IL — LA MERE
La femme courageuse rassembla ses forces. Elle se rappela sa conversation avec Jean, vit clairement qu'elle n'avait plus à compter sur personne.
Son homme avait été visiblement atteint par cette année de guerre, par ce Siège où il avait désappris l'habitude du travail, par la perte de ces deux grands
enfants sur lesquels il faisait reposer naïvement et tranquillement son avenir. C'était maintenant un vieil homme usé par le labeur monotone.
Depuis l'âge de douze ans, comme des milliers et des milliers de ses pareils, il travaillait. Avec son travail, il avait fait sa famille, il avait épousé sa femme, il avait eu ses enfants, il avait nourri, habillé, logé, éduqué comme il avait pu tout ce monde-là. C'était un faible par le caractère vacillant, l'esprit léger incapable de se fixer à aucune conception de l'existence, à aucune pensée grave. Mais, sans avoir sur la vie d'autre opinion que l'opinion commune, il avait fait tout de même de la vie. Il avait été un simple soldat de la grande armée en marche, il avait, lui aussi, fourni son étape, obscurément, sans gloire visible. Il avait même fait plus que sa tâche de tous les jours. Quand les idées d'affranchissement traversèrent l'espace, il entendit leur vol, planant audessus de la masse humaine. En 1848, son cœur de jeune homme tressaillit, et il cria les grands mots et chanta les hymnes d'espoir. Vainqueur de Février et vaincu de Juin : il avait cela dans ses états de service d'humble prolétaire. Et le temps eut beau
s'émuler, il sut garder sa foi juvénile, la communiquer à ses (ils, se lever encore comme an combattant, lui, le déjà vieux, entre les deux jeunes, au*
jours du Siège et de la Commune. Maintenant, il était bien fini. Gela se voyait à son visage barbu el amaigri, où les yeu\ bleus s'ouvraient, naïfs el puérils, cela s'entendait à sa parole souvent incertaine, bourrue et enfantine.
Que pouvait-il attendre encore de l'existence? 11 ne se posait pas la question. Il avait longtemps fait des projets d'avenir. Comme tous ceux de Paris qui commencent à prendre de l'âge et prévoient la vieillesse, il caressait l'idée de s'en aller un jour, aux environs de la ville, dans une bicoque qu'il aurait construite avec ses fils, et il aurait vécu là en « bricolant », parmi les poules et les lapins. Ce rêve s'était évaporé, et l'ouvrier fatigué ne savait plus trop à quoi se raccrocher. Il avait bien ses filles, mais ce n'était plus la même chose. Il était heureux de les choyer, de les promener, de les tarabuster, tantôt les comblant de gâteries, tantôt les harcelant de réprimandes, a Tais-toi, grognon ! » disait sa femme impatientée. Il maugréait, finissait par se taire. Sa femme, main-
tenant que Justin n'y était plus, était l'autorité qui s'imposait à lui. Elle lui fit reprendre son métier de peintre, il retrouva ses anciens entrepreneurs, qui avaient gardé un bon souvenir de lui et furent touchés de ses chagrins.
Il avait été, et était encore, bon ouvrier. Vêtu de sa blouse blanche et coiffé de son petit bonnet blanc rayé de bleu, le pinceau à la main, il n'avait pas son pareil pour barboter la peinture à la détrempe dans le baquet de colle où il dosait savamment les couleurs broyées. Il aimait sa besogne, et, pendant qu'il était à genoux devant une plinthe, ou juché sur une échelle, il ne pouvait s'empêcher, malgré ses malheurs, de chanter à pleine voix les chansons républicaines qu'il avait gardées en sa mémoire depuis 1848, les couplets de Pierre Dupont et de Béranger. Les camarades lui répondaient par les refrains du jour, recueillis au café-concert et au hasard de la rue. Malheureusement, de chanter et de peindre, cela donne soif, et le père Pommier quittait souvent sa peinture pour aller boire un verre de vin en fumant une pipe. « C'est le métier qui veut ça», disait-il toujours.
Cette période toutefois fut excellente, autant qu'elle
pouvait l'être, pour lui el sa famille. Il rapporta m
paie, iiioulra de la belle humeur pour égayer la maison. Il restait eu lui L'habitude de la gouaillerie, qui
tournait parfois maintenant au rabâchage, au « ion chonnage », mais il était bon et brave homme, décidément un vieil enfant, et c'est ainsi que le traita sa femme, ayant souci de lui rendre le logis plaisant par la propreté, le couvert bien mis, le fricot cuit à point, une chemise bien repassée le dimanche, ses chaussettes, sa cravate, son mouchoir surveillés, ses souliers bien cirés. En somme, cela pouvait aller comme cela. Il y avait moins d'argent à la maison, mais Céline allait bientôt travailler, la mère se mettrait aussi à un travail, s'il le fallait. On prendrait un logement moins cher, enfin quoi! on s'arrangerait du mieux qu'on pourrait.
Céline inquiétait sa mère. Aucune méchanceté en elle. Mais elle était comme absente, toujours distraite, occupée d'elle-même ou de rien, d'une mouche qui volait, ou d'un ruban pour ses cheveux, pour sa taille. La coquetterie s'était révélée en cette enfant aussitôt qu'elle s'était aperçue dans un miroir, aussitôt que ses mains avaient pu saisir un objet. Elle était
légère desprit comme son père, toujours prête à sortir, à courir, à sauter, à danser, à roucouler, ou bien boudeuse des heures entières si elle recevait une observation, boudeuse avec un petit front marqué de la barre de l'entêtement, des lèvres qui remuaient comme si elle se parlait à elle-même, des hochements de tête, des commencements de gestes. Elle avait toujours l'air de penser : « Je ferai ce que je voudrai... Ça sera comme ça, parce que c'est comme ça... Et si on m'embête, on verra. »
— Qu'est-ce que tu dis, Céline?
— Je ne dis rien, maman.
Et elle ne disait peut-être rien, en effet, et elle ne pensait pas grand'chose de raisonnable et de bon, très probablement.
Cécile, si jeune qu'elle fût, était autrement rassurante. En elle, sa mère reconnaissait sa manière d'être, comme un double d'elle-même, et aussi quelque chose de la force de résistance, du sérieux tranquille, qui existaient chez Justin, et même chez Jean, avant son affolement. Les deux pauvres enfants avaient été emportés par le destin, par quelque chose de plus fort qu'eux et qui ressemblait à une tempête chavi-
-s- fy -* tant les barques. Ce n'était |»a> leur faut) Sans ce Siège et cette Commune, ils auraient l'ait race à la fie, honnêtement et fièrement. Cécile paraissait devoir être ainsi, à en croire son front bien lait. veux attentifs, sa tranquillité habituelle, qui n'empêchait pas un singulier éveil de son intelligence, une vivacité à comprendre et à retenir. Mais que toutes ces promesses étaient encore indécises! que cette petite existence était fragile! Lanière s'effrayait devant cet être si menu, si fin, aussi délicat qu'un oiseau au nid. « Pourvu que j'aie le temps de l'élever, d'en faire une femme ! — pensait-elle. — Si bs sœur pouvait m'aider ! »
Elle trouvait son courage dans cette difficulté, debout dès l'aube, faisant déjeuner son homme, l'expédiant au dehors, conduisant Céline à I i instruisant Cécile des soins de la maison, ne la faisant guère travailler, certes, — l'enfant avait encore de trop petites mains, — mais lui donnant l'illusion du travail, lui faisant croire qu'elle était utile à « mémère », lui enseignant à ourler, à trie finissant de lui apprendre à lire. Le reste du temps était pour le ménage et la couture, les raccommo-
dages, la confection de vêtements, de chemises, le tricotage de bas, de chaussettes, et les courses, les commissions à faire, Céline à attendre à la porte de l'école, — car la gamine s'attardait, flânait, — quelquefois un peu de promenade avec Cécile, ou avec les deux petites filles, le jeudi, pour leur faire prendre l'air.
La mère gouvernait ainsi le logis et la famille, l'œil à tout. Ce type de femme n'est pas rare. Au faubourg, en semaine, il y a surtout des femmes. Il reste bien des commerçants à leurs comptoirs, des ouvriers fixés par un métier sédentaire. Mais le grand exode journalier de la population a eu lieu, dès les heures matinales, emportant pêle-mêle hommes, femmes, enfants, et il y a eu surtout de longs passages d'hommes en rangées, en fdes, des marches rythmées comme celles des régiments, un départ d'ouvriers, d'employés, de gens qui s'en vont vers les ateliers sans nombre, les industries nécessaires, où les grandes villes appellent l'effort du laborieux et l'aide du misérable.
La rue et la maison restent donc aux femmes. On les voit, aux heures de la matinée et de l'après-midi,
allant et venant au long des boutiques, stationnant aux portes des écoles, promenant Les mioefa
Celles qui restent ainsi au faubourg <>nl franchi le
cap dangereux où la misère guettait leur jeunesse, leur ignorance, leur colère, leur envie, tous les senti monts violents qui peuvent naître aux cœurs de vingt ans émus par la vie, désireux de joie.
Il en est, en grand nombre, qui sont parties pour ne plus revenir. Elles ont changé de région, sont devenues des servantes de plaisir. Elles ont cru aux paroles, aux robes, aux bijoux. Elles n'ont pas su, ou elles n'ont pas pu accepter la vie de résignation, la lente attente d'un bonheur incertain, la seule satisfaction du contentement intérieur.
Pour celles qui sont restées, qui ont entendu la voix avertisseuse les détournant des aventures, des apparences vaines, des règnes illusoires, ce sont véritablement des êtres admirables, des exemples inouïs de dévouement et de sacrifice. Exemples qui s'ignorent, qui s'ignoreront toujours, hautes vertus qui auront passé sans avoir connu l'orgueil.
Elles ont été, comme les autres, les gentilles filles de seize ans, exaltées par les humbles atours de leur
coquetterie en éveil. Elles ont porté fièrement la tête pour un ruban de feu ou d'azur, enroulé à leur chevelure, elles ont regardé avec complaisance reluire à leur doigt la bague en argent et la pierre précieuse de quatre sous, elles ont frémi aux romances, aux musiques des soirs de fête. Et tout à coup, celles-là, toutes pareilles aux autres, voilà qu'elles ne ressemblent plus aux autres. Finie la fête, et finie la romance. Plus de toilettes, des nippes, le même costume toujours. La dureté d'une règle, la rentrée dans la foule. Brusquement, ces jeunesses disparaissent au profond de la vie soucieuse, du travail au jour le jour. Elles sont chez elles, installées, femmes et mères, bien ou mal mariées, en bon ou en mauvais compagnonnage, désormais responsables, et acceptant la responsabilité. C'est une indifférence à tous les charmes et à tous les triomphes, à toutes les joies de paraître, à toutes les satisfactions qui font le tissu de tant d'existences.
La mère de Céline et de Cécile semble ainsi renoncer à toute vie personnelle, et de fait, elle se survit, plutôt qu'elle ne vit, dans les autres. Elle a voulu, elle veut son homme content, et que ne veut-
-*- 73 -*■ elle pas pour ses filles! que n'a-t-eile pas voulu pour ses fils! Ah! ses fils!... Au moins, ont-ils bu, ont-ils devine ce qu'elle a élé pour eux, par quels béroïsmes de chaque heure, par quelles privations de sa part de bonheur, par quels actes de dévouement farouche, de magie, de volonté, elle a tenté d'assurer leur bon départ pour la vie?
Ces existences secrètes perpétuent la bonté et la force de la race, assurent le recrutement des énergies et des pensées de l'avenir. Que l'on songe à l'infinie grandeur, à la poésie cachée des jours vécus par cette pauvre femme oublieuse d'elle-même !
Au logis où elle séjourne, chaque objet raconte des jours ajoutés aux jours, des combats, des défaites, des victoires. Qu'elle passe comme une ombre dans le tumulte de la rue, cette femme d'âge incertain, vieille avant le temps, vêtue de sombre, elle offre un monde à deviner par les traits expressifs de son visage que la vie a sculpté, par la lueur qui palpite au fond de ses yeux clairs. Si triste, si fatiguée qu'elle soit, elle porte inconsciemment avec elle une certitude, elle a fait sa tache, vivant pour les autres, manifestant une puissance d'âme invincible. L'ar-
4- 74 -* deur et la beauté de sa vie intérieure font de cette créature instinctive un type d'humanité supérieure.
Chacun de ses actes si simples devient important, prend une signification tendre, recueillie, auguste, comme si l'humble femme accomplissait des rites, célébrait secrètement le culte de la vie. Tous les matins, avant que personne soit encore sorti du lit, elle va chez le boulanger. La boutique du boulanger, c'est la boutique importante de la rue, celle qui représente la vie de tous, bien plus que l'épicerie et que la boucherie. La boutique du marchand de vins, seule, peut lui faire une concurrence désastreuse, certains jours ; mais si l'homme, parfois éreinté, bavard, s'attarde avant de rentrer au logis, reste plus longtemps qu'il ne faudrait devant le comptoir de zinc, la femme, elle, n'oublie jamais l'indispensable boulanger. C'est son éternel souci, ce pain de quatre livres, blanc de farine, doré au feu, tendre, croustillant, parfumé, valant à lui seul tous les gâteaux du monde, si beau, lorsqu'elle le tient en ses bras, rentrant chez elle, qu'elle le pose sur la table, si beau qu'on a envie de piquer une rose en pleine miche !
Elle se souvenait parfois du temps où Justin et
Jean raccompagnaient, accrochés à m jupe el dévorant le morceau du poids, savoureux comme de la brioche. Elle sentait la nécessité et la poésie du pain. elle voyait là l'humble et expressif symbole de Te tenec. Elevée à la campagne, elle se rappelait les champs de blé, les moissons, la cadence des fléaux, le grain envoyé au moulin et qui revient en sac de farine, le pétrin, le four, la huche, les allées et venues autour de tout cela, et les bonnes odeurs qui montaient et descendaient les escaliers, par toute la maison, qui entraient dans les chambres, qui se jetaient en bouffées au visage, par une porte, par une fenêtre, subitement ouvertes.
La triste vie va comme elle peut, mais tout de même , pour les petits, il ne doit pas y avoir que des chagrins et des pensées sérieuses chez ces pauvres gens. Il faut des arrêts de la fatigue, des oasis de bon repos, et Ton fera le possible pour distraire les fillettes. On ne peut leur imposer déjà les soucis : elles ont bien le temps de savoir et de souffrir.
On célébra donc leurs anniversaires, leurs fêl leur Noël, leur jour de F An, par des achats de bon-
bons, de naïves parures en rapport avec leur coquetterie naissante. Aux soirs de décembre et de janvier, où les boutiques des plus humbles rues exhibent la parure des étrennes, on les mena devant les vitrines illuminées, les sapins chargés de petites bougies, les ménageries, les basses-cours, les poupées.
Le père et la mère s'ingénient à les amuser de cadeaux, à les rendre épanouies et heureuses, comme Justin et Jean savaient si bien le faire autrefois. Le père Pommier, ces jours-là, est un brave homme naïf qui rit tout seul dans les rues, bien qu'il y ait peu d'argent dans sa poche et à la maison. Il est, comme beaucoup d'autres, à la recherche d'objets de treize sous pour ses fdles. Gomme les autres, il fut un être courageux, et il suffit, pour être convaincu de sa vaillance, de le voir pendant ces jours de fêtes donnant aux siens la comédie du bonheur. Quoiqu'il ait le chagrin d'hier encore vif et que 1 inquiétude de demain lui fasse le front contracté, il sait prendre les yeux riants et le ton enfantin, l'allure légère et le fredonnement de celui qui apporte des étrennes à la femme et aux enfants. Il ouvre la porte et il rit. Chargé de ses tristes paquets comme le
+- 77 -*" Ixmhomme Noël et le papa Gâteau, il rayonne, dans l'obscure demeure, en magicien inventeur de réjouissances et distributeur de friandises.
Demain, les échéances et les ennuis. Il y a le premier janvier, mais il y a aussi le huit, jour du terme. Le propriétaire, après le concierge, réclame des étrennes, et des étrennes considérables. Tant pis! Pendant un jour le père Pommier oublie, et fait oublier les siens. Le programme inexorable veut que la table soit mieux servie qu'à l'ordinaire, et que des poupées parlantes, des sucreries, des jouets mécaniques, soient distribués aux petites bonnes femmes qui exigent impérieusement que la tradition soit respectée. Aussi, le père de famille harassé montre-t-il une sublime hypocrisie à se montrer le croyant du jour de l'An. Sa femme l'en remercie d'un sourire, par-dessus la tête des enfants. Après tout, il y croit peut-être aussi, et il admire autant que les gosses, qui battent des mains, ce morceau de bois à ressort, ce bébé en porcelaine bourré de ouate, ce jeu de patience, cette boite de fondants, cette cravate de soie, le n'importe quoi de brillant, de grinçant, de coloré, qui a été acheté au bazar. Le père s'amuse
avec ses deux filles à manier les joujoux, à manœuvrer les mécaniques, il est animé de la même joie qu'elles, il s'amuse de la même féerie enfermée dans la boîte à surprises.
Il sait aussi les prendre avec lui, toutes les deux, une à chaque main, et les mener voir les beaux étalages. Dans des mobiliers de marionnettes riches, des poupées vêtues par des couturiers traînent des robes de soie, des manteaux de velours, exhibent des fourrures, des dentelles, des bijoux, des pierres précieuses. Elles se font des visites, tapent sur des pianos, prennent du thé, lisent le dernier roman. Elles créent, dans les minuscules appartements tendus de peluche, une aristocratie enfantine élégante et parfumée, et elles semblent regarder les petits pauvres arrêtés aux devantures, comme les fillettes bien mises regardent, dans les squares, les déguenillés stupéfiés qui se sont approchés de leurs toilettes gracieuses et de leurs jeux distingués.
Les enfants qui ne reçoivent pas ces merveilles d'articulation et de parure sont tout aussi ébaubis devant des sujets de distractions plus modestes et des objets plus humbles. Pour intéresser les petits de
+- 79 -* n'importe quelle catégorie sociale, les i rta n'ont
pas besoin d'être très compliqués, ni La matière d'un jouet bien coûteuse. Une vive enluminure bui du bois ou sur du carton, des vêtements de princesse taillés dans des étoffes multicolores à bon marché, d'éblouissants falbalas découpés dans du papier doré, c'en est assez pour réjouir les regards avides d'apparences, les âmes neuves enivrées par l'illusion. Aussi les foules ne sont pas moindres autour des bazars en plein vent, des éventaires installés sous les portes, et les admirations s'exaltent devant l'objet qui coûte un sou et qui resplendit comme l'or et le diamant.
Il y avait des attroupements de ce genre les derniers soirs de décembre 1871, dans le crépuscule d'hiver,, sur la Chaussée de Ménilmontant. Les enfants sortant des écoles, avec la petite fièvre des veilles de fêtes, s'arrêtaient à chaque pas, au long de la voie populeuse et bruyante. Ils restaient en des extases silencieuses, puis se manifestaient en longs bavardages, au spectacle des petites bougies flambantes, des soldats de plomb bleus et rouges, des emboîtages des jeux de patience, des bergeries tail-
lées au couteau, des maisonnettes en bois blanc, idéale figuration des châteaux en Espagne, des forets vert poison, ébouriffées en chevelures frisées, des bébés aux yeux bleus de ciel, des poupées vêtues en figurantes de Guignol — tout un univers de rêve où apparaissent les symboles de nature, de gloire, de beauté et de joie.
Si cette joie est sur les physionomies enfantines, elle nest pas sur les visages des marchands des rues. L'homme et la femme sont debout l'un à côté de l'autre, au bord du trottoir, un panier devant eux, le panier rempli des jouets en bois et en carton. C'est l'espoir de leurs semaines de travail, de leurs nuits de fatigue, qui est étalé sur le trottoir, offert en tentation à des gens pas plus riches queux, à des inquiets comme eux, serrant leur salaire dans leur main, hésitant, allant et venant, avant d'acheter les étrennes des mioches affolés. Pauvres marchands de rêve, aux sourcils froncés, faisant manœuvrer les bibelots de deux sous, fabriqués en chambre, supputant leurs gains minuscules. Ils sont aussi sombres, aussi poussiéreux, aussi ravagés de vétusté que les marchandes de gâteaux fins comme des dentelles,
les marchandes annonçant le Plaisir par Les rui
(jiii sont vieilles comme le Temps, décrépites el ridées comme les bonnes femmes des contes <1< fées. Les enfants, qui ne savent pas voir la vraie forme et la vraie matière des jouets qui les ravissent, voient encore moins les faces attentives et anxieuses de ceux: qui détiennent ces richesses.
Ce Lilliput de bébés, soldats, paysans, polichinelles, pierrots, clowns, animaux de ménageries et de fermes, cet univers en carton et en bois, ces parcs, ces vacheries modèles, ces vaisseaux de haut bord, chargés de voiles ou marchant à la vapeur, ces théâtres, ces locomotives, ces salons luxueux, ces cuisines reluisantes, ces belles dames qui offrent du thé et des gâteaux à des invitées, — Cécile aimait tout cela. Enveloppée de châles, les pieds chaussés de galoches, debout dans la neige, sa main dans la main de Céline, de son père ou de sa mère, elle ne se lassait pas du spectacle, la bouche ouverte, le cœur bondissant d'émotion, son petit doigt rouge de froid désignant les choses, sa voix gazouillante les nommant. Sa mère ne savait pas résister, et Ton partait de la boutique avec quelque jouet à bon
-*- 82 démarché, taillé au couteau, enluminé, comme les images d'Epinal, de couleurs franches qui poissaient les doigts et les lèvres. Elle eut des poupées, toute une famille, chacune pourvue d'un nom et d'un caractère. Elle eut, peu à peu, comme si elle montait péniblement un ménage, des meubles pour les chers enfants, pour les bébés qui viennent de naître, et pour les grandes demoiselles déjà élevées, auxquelles on cherche des maris. Elle eut un service en zinc et en faïence, pour la dînette, et c'est seulement ensuite qu'elle put acquérir le fourneau pour la cuisine. Au milieu de ce mobilier, un terrible petit cheval à l'air féroce, couleur lie de vin, les naseaux dilatés, la crinière droite. Ce petit monstre était très aimé aussi, tout autant que LiLie et Lolotte, ses poupées, que Polichinelle et Guignol. Lui s'appelait Bichon. Et quand Cécile l'étreignait de ses petits bras, elle appelait cela aller en omnibus.
Ce fut ainsi qu'elle commença de prendre contact avec Ja vie. De grosses émotions lui vinrent des maladies de ses poupées. Elle geignit des embarras, des charges de famille, parmi ses amusements et ses rires de petite fille de huit ans.
Elle connut aussi le bruit et le mouvement des réjouissances populaires. Le quartier dévasté sembla renaître : il faut bien oublier le passé et se guérir des deuils. Le père et la mère, malgré eux, se plaisaient à la joie des deux innocentes, épanouies devant les parades des saltimbanques et la ronde des cbevaux de bois.
Les chevaux de bois, surtout, faisaient le bonheur de Céline et de Cécile. C'est si joli et si tentant. Aux sons d'une musique de danse, ils tournent avec tant de frénésie! De vrais chevaux de bois, raidement taillés, sauvagement coloriés de rouge, la crinière courte, l'encolure et la croupe ramassées et arrondies comme dans les défilés du Parthénon. On a inventé à tort, pour remplacer ces bêtes primitives, de grotesques ménageries très inférieures à ces rondes de naïfs coursiers : des lions qui semblent des caniches jaunes, des dromadaires, des éléphants, des autruches, des casoars, garnis de selles et détriers, des dragons, des hydres, des bêtes d'Apocalypse émouvantes comme des colimaçons. On entremêle cette histoire naturelle de chaises à porteurs et de gondoles, de carrosses et de bateaux à voiles, de rideaux
-S— 84 -effrangés d'or et d'étoffes lamées d'argent. Un orchestre se tient au centre, proche le cheval blanc aux yeux bandés qui fait marcher le mécanisme. Mieux valent les vieux petits chevaux de bois, et la ritournelle bruyante et si mélancolique de Forgue. Sur les chevaux classiques, au son de cette musique sauvage et triste, c'est un joli spectacle que celui des fillettes assises en amazones, laissant flotter leurs robes, passant avec des gestes maniérés et des yeux langoureux, chevauchant dans le rêve et poursuivant l'invisible. C'est un symbole hardi et irréfutable que celui de cette course effrénée passant toujours par le même chemin et ne conduisant à aucun but. Le rythme qui chante des commencements de routes, des envolées, des promesses, s'épuise sur place à scander les illusions et souligner d'ironie les faux départs.
Le petit monde qui galope sur les chevaux de bois ne sait pas cela, heureusement. Céline est comme enivrée de mouvement. Cécile ferme les yeux, se tient solidement à l'encolure, sous les yeux de son père et de sa mère. Et toutes les deux, contentes de leur soirée, reviennent chez elles en bavardant,
s'endorment tout de suite, fatiguées el heureuses. Puis vint le beau temps, Pâques, éclairé (Tor par
le soleil, égayé par les pousses des verdures nouvelles, Pâques, synonyme d'allégresse, de carillons joyeux, de résurrection de la clarté. Après les ténèbres de la semaine sainte, la mise en scène sinistre du sépulcre dans les églises tendues d'étoffes noires, l'obscurité trouée par les flammes des cierges, c'est une fête éclatante que celle de ce dimanche, qui paraît plus dimanche que les autres dimanches, le roi des dimanches, où, toutes les portes ouvertes, la divine lumière incendie les vitraux, les orgues célèbrent à pleins tuyaux le Christ écartant la pierre tombale, éblouissant ses gardiens endormis du rayonnement de sa personne redevenue vivante. C'est une fête de la chair, une reprise d'espoir. Les croyants se rendent à l'église en toilettes neuves, les femmes arborent des robes de la belle saison, refleurissent leurs chapeaux. De même, après la semaine de la morue, Pâques réinstalle à la place d'honneur le rôti doré par le feu, fumant dans la sauce sanglante. Tout le monde a la sensation du renouveau, la joie de vivre encore une fois permise,
la fin du Carême, de la pénitence, du silence, de la musique mortuaire.
Ces syllabes du mot de Pâques publient l'avis de délivrance. Une porte s'ouvre sur la campagne. On recommence, comme tous les ans, à s'enquérir des heures de départ des trains, à parler de déjeuners sur l'herbe, d'omelettes, de gibelottes et de vin bleu. Les vieux souvenirs de promenades dans la banlieue reviennent hanter les cervelles de milliers d'individus, issus de commis, de boutiquiers, d'ouvriers qui s'en allaient, eux aussi, autrefois, courir autour de la ville, pour connaître davantage de verdure, d'air et de ciel. L'humeur de l'ancêtre reparaît chez le Parisien quand naissent les fraises des bois et les clochettes blanches du muguet. Aux lilas d'avril, le ciel est d'un bleu léger, le soleil est doux. On reprend courage après les jours d'hiver. Il y a partout la lassitude qui suit le travail sans récréation, le besoin de flânerie, le désir de fêter le retour de la chaleur. Les femmes rêvent d'amour, de valses et de promenades. Les petites filles chantent et dansent en rond en se tenant par la main.
Elles chantent les Filles à marier :
— J'ai tant de filles à marier Que j'en ai tout plein mon grenier Hélas ! je ne sais comment faire
Pour en marier tant!
Ma lille, ma fille, je parle à vous
— Ma p'tite maman, que m'voulez-YOUfl .'
— On dit que vous aimez d'amour.
— Ma p'tite maman, je fais comme vous.
— Puisque l'amour vous aimez, Dans la danse vous entrerez.
Faites un tour, faites-en deux, Embrassez qui vous aimez le mieux !
Elles chantent le Chevalier du Guet :
Qui est-ce qui passe ici si tard, Compagnons de Ja Marjolaine, Qui est-ce qui passe ici si tard,
Gai, gai,
Dessus ce quai ?
Elles chantent le Romarin :
J suis descendue dans mon jardin Pour y cueillir du romarin, Gentil coquelicot, messieurs, Gentil coquelicot, mesdames.
J'avais à peine cueilli trois brins Qu'un rossignol vint sur ma main.
Il parlait grec, aussi latin.
Que disait il dans son latin ?
Que les hommes ne valent rien, Et les garçons encore bien moins.
Pour les demoiselles n'en dit que du bien. Gentil coquelicot, messieurs, Gentil coquelicot, mesdames.
Le père Pommier, le lundi de Pâques, emmène sa femme, Céline et Cécile, à la foire au pain dépices, faubourg Saint-Antoine, place de la Nation, cours de Vincennes. Il a promis qu'on mangerait un morceau par là, qu'on resterait à la fête le soir. Céline bat des mains, joyeuse, et Cécile rit, est bien contente aussi. La mère ferme la porte, et tout le monde s'en va.
11 est jour lorsqu'on arrive. La grande foule n'est pas encore venue. Il y a des gens du quartier, des promeneurs, des rentiers désœuvrés autour des baraques closes, des coulisses, des théâtres en plein air. Les quatre Pommier regardent, eux aussi, prennent sur le fait la vie des héros de parades et
des étoiles de cirques. Les grandes voitures vertes,
les rouloltcs divisées en deux pièces où l< forains
mangent et dorment, naissent et meurent, sont au repos derrière la baraque de toile ou de planches. Les chevaux maigres reposent leurs os sur le sol nu. Les hommes travaillent aux décors, aux charpentes, ou s'appliquent de tout leur cœur à disloquer leurs enfants. Les femmes, en jupe courte, le costume à paillons et à fanfreluches recouvert d'un paletot d'homme, font la cuisine.
Le soir, quand les Pommier se retrouvent dehors, après le repas chez le marchand de vin, la foule est venue, roule à pleine rue, remplit les salles de spectacle en toile, saute dans les bals, forme cercle autour des diseuses de bonne aventure, envahit les chevaux de bois, les bateaux, les balançoires, les aérostats mécaniques. Le vieux faubourg est réjoui par la rumeur joyeuse. L'odeur de miel et de sucre du pain d'épices flotte dans l'air. Les petites boutiques présentent leurs alignements de gâteaux bourrés d'amandes, la symétrie de leurs sucres de pommes. Les boules brillantes où se reflète la foule en une miniature animée, les découpures de papier rouge
-s— 9° "^ ou doré, parent les étalages d'un éclat barbare. Les raides marionnettes du jeu de massacre attirent les quolibets de la foule frondeuse par leurs costumes d'archevêques, de moines, de magistrats, de militaires.
— Des lapins vivants! — crie Céline.
Les bêtes peureuses, immobiles sur des tables, rêvent de thym et de serpolet parmi les lampions, à côté du tourniquet sur lequel va se jouer leur existence.
Devant les baraques, les tambours, les cymbales, les fifres font rage. Les chiens savants et les petits chevaux dansent. Les pitres rééditent les vingtcinq mille calembours pour un sou. Les projections de lumière éclairent subitement la foule qui regarde, écoute et rit. Le boniment fini, on escalade les marches, on s'entasse dans les salles, divisées en deux catégories de places par une corde : les premières sont éclairées par des quinquets, les deuxièmes, au fond, sont presque noires d'ombre. On entrevoit confusément, dans une agitation confuse, des visages pâles et roses, des cheveux sombres et clairs, des bonnets blancs, des scintillements de broches et de boucles d'oreilles. Les chants, les appels, descendent
-s- 91 -*et montent le long des gradins, les mirlitons el les crécelles accompagnent les tambourinades et les gla pissements de l'orchestre. Drames, vaudevilles, opéras, sont expédiés en un quart d'heure. Le public joue un rôle, intervient à la façon du chœur antique.
Le père Pommier mène sa famille voir Geneviève de Brabant, puis la Pie voleuse. Les petites filles vivent en pleine féerie, frémissent à la vue du traître Golo, applaudissent lorsque l'innocence de la servante est reconnue.
Les dimanches d'été, les Pommier s'en vont tout bonnement avec un panier de vivres, vers les fortifications, sortent de Paris par la porte de Bagnolet ou de Romainville, prennent place sur le talus, regardent devant eux le paysage de terrains vagues, de buttes pelées, de gravats, d'ordures, d'écaillés d'huîtres, de boites à sardines. Au delà, des tonnelles où l'on mange de la friture, où l'on boit du vin violet, quelques bicoques de campagne avec la cage à poules et la cabane à lapins, un jardinet orné d'une boule brillante qui reflète les tournesols, le tuyau d'usine qui vomit sa noirceur et sa puanteur dans l'atmosphère, le bouge couleur de sang, la bande de vauriens qui
■*- 92 -*rôde en quête de la vieille femme à assassiner.
Un jour, le père organisa une grande expédition. « On ira à Yincennes, » avait-il dit. C'était toute une affaire, la journée à passer, le déjeuner et le dîner à emporter. On resterait du matin au soir sous bois, à l'ombre, sur l'herbe. Le jour choisi fut un lundi où le peintre n'avait pas de travail : le dimanche et le lundi, le bois de Vincennes est resté le lieu préféré de ceux qui peinent pendant toute la semaine sur un établi, dans un bureau, derrière un comptoir.
Avec bien d'autres, le chemin de fer déverse les Pommier non loin des guinguettes et des bals qui font face au donjon. Ils s'en vont d'un pas de promenade, Céline et Cécile jasant et riant, le père portant le panier aux provisions. Inutile d'aller loin. Une clairière avoisinant le fort, un peu de gazon, quelques mottes de terre où croissent des fleurettes au pied de faisceaux d'arbres maigres, saccagés par les essais d'escalade et les brisements de branches, c'en est assez pour s'asseoir en rond. La place n'est pas encore nette d'un autre déjeuner. Un litre vide a été abandonné, des os et des papiers gras parsèment le sol. Çà et là des « sociétés » sont installées, des
amoureux, des ménages, des familles, «jui boivent
aux goulots, se jettent des boulettes de mie de pain, fredonnent des romances. Des pantalons rouges, des gants blancs, des plumets d'artilleurs paraissent et disparaissent à travers le feuillage. L'air est plein de cris de moineaux.
— Céline, veux-tu revenir?... Ab! mâtine, je vais aller te chercher!
Céline chante, fait semblant de revenir, ne revient pas, s'écarte de nouveau.
— Attends, va, je vais te ramener à coups de soulier !
— Ne la brusque pas, — dit la mère.
— Céline! — appelle gentiment Cécile.
Céline ne revient que lorsque son père se levé,
furieux.
Elle revient des bords de chemins, des coins de talus, des environs de ruisseaux, où se tiennent de singulières et inquiétantes figures. Des jeunes garçons, blêmes et gras, aux cheveux trop pommadés, jouent au bouchon sur la route, ou, vautrés sur le sol, fument des cigarettes.
— Hé ! la môme, — appelle l'un.
— Tu es bath ! j'te gobe, — sourit l'autre.
— C 'qu'elle est gironde! — s'extasie un troisième. Céline sourit, minaude, arrache des feuilles aux
arbustes, les porte à sa bouche, sa jolie bouchetle à baisers, à ses dents de nacre. Elle se sent admirée, elle ondule, se rengorge, joue la coquette du bois de Vincennes pour la gouape de Paris et de la banlieue, vêtue de vestons trop courts, de pantalons collants, de chemises de couleur, les doigts cerclés de bagues, la chaîne et la montre au gilet, un foulard au cou, une haute casquette sur la tête, — comme pour afficher insolemment son vice et sa paresse.
Le père ramène la fille en la talochant. Derrière eux, l'argot ricane, les regards enveloppent la taille de la fille et transpercent la nuque du père. Pendant que la dispute de famille continue et s'apaise, il y a sous les arbres des gesticulations cyniques, puis le groupement de têtes et de dos d'un conciliabule.
— Tu vois, — dit le père, quelques jours après, — il y a eu un crime au bois de Vincennes. De sales voyous comme ceux de l'autre dimanche se sont mis à quatorze pour violer une femme, une marchande des quatre saisons. Ils lui ont attaché les bras, lui ont
crevé le ventre à coups de pierre, et lia se sont
sauvés en mettant le feu à ses jupons et à sa chemise. On l'a portée à l'hôpital Saint-Antoine, où elle va mourir. .. Tu vois, Céline. On en a déjà arrêté neuf... — Nous n'irons plus, — dit la mère.
Et Céline, quia écouté d'un air incrédule, comme si on lui racontait exprès une blague, Céline aussitôt chante :
Nous n'irons plus au bois :
Les lauriers sont coupés ;
La belle que voilà
Ira les ramasser...
Elle n'a aucune idée de ce qui lui a été raconté, de ce qui a pu se passer. Son imagination courte, toute à la minute présente, ne lui montre pas tels qu'ils sont les rôdeurs et souteneurs qui errent par le bois au crépuscule, rencontrent une femme, l'entraînent sous les arbres, la ligotent, la violent, la massacrent, l'incendient, la laissent souillée, sanglante, brûlée. Elle ne conçoit pas que cela puisse lui arriver ; — et peut-être, en effet, cela ne lui arriverait-il pas, l'aventure serait-elle pour elle différente.
Cécile, au contraire, si petite qu'elle soit, devine par son imagination frémissante qu'il se passe quelque chose de terrible derrière le beau décor de la ville et du bois. Elle ne comprend pas ce qui a été raconté par le père. Elle ne sait pas ce que c'est qu'une femme violée. Ce qu'elle comprend, c'est que l'histoire est effrayante, que personne n'est venu défendre la marchande des quatre saisons, et que ces garçons si affreux lui ont fait du mal, tant qu'ils ont pu.
Désormais, quoique la course fût plus longue, la mère préféra Andilly, où la tante vieillie les recevait toujours si bien. Gela, c'était gentil et charmant.
— De la vraie campagne, — disait le père Pommier. — Quel embêtement qu'on n'y boive que delà piquette !
Il se réjouit, néanmoins, avec la maman et les deux gosselines, des promenades dans Fair vibrant et doré des chaudes après-midi, sur la route inondée de soleil, dans le sentier qui longe un champ d'avoine, à la lisière d'un bois. Ici, des faisans sont élevés dans un enclos de forêt : à tout instant, partent les beaux oiseaux rougeoyants et mordorés, les clairières sont traversées de vols lourds. Ailleurs, on
-*- 97 -* entend des bruits de branches cassées, on aperçoit, ;i 1 1 milieu d'un étroit sentier, des chevreuils attentifs 1
immobiles sur leurs pattes frêles. Plus loin, il est un coin délicieux où les fraises abondent : au long d'une muraille de parc, une large voie, verte d'herbe, parsemée de fleurs ; dès le revers du talus, les fraises, toutes petites, se trahissent autant par leur senteur sucrée que par le point d'un rouge vif ou d'un rose pâle qui éclaire la verdure des feuilles. Par places, elles sont si nombreuses que le sol paraît criblé d'une pluie de sang. Il n'y a qu'à les cueillir, qu'à les manger à belles dents. Plus loin encore, c'est le muguet. On va là faire des gros bouquets de la jolie fleur poussée droit entre les deux longues feuilles lisses.
Puis l'automne revint, avec ses ciels mouvementés, son vent, ses feuilles d'or, — puis l'hiver. Et ce fut fini pour toujours d'Andilly : la bonne tante mourut, presque subitement, laissant un billet de mille francs aux Pommier, toutes ses économies.
À ce moment, Céline fut confiée à une couturier»'. Cécile fut mise à l'école. C'était chose important»'
pour elle. Sa mère lui avait dit souvent que là, selon son travail et sa soumission, elle pourrait acquérir un peu de bien-être pour plus tard. De là on sortait capable de comprendre les affaires, caissière, commerçante, jeune fille n'ayant pas à rougir de son ignorance devant le monde. Dans l'esprit de l'enfant, l'avenir glorieux, les situations brillantes, appartenaient à d'anciennes élèves obéissantes et appliquées.
Aussi, dès qu'elle a franchi le seuil de l'école, Cécile prend-elle un petit air recueilli. Plus de rires, plus de conversations superflues. Elle s'installe devant son pupitre, et une deuxième petite fdle se révèle en elle. Tout de suite, elle se range parmi les bien douées qui ont le souci d'arriver. Elle joue un rôle, et le joue d'un rare sérieux. Rien n'aurait pu la distraire de ses devoirs. Elle avait su vite lire et écrire. A présent, elle apprend par cœur des histoires étranges qu'elle ne comprend pas. Elle se torture l'esprit pour additionner, soustraire ou diviser mille sacs de farine vendus à un marchand, échangés avec un fermier pour un prix égal de beurre, etc. Tous ces problèmes lui paraissent d'une gravité exceptionnelle, et son caractère est modifié par la préoccupa-
-«- 99-* lion des premières places cl des bons points. Qu'une compagne ait recours à son obligeance pour être aidée ou conseillée, Cécile devient muette et impassible. Ce n'est plus la bonne et sensible enfant émue du moindre ebagrin des autres, c'est un petit être engagé dans la lutte et voulant conquérir le prix.
Elle exerce donc son esprit à retenir toutes les bistoires des guerres, toutes les dates qu'elle croit indispensables à son avenir. L'arithmétique est pour elle un cauchemar inextricable. Les millions, les milliards, après s'être alignés sous sa plume, hantent ses rêves. Elle cherche, à travers tous ces zéros, le « résultat exact » voulu par la maîtresse d'école.
Un soir, elle revint tout en pleurs chez elle. Elle n'avait pas remporté le prix de narration sur lequel elle comptait. Le sujet du concours avait été : « Une journée à la campagne. » Cécile avait tout bonnement décrit sa dernière promenade aux fortifications. On avait beaucoup ri de sa méprise et la récompense avait été décernée à une autre. Elle ne fut pas convaincue du mérite delà composition couronnée, et son jeune discernement se révéla par cette obstination :
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— Est-ce possible, — disait-elle, — qu'on ait donné mon prix à Madeleine parce qu'elle a vu un âne attelé à une voiture, des gens qui dansaient devant un château, et une comtesse qui distribuait des brioches à des villageois?...
Ce jour-là, Cécile fut un peu désabusée de l'école, mais d'ailleurs elle ne pouvait s'en faire une opinion définitive, car elle ne devait guère y rester. Ce qu'elle en garderait, c'était les quelques livres essentiels, quelques volumes de prix, dorés sur tranches, et le goût de la lecture, ce grand moyen de se faire une intelligence et une science, plus tard, si elle en avait le temps. Là, se marqua la différence avec sa sœur. Céline, malgré ses quatorze ans, ne voit rien, n'entend rien, ne comprend rien. Elle saura coudre, orner un corsage, et c'est tout. La vraie apprentie, l'apprentie de la vie, c'est l'autre, Cécile, la petite fille qui va sur ses neuf ans. C'est elle qui a le don de voir et de retenir. C'est elle qui prend contact avec ce qui l'entoure.
Le soir rassemblait tout le monde, comme autrefois, autour de la lampe, auprès du feu. La famille apparaissait alors bien réduite.
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— Sans doule, Justin et Jean se seraient mai nous auraient quittés, — disait la mère, — maia s'ils avaient eu de bonnes femmes, nous serions tous restes bien ensemble, il y aurait eu des réunions chez eux et chez nous, leurs enfants auraient été gentils...
Elle se taisait pour songer, se disait que cela aurait été bon pour le père, qui ne se serait pas attardé, comme il le faisait parfois, à écorner sa paie au cabaret, le samedi, et bon aussi pour les petites filles qui se seraient tout à fait habituées à la famille, se seraient amusées avec leurs neveux, leurs nièces, auraient appris la vie de femme et de mère par des exemples de tous les jours, si proches d'elles.
— Enfin, — continuait-elle, laissant le rêve pour la réalité, — ce qui est passé est passé, ce qui est mort est bien mort... Je serai encore satisfaite si nous pouvons nous tirer d'affaire.
Elle regardait autour d'elle, voyait que presque tous ceux qu'elle connaissait avaient été éprouvés de la même façon. Combien de mères avaient perdu leur fils, combien de femmes leur mari, pendant le Siège, pendant la Commune î Ce jeune
homme, qui avait habité huit jours dans la cave, avait été fusillé à l'entrée des troupes parce qu'il était soldat réfractaire. Cette femme, qui logeait en face, avait eu son mari et ses deux fils massacrés dans une chapelle du Père-Lachaise, — comme Jean peut-être... — Et d'autres, et d'autres ! Toutes les maisons de la rue étaient marquées du même deuil. Des femmes n'avaient pas perdu leurs hommes, et pourtant ils étaient comme morts, envoyés en Galédonie, dans un pays si éloigné qu'il fallait naviguer trois mois pour y arriver, ou bien exilés à Londres, à Bruxelles, à Genève. Mais cela, c'était le bonheur. Si Justin et Jean avaient été à l'étranger, bien sûr ils se seraient arrangés pour les faire venir tous, le père, la mère et les deux petites filles. On aurait travaillé, on se serait refait un abri, on aurait été heureux. La patrie, pour elle, c'étaient ses enfants. Qui sait, d'ailleurs, on serait peut-être revenu un jour en France, oh î pas à Paris, non, c'est une ville trop terrible, une ville de misère et de crime, une mangeuse d'hommes, une tueuse qui se sert de tous les moyens, du travail et de la révolution, pour en arriver à ses fins.
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Elle ae savait pas oublier ses morts, et bien qu'elle s'observât pour ne pas exaher ou assombrir
les vivants, elle ne put s'empêcher de les associer à sa grave tristesse, de ranimer en eu\ le souvenir.
Au jour des morts, cette année-là et les suivantes, ils s'en allèrent, avec la ville entière, vers le Père- Lachaise, vers le grand spectacle de la douleur, la mise en scène ingénue du vêtement et du décor. Les habits de deuil, les crêpes fixés au chapeau par des perles, les longs voiles, les bijoux de jais, tout dit qu'il s'agit d'initiés à des mystères spéciaux, de fidèles réunis par un acte de foi commune. Dans la grande avenue sablée, gazonnée, s'élèvent les chapelles élégantes, les monuments somptueux, les édifices spacieux, abritant des familles sous les pierres sculptées, derrière les grilles et les entourages curieusement ouvragés. Des noms en lettres d'or resplendissent aux frontons, font briller la vanité de la richesse sur les restes auxquels ils servent d'enseignes. C'est la Chaussée-d'Antin, la rue de la Paix, les Champs-Elysées du cimetière, le triomphe des financiers et des notables commerçants par delà le tombeau. Plus loin, par les allées ombragées et
solitaires, les monuments affectent la morgue des aristocraties doublement défuntes : c'est le faubourg Saint-Germain de la nécropole.
La statue ou la colonne élevée à la mémoire d'un politique, d'un écrivain, d'un artiste, ou d'une grande fortune, s'élève au-dessus des tombes vulgaires comme ceux qu'elle célèbre dominaient autrefois les vivants : sous la terre seulement le niveau est le même.
Tous les états sociaux, toutes les naïvetés, tous les orgueils, ont acheté ou loué le terrain, élevé des monuments, tracé des inscriptions, cherché l'arrangement le plus ingénieux, le plus tristement grotesque, le plus lamentable. Partout des croix s'élèvent, en granit, en marbre, en simili-marbre, en carton-pierre, en bois. A. côté de douleurs affreuses, qui ne se sont pas résignées au silence, des réclames impudentes s'étalent sur les bras de ces croix indicatrices.
Les constructions mortuaires se ressentent de la collaboration d'héritiers en marchandage avec des marbriers qui savent coter le chagrin à son juste prix. La stèle grecque, l'obélisque égyptien, le cippe
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romain, la chapelle gothique à vitraux, le tombeau
Moyen âge ou Renaissance à statue de gisant, la coquette niche du \vmc siècle, les pierre- i besques et à astragales du style rococo des jésuites, s'alignent avec incohérence au long des avenues. Dans les caveaux de famille se dresse un autel couvert de vases, de cierges, de cadres à devises, de fleurs en papier doré. Sur les six pieds de terre qui recouvrent le cadavre, on a raffiné les symboles, trouvé des effets de décoration, taillé les ifs, dessiné des croix avec le buis, écrit des mots avec les pensées qui ressemblent à des têtes de morts, assemblé des fleurs qui signifient désespérance avec d'autres qui parlent d'immortalité.
Le cimetière a aussi ses faubourgs, ses charniers. La fosse commune est hérissée de croix, de balustrades mal noircies, délavées par les pluies. Les plantes parasites, les mousses, les ronces y croissent.
La mort, dans le calme de campagne déserte qui règne parfois là, pourrait paraître ce qu'elle est, le suprême repos, la conclusion mélancolique d'une vie de travaux et de peines qui n'a nul besoin de
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mirages extra-terrestres et de fausses consolations. Ce pourrait être le champ funèbre d'où se lève la poésie formidable et mystérieuse de l'infini. Mais la cohue des morts s'y bouscule, des cris, des plaintes sortent de la terre toujours fraîchement remuée. L'idée d'un champ de bataille, d'une cité révoltée, d'un enfer social qui continue, d'une lutte sans fin, s'exhale frémissante de la fosse commune, de la foule anonyme des morts.
Encore quelques pas, la signification se précise plus tragique encore. C'est devant le mur des fusillés. Aucune autre manifestation que le silence. Aucune couronne à la muraille, aucun drapeau. Les emblèmes sont proscrits, la parole et le cri sont interdits. La confrontation des vivants et des morts n'en est que plus émouvante. La foule vient, s'arrête, regarde, voit distinctement. Le mur est couvert de cicatrices, d'entailles sanglantes, de noirceurs de poudre. Ces coups qui ont porté sur la muraille ont traversé des cœurs et fait sauter des cervelles. Des cris que tout le monde écoute ont retenti. Des râles sortent du silence.
Les Pommier sont au premier rang. Est-ce là que
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Jean a été fusillé.' Le père regarde fixement, la mère clôt les yeux, serre plus fort la main de
petites filles.
L'été fini, il fallut renoncer aux promenades, faire simplement un tour dans le quartier, au long de la Chaussée, et parfois, quand luisait un rayon de soleil, monter vers les dernières maisons du faubourg, une région charmante et bizarre où il y avait des ruelles, comme la rue de la Chine, jolie au printemps, encore accessible à l'automne. Un ruisseau chantait, donnait l'illusion que la venelle était ouverte à travers la campagne. C'était une manière de petit chemin, bordé de haies, de palissades, par-dessus lesquelles retombaient des plantes grimpantes. Dans cette verdure, des maisons, ou plutôt des rez-de-chaussée, des cabanes.
Le père Pommier aurait voulu habiter là, mais la mère, tout en reconnaissant que c'était très plaisant, trouvait aussi que ce n'était pas commode pour le travail, pour les commissions, que c'était « trop loin de tout », et qu'elle serait trop inquiète quand son monde ne serait pas rentré. Elle faisait remarquer
enfin que c'était agréable à la belle saison, mais que, l'hiver venu, on trouverait moins de charme au rezde-chaussée humide, aux arbres dépouillés. De fait, quand l'hiver vint, tous furent de son avis. On se calfeutra vite dans le chez soi bien chaud, on se terra dans la chambre, autour du poêle, comme dans une casemate.
La rue n'était plus habitable, et les spectacles qu'on y voyait n'étaient guère réconfortants. C'est quand le vent est âpre et mord les chairs que les misères renoncent aux apparences et arborent les costumes éloquents comme des drapeaux. Il faut sortir de bonne heure, rentrer tard, faire des courses dans La journée. Les semblants d'élégance permis par les saisons bienveillantes sont interdits. Impossible à l'homme de s'en aller en blouse propre, à l'ouvrière de se vêtir d'une robe légère, de se coiffer d'un ruban. Et encore, ceux-là, ce sont les réguliers, les travailleurs d'habitude du chantier et de l'atelier. Ils ont pu, peut-être, se pourvoir du gros vêtement qui cache les pantalons clairs, les vestes minces, les robes transparentes. Mais les autres, les irréguliers, ceux qui cherchent sans cesse le travail à faire, l'ai-
gent à gagner, les coureurs de la subsistance au jour
le jour !
De ceux-là il y en a, au long des maisons, un interminable défilé. Les gestes resserrés el les \i ■ , inquiets apparaissent au milieu d'inextricables loques. Tout ce qui est tombé sous la main a été pris, endossé, entortillé autour des épaules maigres. Fichus, pardessus, caracos, châles, morceaux de drap et morceaux de laine, s'amoncellent et se complètent comme ils peuvent. Les mains gercées se cachent dans des manchons de haillons. La femme si vivante, sans cesse en révolte contre le sort, soucieuse du morceau de pain et fleurissant quand même son corsage d'un brin de violette, se courbe sous le coup de fouet du froid piquant, obéit aux injonctions qui la soufïlètent, perd le souvenir des coquetteries d'hier. Elle s'enveloppe la tête de chiffons, elle fait souffrir son goût de toilette, son instinct de vanité, jusqu'à endosser, s'il le faut, le paletot d'homme au dos carré, aux manches trop longues.
Combien de malheureuses quittent leur taudis sans poêle, vont vers l'asile de nuit dont la lanterne
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rouge s'allume, au soir, dans le blafard de la neige, comme une étoile de sang dans un paysage polaire.
Un matin, à sept heures, un typographe qui s'en allait à son imprimerie tomba foudroyé par la congestion à l'angle de la rue des Amandiers et de la Chaussée de Ménilmontant. Une vieille de quatrevingts ans, qui demeurait impasse Ronce, fut trouvée morte de froid, dans son lit. Le dégel fut donc le bienvenu, avec son gâchis, ses immondices, lorsqu'il fit ruisseler les murs et qu'il grossit les ruisseaux, lorsqu'il s'augmenta, pendant toute une nuit, d'une averse torrentielle, d'une pluie oblique, dense, à larges gouttes, qui nettoya le pavé, emporta tout, à l'égout et au fleuve.
Au moins, le temps se radoucit, et Céline et Cécile purent mettre le nez à la fenêtre. C'est un plaisir des pauvres que la vue de la rue. Même s'il ne s'y produit aucun événement, c'est un spectacle, c'est la boutique d'en face, c'est le passant, c'est la passante, c'est le pavé. En semaine, on n'a pas le loisir de voir tout cela. Le dimanche, les heures sont longues, et les deux sœurs, une fois le ménage fait et le repas de midi pris, restent la journée le visage
écrasé aux carreaux, ou accoudées ù la barre d'appui. Après avoir paré leurs corsages bien ajustés <l< nœuds de ruban et de grappes de fleurs, elles vivent ainsi leur après-midi, inutiles, désœuvrées, vaguement anxieuses d'elles ne savent quoi. Elles sont néanmoins attentives et espérantes, et chacune devient la sœur Anne de sa propre existence, regarde sans cesse au loin le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie, et ne voit jamais rien venir...