‹ L'apprentieChapitre 13 sur 26 · FILLE PAUVRE · texte numérisé non relu

FILLE PAUVRE

La fdle publique assassinée pendant la nuit d'un samedi à un dimanche, Marguerite-Marie Guillaume,

âgée de vingt-cinq ans, dite la Chinoise, pour son teint jaune et ses yeux Longs, minces el reli était une lamentable pauvresse. Klle habitai! une

ruelle proche du boulevard extérieur. La nuis. mi était une affreuse maison, de celles qui font songer à l'ivrognerie, à la prostitution, au crime, à la misère. Si ceux qui entrent dans de tels réduits n'étaient pas de pitoyables êtres aveugles et sourds, ils connaîtraient, par la couleur des murs et par le langage que parlent les pierres, le sort inévitable qui va être ici leur sort. Les existences des locataires de ces taudis sont écrites d'avance dans la vétusté et dans la crasse, il y a comme une loyauté d'enseigne dans ces décors de guet-apens. Ici, à l'intérieur, les choses étaient en accord logique avec la façade. La maison n'avait qu'un rez-de-chaussée, sur la rue, une boutique de marchand de vins peinte en rouge sang de bœuf. Un couloir conduisait à une cour exiguë but laquelle s'ouvraient les quatre portes de quatre cabinets loués un franc par jour à des prostituées. L'ameublement de ces cabinets : un lit, une commode, une chaise, — les murs blanchis à la chaux.

Les pensées qui pouvaient éclore dans l'obscure

cervelle de Marie Guillaume, échouée en une telle résidence, ne pouvaient pas ressembler à de légers papillons, joyeux et colorés, couleur de rose et couleur de soleil. S'il fallait trouver des comparaisons pour les embryons de raisonnements et les desseins mal venus de cet obscur intellect, c'est dans les bêtes d'ombre et de poussière qu'il faudrait les chercher, parmi tout ce qui va et vient, s'embusque et sommeille, dans la nuit des caves et l'humidité des bâtisses sordides.

Il n'y a pas à s'étonner que la fille eût des habitudes d'ivrognerie et de dispute. Dans son milieu même, où on la jugeait d'après le code d'une morale spéciale, comme en comportent tous les états, elle n'avait pas très bonne réputation. Elle était de celles qui se montrent grincheuses avec le client, s'ingénient à le tromper, à lui extorquer son argent, à lui refuser, après paiement, le don de leur personne fanée. Elle poussait loin la trahison de ses devoirs professionnels, puisqu'elle s'oubliait jusqu'à voler les porte-monnaie dans les poches, après que les conventions de prix et de plaisir avaient été fixées.

Les jours qui suivirent le crime, les camarades de

l'assassimV. rassemblées dans rarrière-boutique de la

crémerie, ou groupées au coin du boulevard, le réverbère, discutèrent les causes de L morl <!<• la Chinoise, et toutes, Constance Ledouarnin, dite la Boiteuse, et Agathe Buisson, et celles qui n'avaient que des surnoms, la Borgnesse, la Brunettc, la Colombe, et d'autres errantes encore, convinrent que cela devait lui arriver, et qu'on le lui avait bien dit, qu'elle n'avait jamais rien voulu écouter, et qu'elle devenait de jour en jour plus hardie et plus imprudente. Faut faire son métier honnêtement, ou ne pas s'en charger. Quoi d'étonnant si le terrassier dont parlent les journaux, à qui Marie Guillaume avait demandé vingt sous pour acheter une bougie, et se sauver ensuite, quoi d'étonnant si cet homme s'est fâché et a voulu se venger de cette voleuse. S'il lui a serré une ficelle autour du cou jusqu'au moment où elle n'a plus remué, ce n'est pas pour la voler, bien sûr, puisqu'on a retrouvé dans le bas de la morte sa carte et les seuls trois francs qu'elle possédait. Dans les tiroirs de la commode, on ne découvrit qu'un cahier de papier à cigarettes, mais il n'y avait jamais eu que cela. Non, non, elle a été étranglée

par ce passant furieux dont elle s'était moquée, qui avait juré de la retrouver, qui la abordée hypocritement, sans être reconnu d'elle, et qui a assouvi sa colère de brute.

Page 1