‹ L'apprentissage - hier, aujourd'hui, demain. --Chapitre 4 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'apprentissage avant la Révolution

Au temps du Livre des Métiers, au moyen âge et sous l'ancien régime, à Paris, dans les villes du domaine royal, en d'autres villes des provinces, mais non dans les campagnes, ni dans toutes les villes (i), les « artisans » — et aussi les « marchands )) — sont organisés en « corporations ».

La corporation correspond à peu près à nos rares « syndicats mixtes » d'aujourd'hui. Elle groupe des patrons (« maîtres »), des ouvriers (« compagnons ») et des apprentis.

Comme nos syndicats, la corporation a des statuts. Ces statuts concernent la fabrication, la vente, les trois échelons de la hiérarchie corporative et particulièrement les apprentis. Ils ont force de loi, non seulement aux yeux des gens du métier, mais à ceux des officiers de la justice royale et

(i) M. Hauser, dans ses OuiTiers du temps passé, insiste sur ce fait qu'il n'y eut jamais des corporations dans toute la France, et il cite l'importante ville de Lyon où quatre métiers seulement étaient soumis au régime des corporations, alors que tous les autres étaient des métiers libres.

lÔ L APPRENTISSAGE AVANT LA RÉVOLUTION

des justices seigneuriales ou municipales. Ils sont traditionnels ou écrits : rarement l'œuvre des compagnons qui sont groupés dans leurs « compagnonnages » ; presque toujours l'œuvre des seuls maîtres. Néanmoins, apprentis et compagnons doivent obéir à la loi des maîtres. En dernière analyse, la corporation apparaît comme le « syndicat patronal » de l'ancien temps.

Ce syndicat patronal surveille â ce point les apprentis, il réglemente si minutieusement l'apprentissage, l'entoure de tant de garanties, le fait durer si longtemps, l'assure d'une considération si distinguée et le termine si solennellement par l'examen manuel du « chef-d'œuvre », que l'apprentissage paraît être la « clef de voûte » de l'ancien édifice industriel.

Conditions de l'apprentissage

Autre preuve de sollicitude : les statuts corporatifs n'accordent pas d'apprenti à quiconque en demande.

D'après le Livre des Métiers, il faut exercer le métier comme maître depuis un an et un jour pour avoir le droit de prendre un apprenti. Quatre cents ans plus tard, il faut pratiquer la « maîtrise » plus longtemps : trois ans chez les taillandiers et sept ans chez les vinaigriers du xvii* siècle. La

réglementation a grandi avec le pouvoir royal qui voudrait bien transformer les corporations en institutions d'État.

Pourquoi ces conditions ? Pourquoi les pkmiassiers du temps de Louis XIV' n'accorderit-ils aucun apprenti au maître qui n"a pas encore seize ans ? Le Livre d'Etienne Boileau l'avait dit : pour que le maitre sache « montrer le métier de tous points ». Le maître doit être « sage » et « souffisant » , répète avec naïveté le Livre des Métiers.

Prendre un apprenti, c'est donc, d'après les corporations, se charger d'une lourde responsabilité. Quel fait pourrait, mieux que celui-ci, témoigner de l'importance qu'on attachait alors à l'apprentissage ?

Pour être apprenti, des conditions étaient également déterminées.

Le Livre des Métiers ne fixe pas d'âge. Cependant les statuts interdisent invariablement d'accepter un apprenti marié. Cela prouve que le jeune homme entrait assez tard dans le métier. Les limites d'âge n'apparaissent guère qu'au xvi* siècle. Les orfèvres du temps de Henri IV ne veulent engager d'apprentis ni au-dessous de dix ans — sans doute parce que le métier est difficile — ni au-dessus de seize ans — sans doute parce que l'apprentissage est long. Un arrêt du xvii* siècle interdit aux limonadiers de prendre aucun apprenti ayant dépassé dix-huit ans. A la fin du règne du « grand roi »,

lô L APPRENTISSAGE AVANT LA REVOLUTION

les horlogers fixent à vingt ans l'âge maximum d'entrée en apprentissage. Sous Louis XV, les boulangers et les tabletiers ne prennent plus d'apprentis ayant moins de quatorze ans, et les charcutiers ne les acceptent ni avant quinze, ni après vingt ans. En somme, l'apprenti ne doit être ni trop jeune, ni trop âgé ; mais l'âge varie suivant les métiers.

Du xiii^ au xv^ siècle, dans quelques « communautés » (par exemple chez les foulons), l'apprenti pour être admis à l'atelier, devait jurer solennellement « sur les saints » de toujours observer les règlements du métier.

Souvent, au xvii® siècle, l'apprenti doit remplir trois autres conditions : être Français, être de « bonne famille », être catholique. S'il est étranger, son apprentissage dure moins longtemps, afin qu'il ne puisse devenir maître. Quant à la clause religieuse, elle s'explique par les persécutions dirigées contre les protestants.

On se désintéresse de l'instruction. Comment en eût-il été autrement en des temps où le système social vouait le peuple à l'ignorance ? Seuls, les libraires-imprimeurs exigeaient — chose assez naturelle ! — que l'apprenti sût lire et écrire et même — puisqu'on imprimait souvent en latin — qu'il apportât un certificat du recteur de l'Université prouvant qu'il était « congru en langue latine ». Et c'est tout.

Page 1