MARIUS TUA LÉ A
Marius tua Léa un matin de printemps, à l'heure où passent les petites voitures chargées de violettes, de primevères et de lilas, dans l'une des « rues chaudes » du quartier. L'épouvante en a duré longtemps parmi la population féminine qui loge dans les garnis, prend ses repas dans les crémeries et les gargotes des environs. Jamais l'état de sujétion dans lequel la prostituée se trouve vis-à-vis du souteneur n'était apparu aussi nettement que dans les phases de ce drame atroce. Véritablement, il y avait de quoi rendre mélancoliques, au moins pour un soir, les fillettes insouciantes et les anciennes expérimentées qui parlaient de l'événement, sur le trottoir, dans l'ombre du carrefour, avec des flux de paroles et des hochements de tête.
Il ne s'agissait pas, cette fois, de l'assassinat ordi-
oaire, «lu l'ail divers habituel, de la mauvaise ren
contre avec un hôte de passage. Cela, c'esl le risque habituel. A la guerre comme à la guerre. Dans cette vie au jour le jour, il y a L'imprévu du champ <!<•
bataille, et la créature doit compter avec le hasard. Elle a mal dévisagé un monsieur, ou elle n'a pas gardé son amant assez près d'elle. L'assassin B'en va, la police le cherche. Et voilà toute l'histoire. Mais ici, les choses ne se sont pas passées de cette façon, et tout est d'une précision terrible. Celle pauvre Léa a été tuée par Marius parce qu'elle s'est refusée à le nourrir, parce qu'elle n'a pas accepté le vol de ses bijoux.
Au début delà liaison, il y avait eu un malentendu entre la fille et le souteneur. L'homme voulait de la régularité dans les écritures. Il prétendait, chaque matin, empocher toute la recette de la veille. Cela était admis dans son monde. Il connaissait la moyenne et les fluctuations des appointements de ses camarades, il savait sur quelle somme on peut à peu près compter par mois, il prévoyait qu'il arriverait à nouer les deux bouts de l'année, et voilà que, ses calculs faits, le budget établi, cette Léa se refuse à
entrer dans la combinaison, à rendre des comptes aussi rigoureux.
L'étonnement, tout d'abord, ne fut pas très grand chez Marius. Il connaissait ce genre de résistance, il savait qu'il faut parfois vaincre des hésitations et dompter des colères. Il recourut donc aux arguments usités en pareils cas, il assomma sa maîtresse à plusieurs reprises, la bleuissant de coups de poing et de coups de pied solidement appliqués. Aucun résultat, toujours le même refus de communiquer le total de la recette. Marius s'ingénia alors à trouver d'autres moyens pour réduire cette rebelle, il rafla les bagues, les boucles d'oreilles, les colliers, les vêtements, et s'en alla les vendre. Léa, rageuse, se plaignit au commissaire de police.
Marius, ici, ouvrit des yeux énormes. Il n'avait jamais vu les hommes de loi intervenir dans ces sortes d'affaires. Il fut indigné après avoir été ébahi, il raconta l'histoire à d'autres, à de très anciens marlous, et ceux-ci eurent beau fouiller dans leurs souvenirs, ils ne parvinrent pas à trouver trace d'un fait semblable. Il n'y avait pas à en douter, c'était le plus grave manquement au devoir professionnel
qu'on ait jamais eu à enregistrer. Dana les annales
du métier, transmises oralement, il u \ avait pat exemple d'un tel refus de solidarité.
Marius ne s'était pas refusé à un supplément de travail. Il était prêt à donner de sa personne dans les grandes occasions de chômage et de misère. Il lui semblait qu'une telle acceptation de la vie commune, avec ses dangers, ses avaries possibles, valait bien une réciprocité de sacrifices et de bons soins, une confiance entière de la petite femme aimée envers le petit homme chéri. Tout le clan consulté opina de la casquette.
Aussi l'indignation fut-elle à son comble lorsque Marius fut arrêté, conduit au Dépôt, et condamné quelques jours après par le tribunal correctionnel à quatre mois de prison, pour vol, coups et blessures. La fureur du prisonnier alla croissant pendant ces quatre mois. Il les passa à chercher, à inventer, à couver sa vengeance. Lorsqu'il sortit de cellule, Léa était, dans son esprit, condamnée à mort.
Marius rencontre Léa, il la prévient, il lui dit son sort avec la voix mauvaise, les dents serrées, les re-
-*— 166 -regards fous, de l'homme décidé à tuer. Il va s'installer au rez-de-chaussée de la maison de la fille, chez le liquoriste où la prostitution de la rue se rassemble. Une porte vitrée fait communiquer l' arrière-boutique avec l'escalier. C'est cette porte qui est regardée sans cesse par le souteneur en proie à l'idée fixe, à l'effrayant dépit amoureux de l'amant auquel on a refusé son tabac, ses petits verres, ses pantoufles et son argent de poche, et que l'on a fait coffrer par surcroît! Par deux fois, Marius ouvre cette porte de l'arrière-boutique, gravit les premières marches de l'escalier. Ces deux fois, le concierge l'empêche de monter, le tient en respect avec un revolver.
La troisième fois, un matin, la surveillance est trompée, l'agile Marius monte les marches quatre à quatre. Son ancienne maîtresse, sa Léa, ne lui échappera sûrement pas ! Il va vers elle avec l'élan instinctif, la décision de muscles de la bête fauve sûre de sa proie. Il sonne. La fille entr'ouvre l'huis. La porte est poussée d'un coup d'épaule, le lit est jeté contre la porte d'une autre poussée. Un couteau de cuisine à la main, l'homme effrayant tombe sur la femme aux yeux agrandis, à la bouche ouverte et muette. Il
la saisit par les cheveux, la jette à terre, el d'un Beul coup lui tranche la tête.
Un voisin, qui n'ose pas entrer sur la menace d'un coup de revolver, va chercher los agents. Mais l<»ul est terminé. Pendant les allées et venues, Marina a
fini de tuer, a pris la tète coupée, l'a attachée par les cheveux à la poignée de la persienne, et il la montre aux passants, il appelle la foule sous la fenêtre, il ricane, il fait le boniment affreux de l'amour el de la vengeance. Puis, quand enfin on enfonce la porte, il se brûle la cervelle.
On parle passionnément de cette effroyable aventure. Le souvenir de cette boucherie et de cet étal revient comme une menace à travers les reproches, il transparaît dans les larmes, faisant naître la crainte et le pressentiment dans l'âme fataliste de la fille, il passe rapidement dans les regards troubles échangés pendant les basses discussions et les lourdes ivresses. Et presque tous, hommes et femmes, donnent leur approbation et leur admiration à l'assassin. Marius est applaudi comme un criminel qui est bien mort sur l'échafaud. Il ne s'est pas caché, il ne s'est pas sauvé, il n'a pas essayé de disputer sa vie à un jury.
Il a seulement voulu qu'on sache qu'il tuait et pourquoi il tuait, il a puni de sang-froid un manque de parole, une rupture du contrat. Pour Léa, elle est insultée pour avoir fait arrêter son amant, et pour avoir causé sa mort. Aucune des tristes larves qui errent au carrefour ne songe, en levant les yeux vers la chambre du crime, que cette tête crispée et pâle, dégouttante de sang, qui a été un jour accrochée à la fenêtre de la maison, c'est l'enseigne symbolique de l'affreux et martyrisant métier.
Après Léa, une autre.