DÉFILÉ DE CRIMES
Le soir, le père lit le journal pendant que sa femme travaille, que Céline a le visage aux carreaux, sans cesse attirée par la rue obscure. Cécile est couchée. On croit qu'elle dort. Elle a les yeux fermés. Elle entend. Elle voit.
La lecture de son père fait défiler sous ses paupières closes, dans sa jeune cervelle songeuse, les abominables faits divers tachés de sang où pleurent des agonies bruyantes. Il y a des jours où tous sont de la même série. Rue Jouye-Rouve, un jeune homme de vingt-quatre ans a reçu plusieurs coups
de poinçon dans le cœur : rivalité d'amour. Rue defl Martyrs, une demoiselle a vitriolé son amant. Elue Tiphaine, à Grenelle, un homme de BOÎxante ;m^ a tué à coups de revolver la femme qui se refusait | vivre plus longtemps avec lui. Rue Payenne, une femme a tué une autre femme dont elle était jalouse.
L'amour sévit dans tous les quartiers de la ville, marque son passage avec une férocité maniaque.
Il y a d'autres drames où c'est la misère qui se débat en une bataille inégale contre l'indifférence et la férocité sociales.
Cécile apprend que les pauvres gens ne sont pas toujours sauvegardés, que les vieilles femmes solitaires peuvent être assassinées par de jeunes bandits.
Au-dessous du monde des pauvres, elle voit peu à peu sentr'ouvrir un autre monde plus terrible, la région rouge du crime, l'enfer abject et criminel de la prostitution. Elle est bien forcée d'apercevoir les silhouettes cruelles et félines des souteneurs rôdant autour des filles à jupons blancs du
boulevard extérieur, et elle frémit aux récits de leurs farouches exploits.