I. Et autii Gaiiiut Hémina
de leur classe, émus de leurs propres souvenirs parce qu'ils avaient été déjà eux-mêmes débiteurs maltraités, ou émus de leurs craintes, parce qu'ils se sentaient voués à devenir un jour débiteurs. Et comment sous les rois n'est-il jamais parlé d'une situation semblable? Est-ce qu'en ce temps-là les plébéiens ne contractaient pas de dettes? Etaient-ils plus aisés? ou les patriciens à cette époque ne leur faisaient-ils pas encore crédit? — Il y a là pour moi une grosse énigme. Je ne vois pas que les historiens modernes en aient trouvé le mot.
Risquons à notre tour une hypothèse. Ces dettes ne représentent pas des sommes d'argent prêtées par le particulier noble au particulier plébéien, mais plutôt des redevances d'ordre public, de l'argent ou des prestations dues par le plébéien sujet, client (c'est tout un), au noble, patron, gouverneur,
Rappelons-nous que le client indigène lui-même devait la taille aux quatre cas au chef de sa gens, qu'il lui devait un prix pour la jouissance des pascua communaux, qu'il devait enfin la dîme pour les portions de sol qu'il avait été, par exception favorable, autorisé à défricher dans les pascua ou dans les vacants de la gens.
Evidemment les plébéiens, entrés dans des clientèles privées, seigneuriales, après le départ du roi, n'ont pas été exonérés du poids que portaient les clients indigènes.
Ce poids au contraire a dû être aggravé pour les
plébéiens. Le client plébéien n'était pas protégé contre l'avarice de son pater par cette conscience de l'origine commune, par ce sentiment de solidarité familiale, par ces habitudes de ménagement et d'assistance réciproques qui existaient entre patrons et clients indigènes. Les plébéiens étaient de plus à cette époque mal vus, mal voulus de leurs patrons, comme gens entrés à peu près par force dans leur clientèle (ils avaient eu le choix d'y entrer ou de s'en aller) et regrettant l'ordre de choses que les patrons avaient abattu.
Leurs redevances, dis-je, ont dû être aggravées mais surtout exigées avec une rigoureuse exactitude. Et quand elles n'étaient pas acquittées au moment voulu, les patrons sans doute y ajoutaient des intérêts moratoires, et enfin, après un certain délai, la prise de corps arrivait et l'emprisonnement dans l'ergastule.
Je le répète, il me paraît certain que les patrons traitaient tout différemment les clients indigènes, descendants reconnus des sujets et compatriotes primitifs. D'abord ils n'aggravaient pas leurs redevances, ne les augmentaient pas. Comme nous le voyons plus clairement au moyen âge, pour le colon, les redevances du client romain restaient fixes, immuables : au moins la coutume, l'opinion, une sorte même de religion commandaient cela. C'eût été au patricien commettre une « fraude ». La coutume, une coutume impérieuse, à demi religieuse, je le
répète, interdisait également au patron des rigueurs tout à fait contradictoires à l'idée que chacun avait de la gens : réunion en somme de parents plus ou moins éloignés, héritiers les uns des autres, solidaires, tenus à payer l'un pour l'autre, même à l'assistance et à la défense mutuelles. — Sans doute les historiens antiques ont à peu près confondu les clients indigènes avec les plébéiens ; ils emploient assez indifféremment les deux termes ; mais à accepter cette indistinction, on ne comprend plus rien aux troubles de ce temps-là. Les barbares pratiques d'exécution contre les débiteurs se sont maintenues longtemps; elles sont encore autorisées après la réforme des décemvirs, et inscrites dans la loi des I9 tables. Cela est compréhensible si l'on admet que ces procédés cruels étaient appliqués aux plébéiens seuls, non, si on admet qu'elles l'étaient également aux clients indigènes. La loi, sous la République, était faite par les comices centuriates oii clients indigènes et plébéiens figuraient côte à côte. Supposez-les également malmenés, et par suite unis d'intérêt, ils auraient eu tôt fait de changer la loi, de l'adoucir, étant en somme, par leur union, maîtres des comices. Supposez au contraire le client indigène désintéressé dans la question, il suit naturellement son patron, à qui l'attachent tant de motifs que rien ne vient encore combattre; le plébéien reste seul : qu'il soit vaincu par l'union du client et du patron, à cela rien d'étonnant.
17a L APPROPRIATION DU SOL
Il me semble maintenant apercevoir que peu à peu, graduellement, les clients indigènes sont passés du côté des plébéiens, et apercevoir aussi pourquoi ils y sont passés.
D'abord, à mesure qu'on s'éloigne des origines, la distinction entre clients indigènes et clients plébéiens devenait moins aisée à faire, moins sûre, en tout cas moins sentie. Et puis, et surtout il se produisit des événements qui réunirent clients indigènes et clients plébéiens dans la poursuite d'un but commun, leur donnèrent par conséquent les mêmes intérêts. Ce fut quand les Tribuns du peuple s'attachèrent opiniâtrement à demander la distribution au peuple (sans distinction, je pense), de tout, ou partie des terres, que Rome enlevait successivement à ses voisins, vaincus de proche en proche.
En résumé, chez ce peuple romain, quel spectacle avons-nous vu? Deux peuples juxtaposés; le dernier venu, d'abord traité assez humainement, et, à parler avec plus de précision, admis au partage du sol, assez pour demeurer tranquille, puis expulsé, en tout ou en grande partie, du champ arable, ce qui lui ôte les moyens de payer l'impôt, le livre aux sévices du j)atricial, et le jette dans la révolte. On a, heureuse-
ROME MONARCHIQUE ET REPUBLICAINE l'jS
ment pour lui, besoin de lui comme soldat. Il obtient de se nommer des défenseurs, ce sont les tribuns. Ceux-ci commencent par s'employer en effet à la protection des débiteurs; et n'émeuvent, il le semble bien, que les hommes de leur peuple. Mais à un certain moment, les tribuns changent leur tactique ou plutôt la complètent. Ils s'avisent de demander des lois agraires, le partage des terres conquises et entrées dans le domaine public. Cela est le point de départ d'un changement capital. La masse de l'autre peuple, du peuple indigène, commence dès lors à s'intéresser, à s'émouvoir, il se dissout graduellement dans le peuple plébéien. Une fois les deux peuples fondus en un seul, ils marchent ensemble à l'accomplissement du dessein qui justement a fait leur accord; ils poursuivent leur mise en possession des terres conquises,
Ils doivent, ce semble, grâce à leurs forces unies, atteindre ce but. Mais, résultat paradoxal, du moins à première vue, ce qu'ils conquièrent, ce qu'ils atteignent (et encore pour un temps seulement), c'est l'émancipation politique qui était pour eux le moyen, non le but; et ils n'atteignent pas, ce qui était leur but. — Nous aurons tout à l'heure à reconnaître et à comprendre ce paradoxe historique.
Les plébéiens, réclamant, par la voix de leurs tribuns, la mise en possession des terres conquises,
devaient, ce semble, obtenir finalement satisfaction; puisque, grâce à leur propre nombre, et grâce à ces mêmes tribuns, ils gagnaient peu à peu sur leurs adversaires l'admission à tous les pouvoirs politiques. Ce gain-là semblait les assurer de l'autre. Rome devait donc aboutir à un régime démocratique de la propriété, c'est-à-dire à la constitution d'une foule de petites propriétés, couvrant presque tout le sol. Ce fut à un régime tout contraire que Rome aboutit. Paradoxe historique, ai-je dit tout à l'heure; paradoxe qui n'en est plus un dès qu'on y regarde.
Ce n'est pas que les lois agraires aient précisément manqué, je veux dire qu'il n'ait pas été fait un certain nombre de distributions de terres dans les deux formes adoptées , colonies ou assignations ; mais d'abord les assignations, qui seules étaient véritablement des concessions aux désirs du peuple, restaient beaucoup moins nombreuses qu'il n'aurait fallu. Et puis, chose bien j)lus grave et plus décisive, le bénéfice de ces concessions fut annulé par des influences multiples, parmi lesquelles figure, il faut le dire, la démoralisation des bénéficiaires mêmes.
Le fait capital est que les concessionnaires de terre ne restèrent pas en général sur le sol qu'ils avaient obtenu; ils le vendirent (à vil prix le plus souvent), même parfois le délaissèrent pour rien. Dans la plupart des cas, ces petits possesseurs, en renonçant à posséder, ne firent pas acte volontaire, mais acte forcé. Gouverné par l'aristocratie dans un esprit
forcené de conquête, d'agrandissement indéfini, l'Etat Romain réclamait de ces petits possesseurs, à chaque instant, le service militaire, les rappelait sous les drapeaux, les envoyait toujours plus loin, aux deux bouts de l'Italie, en Afrique, en Grèce, en Asie mineure. La guerre, ici comme toujours et partout, fut le fléau le plus effectif, le plus désastreux. Pendant l'absence du soldat, ses intérêts comme cultivateur souflraicnt naturellement et si bien qu'au retour il prenait en dégoût sa possession; ou encore il arrivait qu'ayant gagné à la guerre, ayant beaucoup pillé, vendu nombre de prisonniers de guerre, il prenait trop en goût la vie militaire..., et le résultat était le même.
Indirectement les institutions de Rome, les politiques, les économiques sollicitaient notre homme à lâcher la culture. A Rome il pouvait, entre deux campagnes, vendre son vote. On lui offrait à Rome gratuitement des « spectacles » dont il était très friand. On lui cédait le blé à des prix très réduits et ce fait — très agréable pour lui à Rome — faisait précisément son désespoir, alors qu'il cultivait, en l'empêchant de trouver un prix rémunérateur pour son propre blé. — A Rome les patres, les riches le flattaient pour avoir sa voix, tandis qu'à la campagne les mêmes hommes, pour englober son petit bien dans le leur, lui faisaient mille tracasseries, se plaignaient de ses abeilles, de ses poules, de ses moutons, le plaidaient devant des juges de leur caste.
parfois de leur parenté ou de leur monde, et gagnaient toujours leur procès. — D'ailleurs, son petit bien devenait tout à fait incapable de le faire vivre. Il avait quitté Rome pour aller occuper — en pays conquis, parmi des habitants toujours plus ou moins hostiles, notons ce point — un minime domaine de quelques arpents (jugera) — mettons sept, le chiffre le plus ordinaire, c'est-à-dire moins de deux hectares. Là-dessus il fallait prendre l'emplacement de la maison, des étables, de la grange, du jardin potager, puis diviser le restant (cinq jugera à peu près) en deux soles, et plus probablement encore en trois, soit environ trente-trois ares disponibles chaque an pour la culture du blé. Les érudits admettent que le sol de l'Italie, par la culture coutumière d'alors, rendait moyennement cinq à six pour un, donc au plus dix hectolitres à l'hectare, et trois hectolitres ou quatre pour les trente-trois ares disponibles. Il n'y avait là de pain que pour un homme seul. C'était si évident a priori qu'on se demande comment l'Etat pouvait offrir, et un homme du peuple accepter un lot si insuffisant.
Il y a, je crois, une explication : à chacun de ces trop minces lots de terre arable était joint un droit de jouissance sur les pacages et sur les bois, conservés encore à cette époque autour de chaque village comme une propriété communale. Soit qu'ils arrivassent dans un village ancien, soit qu'ils constituassent cux-mômcs un village nouveau, les envoyés
en possession trouvaient donc autour de leurs maisons, de leurs champs, cette ceinture que nous avons vue si large au début de l'histoire, assez réduite maintenant sans doute, mais importante encore.
La jouissance n'en était pas tout à fait gratuite, il fallait payer les pascua, mais on avait du moins après cela de quoi élever en assez grande quantité, vaches, moutons et porcs. Qu'on mangeât ses bêtes ou qu'on les vendît pour acheter du blé, cet élevage procurait une ressource supplémentaire fort appréciable. Il y en avait une seconde; on pouvait obtenir le droit de défricher et de cultiver quelques parcelles de sol sur ce que les agrimensores appellent les subsecivœ : parties du territoire communal écartées, éloignées, ou de sol médiocre, et, par l'une ou l'autre de ces raisons, restées terres vagues, sans propriétaire, ni possesseur. Et enfin une troisième ressource : celle, tout en cultivant son petit bien, d'être employé comme journalier, ou comme fermier, ou comme colon partiaire, métayer, sur le domaine de quelque propriétaire du voisinage riche ou aisé, car il y en avait partout de cette espèce, soit patricien, soit bourgeois, homme nouveau, comme on disait à Rome.
Ainsi s'explique que, dans les premiers temps des assignations, l'homme du peuple, le prolétaire ait pu se résoudre à quitter la ville pour aller vivre sur un champ de si médiocre étendue. Mais, avec le temps, les conditions primitives ont disparu; la situation a graduellement empiré. Les nobles, qui à Rome gou-
l'appropriation du sol. la
vernent l'Etat, se sont affermé à eux-mêmes ou à des personnes interposées, à des hommes de paille, les terrains vagues, les subsecivae; ils se sont également affermé ou vendu une forte part des pacages, des bois, et cela dans toutes les localités. Chacune de ces opérations abusives, qui d'un côté vont constituant aux nobles leurs latifundia, diminuent de l'autre les ressources du petit cultivateur, le resserrent, l'étreignent, l'étouffent dans une atmosphère de misère où il ne peut plus respirer. Il faut qu'il s'en aille, qu'il cède son lopin de terre au puissant voisin, ou qu'il soit recueilli chez ce voisin aux divers titres que j'énumérais tout à l'heure.
Mais voici le pis : Ce voisin, de plus en plus, adopte pour ses domaines un système de culture qu'il estime être le plus avantageux pour lui, c'est d'employer la main-d'œuvre des esclaves, de préférence à celle des hommes libres. Les troupes romaines ont fait, dans les divers pays, tant de prisonniers de guerre que les esclaves abondent aux marchés des villes et qu'ils se vendent à des prix fort modérés, parfois invraisemblables. Avec cet esclave, pas de ménagements h garder; on le bat, on l'emprisonne, on le nourrit et on l'habille à peine ; on le crève de travail; qu'il crève tôt, peu importe, on le remplacera comme on l'a acquis, à peu de deniers.
Supposez qu'entre patriciens et clients copropriétaires, un débat se soit élevé. On ne s'entend plus. On veut se séparer ou établir de nouveaux arrange-
ments. Mais chacun naturellement tire à soi, et la question se pose : qui est le véritable propriétaire du sol? Les juges ont à prononcer sur une institution dont le sens est à moitié perdu. Est-ce qu'ils ne vont pas donner gain de cause à celle des deux parties qui joue vis-à-vis de l'autre un rôle prépondérant, recevant son tribut, réglant sa culture particulière, réglant encore la jouissance des communaux indivis? D'ailleurs, le patricien est riche, noble, puissant, instruit; il a tous les avantages, tous les prestiges, et le juge, je le répète, appartient à la même classe, si même il n'est pas quelque peu parent ou allié. La réponse ne saurait être douteuse. Que le lecteur regarde plus près de nous, et voie ce qui s'est passé en Angleterre. Les inclosares acts qui ont tant agrandi les propriétés des Land-lords, et créé en Angleterre des Latifundia comme ceux de Rome, nous montrent de quel côté se rangent ordinairement les législateurs et les juges, de bonne foi môme, la plupart du temps. La bonne foi à Rome ne fut peut-être pas aussi entière. On n'avait pas absolument oublié la signification des choses. Les agrimensores, gens spéciaux, remarquons-le, et par cela même plus imbus des antiques traditions que les autres classes, paraissent avoir aperçu le caractère abusif de cette évolution. Urbicus, commentateur de Frontin, dit : « De vastes espaces de terre n'avaient pas été attribués. Il restait partout des communaux, mais ces communaux ont été en bien des endroits usurpés par les puissants. »
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Les riches, les puissants usurpaient les communaux, au moment où la multiplication naturelle faisait son effet ordinaire, où les petits, devenus trop nombreux, étouffaient, et ne demandaient qu'à s'en aller; comme ils le font en Angleterre où ils émigrent vers les villes, plus loin encore vers l'Amérique, l'Australie. Partout les mêmes causes économiques donnent des effets équivalents. La population rurale de l'Angleterre, par suite de l'usurpation des communaux, est tombée au chiffre approximatif d'un million.
C'est pourquoi si, vers le temps de Gaton, de Varron, de Golumelle même, on trouve encore dans les campagnes des petits propriétaires vivant de leur bien, des journaliers et des métayers libres, vivant de ce qu'ils gagnent chez les propriétaires bourgeois, le nombre n'est plus grand ni des uns ni des autres, surtout des petits propriétaires. En tout cas la proportion des ouvriers libres est assez inférieure à celle des ouvriers serviles.
Il importe de faire bien attention cependant à cet ouvrier libre, surtout à celui que Caton, Varron, Golumelle nomment colonus et medietarius. Fermier ou métayer, cet homme témoigne d'une évolution qui s'est accomplie dans le monde romain, évolution considérable en elle-même, plus considérable encore par cela, qu'en d'autres lieux et à d'autres moments de l'histoire elle se présente, comme ici ; d'où il résulte une de ces larges similitudes, qui sont les phénomènes vraiment àignificatifs et importants de l'histoire.
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Revenons un peu en arrière. Voyons d'où nous sommes partis. Au début, la propriété du sol appartient à des collectivités, à des communautés d'hommes qui se tiennent entre eux pour parents et pour égaux, du moins sous le rapport du droit à jouir du sol. Il y a un chef, c'est vrai, un gouvernement qui lève des impôts, exige des corvées; mais dans l'idée première de ces hommes, tout cela est jugé utile à tous, indispensable même. En dépit des impôts, des corvées, ce chef n'est qu'un administrateur, et il n'y a, je le répète, qu'un seul propriétaire, qui est la communauté elle-même. Regardez bien ce que chacun de ces copropriétaires ou copossesseurs remet entre les mains du chef : c'est le dixième des récoltes qu'il a obtenues sur sa parcelle. Sous ce régime primitif, que j'appellerai volontiers le régime du statut naturel, chacun ne se prive — et encore est-ce pour besoins communs et publics — que du dixième de ce qu'il récolte. Considérez l'autre extrémité de l'évolution : il y a maintenant des hommes qui après avoir cultivé le sol remettent aux mains d'un autre homme, qui n'est pas proprement un chef, un gouvernant, mais un propriétaire, la moitié des récoltes par eux obtenues, medietarii. — Du dixième à la moitié la différence est énorme. — Différence d'un autre ordre : la dîme était accordée au chef, un peu pour le rémunérer
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des soins du gouvernement, un peu pour lui faire une situation économique propre à lui donner du prestige, beaucoup pour qu'il pût, au nom de tous, assister les veuves, les orphelins, les infirmes, etc. : la moitié des fruits est accordée au propriétaire pour le fait d'avoir simplement laissé cultiver un sol à lui. Cette condition a été imposée par l'un, acceptée par l'autre; il y a eu contrat. Nous sommes sous le régime du contrat — et j'ajoute tout de suite du contrat moderne. — Si je lui donne cette épithète, c'est parce qu'en effet ce régime, que nous voyons ici dans le monde romain succéder au statut naturel, va lui succéder chez les diverses nations, à des époques différentes, selon qu'elles s'avanceront plus ou moins vite vers la civilisation actuelle.
Quelles sont les causes profondes, ultimes, qui, dans le monde romain, ont opéré ces grands changements? Au point de départ de l'évolution, je vois agir une cause, je dirais volontiers une force, pas absolument simple, mais pas trop complexe non plus : un sentiment de solidarité et d'inter-assistanco (guerrière, économique) qui lie les hommes vivant, cultivant ensemble un canton de la terre, défendant ensemble la jouissance de ce canton contre les voisins et, en plus, croyant descendre d'un parent commun; unis donc d'un double lien, celui de la communauté du sang, celui de la coopération économique et militaire. — Au point d'arrivée, je vois agir une force d'un tout autre ordre que, pour mon
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compte, j'appelle la force économique, celle qui soumet plus ou moins, à la volonté de l'homme mieux pourvu en richesse, la volonté de l'homme démuni ou moins muni, celle enfin qui, dissimulée sous les phénomènes extérieurs qu'on nomme l'olTre et la demande, produit, en réalité, ces phénomènes. D'ordre différent, très différent, sont ces deux forces, je le répète : la solidarité étant faite à demi d'un sentiment d'affection ou, en tout cas, de sympathie, à demi d'un désir qui vise l'utilité, mais l'utilité commune; la force économique étant faite purement d'une visée d'utilité personnelle qui, plus ou moins, s'oppose à l'utilité d'autrui. Pour libérer la seconde force, il a suffi que l'autre fût détruite. Cherchons par quoi elle l'a été ici, sur ce terrain de Rome : le village, d'abord isolé, se réunit à d'autres congénères pour constituer un groupe plus vaste, une nation, un Etat. De ce fait, chaque seigneur de village assume maintenant deux fonctions publiques : la seigneurie du village, le gouvernement du nouvel Etat. Il n'avait qu'à se préoccuper de ses co villageois, de ses parents, de ses clients, maintenant il doit tenir compte d'autres hommes, étrangers à sa famille primitive. Il entre dans un conseil (le sénat), où ses collègues apportent la même disposition d'esprit, et où l'on discute des questions dans lesquelles ses rapports de patron avec une clientèle particulière disparaissent, ou s'atténuent devant des rapports plus larges. Il était très villageois en ce sens qu'il habitait constamment aux champs;
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peu à peu il devient plus citadin, puis tout à fait citadin ou peu s'en faut. 11 exploitait peu ou prou, nous le savons, dans son propre intérêt, sa fonction de gouvernant de village; naturellement il tâche d'exploiter de même, pour sa part, le cogouvernement de l'Etat. De ce côté, les profits sont beaucoup plus grands, et, par conséquent, dans notre homme qui est double, le membre du gouvernement de l'Etat l'emporte de plus en plus sur le gouvernant d'une gens particulière. Et quelle différence dans ses préoccupations, dans les idées qu'il agite! Combien plus intelligent, plus compréhensif, il est devenu par situation, par nécessité, mais en même temps plus détaché, plus isolé, plus réduit à soi ou tout au plus à sa famille étroite. — Parallèlement le villageois, parent, client, quelle transformation a-t-il subi? Lui aussi, de villageois pur il est devenu plus ou moins citadin. . . Il se rend en ville pour les foires, où il achète et vend tout ensemble ; il se rend en ville pour prendre part aux comices curiales, puis centuria tes, aux cérémonies religieuses, aux spectacles. En ces diverses occasions, il se mêle d'abord à des hommes des autres gens, puis à des hommes dont l'origine est plus différente encore, les plébéiens; on s'entretient, on s'apprend mutuellement des choses qu'on ignorait; on discute, on querelle, tantôt d'accord, tantôt unis; on entre dans des brigues, on en combat d'autres; on a des rapports avec des notabilités, avec des personnages autres que son patron; on se désintéresse de
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celui-ci peu à peu comme lui-même s'est désintéressé de vous. Bref, de même que dans l'ancien seigneur, le patron s'efface sous le sénateur, le consul, le dictateur, le fonctionnaire d'Etat, dans le campagnard, l'ouvrier urbain, le client s'effacent sous le citoyen, memhre du populos romanas . Remarquez qu'en somme, tandis que les anciens groupements se dissolvent, on se regroupe à nouveau d'après un autre principe. Le patron s'écarte de ses clients, s'en délie, mais il se rapproche et se lie avec ses pareils, ses égaux en situation sociale; le client, de son côté, s'écarte de son patron et se joint aux hommes de condition semblable à la sienne; et de part et d'autre les classes apparaissent. Les classes, distinctions fondées, non plus maintenant sur l'extraction ou sur la sympathie, mais sur les conditions économiques.
La forme politique, en prenant de l'étendue et de la complexité, a donc changé d'abord le moral des hommes, leurs sentiments sociaux; et elle a changé en second lieu le régime économique, parce qu'elle a libéré la force économique que contenait, comprimait jusque-là, l'action contraire de la solidarité villageoise. Sitôt libérée, la force économique a tendu, comme partout, à faire toujours plus riches ceux qui avaient commencé à l'être. Puis à ce point, la forme politique est intervenue de nouveau pour seconder la force économique ; l'abus du pouvoir gouvernemental a achevé de mettre une énorme disproportion dans les fortunes.
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Donc ce que j'ai appelé le régime du contrat ou régime moderne a fait son entrée dans le monde romain. Mais un régime quelconque ne s'étend, ne s'empare de l'espace que peu à peu, et avec le secours du temps; on peut, par conséquent, se demander si le régime moderne avait triomphé du régime antérieur sur toute l'aire du monde romain, quand celui-ci se disloqua sous la poussée des peuples germaniques.
A priori ce n'est pas probable ; les causes, qui ont fait ce régime, partant de Rome, ont dû perdre de leur efficacité, à mesure de l'éloignement. Ainsi, par exemple, les patriciens ont certainement usurpé de préférence la terre dans un rayon aussi peu éloigné que possible de Rome, où ils avaient besoin de séjourner. D'autre part, les distributions de blé, gratuites ou semi-gratuites, faites à la populace de Rome et ruineuses pour l'agriculteur des environs, n'atteignaient guère celui des Gaules ou de l'Afrique. En outre sur cet agriculteur, on le comprend, Rome n'exerçait pas son pouvoir d'attraction, comme elle le faisait sur les hommes habitant plus proche d'elle. Enfin, dès que le principat des empereurs se fut établi, l'usurpation des nobles se trouva à peu près barrée; et elle ne fut pas compensée par les quelques grandes volcries de terres qu'un Néron, ou tout autre empereur, put se permettre.
Mais le meilleur argument en faveur de notre supposition est un fait d'apparence suggestive : dans tous les pays les plus récemment conquis par Rome (les contrées grecques exceptées) apparaît l'existence de grandes propriétés, de latifundia — mais de latifundia d'une toute autre espèce que ceux déplorés par Pline.
Ceux de Pline sont des latifundia vides; entendez vides de cultivateurs libres; ceux que j'allègue maintenant en sont, au contraire, suffisamment garnis. On va le voir par un exemple.