LA SECONDE PÉRIODE DU MOYEN AGE ET L'ANCIEN RÉGIME
Avec quelques historiens choisis à raison de l'importance de leurs ouvrages et de leurs valeurs personnelles, nous allons entrer dans l'étude de la seconde période du moyen âge, celle où les textes abondent et surabondent.
Ayant débattu la question de l'appropriation privée du sol avec le regretté Fustel de Coulanges (non sans y mettre, je crois, les ménagements et le respect obligés envers ce maître historien) je devais tôt ou tard en venir à discuter avec M. Sée, qui, sur la même question, professe des opinions très semblables et se réclame de la même méthode.
Le livre de M. Sée, que j'ai particulièrement en vue dans ce moment, a pour titre : Les Classes rurales et le régime domanial en France au moyen âge\ Ce livre est fort remarquable et considérable par l'immense
I. M. S^o a publié deux autres ouvrages que je laisse de côté pour le moment.
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lecture dont il témoigne, par l'intelligent emploi des documents et leur juste interprétation dans la plupart des cas. Je ne contesterai avec M. Sce que sur le sens général de l'évolution des phénomènes relatifs à l'appropriation; mais sur ce terrain-là je contesterai fortement... Cependant quelque opposition que je puisse faire aux idées de M. Sée, le lecteur doit rester certain que je professe, pour l'érudit éminemment laborieux et consciencieux qu'est M. Sée, toute l'estime et la déférence que ces qualités méritent.
Le livre de M. Sée contient une préface et une introduction. Dans la préface (p. vn), M. Sée, voulant nous donner une idée de l'importance du sujet qu'il traite — et en effet ce sujet est fort important — s'exprime comme il suit : <( L'histoire des classes rurales en France au moyen âge est l'un des chapitres les plus intéressants de l'histoire de la propriété. Elle nous montre l'une des plus graves transformations qui se soient jamais produites : la transformation de l'esclavage en servage. » Cette assertion que le servage est sorti de l'esclavage mitigé, adouci, ne me surprend pas; c'est une idée partagée assez généralement par les historiens et notamment par Fustel de Coulanges.
M. Sée a jugé avec raison qu'il devait établir d'abord la première partie de sa proposition : à
savoir que l'esclavage avait précédé le servage, et il a tracé dans son introduction une rapide esquisse du régime de la propriété, tel que, selon lui, l'antiquité l'avait légué au moyen âge.
Dès le moment oîi les deux antiquités, la grecque, la latine, se montrent à nous dans une clarté commençante, le régime de la terre, selon M. Sée, est celui-ci : quelques milliers de grands propriétaires détiennent à eux seuls tout le sol et le font cultiver par des esclaves, en plus ou moins grand nombre sur chaque domaine; et ces hommes sont, comme la terre même, une propriété dont le maître dispose à sa fantaisie.
Je réclamerais tout de suite contre cette vue générale, si je n'apercevais un peu plus loin que M. Sée lui-même est revenu sur sa première formule pour la restreindre et la rendre moins absolue. « Il faut noter, dit-il, que les cultivateurs (p. 4) ne sont pas tous des esclaves. Au lendemain des temps homériques, il existe déjà des serfs. Parmi ces serfs figurent des affranchis..., des hommes libres que la misère a contraints à accepter le servage, des paysans qui sont fermiers, et même il y a, notamment en Attique, des petits propriétaires libres. Mais la petite propriété ne joue en Grèce qu'un rôle tout à fait effacé et il lui est difficile de se maintenir, et en fait la grande propriété est redevenue à la Jîn du monde grec le mode presque exclusif de l'exploitation du sol. »
Les affirmations de M. Sée ainsi mitigées sont, ce
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me semble, à moitié vraies, à moitié sujettes encore à contestation. — Au lendemain des temps homériques, j'imagine qu'il y avait encore assez peu d'esclaves. Du moins, s'ils étaient nombreux chez un peuple, ils ne pouvaient pas l'être chez tous; car c'était la guerre qui principalement les recrutait. Or il ne se peut pas que tous les peuples à la fois gagnent à ce jeu de la guerre; si l'un gagne, il faut que l'autre perde. — Les hommes contraints par la misère à se faire esclaves ont dû être également assez exceptionnels.
Supposons, en effet, un canton quelconque de la terre, où la masse de la population soit misérable; seul un homme y a quelque aisance, quelque large propriété foncière. Comment acquise.»^ on ne sait; et il y a là d'abord un problème. Par notre supposition, la masse misérable en question est libre, puisqu'elle va tout à l'heure cesser de l'être. En attendant, de quoi vit-elle .^^ Une très petite partie vit des métiers élémentaires existant seuls à l'époque donnée. La plus grande partie vit de la terre, des petits biens qu'elle possède, ou plutôt elle ne réussit pas à en vivre. Et alors cette masse se remet corps et biens aux mains du propriétaire exceptionnel et se livre d'elle-même à l'esclavage. Le propriétaire exceptionnel devient ainsi un grand propriétaire. Maintenant comment fera-t-il vivre de leur travail servile, sur leurs biens, ces gens qui ne réussissaient pas à y mal vivre de leur travail libre, assurément
plus fructueux? Il faut de toute nécessité qu'il y mette du sien. Vous me direz qu'il y trouve son compte, car en donnant à cultiver une part de son domaine, il prélève en revanche une part des produits agricoles; mais que faisait-il donc de son domaine auparavant? — « Il en avait une grande partie en friche », — soit, mais cette question revient : comment avait-il tant acquis?
Et puis encore, je m'étonne que ce propriétaire, ayant visiblement besoin des cultivateurs, autant que les cultivateurs ont besoin de lui, ceux-ci n'aient pas demandé et n'aient pas obtenu d'autres conditions que celle de livrer entièrement leurs personnes, leurs familles et leurs biens à la volonté arbitraire d'un seul. Je vois en tout cela un phénomène, un homme assez peu compréhensible, psychologiquement et économiquement parlant... mais passons.
Ecoutons M. Sée nous expliquer comment, réduits d'abord en esclavage, les hommes sont passés de cet état à celui du servage. Si son explication nous parait claire, point embarrassée, conforme aux faits connus, la question, en dépit de mes objections préventives, sera jugée.
« Il est infiiilnicnl probable, dit M. Sée, que de l'organisation de la famille dérive le régime de la propriété... De bonne heure des règles se sont établies
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grâce auxquelles les enfants ont hérité du père. Ainsi se sontcr^<^e5 et conservées les fortunes patrimoniales. Les propriétaires de ces fortunes ont formé une classe supérieure, une aristocratie qui d'abord a gouverné souverainement partout. »
Ainsi l'organisation de la famille aurait produit le régime de la grande propriété par le moyen de l'héritage, et en second lieu l'héritage aurait conservé les grandes fortunes patrimoniales.
Je comprends que la coutume de l'héritage ait eu cet effet de conserver la fortune acquise, mais je ne comprends pas bien comment elle a pu créer la fortune (j'entends la fortune exceptionnelle), faire de grands propriétaires, un petit nombre de grands propriétaires au-dessus d'une masse de pauvres. Je me l'expliquerais à la rigueur si la coutume de l'héritage avait été de règle dans quelques familles et dans les autres non... mais M. Sée n'affirme pas cela, et rien du reste n'autorise une pareille affirmation. Je vois (j'en conviens), dans le monde actuel, que des héritages accumulés entre les mêmes mains par les hasards de la naissance et de la mort, joints à certaines dispositions légales, peuvent constituer ici et là, sporadiquement, des fortunes relativement exceptionnelles.
Mais le milieu oii nous voyons ces choses-là diffère considérablement du milieu assez primitif et élémentaire que M. Sée considère. Ce milieu n'offre pas encore à un particulier les moyens d'acquérir que
notre milieu lui offre : point d'industrie, de commerce, de beaux-arts, point de sciences et d'applications des sciences. Aucun moyen si ce n'est un, un seul que je me réserve de nommer plus loin (et qui, une fois admis, renverse toute la thèse de M. Sée). — Et puis encore les fortunes territoriales, du temps que M. Sée considère, diffèrent singulièrement par la forme de nos fortunes modernes et cette différence est suggestive... Nous en parlerons tout à l'heure.
Après cela M. Sée nous dit fort tranquillement : « L'aristocratie des propriétaires a d'abord gouverné souverainement partout » — comme si ce fait énorme et d'une étonnante universalité allait de soi, était la chose la plus simple, la conséquence évidemment naturelle du fait de la grande propriété 1 Mais entre les deux je ne vois pas du tout, jusqu'ici, de connexion nécessaire. Voici un grand propriétaire, il ne s'ensuit pas de piano que les cultivateurs qu'il emploie soient tous ses esclaves.
« Au m' siècle de notre ère, continue M. Sée, la situation des esclaves ruraux tend à se transformer, grâce au progrès du colonat. » Qu'est-ce que ce colonat que M. Sée nous montre tout d'un coup, assez brusquement?
11 semble, d'après les expressions de M. Sée que le colonat, au m* siècle, vienne de naître et tout à la fois qu'il ait déjà fait des progrès; ce qui est, je crois, un peu contradictoire. Cependant voyons quelle est, d'après M. Sée, l'origine de cette nouvelle
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classe. <( De tout temps il y avait eu sur les grands domaines, à côté de l'exploitation servile, des fermiers qui donnaient au propriétaire un fermage en argent; mais de plus en plus le louage à prix d'argent se transforme en métayage; il est moins pénible au fermier de donner une part des fruits qu'une somme d'argent. Ce fait a une importance considérable. Voici que le fermier partiaire est surveillé par les intendants du domaine qui le plus souvent appartiennent à la condition servile; puis le métayer ne pourra que bien difficilement se libérer. 11 est désormais comme rivé au domaine ; sa situation tend à devenir héréditaire. »
Je demande derechef : mais d'où sortent ces colons? C'est intéressant à savoir, d'autant que cette classe des colons apparaît au vu* siècle comme constituant la grosse masse des habitants des campagnes ; on me répond : « Ils sont issus des fermiers libres de l'antiquité. )) Mais alors ces fermiers ont dû être assez nombreux pour que leurs fils le soient maintenant à ce point; il était donc un peu inexact de dire : « Pendant l'antiquité il n'y avait que des esclaves. » Après cela M. Sée ajoute : les fermiers de l'antiquité qui payaient d'abord un fermage en argent se sont mis de plus en plus à le payer en nature « parce qu'il est moins pénible au fermier de payer en nature qu'en argent ». — Je le veux bien, mais j'objecte : le fermier n'est pas seul à décider
la question. Il y a le propriétaire. Il serait bon c savoir pourquoi le propriétaire a accepté le payemei en nature, commode au colon, moins commode poi lui évidemment*. — « Ce fait a une importan( considérable : voici que le fermier partiaire est su veillé par des intendants du domaine qui sont le pli souvent des esclaves. » — En quoi cela importe-t-i — (( Puis le métayer ne pourra que difficilement i libérer. » — Pourquoi ? est-ce parce qu'il paye maii tenant de la façon la plus commode pour lui.î^
« Désormais il est comme rivé au domaine : i situation tend à devenir héréditaire. » — Nous savoi par les documents qu'il est parfaitement rivé, c'est-i dire attaché au sol par la coutume et par la loi. Ma qu'il soit rivé ou comme rivé, M. Sée nous en doni une cause qui me paraît étrange : le fermier est rivé a sol et sa condition tend à devenir héréditaire pan qu'il ne peut pas s'acquitter envers son propriétaire Il est singulier que le propriétaire garde hérédilam ment ses fermiers, justement quand ils ne le payent pas ou le payent mal. Doublement singulier, puisque C€ fermiers peu solvables, devenus, pour ce fait, tenar ciers héréditaires, sont, nous a-t-on dit, les pères d( colons du vil' siècle; or, faites bien attention : ceux-< ne peuvent ôtre expulsés par leur propriétaire qu'en u cas, un seul cas, celui où ils ne payent pas leurs redi vances. De plus, je rappelle que ces colons du vu' siècl
I. L'argent étunt l'inutrumont do beaucoup lo plus commodopour I( échanges.
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peuplent en majorité les campagnes, d'où il faudrait évidemment conclure que leurs pères furent tous, ou à peu près tous, des insolvables.
Si vraiment cette évolution a eu lieu par les causes indiquées ici, la psychologie de tous les acteurs, tant propriétaires que fermiers, m'étonne et me déconcerte absolument.
M. Sée a allégué d'autres causes qui seraient venues concourir. « Considérons aussi que beaucoup de terres étant en friche, des hommes libres, qui ne possédaient pas de patrimoine, viennent s'y fixer : ce cas est fréquent, surtout sur les terres du fisc. » Très bienl mais ces libres, sans patrimoine, assez nombreux (on nous le dit), d'où viennent-ils à une époque où la terre nous est représentée comme occupée entièrement, ou peu s'en faut, par les grands propriétaires avec leurs esclaves? Que faisaient-ils, de quoi vivaient-ils auparavant, ces libres? Qui est-ce qui les a mus à changer de résidence?... Enfin soitl II sont venus se fixer sur le sol à demi désert pour le cultiver. Sol désert, mais non pas sol sans maître, sans propriétaire. Le propriétaire les accueille bien, soit encore. « Ces colons volontaires ne songent pas à quitter le sol qui les fait vivre, et d'autre part le propriétaire n'a pas intérêt à les expulser. Les voilà donc fixés sur le domaine. » Il me semble que le»
expressions de M. Sée ne rendent pas exactement L condition vraie de ces cultivateurs. Il ne faut pa dire que le colon ne songe pas à quitter sa tenure, i faut dire qu'il lui est défendu de la quitter. Il n faut pas dire que le propriétaire n'a pas intérêt à le expulser, mais qu'il lui est défendu de les expulse (sauf le cas déjà signalé) : car telle est la coutum du vu' siècle, parfaitement manifeste dans les docu ments.
Au reste nous voyons qu'en fait le colon cherch souvent à quitter la tenure qui le fait vivre, — mal probablement, — pour une autre tenure ou une autr profession, qui le ferait mieux vivre à ce qu'il croit mais on le poursuit, on le rattrape et on le réintègr dans son ancienne tenure.
Troisième source du colonat, que nous présent M. Sée : Les Barbares voisins demandent des terres Le gouvernement leur en accorde volontiers; exem pie : en 409 les Scyres sont admis, sont accueilli dans l'Empire, et voici dans quelle condition on le y établit : « Les propriétaires (des terres que ce Scyres vont cultiver) n'exigeront d'eux qu'un travai d'hommes libres, ils n'en feront pas des esclaves. Il ne devront pas les employer à d'autres travaux qu' des travaux agricoles. A ces colons, il est interdit d quitter leurs champs, il est interdit aux propriétaire
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de les expulser. » A la bonne heure, voilà qui est parler. C'est l'énoncé clair et net des traits qui caractérisent la condition du colon.
« Ainsi, dit M. Sée, par une transition insensible, le colonat se transforme en servage. » Cette observation en tout cas ne s'applique pas à l'exemple des Scyres; la transition insensible ne s'y laisse pas apercevoir; nous ne savons pas, nous ne voyons pas même s'il y a eu transition, changement d'état pour ces Scyres. Ils ne sont pas des vaincus, des prisonniers de guerre. L'acte d'établissement les qualifie d'hommes libres; ils ont demandé des terres, on leur en octroie, c'est tout. Il est vrai que les conditions nous paraissent singulières, à nous hommes du xx' siècle; mais peutêtre que les Scyres d'un côté, et les propriétaires des domaines, d'autre côté, au v' siècle n'en jugeaient pas comme nous. La circonstance à remarquer est celle-ci : il n'est pas dit que les Scyres aient été forcés de venir occuper les terres en question et on ne voit nulle part que les propriétaires aient été forcés de recevoir ces Scyres dans leurs terres. Ce qu'on voit est assez différent; c'est qu'une fois les Scyres venus, et les propriétaires les ayant une fois accueillis, les uns et les autres sont tenus d'observer certaines conditions qui n'ont fait reculer ni les uns ni les autres, — c'est apparemment qu'ils les trouvaient acceptables.
Nous avons peine, il est vrai, nous hommes du xx' siècle, à nous expliquer que ces conditions fussent acceptables au v* siècle; mais de cette époque à la
nôtre, les idées, les sentiments ont pu, je dirai même ont dû changer. Et après tout, nous avons peut-être des renseignements historiques capables de nous faire soupçonner, sinon même deviner, l'explication. Admettons un instant que ce régime, avec ses deux prohibitions corrélatives, soit chose connue, familière aux Scyres d'un côté, aux propriétaires de l'autre, que ce soit un régime déjà ancien, assez largement pratiqué dans des contrées environnantes, nous ne serons plus si étonnés. Et justement nous avons des preuves (admettez au moins, de forts indices), que le régime en question existe d'ancienne date en bien des pays. On le voit même avec certitude en Grèce, en Crète, en Thessalie, en Afrique, sur les terres du fisc romain, lequel est encore le fisc du gouvernement du v' siècle, notez ce point. Et enfin, comme on pourrait encore me reprocher de n'être pas topique, je rappelle que ce régime paraît bien avoir été celui des paysans gaulois avant la conquête; et j'ajoute qu'après la conquête aucune mesure légale, à notre connaissance, n'est intervenue pour détruire ce régime ou le modifier gravement'.
I. Dans le tableau, trhs sommaire et médiocrement précis, des mœurs et coutumes gauloises qu'il a mis au VI* livre de ses Commentaires, César dit que le peuple gaulois est comme esclawe; qu'il y a autour de chaque grand chef une multitude de clients et de débiteurs (oba:rati). Ces clients et m^nic ces obérés ne Hont nullement des esclaves, au sens exact du mol, et cela n'est pas douteux. Leur multitude déji» le démontre par les raisons économiques que j'ai déjà dites : il n'y nvoit en Gaule, h cette époque, aucun moyen pour personne do faire tant d'esclaves. Secondement cet hommes vont en masse et régulièrement h la guerre; capïtalem«nt, sinon mAme excluaiTement, la force imposante des grand*
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Jusqu'ici je n'ai fait, avec M. Sée, que de la critique négative, je me suis borné à lui dénier l'évolution, telle qu'il l'a conçue (et je dois prévenir qu'il me faut encore quelques pages pour en finir avec ce genre de critique), mais j'ai hâte de le dire, je n'entends pas me résigner à un simple essai de destruction. A mon tour, je désire soumettre à la critique des autres l'esquisse d'une évolution, hypothétique en partie sans doute (j'en ai déjà averti le lecteur), en partie suggérée logiquement par des documents nombreux — et d'ailleurs apte à éclaircir pas mal de choses encore obscures et débattues entre les érudils.
A présent venons à ce que M . Sée appelle le régime domanial : « Le fait dominant de la vie rurale à l'époque Franque et à l'époque féodale, dit M. Sée, c'est l'organisation du régime domanial. »
En quoi consiste ce régime? — en ceci « que le seigneur dispose sur son domaine d'une autorité souveraine. Il soumet à une infinité de redevances ou de services les paysans qui cultivent ses terres, et c'est encore du propriétaire foncier que dépendent toutes les manifestations de la vie économique dans
chefs gaulois est faite de ces masses. Or, en aucun temps, en aucun pays, on n'a enrôlé les esclaves, sinon en petit nombre et dans des cas très exceptionnels — n'allez pas prendre pour des esclaves les Hilotes lacédémoniens, ni les Pénestes de Thessalie, ni les autres peuplades, soumises au même régime que celles-là.
l'appropriation du aoL. i8
les campagnes. Ce régime est une conséquence directe de l'organisation du domaine rural telle qu'elle apparaît déjà à l'époque romaine. »
Les expressions qu'emploie M. Sée, autorité souveraine, infinité de redevances et de services, me frappent d'abord par leur vague, leur illimité; je les retiens pour les comparer tout à l'heure avec les faits. En attendant on croirait volontiers, d'après ces expressions, qu'au IV* siècle de notre ère, sur les grands domaines qui se partagent tout le sol, il n'existe plus que des esclaves ou des hommes dont la condition ne diffère guère de l'esclavage.
Allons au fond de l'idée de M. Sée. Que veut-il dire avec son régime domanial ? ceci : qu'au début du moyen âge, dans l'éclipsé (totale ou bien près de le devenir) du pouvoir central, du gouvernement des empereurs romains, les grands propriétaires terriens, les seigneurs, sont le seul gouvernement eflfectif qui existe désormais, ce qui est vrai, et que s'ils sont des gouvernants, ces seigneurs, c'est à leur caractère originel, à leur titre primitif de propriétaires qu'ils doivent d'être devenus gouvernants; et voilà ce que pour mon compte je trouve très contestable. Mon idée serait précisément le contraire; à savoir que, si ces hommes sont grands propriétaires, c'est à l'exercice du gouvernement qu'ils doivent d'être devenus tels.
Ainsi là où M. Sée dit : le régime domanial a produit le gouvernement; je dis : le gouvernement a
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engendré ' le régime domanial. — « C'est une hypothèse. )) — J'en conviens. Et cela m'amène à une digression brève mais capitale sur ce point.
Il y a une école d'historiens à laquelle M. Sée appartient (et à laquelle, je le répète, il fait honneur). Cette école reconnaît assez souvent le regretté Fustel de Coulanges pour son chef, au moins pour son principal représentant dans ces derniers temps. A la suite de Fustel, cette classe d'esprits affecte une soumission exclusive aux faits et prétend se garder absolument de toute hypothèse. Cette prétention ne laisse pas que d'impressionner le public en leur faveur; le public aurait raison, s'il était vrai que l'on se défendît de toute hypothèse.
Voyons cependant ce qu'il en est. — Je dois le rappeler au lecteur : Fustel, lorsqu'il s'est trouvé pour la première fois, c'est-à-dire à l'occasion de ces cultivateurs, qui portent dans l'histoire le nom de colons, en présence des clauses singulières qui constituent la condition du colon, Fustel, dis-je, a tenté une explication, et cette explication très simple, la voici : (( Les ancêtres de ces colons cherchaient une terre à cultiver; ils ont trouvé ce domaine qui de son côté manquait de bras. Ils se sont offerts à le tra-
I. Ou tout est domanial, selon M. Sée, je dirais volontiers, tout est gouvernemental, seigneurial.
vailler; ils ont été admis par le propriétaire aux conditions que nous voyons : rien de plus naturel des deux côtés ^ »
Que fait là Fustel? une hypothèse évidemment; car il est évident que son assertion excède les faits donnés : les faits, ce sont les colons d'un côté, un maître, ou seigneur, ou propriétaire d'autre part et leurs rapports réciproques, rien de plus. Ces rapports inquiètent un peu Fustel; malgré qu'il en ait, son esprit est sollicité à se représenter comment les choses ont pu se passer à l'origine, et alors, prenant un fait contemporain (et séculaire déjà aussi), qui est très fréquent, le louage d'ouvrage, fermage ou métayage (l'offre et la demande), Fustel l'applique à son problème; il en fait la clef des conditions examinées, il y voit la cause originelle et suffisante. Il transporte ainsi de son autorité privée un phénomène économique, incontestable en notre temps, jusque dans un temps immémorial, inconnaissable, en tout cas insuffisamment connu de nous dans sa constitution économique. Il suppose ainsi, sans s'en apercevoir, qu'en un temps fort éloigné de nous en arrière, les hommes avaient les mêmes idées, les mêmes pratiques économiques que nous. D'autres, dont je suis, ont cru voir que les idées, les pratiques du temps en question différaient des nôtres; et Fustel de nous crier : « Vous faites une hypothèse. » En effet, nous