EXISTENCE RÉVÉLÉE
Rue Julien-Lacroix, tout près de la maison de Cécile et de Céline, un crime fut commis qui jeta l'épouvante et excita la curiosité dans l'esprit des habitants du quartier, vaguement surpris de n'être pas mieux défendus par le réseau de lois, de règlements, d'obstacles de tous genres, qu'ils subissent dans les moindres circonstances, et qui semble disparaître subitement, pendant certaines périodes, où le meurtre triomphe, nargue le code, la police, les juges, la prison, la guillotine, tous les corps constitués, toutes les forces sociales.
C'est une pauvre demoiselle de soixante-sept ans, pauvre d'argent, pauvre d'esprit, Julie Roux, qui, cette fois, fournit la preuve que le loup est toujours
dans le bois, qu'il sait en sortir, roder pai les villes et entrer dans les maisons. Après que I '>n trouva
Julie Roux étranglée, on n'apprit que ceci : c'est (jur M. Blanchet, courtier d'assurances, locataire d<- la maison, entendit un cri vers neuf heures du soir, puis la chute d'un corps, — c'est que M. Duricu, marchand de poissons, rentrant chez lui environ une heure plus tard, rencontra dans l'escalier deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, proprement vêtus, coiffés de chapeaux mous, les mêmes que l'on avait vus, la veille, passer et repasser devant la porte.
Pendant que les agents de la sûreté relevaient et suivaient ces pistes, la biographie de l'être disparu se trouva tout à coup répandue à des milliers et à des millions d'exemplaires sur toute la surface habitée de la terre. Cécile, qui connaissait cette voisine de vue, et un peu de son histoire par les on-dit du quartier, éprouva une émotion à voir cette histoire ainsi imprimée.
Elle dit à Céline, qui la regarda avec étonnement, que jamais, sans le crime, personne ne se serait intéressé à M110 Roux.
De fait, qui songe à la personnalité chétive, à la
manière d être de tant de passants et de passantes qui vont par les rues comme des ombres, vivent leur existence cachée dans l'une de ces innombrables chambres creusées en alvéoles dans le massif des maisons ?
Julie Roux devint un peu folle en 1848, Tannée où elle perdit son fiancé. Vaguement soignée, non guérie depuis lors, elle divague. Elle a eu un père palefrenier aux Tuileries, du temps de Louis-Philippe, elle se dit cousine de la reine Amélie, se coiffe comme elle, avec des boucles tire-bouchonnées, se fait appeler Mme de Saint-Jean. Tout l'héritage paternel consiste en un secours annuel de cent francs quelle touche au ministère de l'agriculture ; son loyer de cent cinquante francs est payé par une dame charitable qui a pour intermédiaire une sœur de Saint-Vincent-de-Paul ; elle vit de l'aumône de ses voisins, ne peut pas même avoir de la lumière, — et elle s'affirme très riche, fait tâter à ceux qu'elle rencontre les ronds de cuivre qu'elle coud dans sa ceinture et qu'elle affirme être des pièces de cent sous. Il y avait des années, qu'elle ne couchait plus dans un lit, qu'elle s'endormait dans
un fauteuil. Vers midi, régulièrement, on l'entendait
chanter.
Dans une maison habitée par des employés, des ouvriers, par des commères curieuses, il n'en faut pas plus pour occuper les imaginations. La vieille folle était donc devenue un sujet de conversations, montrée au doigt, suivie par les gamins riant et se moquant. Avec cela, bavarde, toujours dehors, s'arrêtant pour parler à tout venant, passant la grande partie de ses journées au marché du boulevard. Hors de sa maison elle passait pour folle, pour avare, pour riche, et Ton affirmait qu'elle portait une cotte de mailles. Ainsi, ceux qui se sont alarmés de ne pas l'entendre chanter à midi, qui l'ont vue morte par le trou de la serrure, et qui sont allés chercher le commissaire de police, ceux-là, qui ont pu la connaître, ne l'ont pas connue, puisqu'ils l'ont supposée très différente de ce qu'elle était. Ce sont les deux assassins qui auront dévoilé au monde l'existence de cette presque anonyme. On a su à peu près ce qu'elle pouvait être lorsqu'on l'a retrouvée, les jambes ligotées, les bras attachés derrière le dos, un bâillon dans la bouche, étranglée.
Ce cadavre de vieille fdle, découvert un malin dans le pauvre logis, brusquement éclairé par la rapide et brutale publicité des journaux, c'est tout ce que la foule de l'immense ville aura su de l'obscure existence enfouie au plus profond des couches humaines. Il aura fallu le drame, l'assassinat, le fait divers pour montrer tel qu'il était l'humble organisme qui végétait là depuis tant d'années. C'est ainsi que cette foule sans solidarité s'apprend ellemême, s'aperçoit parfois avec stupeur de la somme de malheur qui est en elle, de ce qui souffre sans se plaindre et meurt sans un cri, — c'est ainsi que la mort, la mort seule, devient révélatrice de la vie.