SAUVONS LES ENFANTS
repos nécessaire, des troubles se produisent dans le système nerveux et, par suite, dans la digestion et la nutrition. Chez l'enfant les troubles sont d'autant plus graves que son corps ne réclame pas seulement le remplacement des substances qui ont été consommées par le fait du travail, mais exige de nouveaux matériaux en vue de la formation de nouvelles cellules... Aussi l'excès de fatigue se manifestera-t-il rapidement chez l'enfant par le ralentissement de la croissance, par la transformation du caractère devenu chagrin, maussade, par la diminution de l'intelligence, etc. En dernier lieu on verra parfois se produire de véritables psychoses... des psychoses d'épuisement, n
« Sauvons les enfants ! »
Prendre les enfants, c'était donc faucher le travail dans sa fleur, compromettre l'avenir de la race et de l'industrie.
On le comprit. Au cri de William Pitt répondit celui de Robert Peel : « Sauvons les enfants ! »
A la fois par pitié et par intérêt, toute l'Europe industrielle, à l'exemple de l'Angleterre, se mit à « sauver les enfants » par de craintives et impuissantes lois : la Prusse et l'Autriche en 1839, la Bavière et le duché de Bade en 1840, la France en 1841.
On en venait à renier la doctrine de la liberté absolue proclamée par la Constituante. Dupin, rapporteur de la loi française à la Chambre des
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pairs (i), dressait l'État en face de « certains chefs d'établissements industriels » animés par « la soif immodérée du lucre ». Il le dressait en face des « pères indignes de ce nom » pour supprimer, flétrir et châtier en eux « le droit prétendu de vendre la force, la santé, la vie de leurs enfants ».
Mais le pauvre projet de loi sortit tout épluché du Palais-Bourbon, où les manufacturiers avaient la parole haute. Ce fut la première loi française réglementant la journée de travail dans l'industrie {22 mars 1841).
Elle autorisait huit heures de travail pour les enfants de huit à douze ans ; douze heures de douze à seize ans. Jamais de travail de nuit au-dessous de treize ans ; de treize à seize ans, travail de nuit par exception. Jusqu'à douze ans, les enfants devaient suivre l'école. Des inspecteurs bénévoles du travail devaient assurer l'exécution de la loi ; mais ils étaient choisis parmi les manufacturiers qui avaient intérêt à l'étoufifer.
Cette loi ne pouvait pas être appliquée. Elle ne le fut pas. D'ailleurs, elle n'était pas exécutoire dans les ateliers, encore nombreux, qui occupaient moins de vingt ouvriers, ou ne possédaient pas de mo-
(i) C'est le poignant Tableau de l'état physique et moral des ouvriers de Villermé (1840) qui, par l'émotion profonde qu'il souleva, obligea le ministre du commerce à déposer ce projet de loi.