VAGABONDAGE
— Tiens, — dit le père Pommier, — écoutez donc ce qui est arrivé à Polleux.
Polleux était un palefrenier qu'il avait connu pendant le Siège, dans sa compagnie, bon géant, qui, souvent, avait ri aux fillettes, les avait fait sauter dans ses bras.
On écouta la lecture du fait-divers. Par une nuit de mauvais temps, Polleux, sans ouvrage, sans domicile, avait eu l'idée, qui doit naturellement venir à tout homme fatigué, privé de lit pour se coucher, de chercher un refuge contre le vent et la pluie. Ce refuge, il lavait trouvé sous une bâche recouvrant un tas de sacs de plâtre, devant une maison en construction. Il pleuvait. Polleux se dit que ce qui était bon pour préserver des sacs ne serait pas mauvais pour abriter un homme, et il détourna la bâche de son emploi, sans toutefois exposer les sacs aux méfaits de la température : il s'étendit sous la bâche, mais sur le plâtre, et vraiment cela ne troubla pas le
quartier où arriva l'aventure. Les geni <jui dormaient dans les chambres à coucher des maisons voisines, portes fermées et volets clos, ne furent |>;»s réveillés en sursaut par une oscillation de Tordre social, et la pluie continua de tomber.
C'est alors que les lois protectrices de la cité interviennent en la personne de deux gardiens de la paix, curieux de savoir quel voluptueux se prélasse dans cette alcôve. Le palefrenier Polleux dormait profondément. Au contact de l'autorité, il se dresse, s'étire, s'écrie : « Hola! ho î qu'y a-t-il? » Que veut-on qu'il dise? M. le Préfet de police lui-même, dans la même situation, ne se serait pas exprimé d'autre manière. L'un des gardiens de la paix ne fut pourtant pas satisfait de l'éloquence du palefrenier, car il répondit à son interrogation en lui assénant un coup de sabre sur la tête. Voilà ce qu'il y a, brave Polleux ! L'homme auquel on apporte, au lieu de café au lait, un coup de sabre à son réveil, essaie pourtant de raisonner doucement : « Je ne fais pas de mal », ditil. Il sent sa tête, son front humides, il y porte la main : « Vous voyez, je suis mouillé, j'attendais que la pluie soit passée. » A la clarté du gaz, les agrès-
-$ 1 36 diseurs voient que la main de la victime est rouge de sang, et Polleux, malgré sa nature conciliante, est forcé de convenir qu'il est blessé. Il est alors conduit au poste : en réalité, c'est lui qui y mène la Préfecture de police. Le journal que lit le père Pommier annonce, en effet, que l'agent a été révoqué, mais que Polleux sera poursuivi pour vagabondage.
— Sacré Polleux ! — dit le père.
— Pauvre homme ! — dit la mère.
Céline n'a pas trop écouté. Cécile n'a pas perdu un mot. Cette histoire et les autres firent d'elle un petit être prudent, habile, dans les rues de Paris, comme la biche dans les bois, à dépister les fauves. Personne, mieux qu'elle, ne fuit prestement les gens dont la physionomie l'inquiète, et même, depuis l'aventure du palefrenier, les gens porteurs de sabres, les soldats, les gardiens de la paix. Elle s'arrête bien aux rassemblements, car elle est curieuse, mais elle sait garder ses distances. Sa physionomie se contracte, et elle entraîne Céline, qui veut toujours se fourrer trop avant dans la mêlée. De plus en plus, elle passe vite si elle voit se former un groupe suspect autour d'une dispute, évite de répondre et même
de regarder lorsqu'elle est poursuivie de l'interpella
ti<»n d'un passant, de l'injure d'un voyou ou d'un ivrogne.
Elle est étonnée de voir que Ton n'est pas mieui protégé, et même, au récit dune aventure qui arrive tout près d'elle, à une de leurs voisines du cinquième, elle est forcée de se demander si c'est bien vrai que les pauvres gens sont secourus comme on le dit.
ASSISTANCE I'l BLIQUE
Cette voisine du cinquième, laissée veuve dans un état de grossesse avancée, sans ressources, s'en va frapper à la porte de l'hôpital Saint-Antoine. Un colloque s'engage entre elle et le premier employé venu, qui est peut-être un excellent homme, un bon père de famille au dehors, mais qui là n'est plus que le représentant boutonné et impassible de l'administration. La femme dit son état, sa misère. Elle est seule, elle habite rue de Belleville. Ses voisins ne sont pas plus riches qu'elle. Elle sent que sa faiblesse augmente, que ses flancs deviennent plus pesants. Et elle vient, peureuse et confiante à la fois, de-
mander secours et abri dans l'une de ces grandes et belles maisons qui ont été, dit-on, bâties pour les pauvres.
L'employé répond à cette créature douloureuse par des formules, des phrases d'imprimé banal, de fin de non-recevoir correcte. Il dit que la place manque en ce moment, qu'en tout cas rien ne presse, qu'il faut aller voir ailleurs.
La porte se referme. La malheureuse se trouve de nouveau seule, dans l'obscurité et le silence. À travers sa fièvre, elle se rappelle un autre nom d'hôpital, et de ses pas tremblants elle s'oriente vers cette autre porte, qui peut-être s'ouvrira.
Hôpital Lariboisière ! C'est là qu'elle va, traînant son fardeau . Quel chemin elle parcourt dans la nuit ! Les longs boulevards extérieurs qui longent Ménilmontant, Belleville, La Villette, La Chapelle, chemin bordé de masures, d'hôtels borgnes, de murs sinistres, de tristes arbres, de becs de gaz qui éclairent à peine les cloaques de boue, les trottoirs sans pavés. Enfin, elle est arrivée, un lit blanc va recevoir le petit être qu'elle sent tressaillir en elle, elle aura chaud, elle boira.
Elle frappe rassérénée, heure m
La réponse est la même. Le même soufflet la rejette à l'air froid de la rue, dans la boue du ruisseau
Alors elle va au hasard, par les boulevards et les carrefours, pendant qu'on ferme les boutiques et qu'on éteint les lumières. Elle ne cherche plus rien, elle ne demande plus rien, puisqu'il n'y a pas de place pour elle dans les vastes logis où il y a une foule de médecins, d'infirmières, de domestiques, chargés par la société de soigner les pauvres. Elle marche donc jusqu'à ce que ses yeux ne voient plus, jusqu'à ce que ses jambes ne puissent plus supporter son ventre. Elle s'arrête alors, elle s'effondre plutôt, à l'angle d'une porte cochère du boulevard de Belleville, sans qu'elle sache comment elle y est venue, et où elle se trouve.
Là, elle accouche. Son enfant tombe sur le pavé sans qu'elle puisse faire un mouvement pour le saisir, le retenir ou le ramasser. Tous deux restent dans le sang, dans la boue.
A pointe d'aube, les gardiens de la paix aperçoivent cet effroyable groupe : l'enfant mort, la mère agonisante. On les emporte au poste. La mère dit
quelques mots, raconte son histoire, qu'elle s'est présentée à Saint-Antoine, à Lariboisière, donne son adresse, et meurt. La femme en mal d'enfant, refusée dans deux hôpitaux, au nom du règlement, est accouchée dans la rue, au milieu de la nuit, et n'a trouvé un asile pour mourir qu'au poste où l'on mène les voleurs et les ivrognes.