LIMITATION ET DISPENSES
ment versé avant l'entrée de l'apprenti à l'atelier. Ce prix est parfois très élevé : chez les charpentiers, l'apprenti doit six deniers par jour pendant la première année, c'est-à-dire, pour cette année-là, neuf livres (environ 700 francs de notre monnaie).
Ainsi les préoccupations techniques le cèdent, chez les maîtres artisans, aux préoccupations égoïstes. L'apprentissage était long « parce que, dit avec raison M. Levasseur (i), le travail non payé ou peu payé de l'apprenti leur était d'autant plus profitable que celui-ci devenait, avec le temps, plus habile ». Avant le terme fixé, l'apprenti savait le métier et faisait concurrence aux compagnons. Dans les dernières années, l'apprenti était un ouvrier sans salaire.
Enfin, si l'apprentissage était cher et long, c'était pour favoriser les fils de maîtres, qui en étaient souvent dispensés, et pour empêcher l'établissement de trop nombreux concurrents.
Limitation et dispenses
Cette limitation de la concurrence explique la limitation du nombre des apprentis.
Chaque maître n'a droit, en général, d'engager
(i) Hist, des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, t. II.
qu'un ou deux apprentis, rarement trois. Et plus l'on s'éloigne du moyen âge, plus l'on trouve des statuts limitatifs. Ainsi, au xiii* siècle, les orfèvres sont libres d'en prendre autant qu'ils veulent ; au XIV® siècle, ils n'ont plus droit qu'à deux ou trois, et au XV® qu'à un seul.
Il est vrai que les parents du maître, ses fils, ses frères, ses neveux, ne comptent pas dans le nombre des apprentis. C'est qu'il s'agit — préoccupation qui fut longtemps celle du petit commerce et de la petite industrie — d'assurer la succession du métier « dans la famille ». On est orfèvre par exemple, de père en fils ; on se transmet les secrets (i) de fabrication de génération en génération ; et quand il n'y a pas de fils, l'apprenti épouse la fille du maître.
On a pu voir dans la limitation étroite et générale du nombre des apprentis la sollicitude des corporations et des maîtres à l'égard des apprentis eux-mêmes. Prendre peu d'apprentis afin de les mieux instruire, ce fut peut-être la règle de conduite de quelques corporations, comme les liniers de Paris (marchands de lin) du xiii® siècle. Mais la crainte de la concurrence était le principal mobile. Que peu sachent le métier pour que peu
(i) Les francs-maçons du moyen âge, par exemple, travaillaient dans des loges où l'art de tailler la pierre était dérobé aux yeux des « profanes ».