‹ L'apprentissage - hier, aujourd'hui, demain. --Chapitre 8 sur 69 · VIE DE L APPRENTI · texte numérisé non relu

VIE DE L APPRENTI

phère d'une seconde famille, rude, en général, était son existence.

Un apprenti imprimeur nous raconte ses peines (i). Il arrive dans une cour oii « cinq ou six malotrus ressemblant à des ours » tra\^aillent ou apprêtent de l'encre ; le prote lui fait porter « au plus haut magasin » des rames de papier sous le poids desquelles il plie. Aussitôt descendu, on l'envoie à la cave chercher du charbon ; on lui fait allumer le feu. La nuit, il couche, au rez-dechaussée, dans un réduit obscur, « où l'on voit sur le plafond et sur les murs les escargots courir ». Avant l'aurore, un coup de sonnette le fait sauter de son dur grabat ; il va à tâtons ouvrir la porte aux compagnons. Ceux-ci lui font allumer le feu, apporter de l'eau. Ils l'envoient chercher du vin.

Celuy-ci veut du blanc, celuy-là du bourgogne.

Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne.

Sans songer que souvent pour leurs demy-setiers.

Il faut aller quêter chez dix cabaretiers.

A l'un, faut du gruyère, à l'autre du hollande ;

Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande ;

Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait

Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.

A peine rentré, il court porter des épreuves en ville, faire des emplettes, réclamer des fournitures

(i) B.\BEAU, Les Artisans d'autrefois.

2b L APPRENTISSAGE AVANT LA REVOLUTION

au fondeur, au marchand de papiers, au parcheminier. Le dimanche même, il doit tout nettoyer ; il prépare la colle et rogne le papier. Sans repos, sans répit, il s'écrie avec découragement :

On voit qu'il n'est esclave ou forçat de galère

Qui soit dans son malheur plus travaillé que moy (i).

Dans la Farce du Couturier (2), Ésopet, le jeune apprenti du couturier, se plaint de travailler pour rien ; à quoi son patron répond :

Aussi ne me sers-tu de rien.

En place d'argent, il paraît lui donner du bâton :

Les apprentis maintenant sont Maintenant plus fiers que les maîtres, Et si j'empoigne un bâton rond, Bien te ferai tirer tes guêtres...

Et il se plaint de l'appétit d'Ésopet, qui est « tant friand et tant gourmand » qu'

En son habit ne peut tourner, Tant il est gras.

(i) Richard Lenoir commença par être commis chez un négociant de Rouen. Il faisait les courses et balayait le magasin, mais il servait avec répugnance à table, et il sortit de chez son patron, parce que celui-ci voulait l'obliger à monter derrière son cabriolet. (Ernouf, Hist. de trois ouvriers.)

(2) V. Hauser, Ouvriers du temps passé, 39.

PRIX ET DURÉE DE l'aPPRENTISSAGE 27

— C'est donc de jeûner, réplique Ésopet, car

...Je ne vis à la maison Mettre pot au feu de semaine.

C'est bien pour avoir panse pleine, !

L'apprenti n'a pas tort, car, si le couturier reçoit l'aubaine d'une perdrix, il pense que le pauvre Ésopet a l'estomac trop délicat pour en tâter.

Ainsi, à travers cette farce, « caricature de la réalité », la vie de l'apprenti chez son maître apparaît beaucoup moins poétique qu'à travers les récits touchants et fantaisistes de ceux qui font profession de regretter le bon vieux temps.

Prix et durée de l'apprentissage

Cette vie morose dure longtemps. L'apprentissage est long, surtout au temps d'Etienne Boileau. Il dure, selon les corporations, le plus généralement de quatre à sept ans ; mais il atteint huit ans chez les brodeurs, neuf chez les gaîniers, dix chez les orfèvres, et même douze ans chez les lapidaires.

Au cours des siècles suivants, la durée de l'apprentissage sera un peu abrégée. Mais cinquante ans avant la Révolution, elle est encore, suivant les métiers, de quatre, cinq et six ans, voire huit ans chez les orfèvres et horlogers.

Pourquoi cette longue durée de l'apprentissage ?

28 l'apprentissage avant la révolution

Pour que le métier fût mieux appris ? — On pourrait croire, en effet, que les corporations n'obéissaient qu'à des préoccupations techniques et recherchaient avant tout la perfection du travail.

Mais alors que penser de -ce fait général : l'argent remplace le temps ? Exemple : chez les drapiers du Livre des Métiers l'apprenti sert sept ans s'il n'apporte rien, six ans s'il apporte vingt sous (80 francs d'aujourd'hui), cinq ans s'il apporte soixante sous (240 francs) et quatre ans seulement s'il apporte quatre livres (320 francs). Encore n'est-ce qu'un minimum. Les maîtres ont le droit de tirer de l'apprenti le plus de temps et d'argent qu'ils peuvent. C'est un commerce, et ce commerce ne fait qu'augmenter au cours des siècles.

Les statuts finissent par s'y opposer. Impuissante barrière ! Comme renfort, voici les ordonnances royales. L'une d'elles dit, en 1581 :

Avons ordonné et ordonnons que doresnavant tous jeunes hommes qui voudront apprendre mestier seront tenus de faire apprentissage durant le temps porté par les statuts, sans que les maistres puissent diminuer ledit temps en faveur des prix extraordinaires et excessifs qu'ils leur pourraient faire payer.

Plus d'argent, moins de temps ! C'est la maxime d'artisans beaucoup moins soucieux des progrès futurs de leur métier que des progrès immédiats de leur bourse.

Car le prix de l'apprentissage est ordinaire-

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