LA GUERRE
Une petite fille de sept ans erre par les allées du Père-Lachaise, un jour de décembre 1870. Toute menue, cheminant doucement, elle passe presque invisible, comme une ombre incertaine, suit les détours du grand cimetière désert, assombri par l'hiver, lumineux déneige, sombre colline dressée au-dessus de la ville, paysage dune mélancolie
farouche et grandiose. Ce monde silencieux, immobile, glacé, cet effrayant domaine des morts, s'il n'inspire pas la terreur à la petite passante, lui impose toutefois un trouble et une gravité, le respect du silence, 1 émoi de la solitude. De ses yeux d'un gris sombre, Cécile interroge les choses, cherchant à reconnaître la campagne des environs de Paris qu'elle vient de quitter. Son esprit naissant, à peine ouvert aux sensations, peut croire à la continuation d'une promenade commencée ailleurs. La vieille et belle allée de marronniers, qui coupe transversalement le cimetière, quelques sentiers de charmes et d'ypréaux, cette prairie plantée d'ifs et de sapins, tous ces aspects du cimetière ressemblent à des parcs, à des coins de forêt qu'elle a entrevus autour du village d'Andilly, pendant la belle saison, chez sa tante, épicière et aubergiste. Ce qu'elle n'a jamais vu, ce sont ces routes et ces ruelles bordées de tombeaux qu'elle prend pour des maisonnettes, ces frontons chargés de noms quelle essaie vainement d'épeler, ces bustes qui regardent tous le vide infini. Certains de ces regards semblent la suivre et la poursuivre, et il y a un chuchotement dans les feuilles mortes. Elle marche plus vite alors vers
l'éclal de Lumière qu'elle aperçoit au bout <!<• l'allée.
A travers les arbres dénudés, aux tournants, aiu carrefours de la ville des morts, la ville des vivants lui apparaît, et c'était bien un peu rétendue qu'elle avait devant elle, lorsqu'elle quittait la rue d'Andilly pour la route tracée en lisière de la foret de Montmorency. Mais où sont le ciel bleu, le soleil d'or, les verdures, les maisons blanches ? Ici, la ville trempée de brume, couverte d'un ciel morne, une singulière \ille qui semble prolonger le cimetière jusqu'à l'horizon. Cécile retrouve les dômes et les clochetons des mausolées et des sépulcres aux faîtes et aux aiguilles despalais et des églises. Tout près, sur l'escarpement de Ménilmontant, la flèche de Notre-Dame-de-la- Groix ; proche aussi, Saint-Jean-Baptistc de Belleville, Saint-Ambroise ; plus loin, le Panthéon, Notre- Dame, qui se révèlent dans le brouillard de décembre, au-dessus de l'amas indistinct des maisons.
Peu à peu, on ne vit plus rien. Le ciel s'abaissa encore, blanc comme un suaire, s'étendit en une mer étale et livide sur le paysage de neige, ensevelit Paris. Des vols de corneilles s'en allèrent vers le clocher de Ménilmontant, et ce passage d'oi-
seaux noirs, c'était tout le mouvement de l'espace, un funèbre sillage dans l'atmosphère d'un champ de bataille.
Tout à coup, dans le grand silence, vinrent du sud et de l'ouest de longues détonations, et des roulements sourds se propagèrent à travers le ciel. Le bruit grondait dans le mystère de l'horizon disparu, se répercutait en échos étouffés, montait jusqu'à la colline mortuaire. On eût dit l'ordre des saisons détruit, l'approche d'un cataclysme, un orage tonnant dans la neige.
Le petit être, spectateur inconscient de ce grand drame, écouta, l'index levé vers la tempe, et pensa tout haut :
— Le tonnerre !
Une voix jeune, chantante, rieuse, qui fit passer le printemps sur tout cet hiver, sembla répondre :
— Cécile ! Cécile ! où es-tu ?
— Ici, — dit la petite ombre.
Une autre ombre, un peu plus grande, surgit du hallier comme une biche rapide, et bientôt, près de Cécile, fut Céline, sa sœur de douze ans. Elles sont assez pareilles, au premier abord, le visage régulier,
le profil fin, châtaines de cheveux. Céline, pourtant, est un peu plus blonde, a le visage moins précis, de contour plus mol, le front, le menton Légèrement fuyants. Elle n'a pas non plus les yeux d'un gris sombre de Cécile, mais des yeux couleur de bleuets. Elle prend dans sa main, d'un air d'autorité maternelle, la main de l'enfant :
— Allons ! ma petite, nous allons rentrer. Maman nous attend.
— Voui, — dit l'autre.
Elles restent encore à regarder devant elles, sans rien voir au delà des arbres noirs que cet abime blanc, d'où viennent toujours, sans une lueur, les roulements farouches et solennels.
— Linc ! le tonnerre î — dit encore Cécile.
— Ce n'est pas le tonnerre, c'est le canon, — dit Céline, importante.
— Canon? — répète en écho la petite sœur.
— Oui, le canon des Prussiens et le canon des forts, — explique la grande sœur.
Toutes deux reviennent par les chemins du cimetière comme par les rues d'un village. Chaussées de galoches, emmaillotées dans des châles, coiffées
de capelines, elles semblent des petites bonnes femmes cherchant du bois mort. Elles s'arrêtent, se glissent entre les tombes, parmi les couronnes de perles et d'immortelles, les bouquets fanés, les plantes grises et rousses. Cécile voudrait cueillir des fleurs : elle arrache des herbes sèches, des brindilles d'arbrisseaux, en fait une touffe dans sa petite main rouge de froid. Céline rit :
— Il n'y a pas de fleurs en hiver, Cécile. Viens !
Cécile laisse tomber sa gerbe, l'abandonne avec regret, s'en va. Enfin, elle rit aussi. Non, il n'y a pas de fleurs. Tout est blanc et noir autour d'elles, la neige resplendit à travers le dur treillis des arbres et des grillages. Il n'y a de roses que sur leurs joues, de tendres corolles que dans leurs yeux. Seuls, leurs regards palpitent et vivent parmi cette nature glacée, dans cette mort universelle.
Les deux petites filles sortent du Père-Lachaise par la rue des Rondeaux, ruelle plutôt que rue, dominée de la haute muraille grise du cimetière. Elles suivent un chemin qui leur est familier : au long de palissades, de terrains vagues, de buttes couvertes de
"•— 9 ■+ neige, elles gagnent la rue des Partants, la pue des
Amandiers.
C'est là quelles habitent, une triste maison, un triste logis. D'un côté de la porte, il y a une boutique rouge de marchand de vins ; de l'autre coté, une boutique verte de fruitier. Le couloir, l'escalier, sont pauvres et obscurs. C'est au premier. La clef est sur la porte. Céline ouvre. La pièce où elles entrent est une salle à manger, avec deux lits repliés dans les angles. Au milieu, une table ronde en noyer sous une suspension à lampe de porcelaine blanche. Quelques rayons, sur lesquels sont des livres entassés un peu pêle-mêle, des bouquins de tous genres, des romans, des brochures politiques, des livraisons. Le carreau est frais lavé, le papier n'a ni déchirures ni taches. On devine des yeux et des mains de femme qui veut et maintient la propreté. Cette femme, la voici, c'est la mère, jeune encore et sans âge : des yeux gris pensifs, une bouche fine et amère qui sourit gentiment. Elle est de race bretonne, acclimatée à Paris, façonnée par la vie de travail et de soucis.
— Vous voilà... Où avez-vous été traîner encore ?