EN QUOI L ON EXAGERE I
S'il y a des métiers où elle constate la décroissance de la valeur professionnelle ouvrière, il y en a d'autres où elle en constate, au contraire, le progrès : cycles et automobiles, armes, tissage et un grand nombre de professions (menuisiers, ébénistes, métallurgistes, serruriers, mécaniciens, forgerons, mouleurs, etc.) où des avis contradictoires signalent tantôt la décadence et tantôt le progrès.
Voici un exemple de ces contradictions qui font ressortir les dangers des généralisations hâtives et les exagérations des alarmistes. Il s'agit des boulangers ; — l'exemple est d'importance :
Au point de vue de l'état de l'instruction professionnelle, dit le Rapport (p. 204), suivant une Chambre de commerce (Saint-Êtienne), il y a décroissance ; suivant les syndicats patronaux, il y a progrès à Reims, diminution à Saint-Étienne ; suivant les deux syndicats ouvriers (Paris et Tours), il y a diminution ; l'association ouvrière de production estime qu'il y a progrès.
Comment se faire une opinion ? Ou plutôt comment affirmer catégoriquement ou qu'il y a « progrès » ou qu'il y a « décadence » ? Immédiatement la contradiction s'élève. Un autre ancien ministre de l'Industrie parle-t-il de la décadence professionnelle des travailleurs du livre ? Aussitôt le secrétaire de la Fédération ouvrière du Livre lui répond :
Malgré les mauvaises conditions de l'apprentissage dans l'imprimerie française, la situation n'est pas telle
qu'elle ait obligé les imprimeurs français, comme l'a dit M. Dubief, à faire appel au concours d'ouvriers étrangers. C'est là une regrettable inexactitude. Dans les imprimeries où les patrons ne sont pas encore dominés par un déprimant mercantilisme, soucieux d'apporter quelque goût dans l'exécution des travaux qui sortent de leurs ateliers, il y a encore de bons ouvriers qui savent rivaliser avec les ouvriers allemands, anglais ou américains (i).
Inutile, du reste, de pénétrer dans les usines, de voir l'ouvrier à l'œuvre, pour s'apercevoir de sa valeur professionnelle. Il suffit de regarder autour de soi. On voit de la camelote, c'est entendu. Mais on voit aussi les petits pains dorés, les vins à fin bouquet, les gigots savoureux, les belles éditions, les jolies étoffes, les jolis bijoux, les modes gracieuses, les chaussures élégantes, les curieuses machines, les meubles sculptés, les automobiles, les premiers dirigables, — et du goût, du « fini », de l'ingéniosité, de la précision, de la force, des merveilles. Seraient-ce là les fruits de la décadence ?
Malgré quelques exemples de décadence particulière, on est plutôt tenté de conclure avec Paul Delesalle : « Eh bien ! non ! la valeur professionnelle de l'ouvrier ne diminue pas — ni dans ce pays, ni dans d'autres. Elle se transforme, ce qui n'est pas précisément la même chose (2). »
(i) A. Keufer, Motiv. soc, art. cité.
(2) Paul Delasalle, Moiiv. soc, avril 1908.