée de jardinets qui avoisine l'église de Belleville, la veuve Bazire, née Jeanne Petit-Klein, fut assassinée de la même manière que la demoiselle Roux. Cette nouvelle victime habitait depuis trente ans le même logement, au deuxième étage d'une maison de la rue Compans, entre cour et jardin. Elle élait entrée dans sa quatre-vingt-unième année, et
ellc était titulaire d'une rente viagère <!<' sepl cenl cinquante francs. Comme Julie Roux, elle passait dans
son quartier [)our être fort avare, et le bruit courait qu'elle parvenait à faire des économies considérables.
Non seulement elle faisait des économies, mais elle avait réuni une collection dans sa chambre à coucher. Très dévote, elle aimait à s'entourer de tous les menus objets vendus sous les porches des églises. Grucifiv en bois noir avec un Christ de cuivre, saints Josephs en plâtre, Vierges en albâtre, images découpées qui laissent apercevoir des anges sous les fleurs, chapelets à gros grains, scapulaires, médailles, elle avait, vraisemblablement, amassé toutes les amulettes en cours dans le catholicisme. Elle vivait tranquillement, béatement, dans cette chambre parée comme une chapelle de village, qu'elle ne quittait que pour l'église. Tous les matins à la messe et s'attardant sur son prie-Dieu. Rentrée chez elle, elle retrouvait à peu près le même décor, rangeait ses bibelots, époussetait sa commode et sa cheminée surchargées de fétiches, comme si elle faisait la toilette de l'autel. Ses journées se passaient ainsi, et sans
doute elle trouvait encore un certain charme à l'existence.
De mœurs paisibles, de cervelle étroite, la veuve semblait ne devoir gêner personne. On aurait pu la laisser à son humble logis, à sa messe, à son musée de crucifix et de vierges. On se moquait d'elle dans le quartier, mais doucement, à cause de son âge, c'est-à-dire qu'on souriait un peu de ses habitudes méticuleuses, en la félicitant pour ses rentes et ses économies. Si quelqu'un pouvait se croire sûr dune calme fin de vie, dune agonie naturelle, c'était cet être inoffensif qui tenait si peu de place et faisait si peu de bruit dans le monde. Il n'en a rien été. La vieille a été étranglée comme l'autre. L'existence restreinte, si régulière, s'est terminée brusquement par une catastrophe ; la dévote, qui cheminait tous les jours de sa chambre à l'église, est devenue une héroïne de cause célèbre. Tout le monde discute, cherche, personne ne sait.
On ne connaissait pas un ennemi à la veuve Bazire. Chez elle, on a retrouvé sa montre, on a constaté qu'aucun meuble n'avait été ouvert. La pendule, seule, a disparu. Le voleur a-t-il perdu la tête, ou
-*- «47 -*bien s'agit-il d'un assassin maniaque? Le jour du crime, un homme en redingote, portant une sacoche, était venu chez la victime. Les voisins l'ont vu, comme ils \<>ienl toujours clans ces sortes d'histoires. D'autres ont affirmé avoir revu les deux jeunes gens en chapeau mou qui ont étranglé M"c Roux. Le fait certain, c'est qu'il s'est trouvé quelqu'un pour supprimer une bonne femme de quatre-vingts ans, qui vivait avec trois francs par semaine. Trois francs par semaine! un tel budget ne met pas à l'abri de l'envie, de la férocité, du crime, la créature qui joue un rôle aussi insignifiant dans la civilisation, la femme qui n'a plus que quelques années, quelques mois à vivre.