Voir p. 312 ceque je dis des formules notariales
Il ne serait pas du tout impossible, je crois, de montrer que Fustel, est en beaucoup d'endroits assez hasardeux, qu'il donne de certains termes (tels villa, marcha, viciai, commarchani) des définitions qui lui sont propres et qui sont contestables ; qu'il passe en courant sur des textes décisifs qui se trouvent être précisément contraires à sa thèse (tels les deux formules de Rozières, analysées ou citées par moi in extenso); qu'inversement il ajoute, par l'interprétation, à d'autres textes, et leur fait dire plus qu'ils ne disent. Je me bornerai à donner quelques exemples de ce dernier procédé. — « Agri quoque communis, nullis terminis limitati exaequationem nullo tempore inter consortes denegandam. » (Loi de Gondebaud), t. XIII, 1. IV. Ce texte, traduit en toute simplicité, signifie : on ne peut en aucun temps dénier le partage (ou l'égalisation, la péréquation) aux copossesseurs d'un champ commun, qui n'est limité (divisé) par aucunes bornes. Fustel voit là, sans hésitation, un champ indivis entre plusieurs cohéritiers (trois ou quatre, ou cinq ou dix) auxquels on ne peut pas refuser de sortir d'indivision. Mais le texte n'a nullement cette précision. Le terme de consortes n'y a pas nécessairement le sens de cohéritier; sa seule acception certaine est celle de copossesseur. Et quant au nombre de ces copossesseurs, il est de même incertain. En niellant cohéritier, Fustel le précise, et borne ce nombre puisqu'il le fait dépendre d'un fait tel qu'un héritage, où l'on peut fixer ù peu près un
maximum au nombre de cohéritiers, d'après l'ordinaire des familles humaines; il ajoute au texte, il lui dicte sa propre opinion.
Toutes les fois que Fustel rencontre des communia qui sont le plus souvent des bois ou des pacages, plus rarement des champs arables, il en use, avec les textes, comme nous venons de le voir et c'est exactement la même chose qu'il leur fait dire. Invariablement, selon lui, ces propriétés, dites communes, appartiennent à quelques personnes qui sont momentanément dans l'indivision, parce qu'elles ont hérité d'un même bien (situation tout à fait moderne, tout h. fait Code civil, comme vous voyez) ; or pas une fois le texte n'indique que l'état d'indivision, de communauté, ait cette origine — ce qui est précisément la question débattue.
Cela le conduit à une des plus fortes méconnaissances, selon moi, qu'il ait commise, car il interprèle de même le texte suivant, qui énonce une même règle constamment appliquée à travers les temps, de l'antiquité au moyen âge, « Silvarum, montium et pascui jus, ut unicuique pro rata possessionum suppetit, esse commune », dit la loi de Gondebaud (titre xni). (( La jouissance (jus) des forêts, montagnes et pacages, est commune et appartient à chacun au prorata de ses possessions », c'est-à-dire de son champ cultivé. Cette loi, en effet, renouvelle simplement la pratique que les agrimensores romains indiquent comme il suit : « Est et pascorum proprietas pertinens ad
fundos, scd in commune (Frontin de controversia agrorum). » J'ai déjà parlé plus haut de cette coutume invariable des Romains, telle que les agrimensores nous la montrent; à savoir que lorsqu'ils fondaient une colonie, ils partageaient d'abord en lots le sol arable, puis laissant la forêt et le pacage communs, réglaient que chacun des allotis jouiraient de ces communs au prorata de son lot. Il suffit au reste d'entrer un peu en commerce avec les polyptiques des x' et xi' siècles, pour y apercevoir des dispositions qui sont les suites palpables de cette règle; je veux dire, des bois, des pacages jouis en commun par les tenanciers du même fisc, au prorata de leurs manses.
Fustel nous dit : « Je ne crois et ne veux croire qu'aux textes. Là où les textes manquent, je m'arrête; je me résous à ignorer; je m'interdis toute opinion hypothétique. )) — Voilà la religion des textes ; religion acceptée, professée de bouche, par la plupart des érudits : religion très honorable dans son principe, lequel est évidemment l'amour de la vérité, la crainte de l'erreur. Seulement elle est difficile, sinon impossible à pratiquer d'une façon absolue. Pourquoi? Parce qu'avani tout texte, certaines choses ont existé, qui se sont prolongées dans l'époque des textes cl qui y font problème. On veut résoudre ces problèmes ; on développe donc ces textes, on les interprète, et, sans s'en douter, on fait ce
LA ROME IMPl^RIALE ET LE PREMIER MOYEN AGE 267
qu'on avait juré publiquement de ne pas faire, c'està-dire une hypothèse. Exemple très instructif : Fustel rencontre le texte du saltus Burunitanus, et il y voit un groupe d'hommes cultivant un domaine, qui ne leur appartient pas, à des conditions qui l'étonnent. Gomme d'autres érudits éprouvent la même surprise et débattent entre eux la question d'origine, Fustel s'avance et propose sa solution, « cela remonte haut et c'est bien simple. Ces cultivateurs qui vous inquiètent descendent d'autres cultivateurs qui sont venus demander de la terre à travailler et à qui le propriétaire a fait les conditions que vous voyez. » En effet, l'explication est simple, mais qu'est-ce que cela? une hypothèse — qui fait pendant et vis-à-vis à la mienne sur l'origine du colonat. Et l'hypothèse que fait Fustel, sur ce point, détermine, sans qu'il s'en rende compte, les interprétations qu'il donne des textes dans trois ou quatre de ses volumes ; et détermine l'idée essentielle qu'il se forme d'un régime économique dont la durée fut de plusieurs siècles. — De même au reste, l'hypothèse opposée que j'ai conçue, m'éclaire ou m'aveugle dans l'étude des textes, et détermine ma conception générale. Seulement, je sais, et j'avoue aux autres que c'est une hypothèse.
Maintenant, j'ajoute — et c'est même, pour en venir à ce que je vais ajouter, que j'ai dit ce qui précède — j'ajoute qu'on ne peut pas exiler l'hypothèse de l'histoire, qu'elle y est inévitable, utile, nécessaire, aussi bien que dans les sciences naturelles. C'est rendre
a 58 l'appropriation du sol
service aux érudits que de les bien persuader de cette irrésistible pente, parce qu'après avoir déclaré la guerre aux hypothèses, ils ne laisseront pas d'en faire, comme Fustel, un maître assurément; et ce seront alors des hypothèses inconscientes, les seules dangereuses en réalité. — J'y insiste : j'ai fait au début de ce travail une hypothèse consciente, à savoir qu'il était forcé, inévitable qu'on ait commencé à cultiver le sol, à le jouir d'une certaine façon; et j'ai vu ou cru voir que l'influence de cet état primitif s'étendait, même chez les peuples avancés, jusqu'à une époque voisine de nous, sinon même jusqu'à nous. Il s'est trouvé que le moyen âge prenait par là une certaine couleur d'antiquité, puis qu'on y reconnaissait, comme liées à un passé très lointain, des institutions qu'on avait estimées jusque-là lui être particulières. Maintenant l'hypothèse de Fustel je la précise en face de la mienne; il s'est dit : « Depuis l'antiquité, la propriété a été telle qu'elle est de nos jours. » Et alors, il a fait du moyen âge, un temps moderne, un présent, un actuel.
Ce qui est arrivé à Fustel, est advenu à bien d'autres. Le moyen âge n'est pas encore tout à fait compris. Il y règne une telle diversité, et je dirais volontiers un tel tumulte de coutumes 1 Ce n'est assurément pas mon petit travail qui débrouillera à fond cette époque obscure; mais peut-être, plus suggestif que probant, scrvira-t-il à faire naître des doutes dans l'esprit de quelques érudits, qui, avertis
de certaines énigmes inaperçues, pousseront leur investigation dans la voie où je me suis hasardé, et plus habiles que moi, y sauront trouver, soit dans mon sens, soit contre mon sens, des résultats plus certains.