‹ L'appropriation du sol; essai sur la passage de la propriété collective à la propriété privéeChapitre 6 sur 31 · Voir Plulnrque, Anciennes institutions de Lacédémone, 4o · texte numérisé non relu

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libres, auraient-ils été asservis, comme l'imaginent les auteurs antiques ? Ceux-ci nous disent simplement que les habitants d'Hélos, population Achéenne, furent vaincus par les Spartiates et réduits à une sorte d'esclavage. Que les habitants d'Hélos, à une époque incertaine, aient été traités par les Spartiates comme on nous le dit, c'est possible, on peut l'admettre, mais cela ne résout pas du tout la question. Il y a eu des hilotes dans toute la Laconie, il y en a eu en Messénie; si bien que les historiens antiques et modernes évaluent leur totalité à 176000 ou même 224000 âmes. Tout cela était-il descendance des habitants d'Hélos .►^ On avouera que c'est invraisemblable.

Après cela, souvenons-nous des conditions où vivaient les hilotes, des rapports immuablement établis entre eux et les Spartiates, et réfléchissons. Gomment! des vainqueurs se seraient engagés envers des vaincus à ne jamais ôter la terre qu'ils leur livraient ou leur laissaient; à ne jamais l'ôter, ni à eux, ni à leurs descendants ; et se seraient engagés encore à ne jamais les déplacer : et encore à ne jamais accroître leur redevance ? Et ils auraient donné à ces engagements une sorte de sanction religieuse, en sus de la sanction civile.*^ J'ai peine, pour mon compte, à accepter cette conduite, chez des vainqueurs, surtout aux temps anciens.

Knlln, nous savons que des serfs, plus ou moins semblables aux hilotes, existèrent dans beaucoup de

pays grecs, autres que la Laconie. On en signale en Crète, en Locride, en Argolide, en Sicile, à Byzance, en Héracléc-Pontique, Héraclée-Trachynienne, Sicyone, en Thessalie. Mais je m'exprime mal; car, pour la plupart de ces pays, il ne s'agit pas de quelques serfs, il s'agit de la masse même du peuple, qui est serve. Or, pour l'explication du servage, pour la compréhension de son origine, c'est une circonstance capitale qu'une pareille condition ait été, en tant de lieux, la condition des masses.

Les anciens ont souvent rapproché, comme pareils en condition, les serfs de la Laconie de ceux de la Thessalie, qui portaient le nom de Pénestes. En effet, ces Pénestes sont fixés sur le sol, il ne peuvent quitter leurs champs sans la permission de leurs maîtres; en revanche, les maîtres ne peuvent priver ces serfs de ces champs, les en ôter. Les maîtres n'ont droit qu'à une redevance fixe, établie de longue date, et qu'il n'est pas permis aux maîtres d'augmenter. Voilà bien tout l'essentiel de la condition que nous avons constatée en Laconie. Pour les Pénestes, nous ne savons pas ce que nous savons pour les Hilotes, quelle était la quotité de la redevance, mais en revanche, nous savons sur les maîtres des Pénestes quelque chose de fort important, et qui éclaire vivement, à mon sens, la question débattue de l'origine du servage. En Thessalie, il y avait des grands seigneurs — entre autres les Scopades — qui possédaient de vastes domaines, puisqu'on pouvait compter

sur leurs terres jusqu'à douze cents serfs et même au delà. Démosthènes (xiii, 23; xxiii, 199) nomme deux propriétaires de Pharsale qui prêtèrent aux Athéniens, momentanément, pour le service de leur armée et de leur flotte, l'un deux cents, l'autre trois cents serfs. Ce n'étaient pas des industriels que ces Pharsaliens, mais des propriétaires. Les serfs prêtés étaient donc des paysans. Il n'est pas probable que les propriétaires en question aient vidé leurs terres de cultivateurs au profit des Athéniens : ils ont dû en garder pour les besoins de leur propre exploitation; d'où il faut conclure qu'ils étaient grands propriétaires, puisqu'ils trouvaient sur leurs propriétés un excédent disponible de deux cents et de trois cents paysans.

Remarquez, s'il vous plaît, l'existence de ces grands propriétaires dans la ïhessalie, pays moins industriel, moins commerçant que la moyenne des petites cités de la Grèce, où on ne l'était pourtant pas beaucoup. Rappelons, en passant, qu'en d'autres pays, également dénués des moyens modernes d'acquérir la richesse, on rencontre ce même phénomène des grandes et même des très grandes propriétés, par exemple dans la Gaule, avant César.

Ce pliénomène donne fort à penser. N'est-il pas bien singulier, à première vue, que les pays dénués d'industrie, de commerce, où, par conséquent, manquent CCS deux grandes voies pour aller à la richesse, soient justement les lieux où l'on rencontre des hommes d'une richesse éclatunlcP Et puis, prenons

garde à une particularité : ces hommes sont riches de la possession de grands domaines et d'un grand nombre de serfs ; les deux choses s'accompagnent toujours. Cette connexion ne doit pas être oubliée.

D'une part, évidemment, ce n'est pas bourse en main, ce n'est pas en achetant champs après champs, que ces grands propriétaires sont devenus tels, par la raison que le pays et le temps ne donnaient aucun moyen de gagner tant d'argent. D'autre part, est-ce la force, l'occupation violente, la conquête, qui a fait tous ces serfs? Quoi.^ quelques grands ont conquis le pays à eux tout seuls, pris à eux tout seuls la terre et asservi les habitants, cent fois, deux cents fois peut-être plus nombreux? Gela n'est pas admissible une minute.

On nous dit des Pénestes encore une chose propre à éveiller notre attention; c'est que, parfois, ils étaient plus riches que leurs maîtres. Cela semble contredire l'état de choses que nous nous figurions tout à l'heure. Mais non, on peut tout concilier. Les Pénestes riches ne sont pas riches en terre, puisqu'ils sont Pénestes, mais ils peuvent être riches d'argent. Comment cela? Ils ont exceptionnellement trafiqué, du consentement de leurs maîtres, puis acheté leur liberté, puis continuant leur trafic augmenté encore leur fortune, tandis que leurs maîtres, uniquement riches en produits agricoles, surabon-

dants mais invendables peut-être, faute de débouchés, manquaient d'argent. Ces choses-là se sont vues souvent chez nos seigneurs terriens du moyen âge.

Quoi qu'il en soit, j'ai rapporté cette donnée sur les Pénestes, parce qu'elle nous ramène aux hilotes. Effectivement, on nous dit également de ceux-ci que leur condition ne les empêchait pas d'arriver parfois à une certaine aisance.

Qu'il y ait eu, qu'il ait pu y avoir des hilotes aisés, ce fait est pour moi l'indice d'un autre fait intéressant; c'est qu'il faut qu'il y ait eu des hilotes libres dans une certaine mesure, des hilotes non vivant sur ce lot où on prétend qu'ils étaient tous attachés. Je ne crois pas que l'hilote strictement serf et cultivateur soit arrivé à l'aisance, sinon dans des cas extrêmement rares. Mais l'intérêt, la commodité même des maîtres a dû souvent induire ceux-ci à permettre que des serfs résidassent hors du lot. D'autres serfs ont été non seulement autorisés, mais appelés par leurs maîtres mêmes à résider dans les villes. (Même dans une ville rudimentaire, il faut bien des charpentiers, des maçons, etc., etc.)

Nos modernes historiens de Sparte tiennent pour certain que les hilotes se révoltèrent souvent. Celte opinion, ils n'ont pu la prendre que dans les histo-

riens antiques. Cependant, à lire de près ces derniers, on n'y voit pas tant de révoltes que cela, si l'on s'avise de distinguer d'abord entre les ajfaires de la Laconie et celles de la Messénie, et puis de bien distin>guer les hilotes laconiens, directement soumis aux Spartiates, d'avec les Périèques.

C'est ici le moment d'introduire ces autres acteurs. On appelle Périèques des populations qui occupaient, en Laconie, le pays montucux, tout autour du territoire en question, exclusivement dévolu aux Spartiates et ù leurs hilotes, se composait de la vallée de l'Eurotas et des plaines, qui au Sud-Est environnaient l'antique Hélos. Sur leur territoire montueux ou même absolument montagneux, les Périèques semblent avoir été un peu cultivateurs, mais surtout pasteurs et éleveurs. Politiquement ils étaient absolument en dehors de la cité Spartiate, ayant sans aucun doute à eux leurs gouvernants, leurs cupatrides nationaux*. Au regard de Sparte, c'étaient des alliés, mais des alliés subordonnés, qui devaient à Sparte un tribut d'argent régulier, et le service militaire, en temps de guerre. En retour Sparte leur devait sa protection. De l'importance du tribut dû par les Périèques, nous ne savons rien de précis. Il ne paraît pas avoir été trop lourd. Ce qui semble plutôt avoir fatigué ces populations, c'est le service militaire, trop souvent réclamé par les Spartiates. Nous

I. J'imagine qu'il y avait aussi chez eux la classe des hilotes; mais sur ce point les historiens ne nous livrent rien de précis.

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verrons tout à l'heure quelle forme générale, collective, prenait parfois le mécontentement des Périèques. Quant aux défections ou révoltes individuelles, parmi eux, elles ont pu et dû être fréquentes. Nous en verrons quelques traces.

Des Messéniens, l'histoire ancienne nous rapporte les efforts héroïques qu'ils tentèrent à plusieurs reprises pour chasser les Spartiates de leur pays ; mais elle parle assez obscurément de leur situation économique. Nous en sommes réduits sur ce point à une allégation de poète. Un vers de Tyrtée nous dit, qu'après la seconde guerre de Messénie, les Messéniens furent chargés comme des bêtes de somme, car « ils durent livrer annuellement la moitié de leurs récoltes ». Des historiens modernes ont là-dessus fait remarquer que nos métayers, qui ne sont pas des bêtes de somme, portent la même charge. Je le remarque à mon tour, et pour m'en prévaloir en faveur de ma thèse, qui est qu'on s'est singulièrement mépris sur la condition des colons serfs de France ou hilotcs de Laconie, de Thessalie, etc. Il est clair que, du temps de ïyrtce, livrer la moitié de sa récolte paraissait un sort exceptionnellement dur. Ce n'était donc pas la condition des hiloles ou serfs ou colons ordinaires. Et aussi bien cette supposition est confirmée par ce parallélisme : d'un côté les infatigables révoltes de la Messénie, et de l'autre, nous le verrons tout à l'heure, la soumission, la fidélité, à peu près absolues, des hilotcs de Laconie.

Oui, les révoltes d'hilotes laconiens furent rares, si

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tant est même qu'il y en ait eu. Et cependant, au cours de l'histoire, assez d'occasions favorables à une insurrection se sont offertes à ces hilotes.

Voici d'abord les guerres de Messénie. Dans la première, l'histoire ne mentionne rien qui fasse soupçonner l'action des hilotes laconiens. Pour la seconde guerre, nous avons deux phrases de Pausanias (livre I, 20), d'où on peut tirer une induction assez sûre. Les Messéniens ont été vaincus. Ces révoltés se sont retirés et cantonnés sur le mont Ira : « Il ne leur était venu de la Laconie, dit Pausanias, aucun autre transfuge qu'un pâtre esclave d'Empéramus. »

(( Tyrtée, pour combler les vides ouverts dans les rangs Spartiates par la vaillance des Messéniens, fit lui-même un choix entre les hilotes et les incorpora parmi ses hoplites '. »

Troisième guerre de Messénie. Les Athéniens attaquent Thasos. Les Spartiates avaient promis aux habitants de Thasos de les secourir. « Mais (Thucydide, liv. I, 107) un tremblement de terre les empêcha de tenir parole. Les hilotes, ainsi que des Thuriates et des Ethéens, périèques de Sparte, profitèrent de l'occasion pour secouer le joug et se réfugier à Ithome. » (Ce n'est donc pas une révolte, c'est une fuite dans la montagne.) « La plupart des hilotes descendaient de ces anciens Messéniens qui, dans le temps, avaient été réduits en servitude. »

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