III. — TRAGEDIES ET COMEDIES DE FAUBOURG
Au printemps de i8^3, les Pommier changèrent de maison et aussi de quartier, quittèrent Ménilmontant pour Belleville. Le trajet ne fut pas long : la traversée de la Chaussée de Ménilmontant et le parcours de la rue Julien-Lacroix. Là, presque à l'angle de la rue de Belleville, ils habitèrent, au plus haut d'une haute maison, un
petit logis qui dominait la montée du faubourg et la grande étendue claire ou brumeuse de Paris.
Cette région de Belleville est dune singulière beauté. Si Ton avait le vrai sens de la vie de la foule, certaines rues, certains carrefours de cette ville puissante, installée au-dessus de l'autre ville, auraient déjà un aspect historique. A chaque pas le monde de l'action et du sentiment se lève. Les maisons, les passants racontent le temps qui s'en va, le temps qui vient. Un résumé humain s'inscrit aux montées des rues, aux larges boulevards, aux amas de maisons. La misère s'exalte ou se résigne, aboutit à la fureur ou au vice. Le travail de tous les jours maintient une population en force et en espoir. Une gaieté subite emplit la rue, refoule les instincts dans l'ombre. C'est, tout à la fois, doux, révolté, ironique, effrayant, sublime. C'est reposant et tumultueux, varié à ne jamais émousser la sensation, un spectacle profond et passionnant dont le regard effleure la grandeur.
En réalité, Belleville commence au Canal, a pour avenue le faubourg du Temple, gardé en ce temps-là par la caserne de la Courtille.
-S— i 17 — 5- Puis, c'est le haut du faubourg du Temple, I "in tervalle du boulevard extérieur, le premier plan de la rue de Belleville. Quartier agité, bruyant, ouvrier, commerçant, pendant toute la journée. On a peine à passer entre les fiacres et les omnibus qui cahotent, les tombereaux, les charrettes, les camions, qui roulent lourdement. Parfois, la chaussée est défoncée par les fardeaux qui pèsent sur elle, des rangées de pavés s'écroulent dans le sous-sol. Sur le trottoir l'encombrement est le même. Une foule défile, stationne, bavarde, achète, entre les boutiques et les voitures de légumes. C'est l'aspect remuant et le bruit d'un marché. Les allées et venues des gens parlent de travail pressé, d'occupations humbles, d'acceptation tranquille des charges et des misères de l'existence. Le soir, après la grande montée des ouvriers et des employés, quand neuf heures ont sonné à toutes les horloges, c'est à peu près, jusqu'à minuit, dans la rue de Belleville, le calme d'une grande rue de province. L'été, on cause devant les portes. L'hiver, il y a des parties de cartes jouées et des pipes fumées chez les quelques liquoristes dont les boutiques flambantes protègent la veillée du quartier. Les
contrevents mis, chacun rentré chez soi, tout dort jusqu'à l'aube, où les vendeurs de soupe et de café s'installent sous les portes et au bord des trottoirs.
C'est l'intérêt du Paris des faubourgs que chacune de ses régions, chacune de ses rues presque, se présente avec un caractère différent. La grande rue de Belleville ne ressemble ni à Montrouge, ni à Montmartre, ni au faubourg Saint-Antoine, ni à Ménilmontant si proche. Les premières maisons, avec leurs salles de marchands de vins emplies par l'énormité des comptoirs, leurs concerts, leurs bals, leurs hôtels à transparents, scintillants de gaz, ces premières maisons ne font pas songer à une cité de travail, mais évoquent des dessous nocturnes de prostitutions et de rixes, tout un ressouvenir du Carnaval de milord l'Arsouille et des descentes de la Courtille.
La vision est vite abolie. A mesure que Ton monte, la rue s'élargit et s'apaise. Les vitrines illuminées font place à des étalages de petites boutiques provinciales. Tout un commerce bavardant sur place, d'un rez-de-chaussée à l'autre, toute une régulière population ouvrière entassée dans les hautes maisons, occu-
pent les rues qui contournent le coteau raide à gravir. Des rentes menues sont dépensées silencieusemenl dans des pavillons fragiles, cernés de jardina mail
Les Pommier connurent donc à Belleville l<" passage de la vie puissante, la tranquillité de la vie |»;ii sible, le flux et le reflux du monde du travail, et aussi les drames de colère, d'ivresse, de vice, qui se jouent au bas de la rue, au boulevard extérieur, au sommet du faubourg du Temple. A certaines heures du soir et tard dans la nuit, le va-et-vient des fdles et des souteneurs s'empare du pavé. L'inconscience s'étale, le guet-apens s'organise. Le samedi, les faibles ouvriers qui se sont laissés aller à boire sont en contact avec les drôles et les fainéants qu'ils méprisent, au comptoir du bar, sur le seuil du liquoriste. A chaque instant, ce sont des disputes, des rixes, des mauvais coups reçus par les naïfs.
Il arriva une fois au père Pommier de rentrer chez lui meurtri à la suite de l'une de ces bagarres. On ne put jamais savoir, à travers les explications confuses qu'il donna, s'il s'était battu pour son propre compte ou s'il avait voulu intervenir dans une discussion. Sa femme, les samedis suivants, vint l'attendre, son
travail fini, pour le ramener à la maison. Puis, s'apercevant que le vieil ouvrier était un peu honteux, devant les camarades, de cette surveillance, la mère envoya Céline et Cécile, toutes deux se tenant par la main, bien gentiment. Le père comprit l'attention, en sut gré à sa femme.
— C'est pour promener les petites, — dit-il aux autres.
Et il s'en allait, assez content, en effet, de se montrer avec les deux gosselines, toujours plaisantes, proprement attifées. La mère, d'ailleurs, sut inventer un programme pour le samedi. Elle n'avait pas beaucoup le cœur à la joie, mais la pauvre femme devinait qu'il faut aux travaux et aux peines la diversion du plaisir. On habitait à quelques pas du théâtre de Belleviile : elle proposa de s'y rendre tous, presque toutes les semaines, ce jour dangereux du samedi. Pour cela, il fallait se réunir et dîner de bonne heure, s'habiller un peu, et, si c'était de l'argent dépensé, elle affirmait qu'on y gagnait encore.
Le théâtre, loin de la ligne étincelante du boulevard, est au plus abrupt de la montée. La salle est caractéristique, et la population qui l'occupe est bien
chez elle, cantonnée dans ses habitudes. La clientèle change avec les jours. Les ouvriers, les commerçants, en famille, la journée laite, y installent une j<>i<> calme, une tranquillité bourgeoisantc. D'autres soirs, des silhouettes farouches se dessinent sur les murs sang de bœuf, des gens assis sur les appuis de velours bombent des dos inquiétants. En tout temps, des jeunesses en cheveux circulent et fredonnent par les escaliers et les couloirs.
Il y a des animosités, des injures parfois sont échangées entre les différentes classes de cette société de petite ville. Le bruit des galeries supérieures agace les gens paisibles des fauteuils d'orchestre et des baignoires. Des toilettes trop coquettes horripilent l'amphithéâtre, d'où tombe alors un mot ou un projectile. Puis, des silences se font, des exclamations et des rires éclatent avec un ensemble extraordinaire, puis encore, des railleries partent qui blaguent l'émotion des comédiens et la sentimentalité des auditeurs, empoignés par la coupe d'une phrase et la gesticulation d'une jeune première. Un certain esprit gouailleur et cynique peut faire diagnostiquer l'influence du café-concert.
Dans cette salle emplie d'une multitude, les scènes dramatiques divisent le public. Les paroles violentes font se tendre et se crisper les visages, s'arrêter les respirations, se cramponner les mains, sortir les mouchoirs des femmes, mais l'attention se brise sous un quolibet, se perd dans des colloques et des protestations. Parfois, un mot inattendu cause une juste impression unanime de stupeur glacée, sans une fausse note.
Mais où tout le monde est d'accord, avoue son état d'esprit, son instinctive manière d'être, son désir quand même de la joie, c'est pour rire, pour rire de tout, pour rire depuis le commencement jusqu'à la fin, à chaque occasion, bonne ou mauvaise, qui se présente. Des traits qui ne sont pas précisément significatifs de gaieté, qui devraient provoquer l'ironie et le frisson humain, font courir de gais murmures, éclater des tempêtes de joie. C'est ainsi n'importe quel soir, que l'on joue Monte Cristo ou les Trois Épiciers, le Sonneur de Saint- Paul ou le Roman d'un Jeune Homme pauvre, le drame, le vaudeville ou la comédie.
Les spectateurs manifestent, par là, une opinion
très douce sur le fond des choses, ils ne soupçonnent pas un instant que les problèmes de passion puissent se poser entre des êtres se débattant au milieu defl conventions sociales et des tristesses physiologiques. Ce que tous viennent chercher, c'est, bien plus que de Témotion, de la gaieté. Il en faut quand même, il en faut dans toutes les pièces. C'est le rôle comique du mélodrame qui est le plus attendu et le plus fêté, c'est du vaudeville qu'il est parlé à la sortie avec le plus de satisfaction, surtout par les femmes : même lorsque leur plaisir aura été contrarié, elles diront, en s'en allant, que c'est égal, qu'elles ont bien ri tout de même. Sûrement elles ne se sont dérangées que pour cela, pour le rire désiré à travers la vie, et qu'on ne peut trouver que devant quatre décors éclairés au gaz, dans les gestes et les grimaces d'un acteur.
D'où vient ce besoin de rire, pourquoi il est éprouvé, et comment on cherche à le satisfaire, cela apparaît bien clairement au défilé de ces paisibles braves gens, de ces pauvres qui viennent demander aux tréteaux de l'illusion et du réconfort. Hors du petit théâtre, la nuit parait plus noire, et la vision plus triste, de ce Paris plein d'usines et de casernes,
qui loge dans des taudis ceux qui bâtissent ses monuments, qui leur fait payer cher le pain et bon marché l'absinthe, qui leur donne en distraction le mélodrame sans pensée et sans style, et l'ignominie abondante du café-concert.
Le père Pommier assistait à ces spectacles avec autant de bonheur et de naïveté que ses filles. Il oubliait vraiment sa vie pour épouser la vie des personnages, s'intéressant à l'innocence persécutée, espérant voir le crime puni, admirant le héros, détestant le traître. Il ne se retrouvait lui-même que pendant les entr'actes, sa gouaillerie revenant volontiers sur sa crédulité et son émotion. Pour la mère, les plus sombres drames n'égalaient pas ceux qu'elle avait vécus, mais parfois une ressemblance trop directe entre les péripéties de la scène et les événements qu'elle avait subis lui faisait mal, et elle aurait voulu être ailleurs. Elle n'en montrait rien pourtant, car elle était une femme discrète : elle ne révélait jamais trop vivement les sentiments qui agitaient si fort son être intérieur, ni sa douleur, ni sa joie. De même qu'elle savait presque toujours contenir ses larmes, de même elle s'abandonnait rarement au rire.
Sa gaieté, ou plutôt l'espèce de gaieté qu'elle |»<m vait éprouver, ne se traduisait guère que par un sou rire de ses yeux et de sa bouche. C'était une nerveuse, mais une nerveuse concenlnV, qui pouvait enfermer au dedans d'elle-même, jusqu'à en souffrir physiquement, jusqu'à en mourir, les fulgurantes sensations qu'elle éprouvait. Elle rentra plusieurs fois malade du théâtre, sans en rien laisser paraître, ne voulant pas changer l'agrément des autres en inquiétude. Au fond, elle était comme la plupart des femmes, elle préférait le vaudeville au mélodrame, quoiqu'elle fût aussi éloignée de la farce que de la violence.
Quant à Céline, tout l'amusait de la scène et tout l'amusait de la salle. Ce qui plaisait à sa nature, toujours sous l'influence de la minute présente, c'était de se voir au théâtre, dans le bruit, la clarté, d'être coudoyée par les gens, serrée par la foule, de respirer l'odeur d'humanité, la lourde chaleur parfumée d'oranges, d'entendre la rumeur des conversations, de croiser son regard avec tant d'autres, et ce n'était pas elle qui aurait baissé les yeux, même devant les inspections les plus effrontées. Elle était, parmi cette
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multitude, dans son élément, et ne rapportait rien des leçons qu'elle aurait pu prendre au théâtre, ne pensant jamais qu'à elle, ou plutôt ne pensant même pas à elle, car elle aurait pu profiter de quelque parcelle de vérité, se bornant seulement à être ce qu'elle était, sans raisonnement, sans perplexité, sans scrupule.
Cécile, au contraire, apprenait sans le vouloir. Tout la touchait, tout l'avertissait, l'amenait aux réflexions que son âge rendait possibles. Elle regardait de tous ses yeux, écoutait de toutes ses oreilles, vivait, comme son père, les existences variées qui se déroulaient au cours de la soirée, mais elle ne s'abandonnait pas autant que lui à l'entraînement de l'action, elle gardait par devers elle une sorte de petit jugement des choses qui défilaient sur les planches. Chaque fois, elle faisait un voyage dans un pays inconnu, y récoltait du nouveau. Elle ne choisissait pas, comme sa mère, entre les genres qui se succédaient devant elle. Si elle avait dû dire sa préférence, peut-être est-ce la fine comédie qui aurait eu son approbation. Elle avait en elle quelque chose de réservé, de mesuré, qui s'accordait fort bien avec
-*— 127 "*■ les nuances, et qui fuyait la trivialité et Le tapage. Mais elle ne pouvait encore discerner le son juste de la vérité sous l'exagération des sentiments et l'enflure des paroles. Le drame la passionnait donc autant que le reste et lui donnait des transes jusqu'à lui pâlir les joues et lui couper la respiration. Elle cherchait alors la main de sa mère pour se rassurer et subir l'effroi des catastrophes qui assombrissaient la scène.
Pour le reste, elle n'avait pas non plus les mêmes dispositions que Céline. Elle ne se trouvait pas à l'aise quand elle était bousculée dans les couloirs ou quand le public était houleux. A peine si elle se risquait à jeter un coup d'œil vers la galerie supérieure, d'où elle craignait toujours la chute de quelque chose ou de quelqu'un, tant les querelles y menaient de bruit, dégénérant souvent en batailles effrayantes. Auprès de ces sauvageries, les fureurs du mélodrame ne lui paraissaient pas si invraisemblables, les traîtres les plus traîtres embusqués derrière les décors ne se révélaient pas à elle aussi féroces et dangereux que certains individus dont le frôlement lui faisait peur, qui exhalaient une odeur de vin et d'absinthe, la
-S- 128 décolère de lalcool et du meurtre. Elle ne se sentait rassurée que lorsqu'elle était bien assise entre sa mère et Céline, son père tout proche, et que le rideau se levait dans le silence attentif de la salle où résonnait seulement le trémolo prometteur d'émotions, aiguisé et tremblé par les violons de l'orchestre.
Le théâtre, sûrement, eut une influence profonde sur l'esprit de la petite Cécile. Il lui apprit infiniment d'actes, de passions, de luttes d'intérêts, qu'elle ne connaissait pas, qu'elle ne pouvait pas connaître encore, il la força à des comparaisons entre le spectacle éclairé par la rampe et les spectacles habituels de la vie, il fit croître en elle une intelligence malicieuse, qui s'exprimait souvent par la remarque paisible et le mot juste. Elle jugea souvent ce qui se passait autour d'elle de façon à causer la surprise.
— Elle observe, elle devine le monde ! — disait la mère.
— Elle est rigolote ! — disait le père.
Ce fut à cette nature particulière, rassise, prudente, et qui eut son aliment au théâtre, que Cécile dut de ne pas souffrir de l'exaltation religieuse et de la crise mystique qui troublent les petites filles de douze ans.
-$— 129 ~2" Elle fil si première coniinunion avec tranquillité.
Ce malin-là, dans le logis des Pommier, koul le monde fut sur pied de bonne heure. La toilette défraîchie de la première communion de Céline, soi gneusement conservée, avait été remise ;« point pour Cécile. Seuls, les petits souliers étaient neufs. Personne n'avait beaucoup dormi à la maison. La mère songeait à ce qui lui restait à faire, voulait que toul allât bien. Céline était joyeuse de la robe qu'elle allait étrenneren public. Et Cécile était dans l'attente de la belle journée qui s'apprêtait pour elle.
Lorsqu'elle revêtit le long voile blanc, il lui sembla tout de même, pendant un instant, que ce nuage lacté séparait le ciel de la terre, et elle se crut, toute timide, toute changée, une élue du Paradis, une sorte de petit ange qui n'appartenait plus au monde, isolée qu'elle était des choses par ce voile qui enveloppait son corps.
Après avoir inspecté mutuellement leurs toilettes, toutes trois partirent. Le père s'abstint de la cérémonie. A l'église, Cécile quitta sa mère et sa sœur, alla se placer au milieu de la nef, parmi ses compagnes, blanches comme des colombes.
Des frappements de canne annoncèrent les prêtres et les diacres. Le déploiement luxueux des vêtements sacerdotaux, la richesse de l'autel paré et fleuri, les flammes multipliées des cierges, Forgue emplissant la nef de ses voix d'allégresse, toute cette poésie religieuse faisait frissonner l'assistance. Les pensées des jeunes vierges prirent leur essor vers l'autel. Le mystère de leur union avec Dieu, elles brûlaient du désir de le pénétrer. Depuis un an, on les préparait à devenir les « dignes épouses » de Jésus ; leurs voix avaient glorifié le Bien-Aimé ; on leur avait enseigné, pendant la retraite des jours précédents, que tout est périssable et trompeur ici-bas, hors l'amour du doux Maître : lui seul satisfaisait à profusion les convoitises de l'âme, les aspirations de l'esprit.
Le moment attendu arriva. Les petites fiancées, une à une, se dirigèrent vers le festin nuptial. Elles marchaient doucement, les yeux mi-clos, pareilles à de jeunes mortes allant plutôt vers la paix du tombeau que vers la fête de la vie. Elles s'alignèrent à genoux côte à côte, pour prendre leur part du mets divin. Quelques-unes manquèrent défaillir.
Toutes retournèrent à leur place aussi lentement
qu'elles étaient venues à la sainte table. Elles ne bougeaient pas, retenaient leur haleine, possédées t « >u t entières par l'Eucharistie. Les deux cents ('lues de la divinité ne relevèrent la tête qu à Vite missa est.
Maintenant, dans la vie, d'autres amours prendraient leurs cœurs, mais elles venaient de confesser le premier devant une foule endimanchée, accourue là en témoignage.
Cécile, le voile rejeté sur les cheveux, respirant à l'air libre sur le seuil de l'église, hors de l'atmosphère de musique et d'encens, eut une sensation de délivrance. Elle avait éprouvé l'entraînement sans la persuasion profonde.
A présent, elle revoyait clair. Et le premier spectacle qui s'offrit à elle, sous le porche et sur les marches, ce fut celui des pauvresses haillonneuses tendant la main au cortège de la noce mystique. « Ce sont là pourtant aussi des épouses du Christ! » — pensa la petite tête de douze ans.
A chaque pas, à chaque instant, les contrastes et les leçons de la vie allaient maintenant s'offrir ainsi à la vision de la petite fille.
Sa première communion faite, Cécile fut placée
auprèsde sa sœur, chez la couturière de la rue Julien- Lacroix, Mme Bausse. Elle connut de nouvelles figures. Le monde s'agrandit pour elle. Elle n'avait pas à chercher bien loin pour savoir l'existence. Tout venait à elle, au-devant d'elle, en conversations, en récits, en actions. Mieux encore que le théâtre, le faubourg lui donna chaque jour, pendant les années qui suivirent, ses tragédies et ses comédies.
Le rideau se lève. Elle n'a qu'à regarder, qu'à écouter, qu'à comprendre.