CAMPAGNE CONTRE LES LOIS OUVRIERES
non seulement sa journée, à lui, sera limitée à dix heures, mais celle des cent ouvriers majeurs le sera du même coup et au même maximum (i).
A la session de 1902 du Conseil supérieur du Travail, l'apprentissage était justement stfr le tapis, A ce sujet, la loi de 1900 fut attaquée par l'un des plus notables représentants du monde industriel, M. Charles-Roux, ancien député de Marseille, président de la Compagnie générale transatlantique (2), administrateur de la Compagnie nniverseUe du Canal de Sues. En son nom et au nom de !M. de Montgolfier, directeur général des forges et aciéries de la marine et des chemins de fer de Saint- Chamond, président de la Chambre de Commerce de Saint-Étienne, M. Charles-Roux déclara :
« ... Si Ton veut maintenir Tapprentissage..., il est .ccessaire de reviser sans délai la loi du 50 mars içoo...
« Tant que le Parlement n'aura pas apporté des modifications à cette loi dans un sens plus libéral et plus pratique, l'apprentissage sera tari dans sa source et toutes les propositions du Conseil sur un sujet aussi grave et aussi important seront d'avance frappées d'inanité. »
La loi faillit sombrer. Les Chambres virent
(i) Journal des Débats, 23 novembre 1902.
(2) On sait que la Compagnie transatlantique possède les importants chantiers de construction maritime de Penhoèt (Saint-Nazaire).
éclore des projets de « modifications ». Le Sénat vota même celui de M. Richard Wadington.
Il y avait bien, pour le Parlement, un moyen élégant de mettre tout le monde d'accord : c'était de voter les lo heures pour tous, avec, au besoin, quelques exceptions tolérées et surveillées pour les moments de grosses commandes. Dans ce cas, les industriels n'auraient pu alléguer ni les différences d'horaires ni la concurrence pour renvoyer les apprentis. Un projet en ce sens fut déposé à la Chambre, mais, jusqu'ici, — est-ce parce que des Chambres de Commerce ont protesté? — les députés n'ont mis aucune ardeur à le voter. Néanmoins, les 10 heures ont résisté à la rafale.
Mais voici que la guerre recommence.
Après quelques années d'accalmie, brusquement, dans les premiers mois de 1908, la loi de 1900 est bombardée de toutes parts. C'est sur l'apprentissage que l'on tire, mais c'est la loi des 10 heures qu'on atteint.
Cette fois, la grande presse, qui sait tout, porte la question devant ses « millions de lecteurs ». Un journal d'affaires, dont le désintéressement et la haute moralité ont été proclamés dans le prétoire, — le Matin, — lance avec autorité le premier projectile. L'artilleur est M. Hugues Le Roux, journaliste d'une compétence reconnue en matière industrielle. Il va s'informer à l'Ambigu, charge le
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canon du mélodrame avec le boulet de la vertu, et s'écrie : « Savez-vous pourquoi il y a tant d'apaches ? — C'est parce qu'il n'y a plus d'apprentis ! » Oui, « monsieur le ministre, il n'y a, en France, dans les agglomérations de population, qu'un apprentissage qui ne soit pas en décadence, et c'est le métier d'apache. C'est lui qui a toutes les faveurs de la jeunesse entre quinze et dix-huit ans (i). »
Trois gravures accompagnent cette découverte solennelle : l'une représente des usines, l'autre deux apprentis-apaches, la troisième « les perspectives de la Guyane » : documents pour édifier « la jeunesse » et pour servir à l'histoire de l'apprentissage au début du xx^ siècle.
Les gens sérieux accueillent M. Le Roux avec l'inextinguible rire des dieux d'Homère, Alors le Matin démasque ses batteries, passe du genre gai au genre grave, et tire à boulets rouges sur la journée de lo heures. Il n'a pas de peine à découvrir sept présidents de chambres syndicales patronales, « d'accord pour établir que, en attendant la promulgation d'une loi sur l'apprentissage qui donne satisfaction au monde du commerce et de l'industrie, il convient d'aller au plus pressé et de modifier cette loi du 50 mars içoo, qui a obligé les usines et les ateliers à fermer leurs portes devant l'apprenti. » Mais, que va dire la clientèle
(i) Le Matin, 10 février 1908.
ouvrière du journal? Alors, notre journaliste découvre de « vrais ouvriers », — c'est-à-dire de bons « jaunes », — qui veulent bien, eux aussi, dénoncer « les déplorables effets de la loi de 1900 ».
Le Bulletin de la Fédération des industriels et des commerçants français joue également de la corde mélodramatique contre les 10 heures :
La première réforme à accomplir, c'est de modifier la loi de içoo ; il ne peut plus y avoir aujourd'hui sur ce point la moindre hésitation : c'est à elle que nous devons cette armée de jeunes oisifs, terreur de nos rues et de nos campagnes. (N" de mars 1908.)
Mais ce n'est pas seulement à la loi de 10 heures que s'en prend le patronat ou une partie du patronat, c'est presque à l'ensemble des « lois ouvrières ».
Le grand organe de la bourgeoisie, le Temps, hostile à tout progrès social, adversaire de la classe ouvrière, apporte dans la bataille son goiit et son aptitude pour les idées générales. Il élève le débat et dénonce comme un « élément désorganisateur » les lois sociales de la République :
Il est, en effet, un élément désorganisateur qui a joué déjà, malheureusement, un grand rôle, et qui, si l'on n'y faisait attention, paralyserait à lui seul les efforts les meilleurs. Ouvrons l'un des rapports que nous avons cités. Voici ce qu'on peut y lire : « Une des
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causes récentes de la décadence de l'apprentissage, particulièrement signalée à Paris par tous les industriels, et en province par les tapissiers et par les chefs des principales fabriques de meubles, proviendrait de l'application des lois de protection des travailleurs; d'abord la limitation de la journée de travail dans les ateliers dans lesquels sont employés dans le même local des enfants et des ouvriers majeurs. La journée se trouvant réduite à dix heures pour tout le personnel ouvrier, dans les ateliers comprenant des mineurs de dixhuit ans, il serait devenu difficile d'exécuter les commandes urgentes qui nécessitent des veillées ; dans certains cas, les ouvriers eux-mêmes auraient profité de la restriction apportée à la durée du travail par la présence des apprentis pour en demander le renvoi... Dans les ateliers à moteurs mécaniques, l'application de la loi sur les accidents du travail aurait amené les patrons à renvoyer leurs apprentis pour lesquels ils auraient à payer des primes d'assurance sans trouver une compensation dans l'augmentation de la production. »
Et, fort de cette citation d'un rapport officiel, le Temps propose, en termes élégants et voilés, l'abrogation des lois néfastes:
Xous nous en tenons à ces deux exemples. Ils suffisent pour montrer à quelles répercussions inattendues peuvent donner lieu « des lois de protection des travailleurs », et quelles précautions le législateur devra prendre s'il veut sérieusement aborder la question de l'apprentissage. A quelques sacrifices qu'il consente pour le budget, à quelques combinaisons qu'il s'arrête, il n'aura rien fait de durable, s'il ne s'applique pas en même temps à ne pas détruire lui-même ou à ne plus
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rendre vaines ses institutions en apparence les plus heureuses (i).
Plus récemment encore, M. Paul Beauregard, économiste conservateur, a rompu élégamment quelques lances contre l'infortunée loi de 1900. C'était à la séance du 2 juillet 1908. La Chambre, refaisant le décret de 1848, discutait la loi de 12 heures pour les hommes. « Prenez garde ! s'écria M. Beauregard, du haut de la tribune. Ne votez pas cette loi. Du moins, ne la votez pas encore. N'oubliez pas que celle de 1900 a aggravé la crise de l'apprentissage. Tenez, voici justement que les inspecteurs divisionnaires du Travail de Paris, de Nantes et de Nancy constatent de nouveaux et continus renvois d'enfants. Prenez garde ! la loi de 12 heures elle-même pourrait peut-être aggraver encore une crise déjà si grave ! » (2).
C'est donc bien le même refrain: il y a une crise de l'apprentissage; pour guérir l'industrie de cette crise, commençons par supprimer les lois ouvrières, « condamnées par leurs résultats » ; surtout n'en votons pas de nouvelles.
(i) Le Temps, 18 février 1908.
(2) Pour le texte exact du discours de M. Paul Beauregard,
Journal officiel, 3 juillet 1908.