‹ L'apprentissage - hier, aujourd'hui, demain. --Chapitre 3 sur 69 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

n'est pas un « ouvrier », c'est un « manœuvre ». // est mal payé. On le renvoie facilement.

Voyons plus loin. La classe ouvrière, « organisée » (dans les syndicats, dans la Confédération générale du Travail, dans le Parti socialiste), veut conquérir « bienêtre et liberté ». Elle aspire à supprimer la part du Capital. Elle veut faire ce qu'a fait en lySç la bourgeoisie laborieuse qui, alors, directrice de la production et du progrès social, a renversé la féodalité nobiliaire et parasitaire. Dans le mouvement encore un peu « confus » des « masses laborieuses », l'observateur impartial aperçoit une troupe intelligente, énergique et bonne, aujourd'hui minorité, demain majorité, qui se dirige vers la « socialisation des moyens de production ».

Or comment les syndicats ouvriers pourraient-ils viser un pareil but s'ils n'étaient jamais capables de l'atteindre ? Pour prendre la direction de la production et de la société entière, les « masses laborieuses » devront faire preuve, non seulement de travail parfait, mais de conscience et de science.

Et comment acquerraient-elles ces nécessaires qualités si la « crise de l'apprentissage » devait se prolonger et s'aggraver ? si l'éducation pratique et technique était négligée ? Pour construire, sur le terrain de la production, une société de juste répartition, il faut savoir construire des machines. Pour forger l'avenir, il faut savoir forger le fer. Et pour savoir, — il faut apprendre.

Telles sont les raisons qui nous ont conduit à étudier ici ces trois questions : Qu'était l'apprentissage hier ? — Qu'est-il aujourd'hui ? — Que sera-t-il demain ?

Du Xlir siècle, époque du Livre des Métiers (i), à nos jours, l'histoire technique de l'apprentissage comprend deux grandes phases :

i" La longue période du travail à la main et de la petite industrie. Elle dure jusqu'au début du XIX" siècle, c'est-à-dire jusqu'au moment où la machine à vapeur sort de la théorie pour entrer dans la pratique industrielle.

L'homme, alors, n'a que des outils pour travailler le bois, la pierre, les matières textiles, les durs métaux. Alors, les travaux de l'industrie sont des arts : les arts et métiers, et les travailleurs des artisans. Par suite, l'apprentisage est difficile, long, lent, minutieux, considéré, indispensable.

2° La courte période du travail à la machine, de la grande industrie (2) et de la division du travail. Elle a commencé en France, en Angleterre et dans le monde

(1) Au milieu du xiii° siècle, un très petit nombre de corporations parisiennes possédaient des statuts écrits. La tradition orale en tenait lieu. Mais il en résultait des discussions, querelles et procès que le prévôt de Paris devait juger. Il était souvent très embarrassé. Pour éviter cela, Etienne Boileau, prévôt de Saint-Louis, eut l'idée, vers 1268, de consigner par écrit les règlements des métiers de Paris. Une centaine de corporations firent rédiger leurs statuts. Telle est l'origine du manuscrit célèbre, connu sous le nom de Livre des Métiers, imprimé et publié pour la première fois par Depping, en 1837.

(2) J'ai montré ailleurs {Histoire du Travail et des Travailleurs) qu'il y a eu cependant de la grande industrie avant le siècle de la vapeur. Mais les « manufactures » des xvii' et XVIII* siècles ne sont que des exceptions ; les petits ateliers sont le plus grand nombre.

IXTRODUCTIOX I3

entier, à peu près depuis un siècle. Elle continue. La vapeur, l'électricité, le gaz, le pétrole, tous les nouveaux producteurs de « force » remplacent les muscles du travailleur. Les moteurs de fer se substituent aux moteurs de chair. L'outil devient une machine : la « machine-outil », précise, infatigable et mue par le bataillon des moteurs inlassables. C'est la « main de fer ».

Alors, au moins dans les grandes usines, dans certaines industries et surtout dans les industries textiles, le travail de l'homme est réduit à sa plus simple expression : l'alimentation, la surveillance et la direction de la machine.

De plus, le travail s'est divisé. Le même objet, — un chapeau, un soulier, une serrure, une feuille de papier, — qui était fabriqué autrefois par tin seul ouvrier, passe entre les mains de plusieurs, parfois d'une multitude. Et chacun d'eux serait incapable de faire à lui seul l'objet tout entier.

Qu'est devenu l'ancien apprentissage au milneu de cette révolution industrielle ? Il est mort, tué par le cheval-vapeur.

Un autre apprentissage est né, plus simple à la fois et plus difficile. Plus simple quand il ne s'agit que de surveiller la machine-outil ; plus difficile quand il s'agit de la maîtriser et de la perfectionner. Alors la pratique ne suffit plus, il faut l'instruction technique.

L'histoire juridique de l'apprentissage est parallèle à son histoire technique :

i" L'apprentissage est réglementé. C'est le temps des corporations et du travail à la main.

2" L'apprentissage est libre :■ première moitié du

siècle des machines, de lypi, date de la suppression des corporations et, par suite, de leurs statuts relatifs à l'apprentissage, à 1851, date de la première loi moderne sur l'apprentissage.

Ces deux phases juridiques coïncident à peu près avec les deux grandes phases techniques. Mans il y en a une troisième : celle des lois ouvrières.

Peu après que la Constituante eût proclamé la liberté du travail, le machinisme et la division du travail envahissaient l'industrie. Or, il arriva ceci, que les Constituants idéalistes n'avaient pas prévu : la machine prit la femme, elle prit l'enfant ; l'une toute faible, l'autre tout jeune. On vit des bambins de six ans dans les premières usines capitalistes. L'enfant pâlit, s'affaiblit, mourut. La grande industrie compromettait elle-même son propre avenir en fauchant le travail sans sa fleur. Où prendrait-on des ouvriers plus tard si l'on sacrifiait la femme et l'enfant ? Alors, la bourgeoisie prévoyante jeta son « prenez garde » à la bourgeoisie imprévoyante. On fit des « lois ouvrières », un peu par humanité, beaucoup par intérêt.

Ainsi, pour que le grand réservoir du travail ne fût point vidé par le capital pressé, le monde industriel est revenu à la réglementation de l'apprentissage. Mais l'apprentissage n'est aujourd'hui ni aussi libre que dans la première moitié du XI X^ siècle, ni aussi réglementé qu'avant la Révolution.

Page 1