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L'EMPRUNT

Il y avait bien d'autres singuliers types au faubourg, près des Pommier, dans leur rue, dans leur maison. Des joueurs aux courses, des maniaques de loteries, des habituées de la caisse d'épargne, des souscripteurs aux emprunts, des économes, des avares.

Céline ne dit-elle pas, un soir, que le père Chaudron, à qui l'on donnait parfois de vieux souliers ou un morceau de pain, était parti faire queue à la mairie pour souscrire à l'emprunt de la Ville de Paris ? Stupéfait, le père Pommier alla voir, emmenant Cécile avec lui pour la distraire. C'était vrai. Il aperçut le père Chaudron parmi les gens qui étaient debout, pour toute la nuit, attendant l'instant où le guichet doit se lever, comme un rideau de théâtre, sur le monde enchanté de l'espoir. Certains gardaient des places, représentaient plus capitalistes qu'eux. Mais beaucoup d'autres étaient présents pour leur propre compte, et le père Chaudron parmi ceux-là. Et pourtant, lui et d'autres faisaient venir à l'esprit les

idées de misère, de besoin, de charité, plus <|u« Les idées d'épargne, d'argent, décapitai, d'intérêt, â croire qu'ils étaient plutôt réunis pour la distribution de la

soupe, à la porte d'une caserne ou d'un restaurant.

Au-dessus des visages épuisés, des physionomies inquiètes, se lit l'inscription du poste de police établi à la mairie : Secours aux blessés, enseigne ironique pour cette foule d'éclopés de la vie, incertains du lendemain. Il s'agit bien, malgré tout, de rentiers et de désireux de rentes. L'ardeur à faire des économies et à les placer s'empare d'une quantité de pauvres gens. Ils rognent sur l'essentiel Jouissent de trouvailles subtiles, de privations ingénieuses, arrivent enfin à l'une de ces dates bienheureuses où ils pourront, après avoir passé debout une partie de la nuit et de la journée, échanger leur précieux argent contre une feuille de papier féconde en intérêts et en gros lots.

Le lendemain, le père Chaudron vint chez les Pommier.

— Eh bien, vieux père Chaudron, — dit le père Pommier, — je t'ai vu à la mairie. Tu fais donc le rentier maintenant?... Combien que t'as pris d'obligations ?

— Oh ! le quart d'une seulement ! Et je n'ai plus le sou.

— Tiens, parbleu ! Tu pouvais nous payer à dîner à tous, ce soir, et tu fiches ton argent à la mairie !... Il t'en reste, hein, avoue-le?

— Je te jure que je n'ai plus le sou, et que je n'ai pas de quoi manger ce soir.

— Laisse-le tranquille, — dit la mère, — chacun fait ce qu'il veut, ou plutôt ce qu'il peut. C'est vrai que vous n'avez rien à manger, père Chaudron ? Asseyez-vous près du poêle : je vais vous tremper un bol de soupe.

— C'est ça, Marie, donne-lui de la soupe : il refera d'autres économies pour ravoir un autre quart d'obligation! — dit Pommier, bon garçon et taquin. — Et donnes-y aussi un verre de vin, à ce sacré rentier. Je trinquerai avec lui.

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