‹ L'apprentieChapitre 15 sur 26 · LA FEMME TATOUÉE · texte numérisé non relu

LA FEMME TATOUÉE

On trouva aussi le cadavre d'une femme dans la mansarde d'un hôtel meublé de la Gourtille, triste chambre sans fenêtre et sans cheminée, sans air et sans feu, le jour entrant par deux lucarnes. Le logeur se moque de ce qui peut se passer dans un tel réduit toujours payé d'avance, à la semaine ou à la journée. Aucun choix de clients. On prend ce qui se présente. Nul renseignement n'est demandé à l'homme qui déclare s'installer pour quinze jours et qui inscrit sur le registre ce nom, cet âge et cette profession :

■*- 169 -*- Ernest Dufour, quarante deui ans, camionneur. Il 1

paye, et l'on ne s'est plus occupé <l<- lui pendant quinze jours. Les quinze jours écoulés, on seul une mauvaise odeur à travers la porte mal jointe, on entre, et on trouve sous le lit un corps de femme, au, ;» demi putréfié, la tête et le cou noirs, la bouche et les yeux couverts d'une mousse verte.

Les vêtements disparus, une boucle d'oreille en or doublé oubliée dans une coupe, la corruption des cliairs qui empêche de constater les traces de violences, une large entaille faite au bras gauche, ce sont les détails de ce drame joué dans le plus banal et le plus lamentable des décors. L'assassinée esl une fille de vingt ans, aux mains calleuses, elle a été étranglée, étouffée peut-être sous l'oreiller que ses dents ont déchiré. Son signalement se libelle ainsi dans l'enquête de police : taille 1 m. 54, sourcils et cbeveux châtain clair, oreilles petites, dents proéminentes.

C'est par le morceau de chair qui manque au bras gauche de la victime que l'on parvient à fixer son identité. On crut d'abord à une trace de vésicatoire ou à des morsures de rats acharnés, puis on se douta

que l'entaille avait été faite pour supprimer un signe particulier. C'était la juste hypothèse. La sœur de l'assassinée vint, reconnut la place du tatouage consenti au début d'une liaison. Ce tatouage, dit-elle, était tracé en arabesques compliquées, avec des encres roses et bleues, rouges et vertes. Des branches de laurier s'entrelaçaient en couronnes. Au-dessus, un pigeon voyageait avec une lettre au bec. Une légende disait un prénom et un serment : « Emile, à toi pour la vie ! » Le nom de la femme tatouée signait cette déclaration : Berthe Sentier. Emile, mécanicien, avait installé Berthe dans ses meubles, et la reconnaissance de Berthe s'était manifestée par ces piqûres au bras, dessinées par un artiste du quartier.

Des sentiments rudimentaires et des mœurs de sauvages s'affirmaient par ce symbole. C'est ainsi que dans Paris, en creusant le tuf, en allant au delà de la couche formée par les lois acceptées, par les conventions morales, on ramène les vestiges des coutumes anciennes à la lumière. Ce tatouage qui figure sur tant de poitrines, de dos, de jambes, de bras, est un des traits frappants de la ressemblance de l'homme actuel avec l'homme qui habitait le sol de ce pays à l'époque

des forets et des marécages, et avec L'homme des peuplades qui ignorent les vêtements et lancent des flèches dans les batailles. Mêmes moyens, mêmes mentalités. La même opération marque les peaux, blanches, noires ou jaunes, de ces traits emblématiques. Chez les Indiens, chez les Sandwichiens, chea les Zélandais, comme chez l'habitante du quartier de Belleville, l'incision est pareille. Pas plus que le guerrier qui fait inscrire ses victoires sur son visage, la femme qui fait tracer sur son bras le nom enguirlandé de son amant ne révèle par un cri la souffrance qu'elle éprouve. Elle met son honneur à rester stoïque dans la douleur. Elle veut de toute sa volonté porter le signe de l'abandon de sa personne, elle se fait marquer d'une manière indélébile, elle devient une propriété, comme les esclaves et les soldats qui portaient sur le corps le nom de leur maître, de leur général, de la divinité de leur pays.

On cause de l'assassinat de la femme tatouée à l'une de ces veillées d'été qui se prolongent en pleine rue, pendant un des longs crépuscules d'août. Les gens, rue de Belleville, sont assis au seuil des portes

ou sur le bord des trottoirs, les Pommier comme les autres.

— Heureusement, l'assassin est arrêté.

— C'est un Italien, il s'appelle Garello.

— Salauds d'Italiens!

— Il lui a taillé le bras avec un stylet pour enlever l'image. Se figure-t-on une chose pareille !

— Ils ont toujours leur stylet sur eux.

— Les femmes aussi, à leur jarretière.

— Mais non ! pas les Italiennes. Les Espagnoles, oui !

— Eh bien! vrai, alors, y a de quoi être ébaubi quand on veut leur ta ter le mollet ! — plaisante un blond frisé.

— Vous savez, il n'a pas tué pour voler.

— Pourquoi? — disent plusieurs voix.

— Il était jaloux du tatouage.

— Pas possible!

— Vrai comme je vous le dis! Il Fa raconté au juge. Il voulait effacer la marque de l'autre... Lui aussi, il avait un tatouage, sur le bras gauche, une tête de femme et une fleur.

Quelques-uns des causeurs écartent leur chemise

sur leur poitrail, retroussent leur manche but leur bras, anciens soldats, anciens marins, anciens amoureux, ils sont tatoués d'attributs militaires, d< sabres,

de canons, de forteresses, de noms de batailles, <!<• n;i\ires, de noms de femmes, de cœurs percés <l< flèches.

Céline aussi retrousse sa manche. 11 n'y a rien sur son bras potelé, aux poignets un peu grassouillets, il n'y a que la blancheur et le rose de la jeunesse, et le lacis joli des veines bleues. Tout le monde rit.

— Si tu veux, — dit le blond frisé, — je te mènerai chez l'artiste.

Elle se rebiffe :

— J'irai bien toute seule, ou avec qui je voudrai ! . . . Où demeure-t-il?

Tout le monde rit encore, dans le groupe devant la porte. On blague Céline, aimablement et gaillardement. Elle se trémousse, surexcitée. Ses parents, fâchés, obtiennent enfin qu'elle garde le silence. Cécile est auprès de sa maman, bien serrée contre elle. Elle ne rit pas, mais elle sourit, elle ouvre tout grands ses yeux dans la nuit claire, pour tâcher de

mieux voir et de mieux comprendre, de deviner pourquoi les hommes et les femmes veulent s'appartenir et croient aux mots à jamais tracés dans la chair vivante, et pourquoi ils s'entretuent pour effacer ce qui est écrit.

Sa mère la sent inquiète et curieuse et lui caresse doucement les cheveux et la joue, la flatte et la rassure, et Cécile baise cette bonne main câline, oublie la femme tatouée, va s'assoupir, quand on raconte d'autres aventures qui la réveillent.

— Oui, les Italiens sont des salauds! — affirme la même voix péremptoire. — Vous n'avez pas vu, dans le journal, ce Farnieri, un sale souteneur?...

Et il narre que ce Farnieri, amant de la Finette, découvrit qu'un client avait payé la fille d'une pièce de vingt sous fausse. Il court après l'homme, le rattrape au tournaut de la rue, et, en quelques instants, il lui fait son affaire.

— Y a pas que les Italiens... tous les souteneurs sont des salauds! — dit une voix sage. — Vous avez-vu?... place Maubert... un nommé Marcelin?

Et Cécile frémit d'un nouveau crime.

/ l HHElnNNE

Ce Marcelin, se promenant avec six copains, rentiers comme lui, fait le pari de jeter dans la Seine la i i lie Aline-Françoise Lcvot, dite la Bretonne. L'enjeu est un champoreau, la mixture de café chaud avec du rhum et de l'absinthe. Et Marcelin le fait comme il le dit. Le soir, il s'approche de Françoise Levot, qui exerce machinalement son métier ambulatoire sur le pont Saint-Michel. Il la prend sous les bras, et, d'un seul mouvement l'enlève, d'une seule poussée l'envoie dans la Seine. Il est ensuite allé boire son champoreau, félicité par ses camarades qui ont payé sans rechigner, puis il est revenu sur la berge au moment où l'on retirait le cadavre de la Bretonne, morte sans savoir pourquoi.

Cécile frissonne de la brutalité du monstre, et elle frissonne encore d'une autre émotion, infiniment douce, qui mouille ses yeux enfantins, quand le raconteur dit un trait de sensibilité éclos subitement dans le triste monde de misère, de vice et de crime.

Une amie de la prostituée, prostituée aussi, nommée Marie, s'approche de la morte que les mariniers viennent de déposer sur le pavé, elle se penche et l'embrasse. Aussitôt ce baiser infiniment bon et miséricordieux donné par la pauvresse à la charogne, Marie reçoit sur la nuque un coup de couteau, un petit coup de couteau, un petit coup d'avertissement qui fait une entaille de rien du tout et amène très peu de sang, en même temps qu'une voix de crapule lui coule dans l'oreille : « Tu sais, si jamais tu vends la mèche, j'te refroidis comme la Bretonne. » De fait, cela s'est passé il y a dix mois, il a fallu dix mois pour que Marcelin fût arrêté.

Mais le drame qui fit sur Cécile l'impression vraiment angoissante, à troubler de cauchemars son sommeil de petite fille, à la rendre prudente pour toute sa vie, ce drame fut celui où joua un rôle le nommé Joseph Leroy.

Page 1