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LE BEL HORLOGER

La petite rue, étroite et courte, ne conduit pas à la grande rue du faubourg. Elle est perdue parmi la foule de ses pareilles, et ne possède que dix numéros. Presque personne n'y passe. Il faut y demeurer pour y venir, ou flâner pour s'apercevoir de l'existence de cet embryon de rue.

Sur les dix maisons, deux boutiques seulement, et c'est bien assez, et c'est bien trop pour une rue pareille, aussi délaissée, aussi nulle.

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L/une de ces boutiques est louée à un fruitier qui vend peu de fruits, mais des légumes fanés, des choux, des pommes de terre, des vieux fromages, des boîtes de conserves. Quand l'une des ménagères de la petite rue est pressée, n'a pas le temps de courir aux voitures de la grande rue, au marché en plein vent du boulevard, elle se résigne à entrer chez le fruitier, à lui acheter ses poireaux, son gruyère, ses sardines.

L'autre boutique est toujours « à louer ». Plusieurs petits commerçants sont déjà venus tenter le sort, essayer de faire bien tourner le hasard de la vie. Tentatives inutiles. Au bout de trois mois, les volets étaient de nouveau clos, et la boutique encore « à louer ».

Pourtant, un jour, cette boutique endormie a l'air de se réveiller. Elle respire, soupire, sourit, fait la coquette. Un peintre en bâtiment, tout en fredonnant :

C'est l'amant d A C'est l'amant d'A C'est l'amant d'Amanda,

peint la devanture en noir, égayé ce deuil de filets

jaunes, puis, installe sur son échelle, donne l'essor à son répertoire de romances.

Il chante des chansons patriotiques :

Donne/ en paix, donne/, soldats, L'œil au guet, l'oreille tendue, Quelqu'un pour vous veille là-bas, C'est la sentinelle perdu-e !

Puis les romances :

Par les sentiers remplis d ivresse Marchons ensemble à petits pas, Je veux t'otTrir, ô ma maîtresse, Le premier bouquet de lilas !

Tout en chantant il écrit de sa plus belle écriture au fronton de la porte : horloger-bijoutier.

Les voisines, de leurs fenêtres, nomment les lettres, épellent les syllabes, à mesure que les lignes dorées sont tracées par la main du ténor. À peine l'inscription dessinée, elles sont déjà reconnaissantes à celui qui eut l'heureuse idée de venir égayer leur rue par une si belle boutique et par un commerce si distingué.

Les passants et les boutiquiers des autres rues

+- iq4 -tqui viennent voir pour se rendre compte, hochent gravement et ironiquement la tête.

— Encore un, — pensent-ils. ou disent-ils, — qui va manger ses quatre sous.

Le lendemain matin, derrière le petit comptoir de bois noir qui lui sert aussi de table de travail, paraît lhorloger-bijoutier.

Il est blond, la moustache cirée, coiffé à la Gapoul, distingué comme son commerce!

Tout de suite, la clientèle commence à venir. Il a pris toute la rue le premier jour, et les jours suivants, les rues voisines. Il n'est là que depuis un mois, et les horloges, les pendules, les coucous, les réveils, les montres à « arranger » s'alignent sur les planches. C'est à croire qu'il y a une épidémie sur tous les objets qui servent à marquer l'heure dans le quartier : tous à la fois se sont détraqués. Les bagues, les broches, les croix, les cœurs connaissent aussi la vogue pour souhaiter les fêtes du moment et célébrer les anniversaires.

Lhorloger-bijoutier a fort à faire. Dans deux mois, si cela continue, et cela continuera, il prendra un aide à demeure. Lui, fera les courses, ira s'ap-

provisionner dans Les maisons de gros, \\>\\< clientèle, remonter les pendules à domicile, montrer le nouveau bijou qui va faire fureur. Il aura heures pour les consultations clans sa boutique.

Il en est désormais ainsi. On le trouve de quatre à sept. Il n'est plus l'horloger de la rue, il est l'horloger du quartier. Il achète le vieil or, le vieil argent. Les jolies pièces anciennes, les souvenirs de famille vénérables, les beaux couverts usés avec lesquels les enfants et les vieillards ont mangé leurs premières et leurs dernières soupes, il transforme tout cela en futilités à la mode du jour. Il est fier de son ouvrage, et la clientèle est ravie.

Les ménagères du quartier font désormais des économies pour les porter au bel horloger. Elles ne désirent plus un dessus de lit au crochet, ni une armoire à glace, ni une suspension, pour leurs étrennes. Non, c'est un bijou, mais un bijou de chez lhorloger-bijoutier.

Il n'a pas de ménagère, lui. Ce beau garçon est « garçon ». Aussi lui apporte-ton de bons petits plats « pour goûter », des saucisses, du lard, qui viennent « du pays où on a tué le cochon », des

fruits, du vin, qui viennent aussi, en provenance directe, de chez la grand'mère ou la tante de la donatrice.

On lui fait même sa chambre pour rien : il faut que tout soit en ordre chez lui.

Donc il vit sans presque rien dépenser, et il répare les pendules et vend les bijoux au comptant, à de bons prix modérés qui lui font de sérieux bénéfices. Tout à gagner et rien à perdre.

La paix de la petite rue et la béatitude de l'horloger-bijoutier sont quelquefois troublées par la dispute, devant la boutique, de deux femmes jalouses qui se disent « leurs vérités ». Mais l'horloger-bijoutier n'aime les rassemblements que pour voir et entendre admirer sa dernière création. Sur le pas de sa porte, ii paraît lorsqu'il y a du « bruit », et aussitôt le diapason de la dispute baisse, les voix s'éloignent, deviennent sourdes et lointaines, vont s'enfouir dans un corridor du voisinage.

Il y eut une première alerte. On affirma qu'il avait pris Céline comme bonne amie. On avait vu, un soir, la petite très allumée, le visage collé à la vitre. Puis, un autre jour, elle était entrée acheter une

-*- !97 -*• bague de dix sous, en argent, avec une pierre bleue. Le bel horloger la lui avait passée au doigt, en riant. Depuisonanirmaitqu'ilss'étaientpronienésenscnililc, qu'ils avaient fait un tour de valse à l'Elyaée-Ménilmontant, qu'ils avaient été encore vus le lendemain au tournant d'une rue, après quoi on avait perdu leur trace.

— Est-ce possible ?

— On n'a pas idée d'une traînée pareille !

— Et sa pauvre mère !

— Et lui, qui avait l'air si sérieux!

Le quartier frémissait de ces exclamations. Un vide se fit autour de la boutique. Le bel horloger apprit que l'on ne tolérait pas son inconduite, s'observa, ne sortit plus le soir. La clientèle rétive lui revint en partie.

Soudain, le quartier fut de nouveau en émoi. Une nouvelle a couru dans l'air, rasé le sol, est entrée dans les couloirs, les loges de concierges, a monté les étages, fait tressaillir les cœurs, de l'entresol aux mansardes. Puis elle s'est précisée, et c'a été comme un tremblement de terre ébranlant les pavés, les maisons.

Quelqu'un, — on ne sait plus qui, — la même personne sans doute qui avait rencontré le beau garçon avec Céline, — quelqu'un a affirmé qu'on lui avait dit que le bel horloger voulait se marier.

Un grand silence s'est fait après la première émotion, comme si l'on attendait, non une noce, mais un enterrement : — « Mesdames, quand il vous fera plaisir ! . . . »

En deux jours, c'était de nouveau le désert dans la boutique, autour de la boutique, et le fruitier d'en face commençait à ricaner au milieu de ses pommes de terre du temps de Parmentier et de ses sardines antédiluviennes.

L'horloger-bijoutier voulut tâter le pouls de sa clientèle. Partout, porte close ou visage glacé. Aucune envie de la croix de ma mère ni de la bague de fiancée.

Le joli garçon comprit immédiatement la muette leçon des gens, frissonna de l'hostilité des choses. Son mariage, c'était pour lui la ruine assurée, le magasin désachalandé, les bijoux au clou, les billets protestés, la clef sous la porte.

Tout de suite il fit volte-face.

— Jalousie de boutiquiers, — dit-il aui unes et aux autres rencontrées à propos.

La rue respira.

Aussitôt, la clientèle féminine de revenir à ses premières amours, et les pendules de se détraquer, el les doigts de s'oiïrir aux bagues, et les cols aux colliers.

— Vous savez, — disent-elles, — ce n'était pas vrai. On lui voulait du mal. D'ailleurs, quand on est beau comme lui, vous comprenez, on a toujours des envieux.

Et les rassemblements pacifiques de se reformer pour voir travailler le cbéri de la rue, éclairé par la boule d'eau, la loupe vissée à l'œil, qui taquine les pendules et les montres, en jouant discrètement de son œil libre vers le groupe dont il est la coqueluche.

Si jamais le bel horloger se marie, il fera bien de faire fortune avant.

La vie régulière, comme l'irrégulière, plus encore même, lui est interdite.

— Eh bien ! vrai ! ce que je les enverrais promener, à sa place, — dit Céline furieuse.

— Il faut qu'il reste en vitrine, — dit Cécile, amu-

sée par cette comédie comme si elle avait été au théâtre.

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