JOSEPH LEROY
C'est le vrai assassin. Pour prendre neuf francs sous l'oreiller de Mmo Pierre, il n'a pas hésité à couper la gorge de la femme endormie. A-t-il même
voulu tuer pour voler? Ce n'est pas bien BÛr. I pour le plaisir qu'il a fait une entailli dans
cette chair paisible, animée du va-et-vient <1< l,i respiration. Il a tué pour tuer, parce qu'il aime à torturer la chair, à la meurtrir, à la saigner, parce qu'il aime à faire du mal. L'être né seulement voleur v aurait mis plus de précautions perfides. Il aurait assourdi son pas, retenu son souffle, glissé sa main pour saisir dans le pauvre lit la pièce de cent sous et les pièces de vingt sous. Lui, n'y a pas mis tant de façons. Cette tète le gênait pour arriver à l'argent, il a essayé de couper la tête. Il est né assassin, inconscient et farouche.
Leroy a seize ans. Sa mère est morte. Son père, très malade, est à l'hôpital. Des voisins d'hôtel garni, un pauvre diable d'ébéniste et sa femme, ont eu pitié du gamin, l'ont gardé avec eux pendant la maladie du père. Ils ont déjà un enfant de trois ans, n'importe, ils ont pris sous leur protection le gringalet de faubourg, qui leur faisait pitié. Ils l'ont logé chez eux, rue de Belleville, ils ont loué pour lui un cabinet proche leur chambre, ils l'ont nourri, ils l'ont vêtu.
C est cette Mme Pierre, la bienfaitrice, que Joseph Leroy, le protégé, a commencé d'égorger un matin, le mari parti pour son travail. S'il n'a pas réussi, c'est que le couteau coupait mal, que la blessée a crié, que des gens sont venus. Il a pu quitter la chambre, se faufiler parmi les arrivants, sortir de l'hôtel. C'est vers midi que les agents apostés l'ont arrêté, non loin de la maison où pleurait et saignait Mme Pierre.
A l'interrogatoire, l'apprenti tueur a dit en termes grossiers quel violent désir de frapper s était emparé de lui, une sorte de prurit d'assassinat. Il ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pas porté un second coup à la malheureuse femme. A la question d'usage qui lui est adressée sur son repentir possible, il répond qu'il s'en fout pas mal. La cervelle de seize ans est détraquée, le besoin de férocité est une maladie incurable. Malgré le cynisme et la vivacité, aucune intelligence. Il n'y a en Joseph Leroy que de la perversité sanguinaire, il est l'enfant cruel, le bourreau ingénu qui martyrise les insectes, les animaux domestiques, les enfants plus petits que lui. Tortureur aux regards naïfs et aux joues roses, il a
-5- 179 -+ an masque «l'innocence velouté «le fin duvet, des yeux clairs qui on! reflété la vie sans l,i voir, une bouche de petit chat-tigre, toute réjouie quand du sang coule et qu'une voix se plaint. L'être <l instinct agit alors dans le décor de civilisation comme le félin griffeur et suceur de sang s'adjugeanf des proies effarées dans les rocs et sous les arbres. Leroj recelé en lui une âme dangereuse comme un voisinage d'animal féroce.
Devenu homme, il ne se distrait plus à estropier des chiens, des oiseaux ou des grenouilles. C'est le gibier humain qu'il veut faire crier sous le couteau. La première victime qui s'offre à lui est la femme charitable qui l'a recueilli. Tant pis. Il ne s'arrête pas à regarder dormir de son bon sommeil de fatigue la vaillante ménagère qui prend soin de lui, il s'avance comme une bete qui sort de son embuscade et il lui saute à la gorge avec une frénésie imbécile.
LA BELLE P 1 TISSIÈRE
Le tableau de mœurs est varié, et les motifs ne manquent pas pour éveiller la malice de Cécile
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et faire naître son sourire. Entre deux drames se joue une comédie.
La rue de Belleville est longue, montante, large, contournée, spacieuse : la vraie rue de faubourg faite pour les grands passages de foule. Le matin, pourtant, on y peut à peine circuler, les petites voitures l'encombrent. Malgré les boutiques regorgeant de victuailles et très achalandées, des charcutiers, bouchers, fruitiers, épiciers, crémiers, le petit monde ambulant a sa clientèle, chacun fait ses affaires.
L'après-midi, la chaussée est plus calme. C'est seulement à cinq heures que les petites voitures refont une entrée triomphale, aussi fière que celle du matin, parmi le chœur jacassant des acheteuses.
Voilà le milieu où règne la Belle Pâtissière.
De toutes les boutiques de la rue, la sienne est la plus alléchante.
Derrière la vitre, des pâtés croustillants, de grosses brioches piquées d'une rose artificielle ou du saint du jour, de massifs gâteaux de Savoie, des tartes où les quartiers de pomme, les abricots, les fraises sont bien en ordre, de juteux babas au rhum, de majes-
hieux saint- honorés qui semblent des plateaux de montagnes couverts de neige.
Devant la porte, sur une table, des plais soigneusement rang»'. s présentent des écrevisses bordelaises, des fricandeaux: hérissés de lardons, des terrines de tripes, des poulets rôtis ruisselants de sauce, des homards à l'américaine, des langoustes découpées par tranches sur la carapace intacte, des gelées de faisan, des salmis de bécasse, des nichées d'alouettes, tout cela « à emporter », tout cela cuit, prêt à être mangé.
On entre. La boutique est ornée de petits gâteaux qui se mirent dans les glaces. Il y en a sur toutes les étagères, rangés symétriquement, et toutes les variétés pour tous les goûts. Depuis l'austère biscuit jusqu'au voluptueux « puits d'amour » !
Le gourmand entre, mange, puis s'approche du comptoir pour payer.
— Oh! le beau gâteau! — s'écrie-t-il, mais il aperçoit tout de suite que ce beau gâteau, le plus beau de tous, est un beau gâteau, si l'on veut, mais que c'est aussi et avant tout une belle femme immobile, qui daigne s'animer légèrement pour recevoir son du.
II a honte, alors, d'avoir « consommé » si peu. Déranger la main si jolie d'une si jolie personne pour lui donner deux sous ! Il a envie de recommencer son repas, il n'ose, il se promet de revenir, et il salue en cherchant la porte. La jolie pâtissière ne le salue pas. Elle a déjà repris son attitude décorative, elle est impassible au-dessus de son comptoir de marbre, devant sa glace, parmi ses compotiers et ses liqueurs, blanche et rose comme un chou à la crème qui aurait fréquenté une tarte aux fraises.
Le matin, s'il fait beau, elle sort de bonne heure, rentre pour la vente. L'après-midi, pendant les repos, assise bien droite sur sa chaise, bougeant à peine les doigts, ne bougeant guère les yeux, sans un sourire, elle use le temps à crocheter quelques frivoles dentelles.
Elle est vraiment magnifique, la poitrine en avant, — et elle l'a belle, — enfermée dans un corsage de soie brillante qui la moule et serre sa taille de guêpe au-dessous de sa gorge double et opulente. Grande, grasse à point, et blonde, dans tout l'épanouissement de ses lignes et de ses formes, de mine saine, forte de sa beauté, reine de ses gâteaux, elle fait loucher
les hommes, sourire jaune les femmes, enrager les
commerçants des alentours.
Pour dire la vérité, cette gloire du quartier n'est
pas aimée dans le quartier. Sa beauté ne se fait pas excuser par L'amabilité.
Elle vend ses petits gâteaux, mais elle a l'air de les vendre parce qu'ils sont là, et qu'ils font envie aux gens. Elle ne s'y intéresse pas, elle pense à autre chose, elle rend la monnaie en regardant ailleurs. Les méchantes langues ont interprété cette indifférence et cette distraction, et vite réglé le compte de la Belle Pâtissière. Des choses absurdes, épouvantables ! Elle n'en sait rien, elle n'en saura jamais rien. Que lui importe, pourvu qu'elle soit toujours belle ! Sa beauté, c'est la seule chose qui compte pour elle.
On lui a fait des niches de toutes sortes, on lui a envoyé des cadeaux grotesques qu'elle n'a même pas regardés, on lui a écrit des billets qu'elle n'a même pas lus. On se chuchote maintenant qu'il lui manque un sein, d'autres affirment qu'elle en a trois. A entendre ce qui se dit, au crépuscule, à l'heure des chauves-souris, sur le pas des portes, cette femme
qui vit dans la crème et la croûte de pâté serait le plus extraordinaire phénomène de la création, un monstre à mener dans les foires.
Il paraît aussi que sa maison n'a pas de clientèle fixe, que tout son voisinage la fuit. Seuls entrent les simples passants, qui ne savent pas. Les femmes disent qu'on ne doit pas se fournir chez une femme légère, les hommes disent qu'elle est jolie, mais que ses gâteaux sont mauvais.
Tout cela n'est que paroles. Ce qu'il y a de certain, c'est que la pâtisserie fait ses affaires. En réalité, tout le monde s'y fournit, ceux qui débinent comme les autres : les femmes pour tâcher d'apprendre le secret de la beauté, les hommes pour avoir à la fois les deux plaisirs du goût et de la vue. Manger un gâteau en regardant la pâtissière qui ne vous regarde pas, c'est la meilleure halte de la journée.
Il est toutefois vrai que la Belle Pâtissière n'est pas toujours aussi empesée et lointaine qu'elle apparaît dans sa boutique.
Trois, quatre fois par an, elle disparaît.
Où va-t-elle ? Où est-elle ?
Elle n'est pas loin. Elle est toujours dans son quartier.
Mais elle quitte réellement le foyer conjugal et la boutique aux gâteaux. Les petits gâteaux se vendent tout de même, non pas autant, mais suffisamment, de quoi payer le loyer. Rien n'est changé dans la maison. Il y a une employée à la place de la patronne, voilà tout, une de celles qui font les extras. Le seul incident, c'est quelquefois le désappointement d'un client qui demande des nouvelles de Madame.
Madame passe parfois devant chez elle. Elle voit ou ne voit pas sa boutique, et même, si elle la voit, elle semble ne pas la reconnaître. Si elle n'était pas rassasiée de petits gâteaux, sûrement elle entrerait se régaler et paierait indifféremment à son intérim.
Après quelques jours d'absence, elle reprend sa place, achève ou recommence une dentelle au crochet. Elle ne dit rien à personne. Et personne ne lui dit rien.
Son mari, car elle en a un, tout habillé de blanc comme Pierrot, reprend sa femme Colombine,
comme on reprendrait avec plaisir un fonds de commerce que l'on connaît, qui est sûr. Il n'est jamais question de la sortie dernière, ni de la rentrée d'aujourd'hui, ni de la sortie future.
En somme, si les absences sont fréquentes, les retours aussi sont fréquents.
Des ducs, des princes, le voisin d'en face, le cordonnier d'à gauche, le marchand de marrons d'à droite ont eu, paraît-il, l'honneur d'un règne de quelques jours.
Ceux-ci sont revenus à leur place habituelle en même temps que la marchande de gâteaux. Les princes, eux, ont quitté le quartier.
Aucun n'a, d'ailleurs, jamais éclairé les curieux sur les défectuosités physiques imaginées par la malignité publique. Seule la marchande de pommes de terre frites a donné la clé du mystère. Elle a affirmé à tous ceux qui ont voulu l'entendre que la Belle Pâtissière était froide comme le marbre de son comptoir.
Non loin de la Belle Pâtissière, la Marchande de volailles.
-S— 187 — S- LA U [RCH l SDB DB VOL III
Dès cinq heures du malin, au hem temps, et aussi pendant la mauvaise saison, la marchande de volailles part pour les Halles avec sa voiture attelée dune vieille rosse. Elle en revient vers huit heures, nullement lasse. Depuis vingt ans elle fait la même corvée, suit la même route, et elle rentre, presque toujours, l'air heureux et satisfait. Le marché a été bon pour elle : elle pressent qu'elle fera, d'ici la fin de la journée, un beau bénéfice. D'autres fois, elle reparaît l'air un peu hargneux. Mais, baste! ce n'est que pour un moment. Les prix ont été tenus plus fermes que la veille, la volaille a renchéri. Tout de même il faut se rassurer : la marchandise est belle, et déjà la marchande voit dans sa pensée les bons clients qui l'aideront à supporter le soir la hausse du matin.
Il y a vingt ans qu'elle est établie marchande de volailles à Belleville, en une spacieuse boutique où s'approvisionnent les friands du quartier. Elle vend aux gens pressés les morceaux de volaille toute rôtie, et à la petite cuisinière bourgeoise ses chapons fins et ses poulardes grasses.
Elle n'a nullement l'aspect de la boutiquière avenante et souriante. C'est un homme. Grande, osseuse, elle a les moustaches et la bouche d'un vieux sergent fumant la pipe ou mâchant la chique, des mains comme des épaules de mouton, des yeux petits et futés, — des yeux de rat aux aguets, des yeux de marchand rusé et trompeur, — les oreilles rabattues en avant comme celles du sanglier que tout rôtisseur tient à honneur d'accrocher à sa porte. Elle est habillée dun fourreau de cachemire noir, et sa poitrine est aussi plate que son dos.
Elle a été veuve, mais elle ne Test plus. Un beau jour, à quarante ans, elle épousa son quatrième commis, un gars de vingt-quatre ans, rougeaud, de petite taille, avec une physionomie de canard, l'œil rond toujours virant, la bouche avancée en spatule comme un bec. D'employé, il devint patron.
Il avait été paresseux, il le resta. Ses journées se perdaient chez le marchand de vin voisin avec des compères de hasard. Il rentrait régulièrement assez gris pour embêter les clients, sa femme et ses commis, jusqu'à ce que la patronne le prît par le bras bien doucement :
— Allons, mon chéri, va faire un somme, tu es fatigué !
S'il n'était pas fatigué, on le surprenait dans tous les coins lutinant les bonnes, et sa femme b'cd amusait elle-même en l'appelant « grand gosse ».
Quand par hasard sa femme était occupée et qu'il voulait se mêler de « réussir » aussi une vente, il faisait de l'esprit avec les acheleuses, il risquait des propos galants en se tordant de rire si fort qu'il s'en congestionnait.
A table, c'était sa femme qui servait. Le meilleur morceau était pour « gros bêta ». Il avait son vin particulier, son petit pain anglais à lui. Sa cuiller, sa fourchette et son rond de serviette étaient en argent : des cadeaux qu'il avait reçus d'elle aux jours de sa fête. Il dégustait les truffes de « son » magasin. Le perdreau ou le faisan le mieux à point était pour lui, s'il le convoitait.
« Gros bêta » fit venir son père, sa mère, deux frères, trois sœurs, et les deux enfants d'un frère mort. Toute cette famille logea là. Le père se saoulait comme son fils, la mère gueulait après sa vieille belle-fille, les sœurs couchaient avec les commis,
les frères avec les bonnes, et ces frères n'avaient d'ailleurs que cela à faire, car ils étaient sans métiers, et, partant, sans places. Les deux mioches étaient toujours à se traîner parmi les détritus d'intestins, les plumes de volailles et les peaux de lapins : on marchait dessus à journée entière.
La patronne, au milieu de ce remue-ménage, se glorifiait d'être une femme très aimée de son mari. Tous les ans, elle faisait un marmot. Elle en rigolait dans ses moustaches. Elle, à quarante ans passés, elle était encore meilleure poule que bien des jeunesses!
Heureusement qu'elle travaillait dur, faisant l'ouvrage de dix, et même plus ! Elle était avare pour elle et ferme avec le client. La seule distraction qu'elle se permettait, c'était d'avoir ses gosses ; ses seules vacances, les réglementaires huit jours de couches, et encore ! Quand on lui objectait que toute cette famille sur ses bras devait quelquefois l'embarrasser, elle se rappelait qu'elle était chrétienne et répondait la bouche en cœur :
— Dieu bénit les nombreuses familles !
Un jour, une de ses servantes vint lui dire qu'elle
-S— 191 — frétait grosse de monsieur, et que, comme celui-ci lui refusait l'argent qu'il lui avail promis pour
accoucher, elle s'adressait à elle.
— Vous avez du toupet, ma fille, — lui répliqua la marchande de volailles, — et vous n'êtes qu'une cochonne ! Tant qu'à monsieur, il est chez lui, il est libre de faire ce qui lui plaît.
C'est assez dire qu'elle aime son mari comme un grand enfant qui lui en fait tous les ans de plus petits.
— Pourquoi est-elle comme ça ? — dit Cécile.
— Tiens, parbleu ! — répond Céline, — parce qu'elle l'a dans le sang.