‹ L'appropriation du sol; essai sur la passage de la propriété collective à la propriété privéeChapitre 30 sur 31 · RÉSULTATS GÉNÉRAUX DE CETTE ÉTUDE · texte numérisé non relu

RÉSULTATS GÉNÉRAUX DE CETTE ÉTUDE

Que le clan, c'est-à-dire un groupe constitué par des hommes qui étaient parents les uns des autres, ou se tenaient pour tels, ait été la première forme de société; que les membres de ce groupe, une fois établis sur un territoire qu'ils regardaient comme une possession commune, s'en soient répartis la jouissance avec égalité, c'est là une donnée qu'on est obligée d'accepter. C'est le point de départ inéluctable.

Comment, d'un tel état primitif, en est-on venu à cet autre état, oh. nous voyons une très grande inégalité séparer de la masse du groupe l'un de ses membres? C'est là un singulier aboutissement; surtout quand on songe que cette évolution s'accomplit, pendant que parallèlement la civilisation progresse, c'est-à-dire que la richesse sociale augmente et que les connaissances générales s'accumulent. Jamais l'homme du clan primitif n'aurait imaginé cela. Si on lui avait pu décrire le processus de la civilisation, il aurait bien plutôt à la place auguré une ère d'égale prospérité.

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Ne nous étonnons pas tant : ces choses surprenantes se sont produites par des causes simples. Dans le clan, famille large et un peu flottante, l'inégalité la plus forte possible est apparue d'abord. Elle est apparue dès que la famille, au sens étroit, s'est établie; dès qu'il y a eu un père et des enfants reconnus pour tels.

Les sauvages actuels professent pour la plupart des idées qui nous font voir la source même de cette inégalité. Dans l'esprit de ces sauvages, l'enfant a, vis-à-vis de son père, une dette illimitée. Son père l'a fait, l'a créé; l'enfant lui doit tout, puisqu'il lui doit l'existence. Donc le père est le maître, le propriétaire absolu de l'enfant. Quelle inégalité peut être plus profonde que celle-là? L'homme la subit, la sent, en prend plus ou moins le pli, dès ses premières années. Cet apprentissage ne peut pas manquer d'avoir de graves conséquences.

On a prétendu que le gouvernement politique (la monarchie absolue, par exemple) était dérivé du pouvoir paternel. Je crois que c'est une erreur.

Dès que deux clans, descendus de deux ancêtres différents font alliance, puis se fondent ensemble, constituant ainsi une phratrie ou une tribu, le gouvernement politique apparaît. Le gouvernement politique se différencie profondément du gouvernement familial, en ce qu'il est fondé sur un sentiment autre. Ici le subordonné, le sujet, s'incline sous l'ordre de son chef, parce qu'il juge que cette obéis-

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sance lui est utile, ou môme qu'elle répond à une nécessité. Il faut se défendre contre un voisin, ou bien l'on veut entreprendre contre lui. Pour cela l'unité d'action est indispensable; on s'en aperçoit bien vite. L'unité d'action a pour condition, à son tour, l'existence d'un commandant. Au sein même de la tribu, la paix, la sécurité, sont également à ce prix.

Dès que par suite de ces deux nécessités bien senties, un pouvoir permanent a été accepté par les hommes de la tribu, une certaine inégalité économique s'introduit dans ce milieu, au profit du gouvernant et de sa famille. Si la tribu est arrivée à l'état agricole, l'avantage qu'on accorde au chef prend la forme d'un lot de terre plus grand, plus fixe, et d'une demeure plus large; mais petite est encore la distance qui sépare le chef du commun, parce qu'on n'a pas cultivé tout le sol. Si dès le premier moment, le clan eut cultivé toute l'étendue de son territoire, l'histoire se serait déroulée bien autre qu'elle n'a été : voilà une séquence très réelle qu'on a bien peu remarquée. Le chef serait toujours resté un peu plus aisé que ses compagnons, mais il ne serait pas devenu énormément plus riche, comme cela a eu lieu. Des faits innombrables nous le montrent, c'est la partie du sol restée d'abord inculte qui, graduellement usurpée par le seigneur, a fait le principal fond de la fortune seigneuriale.

L'état que nous, modernes occidentaux, avons

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appelé en dernier lieu le servage, n'a pas tardé à suivre l'établissement de la commune agricole; il est apparu de très bonne heure dans l'histoire; et il a été extrêmement répandu sur la surface de la terre. Nos connaissances ne nous permettent pas encore de dire qu'il ait été universel, parmi les peuples adonnés à l'agriculture, mais nous ne serions pas étonnés si cette universalité se trouvait un jour démontrée.

Les historiens anciens et modernes ont généralement méconnu le vrai caractère du servage; ce qui les a conduits à d'autres méprises.

Les historiens modernes ont cm que le servage était sorti de l'esclavage limité, adouci. Nous avons montré, je crois, que c'était là une erreur. Après la décadence de l'empire romain, et la fin de ses guerres heureuses qui recrutaient l'esclavage, le nombre des esclaves alla toujours baissant. Il en resta sans doute longtemps encore dans les diverses parties de l'ancienne France; peut-être jusqu'au xui' siècle. Au delà, je pense que les derniers survivants de cette classe furent absolument confondus avec celle des serfs. Celle-ci, je le répète, avait en grande majorité, une autre origine que l'esclavage. La plupart des historiens ne sont pas encore revenus de leur méprise; et à leur suite, le public continue d'entretenir dans son esprit un portrait du moyen âge qui par là s'éloigne considérablement du vrai. Pour ceux au contraire, qui ont fini par voir

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le servage sous son visage réel, bien des choses obscures ou inintelligibles se sont éclairées et l'aspect général du moyen âge est apparu singulièrement modifié.

Si malgré la modicité des redevances seigneuriales (qui étaient l'impôt public d'alors), le moyen âge n'a pas été une époque fort heureuse pour le gros de l'humanité, cela s'explique par plusieurs causes : i" La fréquence des guerres; 2° La multiplication naturelle, augmentant la population, tandis que le travail et l'art agricoles restaient stationnaires; 3° le défaut de moyens de communication, de circulation pour les denrées, en telle sorte que la récolte venant, par suite d'une intempérie quelconque, à manquer dans un lieu, la famine, la misère et les maladies consécutives sévissaient dans ce lieu, bien que les cantons circonvoisins fussent parfois dans l'abondance, ou même dans une surabondance, sans profit pour eux.

Supposons au moyen âge les trois conditions contraires, une paix rarement troublée, une certaine science agricole, de la circulation commerciale, l'époque eut été parmi les plus heureuses de l'histoire, parce que la rente foncière était relativement très faible. Ce qui le prouve, c'est que, malgré la très imparfaite réalisation des conditions favorables ci-dessus indiquées, la France est sortie du haut moyen âge, vers le xii* siècle, avec une assez forte population, et avec un commencement assez brillant

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