‹ L'apprentieChapitre 4 sur 26 · IO · texte numérisé non relu

IO

— Au Père-Lachaise, — dit Céline, gaiement.

— Au Père-Laçaize, — répète Cécile, joyeuse aussi.

— C'est bien loin. Il est presque nuit. Une autre fois, n'allez que jusqu'à l'église, et voir les boutiques de la Chaussée, ou bien attendez Jean pour sortir avec lui... Allons, débarrasse ta sœur de tous ses fichus, ôte-lui ses souliers, donne-lui des images, et tu m'aideras à la cuisine.

La mère et les deux petites passent dans l'autre pièce, où il y a un grand lit et un petit lit. Les deux fenêtres donnent sur la rue. La fenêtre de la salle à manger et celle de la cuisine donnent sur une cour. La petite abandonne vite les images, blottie dans un vieux fauteuil, et, près de la fenêtre, s'écrase le visage contre le carreau, regarde la rue au crépuscule, où les lumières apparaissent, où les silhouettes bougeantes et les objets immobiles commencent à devenir indistincts. La nuit vient de bonne heure en décembre : la mère et l'aînée, bientôt, à la lueur d'une chandelle, achèvent de mettre le couvert sur une nappe, au moment où des pas lourds et des chocs de crosses de fusils s'entendent dans l'escalier. Le père et les deux

fils n'ont pas à heurter : la vive Céline a déjà ouvert, les trois hommes sont entrés. Le père, parisien, petit, maigriot, barbu, d'une physionomie indécise et rieuse comme sa fille Céline. Les deux fils ont du sérieux de la mère. Tous trois posent leur fusil dans un angle de la pièce. Le père Pommier et le fils aîné, Justin, s'assoient, fatigués. Jean va dans l'autre chambre, saisit Cécile, l'embrasse, la fait danser, l'installe sur son épaule. La petite s'épanouit, heureuse. La mère allume la lampe et appelle :

— Finis donc, Jean! La soupe est sur la table.

La soupe, en effet, fume sous la suspension. Pauvre soupe de mauvais pain noir et de graisse, mais la nappe est propre, les assiettes sont blanches, les cuillers et les fourchettes sont bien frottées. Le linge, la faïence, le métal, éclairés de la douce lumière, paraissent sourire de toutes leurs blancheurs et de tous leurs luisants, et les visages, de même, sourient. Jean fait manger Cécile, qui jacasse. Céline va et vient. La mère sert la soupe, partage le mauvais pain qui semble si bon, verse le vin et l'eau. Du dehors arrive, pendant les silences des conversations, la voix lointaine et grondante des canons des forts.

— Les chiens de garde veillent, — dit Justin, — les Pruscos ne prendront pas Paris cette nuit !

— D'abord, nous sommes de garde à la porte de Romainville î — dit le père.

— Pas moi, — dit Jean ; — ce soir, je suis chien de garde à la maison.

— Tu restes avec moi, Zan î — dit Cécile. Et elle applaudit de ses petites mains.

— Oui, mon petit, — dit Jean. — Je te couche et je t'endors. Je t'apporterai ton café demain matin, comme à une princesse. Et un autre jour, ce sera Justin.

— Il est zenti aussi, Zustin. — dit Cécile, satisfaite. Les yeux gris de la petite fille vont de l'un à

l'autre. Elle est contente, en parfaite sécurité. Elle sent confusément que tout le monde l'aime, sa mère grave, son père bon garçon, Justin qui l'observe toujours avec tendresse, Jean qui joue avec elle comme un gosse, et Céline, qu'elle admire comme la grande sœur, aux jambes plus longues, qui court plus vite, sait sauter à la corde, aller dans la rue et faire des commissions toute seule : l'image de ce qu'elle sera plus tard.

On mange la minime pitance de viande, un pl.it de riz, une tranche de fromnge, on boil un dernier verre de vin.

Le père fume une pipe, les fils roulent des cigarettes, pendant que la mère et Céline emportent les verres, les assiettes, retirent la nappe sous les coudes des trois hommes. Cécile s'est endormie sur les genoux de Jean. Les hommes parlent politique, commentent la situation. On a élu les maires. La question de l'armistice a été agitée. La Prusse a repoussé la demande de ravitaillement. Les bataillons de marche de la garde nationale sont enfin formés, composés de volontaires, de célibataires, de veufs, et, s'il le faut, d'hommes mariés âgés de vingt à quarantecinq ans. En somme, tout va pour le mieux. Gambetta est plein d'ardeur. La province s'organise. On fera la trouée, on reconduira les Allemands de l'autre côté du Rhin.

— Oui, si nous avions de vrais chefs qui le veuillent! — dit Justin, qui écoute son père et son frère s'enflammer d'espoir et se griser de paroles. — Mais croyez-moi, on perd du temps tous les jours. Les approvisionnements sont mal faits. Les Allemands

sont nombreux, et les choses n'iront pas si vite que ça en province! Gambetta est jeune, c'est vrai, et il secouera les gens, fera une espèce d'armée. Tout de même, depuis que les Allemands ont pris Metz, toutes leurs forces sont disponibles, et nous sommes fichus.

— Ta ra ta ta ! — interrompit le père, — tu n'es jamais content, mon fiston... Si les chefs ne marchent pas, nous les changerons : on mettra le vieux Blanqui à la place de Trochu, on fera ce qu'il faudra.

— Il est certain que Blanqui vaudrait mieux. Lui seul voit clair et dit la vérité. Mais qui le croira ? Il n'est pas militaire, il a été en prison, c'est un rouge. Jamais l'armée, ni la garde nationale des boutiquiers, ni même celle des ouvriers, ne lui obéiront.

— Nous l'imposerons, nous en ferons un dictateur, — proclame Jean berçant Cécile.

— Oui, pour trois jours, et puis on nous fusillera ou on nous coffrera avec lui après.

— Ta ra ta ta ! — dit encore le père, — nous saurons bien régler nos comptes avec le gouvernement.

— On les réglera plus tard, trop tard, — dit Jus-

tin, — et ça ne sera pas drôle. Rappelez vous ce que

je vous dis, — affirme doucement le jeune prophète ouvrier.

Le rappel bat dans la rue. Le père et Justin se coiffenl de leurs képis, prennent leurs fusils, embrassent la mère et Céline, descendent dans la rue obscure, fantastiquement éclairée par la neige.

Jean, avec précaution, emporte Cécile endormie dans l'autre chambre, la déshabille avec des mains de maman, la couche sans qu'elle soit réveillée. Il revient, défait un des lits, se couche aussi, après avoir approché la table de son lit et descendu la lampe. Il lit des journaux, des livraisons des Misérables, pendant que la mère et Céline revenues, assises à la table, raccommodent, causent à voix basse.

— J'irai au pain, — dit la mère.

— Non, moi ! — dit Céline, toujours prête à sortir.

— Ni Tune, ni l'autre ! — dit Jean affectant le ton bourru. — Vous m'embêtez : la place des femmes est à la maison. C'est moi qui irai partout, au pain, à la viande, au charbon. Je n'ai que ça à faire. Je ne prends pas la garde demain.

— Tu vas t'éreinter, mon garçon.

— Ça m'amuse de faire la queue. Je prononce des discours, j'excite les femmes à la résistance... Allez vous coucher, et prenez la lumière : j'ai assez lu comme ça.

La mère est heureuse que son Jean se repose et dorme. Elle se dit qu'à quatre heures du matin, s'il dort, elle s'en ira sans bruit. Elle embrasse le gaillard comme un enfant au berceau et s1en va avec Céline. La nuit s'appesantit sur la ville, sur les maisons, le logis est perdu dans le noir et le silence comme un bateau en mer. La canonnade roule à tous les horizons, fait chanter les vitres. Les heures sonnent.

A quatre heures, doucement, doucement, la mère se lève. Mais elle trouve le lit de Jean vide. Le garçon est dans la cuisine qui mange une croûte de pain trempée d'eau-de-vie, et s'en va bientôt.

— Chut ! ne réveille pas les petites. Je reviendrai pour le café.

Les soirs et les nuits de cette famille d'assiégés se passaient à peu près ainsi. L'un ou l'autre des hommes manquait, parfois tous étaient dehors ensemble. La mère, avant l'aube, fdait à la boulangerie, à la bouche-

rie, ou bien envoyait Céline, la confiait à quelque voisine. Mais la petite, une fois rendue à son poste, échappait à toute surveillance, s'émancipait, riait avec les garçons, discourait comme son frère, criant qu'on ne se rendrait jamais. « Cette moucheronne ! » disaient les femmes, aussi exaltées et guerrières qu'elle.

C'est le seul métier du moment, faire la guerre, et en parler. Le père, peintre en bâtiments, Justin et Jean, mécaniciens, ne travaillent plus de leurs professions, vivent de leurs trente sous de gardes nationaux, et jouent leur rôle en conscience. C'est pour eux, et pour d'autres, la grande affaire, depuis que Paris, brusquement isolé, séparé du monde, s'est transformé en camp militaire. Depuis le 4 septembre et le commencement de l'investissement, par les ciels gris de fer de l'automne, par les ciels noirs de l'hiver, au long des rues de la montagne faubourienne qui domine la vallée de Paris, le père et les deux fils marchent comme trois soldats. Leurs costumes ont changé, le képi de garde national diffère de la casquette de l'ouvrier, la bande rouge du pantalon, le liseré rouge de la vareuse sont cousus aux

étoffes sombres qui remplacent les vêtements d'atelier. Le fusil, surtout, marque le changement survenu, signifie la tragédie militaire, et, en même temps, une tragédie parallèle, révolutionnaire, qui s'annonce comme certaine, fatale.

L'état d'esprit de ces trois hommes s'était décidé aux dernières années de l'Empire. Le père Pommier avait transmis à ses deux fils, comme contes d'enfance, ses souvenirs de 1848. Mais le réveil complet de l'énergie populaire se fit tout de suite après la grande fête de l'Exposition, de 1868 à 1870. Les Pommier furent alors du Paris de la rue et des réunions publiques. Ils vécurent avec les faubourgs en délire, firent partie des torrents humains charriant le fiacre de quelque journaliste ou de quelque orateur de violente opposition, des groupes passionnés autour d'une affiche rouge ou d'une lecture de journal à haute voix. Ils furent des parcelles de cet orage en formation qui emplissait parfois la ville de sa chaude haleine électrique, qui se déplaçait comme un courant vertigineux, le jour, par exemple, des funérailles de Victor Noir, qui créa l'image d'un Paris vidé de sa population, partie tout entière pour Neuilly, un Paris de

rues désertes, extraordinairement élargi "ù semblait devoir résonner bientôt le bruit crépitant des coups de fusil.

Ces fiévreux liseurs d'affiches, ces hommes aux visages résolus et menaçants, qui apparaissaient au seuil des couloirs des réunions publiques, ces énergiques enthousiastes, qui se précipitaient vers le fiacre de l'orateur et du journaliste, c'étaient ceux-là qui avaient changé leur casquette en képi, et qui étaient devenus des porteurs de fusil.

A les voir, à les entendre, les trois Pommier et leurs pareils, on ne pouvait douter du désir qui les animait, et qui était le désir de se battre contre les Allemands. Ils avaient été surpris par la guerre, eux qui croyaient travailler à une transformation sociale. C'était l'imprévu. Leur volonté d'action, exaltée, accrue, avait donc forcément changé d'objet : l'ouvrier de Paris trouvait devant lui un adversaire qu'il n'attendait pas et qui était le soldat allemand. Va pour l'Allemand ! On verrait ensuite. En attendant ce lendemain, l'énergie restait la même.

Les trois Pommier étaient ainsi : ils enrageaient de sentir leur ardeur se consumer inutilement, au-

-§=» 20 aéraient voulu se lancer vers l'ennemi, libérer la France, préparer l'avenir.

Au 3i octobre, ils sont à l'Hôtel de Ville, espérant la Révolution et le salut public. Ils croyaient forcer les chefs à l'offensive, mais il semblait que les chefs se refusassent à utiliser ces instruments que le destin leur offrait.

— Ils ne savent rien, — disait Justin. — Ils nous prennent pour des flemmards et des braillards, et voilà tout... Et puis, des gardes nationaux, ça ne compte pas pour eux. C'est bon pour garder les fortifs, qui ne sont jamais attaqués... Nous sommes des escargots de remparts, nous ne sommes pas des soldats... On nous occupe en nous faisant coucher dehors, en nous faisant jouer au bivouac... Quand ce sera fini, nous nous figurerons que nous avons fait la guerre... Ils ne nous connaissent pas : s'ils voulaient marcher tout droit devant eux, on les suivrait. Et ça serait bientôt fait de culbuter Guillaume et Bismarck dans Versailles !

Justin traduisait ainsi le sentiment de beaucoup. Si Trochu, Vinoy et Ducrot étaient venus tous les trois, un soir d'octobre ou de novembre, rôder incognito

par la ville, comme des califes des Mille ei une Nuits, ils auraient découvert une population qu'ils ont ignorée jusqu'à la fin, singulièrement confiante el

espérante, très déterminée à faire crédit aux chefs militaires. Parmi les ouvriers du faubourg, il n'en manquait pas qui affirmaient la possibilité de ebasser l'Allemand dos la première sortie. Ces Parisiens sont vraiment, comme on dit, assez contents d'eux-mêmes, assurés qu'ils viendront facilement à bout de difficiles besognes : ils ne doutent pas un instant de leur victoire, hommes, femmes, enfants. Dans les rues sombres, aux portes des boulangeries et des boucheries, les faces pâles, les paroles criées de voix colères ou gouailleuses, affirment le triomphe immanquable. C'est une force qu'une telle exaltation, mais cette force meurt sur place, car les chefs ne croient pas à la possibilité de l'employer.

Pour ces gens qui s'agitent dans le Paris neigeux de décembre, l'agonie a commencé, et ils ne le savent pas. Ils se croient encore vivants, et déjà le froid et l'inertie les gagnent, sans qu'ils le sachent. Ce qui les sauve du doute sur leur sort, ce qui leur fait illusion, c'est qu'ils parlent. Leur besoin d'agir, leur

ardeur patriotique, leur fureur contre l'incapacité, leur méfiance de la trahison, s'exhalent en mots, partout, en marche, au corps de garde, au rempart, au coin des rues, où ils s'attardent à lire et commenter un journal sous la clarté d'un réverbère, et chez eux, à table, au lit, tout le temps, jusqu'à ce que le sommeil vienne enfin apaiser et reposer ces assiégés fiévreux.

Combien de fois la mère, avec ses deux filles, épiat-elle par la vitre l'un de ses trois hommes, ou tous les trois, reconduits par quelque camarade, et restant sur le trottoir devant la porte de la maison, à gesticuler et à pérorer, des quarts d heure et des quarts d'heure, pendant que la soupe s'épuisait à bouillir, et que le fricot brûlait ! On leur faisait des signes, on les appelait. Ils ne voyaient ni n'entendaient, ou bien, faisant un pas pour s'en aller, ils recommençaient, sur un mot, une nouvelle paraphrase, une nouvelle discussion des nouvelles du jour, écloses dans la ville délirante et crédule, ou apportées sous l'aile d'un pigeon. Alors Céline descendait pour ramener le causeur, et le causeur la prenait par la main, et la retenait à écouter, bouche béante, yeux fixes, le récit de

■*- 23 estant de drames imaginaires et réels. Enfin les hommes remontaient, bousculaient et embrassaient gentiment la mère, proclamaient l'affreuse soupe excellente, et recommençaient de plus belle à faire manœuvrer Ghanzy et d'Àurelle de Paladines, Faidherbe et Cremer, à morigéner Trochu, à menacer de Moltke.

C'est parmi ce fracas de guerre que l'intelligence de Cécile s'éveillait. Elle écoutait sans comprendre, et ce qui parvenait jusqu'à son petit esprit, s'orientant dans l'obscurité, lui faisait l'impression des contes de fées que lui lisait sa sœur, des histoires merveilleuses que lui apprenait sa mère, ou des jeux de cache-cache et de croquemitaine inventés par Jean. Elle y croyait et n'y croyait pas, elle éprouvait une frayeur qu'elle savait devoir être bientôt dissipée, et c'était alors, après le pâlissement et la respiration suspendue de l'angoisse, de grands éclats de rire nerveux qui ne finissaient plus, pendant qu'elle frottait l'une contre l'autre ses petites mains encore moites de peur délicieuse.

Ces Allemands, dont on entendait parler sans cesse, et que l'on ne voyait jamais, et qui faisaient jour et nuit le bruit du tonnerre avec leurs canons,

c'étaient pour elle des géants, des monstres à têtes de loups, des ogres démesurés, marchant par enjambées de sept lieues, là-bas, là-bas, bien loin, dans la campagne, dans le noir, à Andilly peut-être, autour de la maison de « tante » qui n'avait pas voulu rentrer à Paris...

Cécile, si elle pensait à cela, à la petite maison où elle avait passé Tété, éclatait tout à coup en sanglots. Mais c'était pour « tante » qu'elle avait peur, « tante » qui lui donnait les sucres d'orge de toutes les couleurs et les pipes en sucre rouge des bocaux de la vitrine. Pour elle-même, elle ne craignait rien. Elle savait bien qu'elle n'était qu'un pauvre petit Poucet, ou qu'un mignon petit Chaperon Rouge, qui pouvait bien devenir la proie de l'ogre et du loup, mais elle savait bien aussi qu'elle était défendue par sa mère d'abord, qui n'avait qu'à lui lisser les cheveux et qu'à l'embrasser pour la faire tenir tranquille, par Céline ensuite qui déclarait : « Moi, je leur dis zut aux Prussiens ! » et dont la bravoure l'émerveillait, et enfin par son père et ses deux frères. Lorsque les trois hommes revenaient tout de sombre vêtus, avec leurs bandes rouges et leurs képis numérotés, et

<|ii ils posaient tous trois, du même mouvement, leurs lourds fusils dans le coin de la chambre, il lui semblait qu'elle voyait entrer des tout-puissants, dos invincibles. Elle se jetait à leurs jambes, à leurs mains, se sentait enlevée par leurs bras vigoureux; son anxiété se calmait alors comme par enebantement, et bientôt, ayant mangé sa soupe, repue, heureuse, confiante, elle s'endormait en rêvant que « tante » avait su bien cacher les pipes en sucre rouge, et qu'elle aussi, dans sa petite boutique, où elle était à l'abri comme une vieille fée invisible, elle faisait la nique aux Allemands géants.

La petite Cécile, à cet âge de sept ans, où l'on commence seulement à recevoir des impressions sans les classer ni les raisonner, assistait donc à ce drame comme si elle avait dormi tout éveillée. Ce qui restait dans sa tête enfantine, c'étaient les chuchotements de ceux qui étaient autour d'elle et qui avaient l'air grave et soucieux, les mots les plus souvent répétés : Guerre — Prussiens — Bismarck — Badinguet — le Siège... Il n'est question d'aucun travail, d'aucun plaisir. Les affaires vont mal, ou plutôt ne vont pas. On ne s'en occupe plus, d'ailleurs. Lorsque des gens

viennent chez les Pommier, c'est pour redemander si on a fait des provisions, regretter que les femmes et les enfants n'aient pas quitté Paris, s'enquérir, pour le cas de bombardement, s'il faudra mettre des matelas aux fenêtres...

Cécile était frappée d'entendre sans cesse répéter qu'une chose mystérieuse et importante était en grand danger, et cette chose, on l'appelait la Patrie, la France. Jean, qu'elle interrogea, lui dit que la Patrie, c'était tout ce qui était près d'elle, tout ce qu'elle voyait et tout ce qu'il y avait encore dans son pays qu'elle ne voyait pas, c'était tout le monde, le père, la mère, les frères, les voisins, et la tante d'Andiily, et les gens de Morlaix, en Bretagne, dont parlait souvent leur mère, et toute la terre qu'on appelait la France, avec ses villes, ses maisons, ses champs, ses bois, ses rivières... Il lui disait que, pour défendre tous ces gens et toutes ces choses, on avait fait appel à tous les hommes, même aux pères de famille, et cela donnait des frissons à l'enfant. Elle voyait des mamans comme sa maman, des petits enfants comme elle, abandonnés par un papa comme le sien qui s'en allait tomber dans un grand trou

d'on il ne revenail pas. C'était ainsi que Cécile <"iicevait l'idée de la mort.

Elle voit encore que chaque jour amène sa nouvelle. Les gens se crient par la fenêtre des phrases incompréhensibles pour la petite, des batailles, des victoires, des défaites. Parfois, sa mère 1 habille bien chaudement de cache-nez, de tricots superposés, de gants de laine. Malgré tout, son nez est rouge et ses mains sont glacées. Elle s'en va dehors avec Jean ; avec Cécile, quand Jean n'est pas là. Les deux sœurs se promènent sur la Chaussée de Ménilmontant, ou s'en vont vers le Père-Lachaise , ou suivent la rue des Amandiers jusqu'au boulevard extérieur. Elles vont aussi prendre la place de leur mère ou de Jean, font queue à la porte de la boulangerie ou de la boucherie. Elles reviennent avec un pain gris, vert, hérissé de paille, un morceau de cheval. Le garde national qui surveille le défilé a pitié des fillettes grelottantes, il demande pour elles aux grandes personnes un tour de faveur. Heureusement, la mère prévoyante a su faire quelques provisions, du riz, du lard, de la farine, des pommes de terre, des boîtes de conserve, même des œufs dans la sciure

de bois, mais il faut en user prudemment : si le siège continuait, ce serait la famine. La mère a pourtant le cœur serré de voir des voisins qui manquent de tout, des enfants qui souffrent, et, de temps en temps, elle ne peut se tenir de faire porter par Cécile quelque précieuse rareté aux malheureux ébahis.

Un jour, avec sa farine, elle a fait un morceau de pain blanc. Elle le sert, le soir, comme un gâteau, toute la famille réunie. La croûte en est dorée, la mie éblouissante comme de la neige. On le contemple, on le touche, on le flaire. Quel régal ! La mère dit qu'il faut en garder un morceau pour le déjeuner de Cécile, le lendemain matin.

Mais, dans la maison, il y a un homme malade, et qui va mourir sans avoir revu du pain blanc : il Ta dit tristement à sa femme. La mère raconte cela, et personne n'a plus la même envie de cette clarté qui illumine la table.

Le lendemain matin, Cécile, sans rien dire, prend le morceau qui reste, le met précieusement sur une assiette.

Elle monte, du premier au troisième, chez l'homme malade. La porte est entr'ouverte, elle la

pousse, elle pénètre dans la chambre silencieuse

et sombre. Une bougie brûle sur une table de nuit. Le lit est là, sans rideau. Quelqu'un est couché dedans. On ne voit pas le visage : un linge le recouvre, le corps est allongé rigide sous le drap.

Mors, demi-haut, timidement, dans cette chambre froide, la petite fille dit :

— Bonjour, monsieur... Je vous apporte de la part de maman du beau pain blanc.

Personne ne lui répond. La pièce est déserte. Cécile craint de bouger. Elle croit deviner, car la serviette dessine le masque, l'arête dure du nez, la cavité des yeux et de la bouche. Cela doit être ce qu'on appelle un mort, et c'est la première fois qu'elle en voit un. Et elle est seule ! Elle voudrait s'en aller, elle n'ose pas. Elle pense craintivement : « Si la femme du mort revenait, elle verrait que j'ai peur, ou peut-être, me voyant me sauver, elle croirait que j'ai pris quelque chose. » Elle reste donc, regardant avec des yeux effrayés ce lit blanc, ce corps qui s'allonge sous la couverture. La pendule fait son tic-tac habituel. Cécile a posé son pain blanc sur une table, à côté dune soucoupe remplie

d'eau, — de leau bénite avec un brin de buis... Et l'enfant demeure, sans bouger, appuyée à la muraille.

Enfin, la femme arrive. Elle ne se doute pas des minutes terrifiantes que la petite vient de vivre là. Elle remercie de la politesse, découvre le visage de son mari, en disant qu'il ne mangera plus de pain maintenant, ni du blanc ni du noir.

Cécile a peur davantage, redescend chez elle en trébuchant dans les escaliers, avec l'épouvante d'y être poursuivie par le mort.

Décembre devint plus noir, le ciel plus bas, crevant de neige, le sol fut de glace. On souffrit du froid, de la faim. La mère fit des prodiges, furetant, cherchant, trouvant. Jean et Justin rapportaient ce qu'ils pouvaient de la banlieue, fouillant les champs, maraudant, chapardant comme des soldats en campagne.

Les hommes et les enfants eurent toujours de la soupe chaude, du café chaud, du vin chaud. Les trois gardes nationaux, amaigris, sont de plus en plus parleurs véhéments, chacun pourtant conservant son caractère : le père, gouailleur; Justin, lucide et

résolu ; Jean, tranquille et bon. À Noël, ils firent réveillon, avec une poule clique dont la provenance faisait rire les trois hommes : sans doute, une captive délivrée de quelque basse-cour secrète. Elle eut les honneurs du riz. Au icr janvier, Jean distribua des cadeaux à la mère et aux sœurs : un fichu, une capeline, une cravate bleue. On se souhaita la bonne année, — meilleure que l'autre !

— Comptons là-dessus ! — dit Justin. — Nous allons en voir de dures. Paris n'en a pas pour un mois.

Enfin, on annonça la sortie. On fit appel aux hommes des bataillons de marche. Le père n'en était pas, trop vieux, ni Jean, trop jeune. Justin en était.

— Vas-y, mon Justin, fonce jusqu'à Versailles ! Il partit de chez lui, le 18 janvier, à l'heure du

soir où les tambours battirent la générale. Il est prêt, son café avalé, un mouchoir propre dans sa poche, le fusil bien astiqué, des cartouches dans la giberne, une poignée de main un peu plus ferme que d'habitude au père et au frère, les baisers habituels aux petites sœurs et à la mère. Celle-ci prétexte une commission qu'elle a oubliée : de l'huile

pour la lampe, du sucre pour le café du matin... Elle ira jusqu'au coin de la rue... Justin comprend, ne peut plus parler, l'emmène, la tenant par la main dans l'escalier. Les autres sont groupés au haut des marches.

— Au revoir ! au revoir ! Flanque-leur une tatouille ! — dit le père.

— Tiens-toi bien, mon vieux! — dit Jean.

— Rapporte-moi quelque chose, — dit Céline. Et Cécile appuie sa menotte sur sa bouche :

— Au revoir, Zustin ! — dit aussi l'enfant. Dans la rue, la mère a pris le bras de son fieu. Ils

marchent, sans rien dire, vers le tambour qui bat. Quand ils aperçoivent le rassemblement, ils s'arrêtent. Le fusil tremble dans la main de Justin. Il prend sa mère entre ses bras. Il voit, dans le soir sombre de janvier, la figure blême, déjà vieillie, ravinée par les marques de la vie pénible. Pour la première fois, il a la révélation des cheveux qui grisonnent, des yeux meurtris, de la bouche pâle. Son cœur d'homme s'attendrit et se gonfle, mais son visage contracté reste grave. Le visage de la mère douloureuse n'a pas non plus une larme. Ils se

regardent encore, puis ils s'embraseenl à pleine

bouche, voracement ; elle le serre dans ses bras comme lorsqu'elle le nourrissait.

— Ma vieille ! — dit-il, — n'aie pas peur.

— Je n'ai pas peur, mon petit.

Ils s'embrassent encore, en se souriant héroïquement. Pris dune frénésie, il lui baise les cheveux, les yeux, les joues, les mains. Elle aussi embrasse sa face d'honnête homme, ses mains d'ouvrier, sa vareuse de soldat, et son dernier baiser s'égare, est pour l'arme de mort, le fusil qu'il a mis sur son épaule.

— Jean est un bon garçon, dit-il en s'en allant; — fais attention au père.

Ils se quittent avec un regard dont ils se transpercent le cœur, ils s'en vont sans se retourner. Cette fois, quand ils sont séparés, ils pleurent, lui silencieusement, à grosses gouttes qui coulent sur ses joues, elle, secouée de sanglots, le dos courbé, marchant vite au long des tristes maisons du faubourg.

— Je ne le verrai plus, — dit-elle.

Elle reste quelque temps à errer par les rues,

calmant son émoi et séchant ses larmes pour reparaître auprès des autres avec un visage apaisé.

Elle le revit, mais elle ne le revit pas vivant. Justin tomba à Buzenval, fut une des victimes offertes à l'esprit guerrier de la garde nationale. Il était parti avec son bataillon de la place de l'Hôtel-de-Ville, et la montée des Champs-Elysées s'était faite en chantant, au pas rapide et régulier de vieilles troupes. Au matin, il se lança vers le parc de Buzenval, où les Prussiens étaient embusqués. Une balle au front arrêta sa course. Il fut rapporté, comme ses compagnons morts, au Père-Lachaise. C'est là que sa mère vint le chercher et le reconnaître, Jean avec elle. Le père gardait les deux fdlettes. La mère et le fds passèrent devant la rangée des bières où les morts étaient enveloppés de linceuls, le visage nu. Certains avaient la tête cassée, méconnaissables. D'autres semblaient dormir, tout pâles, et d'autres, les yeux ouverts, semblaient veiller. Des jeunes, des vieux, des physionomies de tous les métiers.

— C'est lui ! — dit la mère d'une voix basse.

Jean la soutient. Elle se penche. Elle voit Justin

comme il étail vivant : doux el triste, ironique el tendre, — avec un Irou noir dans le front, une mèche de cheveux collée à la blessure... Elle touchi joues, l<i câline, reconnall dan- ce cadavre sou petil

enfant. Il est tout froid, il la regarde, el il lui parle, car elle lit dans ses yeux morts toutes les pen dernières qui furent en lui pendant la montée chantante des Champs-Elysées, pendant la montre tragique de Buzenval. Elle lui parle aussi, lui dit adieu, se baisse vers lui, l'embrasse, sans cris, sans larmes, sans fracas de douleur. Jean, à son tour, embrasse son aîné, et, la bouche près de son oreille, un long moment, semble lui parler à son tour. Ils parlent, reviennent à la maison, serrés l'un contre l'autre, sans se rien dire. Ils rentrent auprès du père et des fdlettes.

— Je l'ai vu, — dit la mère. — Ne l'oublions pas.

Céline s'appuie contre son père. Cécile se blottit sur les genoux de Jean. La mère reprend son travail de mère, apporte la soupe à ceux qui restent. Puis, la nuit cache leurs pleurs, qui se font silencieux autour du sommeil de Cécile.

Le lendemain était le 11 janvier. Jean, qui n'était pas sorti le matin de la maison, gardant le deuil avec les siens, et qui fut averti trop tard des événements de rHôlcl de Ville, arriva sur la place de Grève quand tout était fini, les coups de feu tirés entre les mobiles et les gardes nationaux qui essayaient une tentative désespérée et inutile pour changer le destin. Le jeune homme revint dans un état de surexcitation indicible, s'exprimant avec rage sur ce qui se passait, puis tombant au silence. La mère l'observa avec inquiétude, put difficilement l'adoucir.

Les jours qui suivirent, l'existence sembla se refaire, malgré l'angoisse de la capitulation prochaine. La mère et les deux filles restèrent les mêmes, la mère cachant ses pensées, Céline distraite par tout ce qu'elle voyait, tout ce qui l'effleurait, Cécile ayant la sensation que quelqu'un était absent de la maison, quelqu'un qui pouvait revenir d'un instant à l'autre.

— Il reviendra, dis, maman ? — demanda-t-elle, un matin, à sa mère.

— Oui, ma fille, plus tard.

— Quand la guerre sera finie, dis, maman Sa mère la caresse, la distrait. La petite paraît Bouger, puis va vers la fenêtre, s'amuse d'un chien <jui court après un oiseau. Et la more sourit à l'innocente. Mais les deux hommes sont vraiment atteints. Le père est inquiet, comme s'il lui manquait une partie de lui-même, un support dont il avait l'habitude. Jean, si placide, si doux, a sur le visage une violence concentrée : l'idée fixe lui barre le front, rend sa bouche mauvaise, sa parole brève. Tous deux sont moins causeurs, subissent les événements sans en disserter, sans en blaguer, comme autrefois. Ils attendent toujours l'avis de Justin, qui était le renseigné, le donneur d'avis, le devineur d'avenir. Il est maintenant, avec tout ce qu'il savait, toute sa sagesse, enfoui dans la terre de la fosse commune. Jean, pourtant, se souvient de ce qu'il disait sans cesse, qu'on réglerait les comptes après, qu'il faudrait bien s'expliquer ensemble quand ce serait fini avec les Allemands, qu'on avait des fusils et des canons et qu'on ne les laisserait pas comme ça se rouiller, inutiles. Il dit cela, un soir, en frappant sur la table. Le père crut retrouver son fils aîné, et

approuva. La mère, qui se rappelait le 22 janvier, écouta son cadet avec tristesse.

— Mieux vaudra rester tranquille, travailler, refaire sa vie.

— Alors, — dit Jean avec une fureur qu'on ne lui avait jamais connue, — alors, qu'ils ne rendent pas Paris, qu'ils sauvent la France !... Sans cela, Justin sera mort pour rien... Enfin, tu l'as vu comme moi, dans son cercueil, avec sa tête cassée. Je lui ai dit qu'il serait vengé, et il le sera !

La mère prit la main de son fils. Cette main tremblait de fièvre. Jean se leva, sortit, surexcité. Quand il rentra, ii trouva sa mère seule, qui l'attendait. Le père, les petites étaient couchés.

— Ecoute-moi bien, — dit la mère. — Je n'ai plus que toi. Ton père est âgé, il est faible comme un enfant. Qui sait ce qui lui arrivera? Tout ce qu'il vient de passer lui a fait mal, je le vois, tu le vois aussi. Qu'est-ce que je ferai si vous vous laissez emporter tous les deux par la colère ? Je le sais bien, que personne n'est calme autour de nous : j'entends les gens, et je comprends ce qu'ils disent, je comprends leur rage. Le pauvre monde a été trompé,

comme toujours, el il en veut à ceux qui l'onl mené

là. Moi aussi, je suis comme ça, — dit la pauvre femme avec un navrant sourire. — CVsi affreui <!<• nous rendre, après tant de misère, et j'en supporterais bien encore autant et plus, s'il le fallait. Mais nous n'y pouvons rien. Vous vous révolterez. Et après ? Vous serez vaincus encore.

— Tant pis! avant d'être vaincus nous leur en ferons voir !

— Tais-toi, tu vas réveiller tes sœurs... La mère continue à voix basse :

— Vois-tu ton père et toi arrêtés, — elle n'osa pas dire un autre mot, — jetés en prison pour longtemps, peut-être ? Qu'est-ce que nous deviendrions, les petites et moi? Céline me donnera bien du mal, je le devine. Et Cécile est si jeune ! Je travaillerai, mais c'est la pauvreté... Et la pauvreté, ce n'est encore rien. . c'est la tristesse pour toujours. C est assez, c'est trop que j'aie perdu mon pauvre Justin. S'il pouvait parler, il parlerait comme moi.

— S'il pouvait parler... — commença Jean, l'air égaré.

Sa mère lui met la main sur la bouche :

— Songe à ce que je t'ai dit. Calme les gens au lieu de les exciter. Ils ont tous des femmes, des enfants, des mères, des sœurs. Ils doivent rester près d'elles. C'est leur premier devoir. Les autres devoirs après celui-là.

— Si tout le monde disait comme toi, on ne ferait jamais rien, on serait toujours dans le même malheur.

— Vous ne changerez rien par la violence, — dit la femme du peuple qui se force à parler politique pour convaincre son fils. — Rien ne vous empêchera, après, de refaire ce que vous faisiez, de lire les journaux, de vous réunir, de voter.

— Pendant que nous avons un fusil, nous devons en profiter.

— Avec un fusil, on se fait tuer, et voilà tout. Vous serez bien avancés. Et si tu crois que tous iront jusqu'au bout! Les exaltés comme toi, oui. Les autres lâcheront, et même vous dénonceront. Je t'en prie, mon enfant, prends la place de ton frère ici, ne nous quitte pas. Tu m'aideras à élever tes sœurs, tu te marieras, tu auras des enfants qui seront peutêtre plus heureux que nous, un jour.

Elle parla longtemps ainsi, dans le pauvre I éclairé par l'humble lumière de la lampe. A chaque

instant, on entendait le pas des patrouilles. Jean écoutait sans mot dire les bruits de la rue cl le* paroles de sa mère, regardait le lit de son frère plié dans un coin. Il allait répondre toutes les violentes raisons qui l'oppressaient, mais il devina sa mère si anxieuse, le visage inquiet qui se penchait vers lui était tellement marqué d'âge et de douleur qu'il ne voulut pas contrister la chère femme. Il prit cette tête vieillie, et vit pour la première fois, comme Justin l'avait vue, au soir du départ, cette chair fanée, cette douce soie du visage maternel, toute fripée aux tempes, aux coins de la bouche, ce front creusé de fines et profondes ravines, ces yeux gris où palpitaient et mouraient les souvenirs. Il garda ces pauvres joues entre ses mains, baisa ces yeux, ce front, avec il ne savait quel inexprimable sentiment de mélancolie désespérée. « Il m'embrasse comme Justin », se dit la pauvre femme.

— Je ferai ce que je pourrai, — bégaya Jean, impuissant à retenir ses larmes.

Et la mère demeura longtemps, la tête sur l'épaule

de son enfant de dix-neuf ans, sans plus dire un mot. Ainsi s'acheva cette veillée de janvier.

Une circonstance vint révéler à la mère que Jean ne pouvait rester insensible aux appels du dehors. Au jour où les Prussiens obtinrent l'entrée dans Paris, le 28 février, et que la générale fut battue par les rues des faubourgs, le fils partit avec sa compagnie. Il ne revint que le lendemain, disant :

— Rien à faire. C'aurait été le massacre...

Puis, la vie sembla reprendre son cours. Avec les jours allongés de mars, ce fut l'animation d'autrefois, la rue respira plus à Taise, délivrée du cauchemar de la canonnade, de l'anxiété dune ville prisonnière, enfermée par une armée, privée de nouvelles. Les victuailles revenues, c'était de la santé qui remontait aux joues des femmes, des enfants. On oubliait déjà les souffrances de la veille, même tant de morts accumulées.

Jean, un matin, s'en alla avec ses deux sœurs jusqu'à Andilly, chez la tante qui avait écrit, qui réclamait les petites filles. Il rentra à Paris le soir, agacé d'avoir vu les Prussiens logés au village, fraternisant avec l'habitant. Céline et Cécile restèrent

pendant une semaine auprès de la bonne Femme qui

les hourra de lait, de beurre, d'oeufs, de volailles, les fit promener à Ane par les taillis de la forêt <!<• Montmorency. Dans la rue du village, d'autres petites filles, bien rouges, bien grosses, bien rondes, regardaient avec étonnement les deux sœurs si pàloti» fêtaient leur arrivée en les appelant « Parisiens gros bec ». Pauvres petites assiégées!... Jean ne voulut pas retourner à Andilly. Le père et la mère firent le voyage, trouvèrent leurs filles en bonne humeur et belle santé qui jouaient devant la maisonnette, sous les regards paternes d'hommes de la landwchr, béret sur la tête, pipe de porcelaine dans la barbe rousse. Les lilas bourgeonnaient dans les jardins, un souille de printemps caressait les visages, amollissait les rancunes, annonçait le lendemain paisible des horreurs guerrières.

Le père et la mère ne communiquèrent pas leurs impressions à Jean, mais les petites filles commençaient à raconter leurs promenades et à dire les gentillesses des Prussiens.

— ChutI — murmura la mère.

Jean paraissait songer à autre chose. Il deve-

nait, de jour en jour, plus taciturne, plus préoccupé, lorsqu'il était chez lui. Au dehors, sa mère le savait parmi les militants, exalté par la lecture des journaux, les soirées des clubs, les parlotes violentes entre camarades, chez quelque marchand de vins de la Chaussée de Ménilmontant ou de la rue des Amandiers. Il était sobre, mais se grisait de paroles, et rentrait muet, gardant comme les autres les allures d'un soldat de la révolution possible, attentif à son fusil, à ses cartouches, montant ses factions. Le père aussi, d'ailleurs. Mais celui-ci reprenait plus volontiers les allures du flâneur parisien, content de toucher ses trente sous, et de dire son fait au gouvernement. Le 18 mars, quand on annonça dans le quartier que Thiers avait essayé son coup sur les canons de Montmartre, et que ce coup avait échoué, Jean n'y tint plus, eut une explosion de joie farouche. Tout de suite, avec ses compagnons habituels, il commença de dépaver la rue, d'installer une barricade au coin de la rue des Amandiers et de la Chaussée, en face de l'église. Le branle-bas de combat était donné, une armée d'insurgés était toute formée, avec ses cadres et ses chefs d'occasion. Les uns occupaient

les [)ostes et les carrefours. Les autres descendaient sur Paris, prenaient enfin l'Hôtel de Ville, qu'ils

avaient manqué deux fois, en octobre et en janvier. C'en était fait. Le siège avait sa suite fatale, foui. une population, déçue dans ses espérances de victoire, animée de l'esprit de révolte sociale, avide d'une revanche où il y aurait la vengeance d'hier et la préparation de demain, allait courir les risques de la plus sombre aventure. Le même optimisme qu'aux jours du siège gonflait les cœurs et enfiévrait les cervelles.

« Nous n'aurons jamais — disaient-ils — la partie plus belle. Nous sommes armés et maîtres de Paris, ce qui ne s'est jamais vu depuis la grande Révolution. Nous serions slupides de ne pas profiter de l'occasion ! . . . »

Cette victoire sans bataille du 18 mars fut un enivrement. La troupe était partie sans combattre, retirée à Versailles.

« C'est là que nous irons la chercher, — disaient encore les gardes nationaux, devenus les fédérés. — On n'a pas su nous y mener pour y saisir Guillaume et Bismarck. Nous irons tout seuls y enlever le père

ïhiers. Et après, nous saurons bien aussi régler leur compte aux Allemands ! »

Jean disait comme eux.

Rien ne put le persuader. Il était de la première sortie, qui fut une déroute. Il revint, noir de poudre, ayant en lui la folie du danger, parlant avec rage de ses amis capturés ou tués, de Duval fusillé, de Flourens, la tête fendue d'un coup de sabre. Sa mère comprit qu'elle devait gravir un nouveau calvaire. Sans cesse maintenant, la même anxiété, la même triste prévision de la fin. Il n'était plus question de marche sur Versailles. C'était le siège de Paris qui recommençait, la canonnade du printemps semblable à celle de l'hiver. La Commune se défendait, c'était bien certain, et jamais plus ne pourrait reprendre l'offensive.

La mère, un jour, osa dire cela à Jean, qui lécouta avec impatience, Elle insista pourtant, lui montrant comme inévitable l'entrée des Versaillais.

— Tant mieux ! — dit-il. — Paris sera leur tombeau : la guerre des rues, voilà notre affaire!

Elle frémit, devina l'avenir.

Par une ironie affreuse, le Paris d'avril était char-

niant, la population paraissait en fête, fidèlement revenue à son goût de promenade <ln dimanche. Le père montait d'habitude la garde place Vendôme. Il mena, un après-midi, la mère et les filles nui Champs-Elysées, leur lit admirer la barricade de la place de la Concorde, véritable ouvrage de fortification. Le décor du massacre s'édifiait chaque jour.

On passait des jours et des nuits sans voir Jean, toujours aux avant-postes de Neuilly. Au retour, il n'était plus reconnaissable, la barbe longue, les gestes déridés, l'air d'un homme qui ne veut rien entendre. Il s'adoucissait pourtant, une fois lavé, soigné, servi à la table de famille. Il jouait avec sa Cécile comme autrefois, et la petite, qui avait peur du gaillard lorsqu'il entrait d'un pas lourd, retrouvait bien vite son Jean qui lui faisait des risettes et des chatouilles, et gazouillait de la même voix qu'elle, comme s'il avait eu sept ans, lui aussi... Peut-être cette petite le retiendrait-elle, au jour décisif.

Elle ne le retint pas. Une force invincible entraînait le jeune garçon à la bataille. En mai, les rangs des insurgés se clairsemaient, des gens restaient cachés, qu'il fallait découvrir et qui faisaient la

sourde oreille. D'autres disparaissaient, s'évanouissaient, ayant pu passer les barrières, malgré la surveillance. La mère demanda à Jean, un soir qu'il jouait avec Cécile sur ses genoux, s'il ne voulait pas essayer de conduire les petites à Andilly. Elle ne savait pas ce qui allait arriver, elle craignait pour elles. Au moins, là, elles seraient en sûreté. Elle garderait la maison avec le père. Elle n'avait pas peur. Quand elle eut donné ses raisons, alors, Jean :

— Et moi, je serai en sûreté aussi à Andilly?... Si je peux y arriver !... Tu parles de ça comme si c'était facile!... Mais supposons que j'y sois. Eh bien, et les autres, qu'est-ce qu'ils diront?

Il lui nomma les gens de sa compagnie, des gars décidés comme lui à faire leur devoir jusqu'au bout.

— Je suis sûr que nous serons vainqueurs. Paris mangera l'armée. Et les soldats tourneront pour nous comme au 18 mars.

— Tout de même, — objecta la mère, — il y a plus d'un mois que ça dure...

— Et puis la question n'est pas là. Non, non ! le vin est tiré, il faut le boire, il faut aller jusqu'au

bout. Justin serait là qu'il irait avec moi. Rappelletoi tout ce qu'il disait. Et rappelle-toi sa mort. Je l'ai toujours sur le cœur, sa vie donnée pour rien. C'est lui qui me pousse à me battre.

Il s'exalta, invectiva les Versaillais. Il était visiblement en .proie à l'idée fixe. A la fin, il prit sa mère par les épaules, l'effrayant de ses regards fous, lui criant ses paroles et sa rage :

— Voudrais-tu me voir trahir mes camarades, qui comptent sur moi comme je compte sur eux?

La pauvre femme ne sut que pâlir et soupirer.

Elle revint toutefois à la charge aussi souvent qu'elle put, lorsqu'elle était seule avec son Jean. Il ne répondait pas, s'isolait en un silence entêté, ou parlait d'autre chose. Le père ne secondait pas la mère, ne prévoyait rien, vivait au jour le jour, et bien souvent, le soir, reparaissait un peu troublé par ce qu'il avait bu, dans la journée, de grands et de petits verres. Il pérorait, puis se couchait.

D'ailleurs, Jean venait de moins en moins à la maison, arrivait, s'en allait, de plus en plus fébrile, emporté sans arrêt vers le péril. La mère se désespé-

rait de le voir si obstiné, si intraitable. Elle n'en aimait que davantage ce mauvais garçon. Elle voyait bien que c'était un honnête homme, qu'il ne pouvait faire autrement que de marcher vers le rendez -vous tragique qu'il avait accepté. Elle comprenait bien ce qui souffrait et s'encolérait en lui, car elle avait ressenti toutes les tristesses qu'il voulait venger. Mais elle était femme, et il y avait en elle une grande douceur, un effroi de la violence. Elle aurait voulu les choses arrangées autrement, sans coups de fusil. « Pourvu qu'il soit prudent, au moins! — se disaitelle, — et qu'il sache revenir ici quand il verra tout perdu ! »

Lorsque les soldats de Versailles pénétrèrent dans Paris, le dimanche 21 mai, Jean disparut. Le lundi, la mère força le père à l'attendre avec les petites filles et s'en fut à la recherche de son fils. Elle ne put aller bien loin. C'était la solitude, les boutiques fermées, les maisons muettes, ou bien c'était la rue barrée par un bivouac. Le tocsin sonnait. Des fédérés couraient derrière des chefs galonnés, des cantinières à cheval. Des galops, des piétinements, tout le tumulle de la fureur après le morne silence de la

mort. Elle ne put découvrir aucune traœ de la compagnie de son fils. Bientôt on l'empêcha de coati nuer sa route. « On se bat par là », lui » lit-on. Elle revint, pour repartir le lendemain mardi, après une nuit mortelle, passée à la fenêtre. Elle ne put même sortir du quartier, où commençaient à tomber les obus de Montmartre occupé par la troupe. Les Pommier durent, comme tous les gens de la maison, descendre à la cave, dresser des lits pour la nuit, vivre là, avec les voisins, ainsi qu'en un village souterrain. Les gens se faisaient à cette existence, mangeaient, buvaient, causaient, attendaient la fin. Jean aurait été avec eux, que tout cela aurait été supportable. Le mercredi se passa de cette façon. Céline, revenant de la boulangerie, raconta qu'un obus était tombé tout près d'elle. Elle avait à peine achevé son récit qu'un autre obus éclata dans la cour avec un fracas épouvantable, démolit un hangar, projeta des pierres et des gravats jusqu'au soupirail de la cave.

Le jeudi, le vendredi, furent terribles. La mère seule sortit, monta la Chaussée, sous le fracas des obus. Le vendredi, un brouhaha sauvage emplit subitement l'air. Il y eut le piétinement et les voci-

fé rations d'une foule en délire, des hommes, des femmes hurlant à la mort autour de prisonniers marchant d'un pas égal, gendarmes, gardes de Paris, ecclésiastiques, — les otages que Ton mène rue Haxo. La pauvre femme reste adossée à une boutique pendant que l'ouragan humain passe. Heureusement, Jean ne joue pas de rôle dans ces scènes sanguinaires. Mais elle voit Paris en feu, un brasier allumé sur toute la courbe de l'horizon. « Jean est là-dedans, » pleure- t-elle.

Le soir, on entendit un bruit de pas précipités, une galopade humaine, et Jean parut subitement. Il était dans la folie de la bataille, incapable de rien écouter, envahi tout de même d'une frénésie de tendresse à la vue de ces êtres qui espéraient son retour, embrassant sa mère, son père, ses sœurs, rudoyant les voisins qui voulaient le retenir, les menaçant de les dénoncer, croyant encore à la victoire chimérique, prédisant l'armée engloutie dans les ruines de Paris en feu, proclamant la vengeance certaine, racontant ou annonçant, on ne savait au juste, des drames épouvantables, la fusillade des otages, la ville réduite en cendres par les canons du Père-La-

chaise. C'est là qu'il se précipitai! de toute sou ardeur de combattant. Il partit comme il était arrivé, après avoir pris dans ses bras la petite Cécile, L'avoir regardée de ses yeux de feu, et remise dans les bras tendus de sa mère... Celle-ci est bientôt dans la rue, à la suite de Jean, veut vainement rejoindre le groupe furieux qui s'en va au pas accéléré en jetant des cris d'appel aux armes. Des marins de la Commune, des femmes brandissant des fusils, tout un flot de monde l'empêche d'atteindre la chair de sa chair qui s'en va vers le carnage. Elle est bousculée, elle tombe. Le père, qui l'a rejointe, la relève et la console.

— Viens, les enfants te réclament... Jean reviendra demain comme il est revenu aujourd'hui. Ce garçon, il faut qu'il aille avec les autres... Je devrais y être aussi...

La mère n'ose lui dire de courir après Jean, de le protéger, de le ramener. Elle ne sait plus que faire. Elle voudrait rejoindre son fils, et il lui faut rester avec ses filles. Elle a encore une nuit sans sommeil. Le matin du samedi, dès l'aube, elle monte au dernier étage de la maison, dont le toit est défoncé par

les obus. Les projectiles pleuvent, on entend leur sifflement, leur détonation.

Par une lucarne, elle regarde, et elle voit. Elle voit, dans la lumière de mai, dans l'ivresse du printemps, la bataille préparée au cimetière. Sur le versant qui fait face à Montmartre, devant le tombeau de Morny, les batteries de la Commune répondent aux batteries de l'armée régulière. Elle voit les fins canons de bronze neuf qui n'avaient pas été utilisés pendant le Siège, les pièces de « sept » éclatantes sous le soleil, le va-et-vient des artilleurs, l'éclair et la fumée du coup de feu. Sans doute, son Jean est parmi les ombres qui s'agitent autour des pièces.

Elle ne peut quitter ce funèbre observatoire. Il faut que Céline vienne la chercher, lui dise que Cécile a peur, sanglote, pour qu'elle retourne à son autre devoir. Le bombardement a cessé : bientôt on annonce les soldats, les lignards qui s'avancent sur deux files, au long des maisons, le fusil en garde, le doigt sur la détente. Il ne se passe rien : la barricade la plus proche n'était pas défendue. La troupe continue sa route vers le Père-Lachaise, pendant que des postes s'installent, que des patrouilles fouillent

les maisons, ordonnent d'ôter les rideaux des fenêtres, de laisser les volets ouverts. Le cap >nil qui entre chez les Pommier saisit le fusil du père, I in^pecte, le flaire... Tous les fusils sont amoncelés au coin de la rue. Des hommes sont arrêtés, emmi parce qu'ils ont les mains noires, ou qu'ils répondent mal. Le père Pommier, qui a repris ses babils d'ouvrier, ne prononce pas un mot, et les soldats, petits campagnards à l'air tranquille, ne disent rien à cette barbe grise.

Le quartier est occupé militairement. 11 y a des silhouettes de cavaliers aux carrefours, des casques qui brillent, des mousquetons appuyés à la cuisse, des chevaux qui piaffent. Des groupes de soldats bivouaquent, en tenue de campagne. Les ouvriers contemplent sans mot dire ces fils de la terre et du faubourg, revêtus de l'uniforme, chargés de leurs vivres et de leurs cartouches. Encore une fois, la vie semble recommencer. Les gens sortent, se promènent curieusement ou restent à regarder jusqu'au moment où leur vient l'ordre de s'en aller. Le ciel est toujours rouge du côté de Paris. Le père Pommier et ses deux filles sont là, eux aussi. A

chaque instant, on entend des clairons. C'est une nouvelle troupe qui arrive, enfiévrée de la chaleur, de la marche et du combat. Des fatigués, des blessés sont irrités, prêts à toutes les représailles. Les caractères se montrent dans ce tumulte. Des chefs sont prudents, d'autres provocants.

Un homme qui est appuyé contre la balustrade de la place de l'église ne peut se tenir pendant le défilé, crie subitement :

— A bas la troupe !

Un officier, alors, se détache du régiment, prend l'homme par le cou, d'un mouvement brusque, le jette à terre, l'aplatit sur le sol, lui décharge dans l'oreille deux balles de son revolver. Puis il rejoint son rang dans la troupe qui a continué de défiler. Il a fait un exemple. Les gens rentrent chez eux tout pâles. Céline est nerveuse. Cécile a peur. Le père tremble de rage, mais reste muet. Un grand silence se fait dans la rue. Le cadavre reste là, près des lignards et de leurs faisceaux.

Le père et les filles revenus à la maison, ils ne trouvent plus la mère. Elle est sortie. Une voisine, qu'elle a prévenue, dit qu'elle va revenir. Où est-

cllc ? Elle est au Père-Lachaise. Haletante, elle

cherche son fils vivant, où elle a déjà \u Bon autre fils mort. Comment se faufile-t-clle .' Comment entre-t-elle? C'est la fin de la bataille. Une affreuse odeur de poudre flotte dans l'air. Les sépultures sont saccagées. Par les portes brisées des chapelles, on aperçoit des fédérés qui s'étaient réfugiés là, et qui ont été tués dans leur cachette. Partout des cadavres, comme si les tombes avaient vomi leurs morts. Partout des soldats, La mère va devant elle.

— Qu'est-ce qu'elle veut, celle-là?

C'est un petit lieutenant, au visage de collégien, qui parle. Et, toisant la pauvresse :

— C'est une pétroleuse. Allez ! Au mur, avec les autres !

Son geste indique le fond du cimetière où retentissent des détonations précipitées, des feux de salve. La désespérée se jette vers le lieutenant :

— Oui, avec les autres, avec mon fils, mon Jean!

Ses gestes sont égarés, sur son visage passe un frisson d'agonie.

— Au mur ! — dit encore le lieutenant.

Des hommes vont obéir, les uns passifs, les autres violents. Un capitaine a entendu, grand, maigre, la moustache grise, les yeux réfléchis et résolus, figure grave et triste de soldat vieilli dans le métier. Il regarde la pauvre femme, et, d'une voix dure, au lieutenant :

— Qu'est-ce que vous faites ? Vous voyez bien ce que c'est... Pas d'ordres comme ça... Je vous le défends !

Le lieutenant eut un visage de chat féroce à qui on enlève un oiseau. Le capitaine, d'une voix redevenue paisible :

— Allez- vous-en, madame, votre place n'est pas

— Mon fils... je veux mon fils... je veux mon fils...

— Allez- vous-en, madame, il le faut. Personne ici ne peut rien pour vous. Allez- vous-en, je vous en prie.

Il la reconduit lui-même, la renvoie doucement, toute pleurante, toute trébuchante.

— Navez-vous personne chez vous?

— Si, monsieur, mes petites filles.

— Vos petites filles sont inquiètes. Allez ! aile/. vite !

Elle s'en va machinalement. Il la suit des yeoi jusqu'à la porte du cimetière, revient prendre sa place au milieu de ses hommes, reste immobile, les mains appuyées sur son sabre.

Le lendemain, le surlendemain, la mère revint au cimetière. On n'entrait pas. Quand la porte fut ouverte, il n'y avait plus que de la terre remuée au long de la muraille.

Elle retourna chez elle, courageuse, énergique, voulant sa douleur pour elle seule. Elle écrivit, fit des courses à Paris, à Versailles, pour savoir si son (ils n'était pas parmi les prisonniers. Tout fut inutile. Des gens du quartier reçurent des nouvelles de ceux des leurs qui attendaient leur jugement. Rien de Jean. 11 était donc tombé dans le grand cimetière, non loin de ce frère auquel il avait parlé bas et fait une promesse, qu'il avait tenue.

La mère conduisit ses deux filles en face du mur où se trouvaient les traces de la fusillade. Mais elle ne parla pas à leur sensibilité, ne leur demanda pas de serments. Elle prit leurs petites mains dans sa

main, s'assit sur un banc, les fit asseoir auprès délie, et Cécile, étonnée, ne reconnaissait pas en cet endroit verdoyant, plein de chants d'oiseaux, le cimetière qu'elle avait vu aux jours de décembre, tout blanc de neige et tout résonnant du grondement de la canonnade.

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