‹ L'apprentieChapitre 12 sur 26 · SOUTENEURS · texte numérisé non relu

SOUTENEURS

Ainsi la vie, peu à peu, se montre à Cécile, sans qu'elle la comprenne. La rue crie ses mystères et ses hontes.

Voici les tristes allées et venues des malheureuses

de vingt ans, de dix-huit ans, plus jeunes encore, qui, dès cinq heures du soir, s'en vont par les rues, mal velues, les cheveux sur le dos, un ruban éclatant au col et dans les cheveux, l'œil maladif et brillant, leur jeune chair déjà flétrie. Derrière elles, avec elles, descendent leurs amants. Ils sont au coin d'un trottoir, dans une encoignure, un cabinet obscur de bistro, le couloir d'un hôtel borgne, les mains dans les poches, leur pantalon moulant leurs formes équivoques, une casquette de soie sur leurs cheveux pommadés, des accroche-cœurs aux tempes, une cigarette pendue à la lèvre. Le cou tendu, tous les traits de leur face grasse et blême fixés dans une attente brutale et inquiète, ils épient leur associée abordant le passant. Ils ont de temps à autre avec elle un rapide colloque, lui donnent des conseils et lui prennent son argent.

La nuit venue, les mêmes scènes se jouent avec plus de violence, sous la clarté des becs de gaz. Les souteneurs suivent leurs compagnes à la piste, assistent à leurs débats de prix, les attendent à la porte de la maison suspecte, les détroussent et les rouent de coups lorsque la recette est en baisse. Chaque

soir, à la même heure, cette meute affamée sort de

ses chenils, se met en chasse.

Il y a des batailles de souteneurs dans les rues <lc Paris et des batailles qui ne sont pas sculeimnl dé mise en scène et d'apparat, pour la récréation des passants, pour l'amusement de la galerie. Nicaise et Grelu se sont battus sur le trottoir du boulevard Ménilmontant. A coups de poing et à coups de pied d'abord. Jusqu'au moment où Grelu, voulant en finir, une bonne fois, a donné un coup de couteau à Nicaise, en pleine poitrine. Nicaise est tombé, Grelu s'est enfui. On a transporté le blessé dans une pharmacie, où il a presque immédiatement rendu le dernier soupir.

Autre drame, rue d'Allemagne. Les gardiens de la paix en tournée ont trouvé, la nuit, au beau milieu de la chaussée, le cadavre d'un individu vêtu d'un pantalon de toile, d'un tricot à manches de lustrine, la tête coiffée de l'emblématique casquette de soie. La blessure, très large et très profonde, était à la gorge. Le corps baignait dans le sang Celui-là était âgé de vingt-six ans, habitait les Prés-Saint-Gervais, et avait eu dans la nuit une querelle avec la fille Momon

qui a établi son quartier général amoureux sur le rond-point de la Yillette. Elle a été arrêtée avec son souteneur. On peut reconstituer la scène, retrouver les motifs de la dispute, pénétrer les instincts en présence.

Il s'agit d'êtres excessivement simples, rusés et sournois quelquefois, mais d'une ruse et d'une sournoiserie facilement visibles. Les sentiments qu'ils éprouvent sont forcément restreints et on a tout de suite fait le tour de leurs existences. Leur faculté maîtresse est un pouvoir de fainéantise extraordinaire. Ils ont trouvé, comme personne, le moyen de ne rien faire de la journée.

Ils dorment la grasse matinée, déjeunent longuement chez le marchand de vins, ou dans la chambre d'hôtel où ils font monter les huîtres et les côtelettes. Leurs après-midi se traînent devant un mazagran lentement absorbé, avec la suite multicolore des petits verres, les cigarettes voluptueusement grillées, la partie de cartes, l'apéritif redoublé pour attendre le dîner. Il suffit de les voir passer, ou de les apercevoir assis à une table pour deviner la paresse de leurs personnes, le désœuvrement de leurs menues cer-

vcllcs. Le soir, même jeu : dîner, café, partie- de billard. Les réjouissances B'aggravenl toutefois d'une inquiétude. Il faut surveiller la femme bienveillante et maternelle qui travaille au carrefour, au coin de la rue, qui va et vient, scrute L'ombre el chasse l'homme.

Si le souteneur n'était pas astreint à cette surveillance, il n'aurait absolument rien à faire. Quand il lui arrive, de temps en temps, l'été, de se laisseï entraîner à quelque course dans la campagne, à quelque partie de canot sur la Marne, il en parle pendant quinze jours, il a mal aux pieds, il regarde avec attendrissement les calus de ses mains blessées par le maniement de la rame. Mais le soir, c'est son travail régulier, ponctuel et forcé, travail qui entraîne un qui-vive perpétuel, des sorties violentes hors de la boutique du marchand de vins, des en-avant audacieux vers l'ennemi qui peut apparaître sur le terreplein du boulevard extérieur. Le souteneur, là, prend son rôle au sérieux. Il n'est pas de bureaucrate plus exact, d'ouvrier plus acharné à sa besogne, d'homme d'affaires plus perspicace. Il défend son manger, son boire, son vêtement, son lover, son tabac, tout le

nécessaire et toute la distraction de sa vie. Il joue le tout pour le tout/ il est courageux et impitoyable, il sait que la femme sous les yeux de laquelle il se bat ne lui pardonnerait pas une reculade, et il tient son couteau en réserve si ses bras et si son cœur faiblissent.

C'est en somme, révérence parler, et avec l'abjection de la grande ville et du ruisseau, un ressouvenir amoureux de l'ancienne chevalerie. Les souteneurs aussi se battent pour les dames et devant elles. Ce n'est pas absolument pour leurs beaux yeux, pour conquérir une fleur, un brassard, un ruban d'épée. C'est la lutte pour la vie dans sa plus rude acception. Qui sait, d'ailleurs, si les raisons d'orgueil et de sentimentalité ne tiennent pas chez eux plus de place qu'on ne croit, et si les chevaliers d'autrefois étaient aussi désintéressés que le disent les romances ?

On peut remarquer la fréquence ou la rareté des attaques nocturnes, selon les saisons. Il y a des crises analogues aux crises commerciales dans les professions de rôdeurs, escarpes, grinches, fdous, souteneurs. A. ces moments, quand le client est rare, que les appels de la Vénus des carrefours sont inentendus,

le souteneur surgit dans la rue, essaie de prendre violemment ce qui n'a pas été obtenu par la persuasion. Ce n'est pas pour son plaisir <|u'il se résout ,'i ces besognes brutales. Il est habituellement lâche 61 il ne cherche pas de querelles hors l'état d'i\resse. La nécessité seule fait de lui un coureur d'aventures. Il lui faut ses deux repas, ses litres, sa partir de cartes, son tabac, il veut être en règle avec le loueur du garni. Il est donc forcé de sortir, de courir sus à l'ennemi après avoir administré une solide correction à celle qui n'a pas su garantir sa quiétude. Il sort donc, et il remet en équilibre le budget de son ménage.

Octobre, cette année-là, fut un de ces mois où le souteneur doit savoir donner de sa personne. Boulevard deMénilmontant, un comptable attaqué mit en fuite ses agresseurs, mais il reçut le lendemain, rue du Chemin-Vert, un coup de couteau de l'un des fuyards de la veille. Au long du mur du Père- Lachaise, un forgeron, gars solide pourtant, fut a moitié étranglé, et sa montre en argent lui fut volée. Rue Étienne-Dolet, un employé de commerce eul affaire à une dizaine d'individus, et il sortit de la

rencontre blessé à la tête et aux genoux. Rue de Tourtille, un passant qui voulut prendre la défense dune femme contre deux assommeurs, fut roué de coups. Les deux hommes ont été reconnus, recherchés : Louis, dit le Bouledogue, et Ludovic, dit La Chaleur. A Belleville encore, rue Piat, deux habitants de la villa Ottoz durent lutter contre neuf souteneurs. Ils en firent arrêter trois. En correctionnelle, où l'un comparaissait pour la cinquième fois, l'autre pour la huitième fois, ils montraient le poing aux deux attaqués, cités comme témoins, grommelaient des menaces. Après ces combats, il y eut une accalmie. On revit les mauvais garçons évoluer par escadres nonchalantes, faisant escale aux comptoirs des bars, guignant du coin de Toeil les femmes au travail du trottoir. Ils sont encombrants, cyniques et insolents aussitôt qu'ils sont en nombre, discutent leurs affaires et règlent leurs différends dans le cercle de lumière des becs de gaz.

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