‹ L'apprentissage - hier, aujourd'hui, demain. --Chapitre 10 sur 69 · LIMITATION ET DISPENSES 3I · texte numérisé non relu

LIMITATION ET DISPENSES 3I

s'établissent et qu'un petit nombre de maîtres aient le monopole cludit métier dans la ville. Voilà le principe.

On Ta nié. M. ^^lartin Saint-Léon prétend que si la crainte de la concurrence avait été la cause de la limitation du nombre des apprentis, les corporations auraient également limité le nombre des compagnons, ce qu'elles n'ont pas fait. Cet auteur ne prend pas garde que l'apprenti payait le maître tandis que le compagnon était payé par le maître, ni que le compagnon, ordinairement pauvre, était le plus souvent voué au salariat !

La peur de la concurrence est si bien la cause en question, qu'on en arriva à ne plus former d'apprentis. Un arrêt de 1619 autorise les doreurs sur cuir à rester dix ans sans faire d'apprentis. En 1632, les orfèvres de Paris obtiennent que les fils de maîtres seront seuls admis comme apprentis jusqu'à ce que le nombre des maîtres se trouve réduit à trois cents. Cinquante ans avant la Révolution, les limonadiers décident aussi que, pendant dix ans, ils ne formeront plus d'apprentis, attendu, disent-ils, « que le nombre des maîtres est si grand que si l'on continuait à admettre des apprentifs, il y aurait à craindre que la communauté ne pût se soutenir » (i).

(i) Il faut signaler une exception importante : les maitres imprimeurs de Lyon faisaient beaucoup d'apprentis pour se

Les fils de maîtres avaient quelquefois le privilège d'être dispensés de l'apprentissage. Chez les cuisiniers, les libraires, les imprimeurs, les relieurs, le fils du maître peut s'établir sans savoir le métier. Il sufiït, disent les cuisiniers, que le jeune maître ignorant ait un « ouvrier expert ». L'ouvrier expert de jadis est devenu le directeur technique ou l'ingénieur breveté des grands ateliers d'aujourd'hui.

Quand on n'allait pas jusqu'à dispenser entièrement de l'apprentissage les fils de maîtres, on leur en adoucissait singulièrement les conditions. De sorte que la corporation, qui était déjà un privilège, — privilège de production et de vente, — abritait encore, sans compter ceux des maîtres, les privilèges des fils de maîtres.

La fin de l'apprentissage

Comment l'apprentissage prenait-il fin ?

Outre les causes trop évidentes, comme la mort de l'apprenti, la mort du maître et l'expiration du terme fixé par le contrat et les statuts, outre la fuite de l'apprenti, qui entraînait parfois son expul-

procurer une main-d'œuvre à bon marché ; ce fut l'une des causes de la grande grève de la typographie lyonnaise (1539) : les ouvriers réclamaient la diminution du nombre des apprentis.— Ajoutons que dans les manufactures des xvii' et xviii' siècles, le nombre des apprentis n'était en général pas limité.

sion du corps de métier, restent deux causes : la « vente » et le « rachat ».

Nous sommes au moyen âge. Voici un maître « gisant à lit de douleur », ou allant « outremer », ou renonçant au métier, ou tombé dans l'fndigence. Dans ces quatre cas, il est autorisé à « vendre » son apprenti à un autre maître moyennant écus sonnants. Comme il pourrait être tenté de faire ainsi commerce d'apprentis, les règlements y mettent le holà.

D'autre part, moyennant une certaine somme, l'apprenti peut abréger son temps d'apprentissage. C'est le « rachat ».

Enfin, le « chef-d'œuvre » sanctionne et couronne l'apprentissage.

Si Tapprenti a bien rempli ses engagements, le maître lui délivre un « certificat de sortie » : le brevet d'apprentisage.

L'apprentissage fini, le jeune travailleur devient (( compagnon » s'il est pauvre, « maître » s'il a « de quoi ». Parfois, il est obligé de faire un stage avant d'aspirer à la maîtrise.

L'apprenti qui veut s'installer à son compte est soumis à l'enquête des jurés de la corporation. Ils lui demandent avant tout de produire son brevet d'apprentissage, qui est à la fois un « certificat d'études industrielles » et un « certificat de bonnes vie et mœurs ».

Puis ils lui font subir une sorte d'examen en trois parties. Trois conditions sont, en effet, exigées de lui :

1° (( Savoir le métier » ;

2° « Avoir de quoi », c'est-à-dire acheter le métier au roi et à la corporation ;

3** « Ouvrer aux us et coutumes du métier », c'est-à-dire prêter, en séance solennelle, le serment d'observer le règlement de la cori^oration.

L'examen professionnel du xiii® siècle est devenu, au XV* siècle, l'épreuve du « chef-d'œuvre ». La difficulté a grandi. Il s'agit d'exécuter un travail complet, par exemple une marmite ou un gobelet pour un potier d'étain, un gril ou une crémaillière pour un ferronnier, une cognée ou quelque instrument tranchant pour un taillandier. Le savetier doit raccommoder une paire de vieilles chaussures, le maréchal doit forger et placer les quatre fers d'un cheval, etc. Tantôt l'aspirant peut choisir entre plusieurs objets, tantôt un seul objet lui est imposé par les jurés.

En général, le candidat est isolé, il est surveillé; il ne peut pas frauder. C'est une sérieuse garantie de capacité. Mais, ici encore, songe-t-on aux clients du futur maître ou bien à la concurrence qu'il pourrait faire aux anciens maîtres ?

Le jury passe au besoin plusieurs fois. Chez les charpentiers, les jurés viennent d'abord examiner une première fois les bois choisis et préparés, une

seconde fois les tenons et les mortaises, une troisième fois la charpente entière. Enfin, quand tout est terminé, ils se réunissent, s'adjoignent quelques anciens maîtres du métier et décident si l'œuvre leur parait « idoine et suffisante ».

Quand le jur\- ne juge pas l'œuvre « idoine et suffisante », l'apprenti ou le compagnon n'obtient pas le brevet de maîtrise, il doit recommencer le chef-d'œuvre. Non seulement des semaines, mais des mois, et même des années passent en essais.

Si la sévérité des jurés allonge ainsi et complique l'épreuve du chef-d'œuvre, c'est encore, très souvent, pour limiter la concurrence en limitant le nombre des maîtres. Comme le candidat ne peut rien gagner pendant l'épreuve et, au contraire, dépense beaucoup en matières première, banquets obligatoires et cadeaux statutaires, il absorbe parfois toutes ses ressources et renonce à la maîtrise. Les anciens textes, les ordonnances royales déplorent la « ruyne des pauvres aspirans ».

En revanche, les fils de maîtres sont souvent dispensés du chef-d'œuvre et des frais. D'autre part, à partir du xvi* siècle surtout, alors que la royauté a grand besoin d'argent, le roi vend des « lettres de maîtrise », qui suppriment non seulement le chef-d'œuvre, mais l'apprentissage. Dans ce cas, pour être maître, il suffit d'avoir l'argent nécessaire pour acheter le métier au souverain. Alors les corporations s'effraient. La con-

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currence va ruiner les anciens maîtres. Ils se décident à faire les sacrifices nécessaires et achètent au roi, moyennant des sommes énormes, la promesse qu'il ne vendra plus de lettres de maîtrise dans leur métier.

Suppression des corporations (1791)

L'ostracisme intéressé dont l'apprenti et le compagnon étaient victimes semble avoir été l'une des causes de la suppression des corporations.

La véritable, la profonde cause est que l'esprit étroit des corps de métiers, coulés, en somme, dans le moule féodal, leur réglementation étouffante, leur guerre aux inventions, paralysaient la production industrielle et l'essor d'une bourgeoisie intelligente, active, ambitieuse et directrice du progrès économique, politique et social.

Dans le vocabulaire idéaliste des « philosophes », cette grande cause économique s'appelait « liberté ». On voulait la liberté de l'industrie et, particulièrement, la liberté de s'établir.

Aussi est-il plusieurs fois question des apprentis dans le célèbre édit royal de 1776, qui, rédigé par le ministre-philosophe Turgot, — le « réformiste » de l'Ancien régime croulant, — portait suppression, en France, de toutes corporations, maîtrises et jurandes.

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