ÉPOUX COTT
On en avait à peine fini avec les crimes, qu'il y eut l'émoi d'un double suicide. Quand la vie est trop dure, les malheureux démissionnent. Le réchaud brûle chez les pauvres las de l'existence. Les époux Cottaz moururent par la raison toule simple qu'ils ne pouvaient plus vivre.
Ils étaient concierges chez M. Bernardin, le gros négociant en vins et liqueurs. L'homme, infirme,
forcé à l'immobilité, âgé de soixante-cinq ans. La femme, soixante ans. Cette dernière faisait toute la besogne. Elle nettoyait la maison, la cour, les bureaux du propriétaire, remplaçait partout l'impotent auquel elle s'ingéniait à faire la vie douce. Elle gagnait vingt-cinq francs par mois, trois cents francs par an. Les vêtements et le chauffage prélevés sur un tel budget, il reste à peu près de quoi manger du pain un jour sur deux. Cette existence dura cinq ans, cinq ans de martyre pour l'homme incapable de se remuer, souffrant de voir son héroïque bonne femme se tuer à la besogne, le martyre moral ajouté au martyre matériel.
Mmo Cottaz, qui cherchait à augmenter ses ressources, avait fini par trouver, non loin, un petit ménage à tenir. Elle acceptait avec joie ce surcroît de labeur. Quinze francs par mois de plus, c'était inespéré, c'était pour ces misérables un sourire de la fortune. Le propriétaire ne l'entendit pas ainsi. Il trouvait sa concierge suffisamment occupée par sa maison et ses bureaux, et il la trouvait aussi, sans doute, suffisamment appointée. Il eut peur de quelque mollesse, ou de quelque hâte, dans l'accomplisse-
-*— !4o "*■ menl des fonctions importantes qu'il rétribuai! vingtcinq francs par mois. Il avait, scmble-l-il, on parti bien simple à prendre, celait de donner aui Cottaz ces quinze francs tant désirés. Il ne songea pas à ce procédé trop simple.
Les deux vieux concierges alors, plus fort que jamais, éprouvèrent la désillusion. Ces quinze francs, sur lesquels ils comptaient, c'était l'espoir de terminer paisiblement leur vie, de faire honneur à leurs affaires, le grand mot du peuple. Tout s'écroulait à nouveau, et aucun espoir de reconquérir une pareille félicité. A soixante ans, les occasions de débuter ne se présentent pas tous les jours. Mmc Cottaz indiqua donc le réchaud à son mari comme suprême ressource, et Tinfirme consentit sans peine à prendre la même résolution que prenait sa courageuse femme à bout de courage. Le réchaud fut allumé, et quand les employés de M. Bernardin, inquiets de la porte fermée et du silence, allèrent chercher le commissaire de police et pénétrèrent avec lui dans la loge, ils trouvèrent Mme Cottaz dans un fauteuil, et M. Cottaz sur le lit, morts tous deux.
Il y avait une lettre sur la table. On lut ceci :
« Avec les vingt-cinq francs que nous avons touchés hier, j'ai payé quelques petites dettes. En vendant notre modeste mobilier, on trouvera de quoi payer notre enterrement. » Et encore : « Pardonnez-nous, monsieur le commissaire de police, l'embarras que nous vous causons par notre suicide, mais la vie était vraiment impossible pour nous... Nous avons tenu bien peu de place sur la terre, mettez-nous tous deux dans la même fosse pour n'en pas tenir davantage dessous ; et, je vous en supplie, ne nous exposez pas aux regards des curieux, »
Ainsi se manifestaient la discrétion, la politesse, le souci du quen-dira-t-on, de la pauvre femme. Même après la mort, elle reste craintive, elle demande pardon d'occuper tant de gens de sa personne. Elle a payé ses dettes, s'inquiète des frais d'enterrement que la vente du mobilier pourra couvrir, s'excuse auprès du commissaire de mourir de faim, un peu plus elle s'humilierait devant son propriétaire qui ne lui a pas laissé gagner les malheureux quinze francs, devant la société qui met au rebut les vieillards qui l'ont servie.
Avant de mettre le feu au charbon, les époux Gottaz
se sont revêtus de leurs meilleurs habits, de tous Les restes de parures de leur vie de travailleurs économes.
La taie d'oreiller était toute blanche, et la Lettre écrite par la femme demandait que cet oreiller lut
mis dans le cercueil sous la tête du mari. G'esl La fière et résignée, trop résignée, race des pauvres, de «cuv qui ne se révoltent pas, qui acceptent, qui n'ont pas une parole de récrimination avant de s'endormir du dernier sommeil.
Tout le quartier suivit les deux cercueils, et il y avait la même soumission chez ceux qui marchaient derrière le corbillard que chez ceux qui s'en allaient, inertes, au dernier repos. M. Bernardin ne parut pas, mais il envoya une très belle couronne d'immortelles et de violettes, et on trouva qu'il avait bien fait les choses.