‹ L'appropriation du sol; essai sur la passage de la propriété collective à la propriété privéeChapitre 7 sur 31 · I. Pausanias, livre IV, chap. XXVI · texte numérisé non relu

I. Pausanias, livre IV, chap. XXVI

Des gens qui se réfugient sur une montagne, qui comptent trouver là de quoi y vivre et résister, ne sont pas un peuple, ils sont une troupe, une petite armée. Il y a là des Périèques, en quelle proportion ? Nous ne savons. Puis des hilotes, mais la plupart de ces hilotes sont, par leur origine, des Messéniens. Que reste-t-il au compte des hilotes laconiens ? Peu de chose, évidemment. Et encore dans ce reste, il y a sans doute de véritables esclaves ; et enfin quelques mécontents, quelques vagabonds. Or, la population des hilotes de Laconie se monte à coup sûr à plus de cent mille âmes.

Sur cette même affaire, voici les dépositions de Plutarque et de Pausanias.

Plutarque (Lyciirgue, 28) : « Je pense que les Spartiates ne se livrèrent à ces atrocités (la Criptie) que plus tard, notamment après le grand tremblement de terre, dont les hilotes profitèrent, dit Vhisioîre, pour se soulever de concert avec les Messéniens, faire subir mille maux au pays et mettre la ville à deux doigts de sa perte. » — a Dit l'histoire », voilà une citation bien précise I

Pausanias (liv. IV, ch. xxiv) : « Neptune irrité contre les Lacédémoniens (par un acte d'impiété) renversa leur ville de fond en comble ' Tous les Messéniens, qui depuis longtemps faisaient partie des hilotes, se retirèrent sur le mont Ilhome. Après un

I. On prétend que ce trcmbletnent de terre fit périr 30000 hommes.

long siège, ils obtinrent de pouvoir quitter la Messénie. )) — Ce qui ressort de ce passage, c'est qu'il s'agit d'hilotes messéniens.

Thucydide et Pausanias concordent suffisamment. Plutarque les dément, non par des faits, mais par deax de ces phrases qu'on emploie assez volontiers, assez ordinairement, quand on se livre à l'envie de dramatiser l'histoire, « ils firent mille maux », — « ils mirent à deux doigts de sa perte ».

Thucydide, en plusieurs endroits (livre IV, 8 et VII, i6 et 58), nous montre les hilotes amenés à la guerre par leurs maîtres à titre de servants hoplitaires ou mêmes d'hoplites, Mais nulle part, il ne nous transmet le récit d'une de leurs révoltes, durant la guerre du Péloponnèse. Voici en revanche ce qu'il nous raconte (de 426 à 4 2/1).

Les Athéniens s'étaient emparés de Pylos, sur la côte ouest delà Messénie et, après une victoire navale, ils venaient d'assiéger dans la petite île de Sphactérie, en face de Pylos, une troupe de Spartiates. Sparte, se trouvant momentanément impuissante à dégager les assiégés, se contentait de les approvisionner, ce qui ne laissait pas que d'être difficile et dangereux. Thucydide nous apprend que ceux qui réussirent le mieux dans ces entreprises hardies furent des hilotes. Comme ceux-ci étaient payés, et en argent et par la concession de leur liberté, on n'en peut pas conclure qu'ils aient agi par dévouement à leurs maîtres;

mais à ce moment-là, ils n'ont rien tenté contre eux, voilà qui est certain.

Après la prise de Sphactérie les Athéniens, profitant de l'affaissement moral des Spartiates, ravagent les côtes de la Laconie; ils descendent à Hélos et rayonnent aux alentours. On ne voit pas qu'ils aient songé à appeler les hilotes à la révolte, ni que ceux-ci aient fait le moindre mouvement. En Messénie, notonsle bien, les choses se passent différemment. Les hilotes voisins de Pylos désertent les domaines des maîtres, et se sauvent à Pylos, « en foule », dit Thucydide.

Quelle valeur donnerons-nous ici à cette expression en (( foule », il serait téméraire de l'essayer. En tout cas, même en Messénie, il y a fuite, évasion d'hilotes, il n'y a pas trace de révolte. Cependant c'est à cette époque que Thucydide place l'histoire des deux mille hilotes escamotés en Laconie par les Spartiates, affolés de crainte. J'y reviens, pour signaler une invraisemblance de plus. Sparte, démunie de troupes, découragée, incapable de repousser les incursions athéniennes, fait appel au dévouement ou à l'intérêt de ses hilotes ; elle offre la liberté aux plus vaillanls iT entre eux; ces vaillants sont choisis, ils s'offrent ; au lieu d'employer ces bras dont il est grand besoin, on les supprime. Encore si on les avait fait mourir publiquement, avec ostentation, pour terrifier les hilotes. Point : on met à les supprimer une habileté merveilleuse, comme on n'en a

jamais vue. « Sans doute, dira-t-on, on craignait leur défection devant l'ennemi. » Et c'est pourquoi, répondrai-je, Sparte envoie aussitôt après devant l'ennemi sept cents hilotes. Les historiens antiques me paraissent un peu crédules.

Nous arrivons à l'invasion de la Laconie par les Thébains, après la victoire de Leuctres (Xénophon, Les Helléniques, livre VI, oh. v). Tout vainqueurs qu'ils sont, ils hésitent devant les défilés dangereux qui donnent accès dans la contrée. c( Cependant il arrive des gens de Garyes (c'est une ville de Périèques*) qui annoncent F isolement de Lacédémone; ils promettent de servir de guides. Il vient aussi quelques Pcrièques appeler les ennemis et déclarer qu'ils n'attendent pour se révolter que leur entrée dans le pays. Ils affirment que les Périèques, mandés en ce moment par les Spartiates, refusent de leur venir en aide. » Refus de secours de la part des Périèques, isolement de Sparte, c'est bien en effet ce que les péripéties de cette guerre confirment. Quant à la révolte promise, elle ne paraît pas avoir eu lieu, Sparte réduite aux Spartiates proprement dits, aux habitants de sa capitale et de la banlieue, s'adresse aux hilotes. La liberté est promise à ceux qui voudront prendre les armes : « on dit qu'il s'en inscrivit d'abord six mille, de sorte que ces gens réunis inspirèrent une nouvelle crainte et qu'on les trouva trop

I. Au moins sa situation rend cette supposition très yraisemblable.

nombreux, mais cependant comme les mercenaires d'Orchomène restaient à Sparte et que les Lacédémoniens reçurent des secours des Phliasiens, des Corynthiens, des Epidauriens et de quelques autres cités encore, on commença à n'avoir plus si grand peur des hilotes inscrits ». Gela signifie, je pense, que ces hilotes furent définitivement admis et employés. En tout cas, il appert que les hilotes s'offrent au lieu de se révolter. Les assaillants, rebutés par la résistance de Sparte, s'éloignent, descendent vers Hélos en pillant et ravageant le pays, ce qui n'est pas fait pour mettre de leur parti les hilotes cultivateurs, et ce que les Thébains n'auraient pas fait sans doute, si les hilotes eussent été de leur parti. Ils vont mettre le siège devant Gythium. « Il y eut un certain nombre de Pér lègues qui se joignirent à l'attaque et continuèrent la campagne avec les Thébains. » Quelques Périèques, et ce fut tout.

Du moins c'est tout dans le livre VI de Xénophon ; mais dans le livre VII, chapitre ii, il y a une chose nouvelle et contraire. Xénophon écrit ce chapitre ii pour célébrer la bravoure des gens de Phlionte et leur fidélité à leurs alliés. « Quand, dit-il, les grandes villes font quelque action glorieuse, tous les historiens la mentionnent, mais pour moi il me semble que lorsqu'une ville, si petite qu'elle soit, se signale par un grand nombre de belles actions, elle mérite encore plus qu'on les fa.ssc connaître. »

« Les Phliasiens étaient amis des Lacédémoniens,

(^uand ceux-ci étaient prospères. Après la défaite de Leuctres, ils leur restèrent fidèles, malgré la révolte de beaucoup de Périèques et celle de tous les hilotes, malgré même la désertion de presque tous les alliés, et quand tous les Grecs les abandonnaient. » Ainsi là où Xénophon fait expressément le récit de l'invasion des Tliébains et de la détresse de Sparte, il ne dit mot d'une révolte générale des hilotes, et il parle seulement de la défection de quelques Périèques ; et quand il traite un autre sujet, un sujet extérieur à l'histoire de Sparte, il pense à nous dire que beaucoup de Périèques et tous les hilotes se révoltèrent. A quel moment faut-il le croire?

Gomment se fait-il que Sparte ait résisté au concours des circonstances accablantes qui nous sont données au livre VII : la désertion de ses Périèques (qui au livre VI est très partielle), la révolte universelle de ses hilotes (lesquels au livre VI offrent tout de suite six mille hommes), l'abandon de tous les Grecs (au livre VI, Sparte est dégagée par la survenance de ses alliés).^ Et n'est-il pas étrange que vraiment les hilotes aient dévasté leurs propres champs de concert avec les Thébains? Et comment, après le départ de leurs amis les Thébains, ont-ils vécu sur ces champs dévastés.^ Et surtout comment se sont-ils arrangés avec les maîtres qu'ils avaient trahis .►^

S'il dit vrai au livre VII, Xénophon est un bien singulier historien dans son livre VI, J'aime mieux croire qu'en ce livre VII Xénophon a parlé comme un

avocat qui, sans souci de l'exactitude, assemble toutes les circonstances propres à intéresser les gens pour son client. Et d'ailleurs les résultats certains que nous offre l'histoire (la délivrance de Sparte notamment) s'accordent bien avec le récit du livre VI et mal avec les données du livre VII.

Quelques années plus tard, nouvelle invasion des Thébains dans le Péloponnèse; second assaut donné par Epaminondas à la ville même de Sparte, qu'on nous représente comme surprise pendant que ses soldats sont occupés au loin. Sparte repousse encore une fois l'assaut, et Epaminondas se retire avec empressement. De révolte parmi les hilotes, point de nouvelle. Ils avaient pourtant lu une belle occasion encore pour se montrer.

En 274, appelé par un des deux rois, Cléonyme, qui tout Spartiate et roi qu'il est, manque absolument de patriotisme, Pyrrhus entre en Laconie, et, pillant sur toute la route, il assaille Sparte. On nous la donne encore cette fois comme privée de ses soldats occupés en Crète. Plutarque (d'après Phylarque) entre dans des détails minutieux, un peu incohérents sinon merveilleux, sur cet assaut. Je pense que, si les hilotes s'étaient mis en insurrection, il n'aurait pas omis ce détail important, alors qu'il en donne tant d'autres insignifiants (Plut., Pyrrhus, 26 et 8.).

La ligue achtVnnc. malmenée par Cléomènc, roi de Sparte, appelle à son secours Antigonc, roi de

Macédoine. Celui-ci vient avec une armée, très supérieure en nombre. Cléomène, pour compenser cette très dangereuse infériorité, offre la liberté à ceux des hilotcs qui pourront lui payer /i5o francs (cinq mines). Il s'en présente environ six mille, qui versent à peu près 3 millions de francs. D'un même coup Cléomène s'est fait six mille soldats, et s'est procuré de quoi entretenir les mercenaires qui composent à très peu près le reste de son armée. (Rappelez-vous qu'à cette époque Sparte ne compte que sept cents citoyens soldats, sept cent vrais Spartiates.) Avec cette troupe, il prend et ruine Mégalopolis; il remporte encore d'autres succès, mais il est définitivement vaincu à Sellasie : Cette fois Sparte est prise par les vainqueurs. Il s'en est fallu de peu qu'elle ne fût sauvée (selon Plutarque du moins). Elle l'eût été en ce cas vraiment par ces liilotes qu'on nous représente comme toujours en révolte, ou près de se révolter. Cela fait penser qu'elle a bien pu être sauvée par eux en réalité, à quelque autre moment de son histoire, par exemple au moment d'Epaminondas.

Abrégeons. Polybc, dans le récit qu'il fait de l'invasion de la Laconic par Philippe III de Macédoine, n'a rien à nous dire des hiloles (livre V, 18 et s.). Il est aussi muet à leur égard que l'est Tite-Live, quand il raconte (liv. XXXIV, 27) la campagne en Laconie de Quintius Flamininus contre Nabis tyran de Sparte; quand (liv. XXXV, 29) il raconte l'expé-

6o l'appropriation du sol

dition en Laconie des Achéens, conduits par Philopémen.

En revanche une chose apparaît dans Plutarque {Vie d'Agis, Vie de Cléomène), dans Xénophon (récit de la Conspiration de Cinadon), dans les passages que je citais tout à l'heure de Polybe et de Tite-Live, c'est que la discorde fut dans Sparte même, tantôt au sein de la plus haute classe, tantôt et plus constamment entre l'aristocratie Spartiate proprement dite, celle qu'on appelle alors les égaux, et la classe qui vient immédiatement au-dessous. Cette dernière, que nous appellerons par antithèse les inférieurs, se compose d'abord de Spartiates, mais de ceux qui, faute d'aisance ou faute de s'être soumis au régime militaire, ne sont plus politiquement des citoyens, et se compose en second lieu de l'élite des Périèques, de l'élite des hilotes, de ceux qui, ayant servi dans les hoplites, ont été en récompense à moitié admis dans la cité politique et portent le titre de Néodamodcs. Sparte finit par avoir là, comme à peu près toutes les autres villes grecques, sa faction démocratique, et celle faction, là comme dans nombre de villes grecques, quand elle triomphe momentanément de la faction rivale, aristocratique, obtient la victoire par l'institution d'un tyran ou au moins l'exploite par cette institution. C'est ainsi qu'on voit dans Sparte (inissanle le tyran Lycurgue et le tyran Nabis.

LES GRECS 6l

Vérifier si les révoltes d'hiloles, qu'on dit avoir été fréquentes, l'ont été réellement, est-ce bien important pour l'histoire?

Je rappelle ce régime économique dont j'ai dit que beaucoup de peuples le présentent clairement, au début de leur histoire : le gros du peuple cultivant une partie plus ou moins grande d'un territoire qu'il s'est adjugé, ou qui lui a été concédé, — exploitant ce territoire dans l'indivision d'abord, plus tard l'exploitant par ménages, par familles; — ce territoire divisé en lots, chaque famille ayant reçu le sien pour un temps préfix ou indéterminé; — sur ce gros du peuple, une famille prééminente, seigneuriale, en possession de fournir le chef, — ce chef réglant avec un conseil de vieillards toutes les questions qui surgissent au sujet de l'exploitation — et au reste prélevant sur tous les lots une quotité des produits, impôt en nature, dont il vit, mais qui est surtout destiné à assister les veuves, les orphelins, les incapables, à faire au dehors des achats d'armes, ou de grains, en cas de désastre agricole. — Sous ce régime, partout, nous voyons que le sujet ou l'administré, si vous voulez, n'est pas libre de sortir du territoire — nous le remarquons, nous modernes, et nous disons : voilà un serf — mais le chef (et de même tout autre membre de la famille seigneuriale) n'est pas plus libre à cet égard que ses administrés — et nous ne

le remarquons pas, ou au moins pas assez. Exemple topique : les historiens n'ont pas arrêté souvent leurs regards sur ce fait que le Spartiate libre ne pouvait pas quitter le territoire de Sparte, sans encourir la peine capitale; tandis qu'ils ont relevé avec insistance la prétendue servitude de l'hilote. Il arrive un jour où ce petit peuple fait alliance avec un autre peuple voisin; cela se voit avec une extrême fréquence, dans un monde agité de guerres ou de menaces de guerres perpétuelles. L'alliance n'a pas toujours lieu sur le pied d'égalité. Le plus faible des alliés (souvent sa faiblesse relative a été démontrée par une lutte antérieure) entre dans l'alliance sur le pied d'un subordonné et d'un tributaire. Ce fut le cas de ces peuples qui en Laconie et en Crète s'appellent les Périèques, et en Thessalic s'appellent les Perrhèbes. Qu'en résulte-t-il .'^ Ceci : que le gros du peuple tributaire porte sur sa tête et ses épaules une double aristocratie, d'abord l'aristocratie nationale, compatriote, et par-dessus celle-ci, le gouvernement du peuple dominateur, roi ou aristocratie. Supposez que le peuple dominé, impatient du joug, veuille se révolter, il est conduit, dirigé par ses chefs naturels, nationaux. Ayant des chefs naturels, il se révolte d'autant plus aisément, que ces chefs sont encore plus portés à la révolte que lui-même, sont plus impatients de la domination étrangère, plus fiers et plus guerriers. Appliquons ceci il notre sujet.

L'hilote de Laconie n'a qu'un seigneur sur sa tête.

qui est le Spartiate, copropriétaire, mais copropriétaire supérieur du lot commun ; lliilote de Messénle a deux seigneurs, d'abord le descendant ou représentant de la famille seigneuriale qui gouverna dès l'origine son petit clan, et secondement l'Etat Spartiate à qui il paye une dîme quelconque. L'hilote qui vit au pays des Périèques est dans la même situation que l'hilote mcssénien . Donc si l'hilote laconien se révolte, c'est contre son chef national, immédiat, ou contre le gouvernement national ; dans sa rébellion, il n'a pas de chef : c'est le contraire en Messénie et en pays périèque. Là le colon * révolté est soutenu, conduit par son chef naturel, national, si même ce chef n'est pas le promoteur de la révolte. Où veux-je en venir? A ceci : Les révoltes d'hilotes que les historiens antiques nous désignent comme fréquentes, ou comme toujours en instance de se produire, ont dû être le fait des populations messéniennes et des populations périèques, plutôt que des hilotes de Laconie. Que les historiens n'aient pas pu ou pas su faire cette distinction, en voici une preuve assez forte. Aristote, qui fut sans conteste l'homme de l'antiquité le plus abondamment et le plus sûrement renseigné — et de beaucoup — sur la constitution intime des divers Etats grecs, ne distingue pourtant pas très bien entre les hilotes et les Périèques *.

I. C'est le vrai nom de classe à donner aux hilotes de tout pays.

3. Aristote, La Politique, Ht. II, ch. vi, a : « Les Pénestes de la Thea-

Si on relit les historiens grecs à la lumière de la distinction que nous avons faite, l'énigme se débrouille; on s'explique qu'ils aient parlé d'une constante crainte des Spartiates à l'endroit de leurs sujets, et qu'ils n'aient cependant rapporté aucune révolte d'hilotes nettement prouvée. En fait, chez les Messéniens, la révolte a toujours été ou flagrante ou fumante, si je puis ainsi dire. Du côté des Périèques, elle a eu une autre forme, moins saisissante et qu'en effet les historiens grecs ne semblent pas avoir bien saisie : les Périèqucs ont plusieurs fois manqué à ce que Sparte attendait d'eux, tantôt en corps de peuple, tantôt individuellement. Exemple : quand les Béotiens sous Epaminondas envahirent la Laconie, assiégèrent Sparte, les Périèques ne se révoltèrent pas, nous l'avons constaté, mais appelés au secours, ils ne bougèrent pas, ils firent défection, et cela est évident. D'autre part, chaque fois que Sparte s'est trouvée pressée par un ennemi qui s'est approché d'elle, cet ennemi a trouvé chez les Périèques des espions ou des recrues individuelles. C'en est assez pour expliquer que les Spartiates, si peu nombreux, aient, comme le disent les anciens, toujours vécu sur le qui-vivre, ayant à quelques kilo-

salie furent aussi soavent dangereux aux maîtres thessalicns que lo furent oux Spartiates leurs hilotes. La Crète n'a jamais eu rien de pareil à redouter... bien que les divers États de l'ile possédassent tous des serfs l't'rii'cirna. • Vous voyez que pour lui le Pfrii>cicn est l'équivalent de l'hilote. Ailleurs, au livre 11, ch. VI, 13, il assemble dans une môme phrase les hilotes, les Pénestei et les esclaves.

mètres de leur capitale des voisins si peu sûrs que les Périèques d'abord, et ayant, guère plus loin, des voisins tels que les Messéniens.

Je ferai un rapprochement que je crois fondé et qui éclaire ce sujet : Figurez-vous notre France du moyen âge; nous avons là telle seigneurie qui a une autre seigneurie pour suzeraine. Que la seigneurie subordonnée guerroie contre le suzerain, rien n'est plus fréquent dans notre France du moyen âge; il est bien moins fréquent que, dans la seigneurie même, les colons, les serfs se révoltent contre leur seigneur. La guerre contre le suzerain a pour équivalent la révolte des Messéniens ou des Périèques. La révolte contre le seigneur lui-même équivaut ou équivaudrait à la révolte des hilotes laconiens.

En conclusion je dirai : Les Messéniens, qui toujours furent bien réellement ou en révolte ouverte ou en instance de révolte, ont trop frappé les yeux et l'imagination des historiens antiques et les ont trompés sur les hilotes de la Laconie; et la cause de cette confusion est simple, c'est la qualité, le nom d'hilotes qui étaient attribués aux uns comme aux autres. Quant à la cause qui fit que les Messéniens se révoltèrent obstinément (quoique Doriens aussi bien que leurs oppresseurs) alors que les hilotes de Laconie se tenaient tranquilles, je l'ai déjà suggéré; en tout cas je l'énonce, je la propose maintenant : Les Messéniens avaient leur aristocratie propre. Les chefs de leurs révoltes, les Aristodème et les Aristomène ne

sont pas des hilotes au sens économique et politique du mot; du moins, tel n'est pas mon avis; et sans doute ils avaient des lieutenants qui n'étaient pas non plus des hilotes. Un pur ramassis de serfs n'aurait pas tenu campagne si longtemps, si militairement, avec de si fréquents succès; il y a eu là visiblement une classe militaire. Possible est que la situation économique faite aux sujets de Messénie, ait été plus dure que celle faite aux hilotes laconiens : ceci a dû être, non le fait primitif, mais plutôt le fait consécutif aux révoltes, chacune d'elles aggravant toujours le sort des vaincus.

Voici un fait, un résultat, que les historiens grecs nous affirment tous, et qui nous sollicite vivement à chercher ses causes, parce qu'il est quelque peu sui'prenant.

Lorsque les Spartiates arrivèrent au fond du Péloponnèse et s'y établirent, ils partagèrent le territoire dont ils prirent possession : quelques historiens disent en neuf mille lots, — d'où il faudrait induire qu'ils étaient neuf mille guerriers, chefs de famille, et par suite que le nombre total du peuple Spartiate s'élevait à environ trente-six ou quarante mille personnes. — D'autres historiens disent qiie le clilfTre des lots primitifs fut seulement de cii»(| mille cinq oonts. mais ils ajoutent que plus

lard, après la conquête de la Messénie, les Spartiates occupèrent effectivement neuf mille lots. Il est donc assez vraisemblable que, si les Spartiates n'étaient pas quarante mille au début, ils s'élevaient à ce nombrelà, un peu après la conquête de la Messénie, c'est-àdire vers le milieu du vu' siècle. Trois siècles plus tard, c'est-à-dire au milieu du iv" siècle, Aristote constatait que le nombre des Spartiates guerriers, chefs de famille, était à peine de mille. Un siècle plus tard, ils étaient réduits à sept cents. C'est le dernier chiffre qui nous soit donné sur leur compte. Résultat étonnant, je le répète. Et c'est un problème intéressant de chercher quelles causes ont pu produire une telle diminution, qui est presque une extinction, en un intervalle de temps qu'on peut dire court, si l'on songe à ce qui se passe généralement dans cet ordre de phénomènes.

Ce qui fait saillie, ce qui est évident au premier coup d'œil, c'est que les Spartiates ont, pendant des siècles, pratiqué un régime étrange; ils ont vécu, non pas en peuple, mais en armée qui campe sur un sol étranger. Tous les membres, en âge d'homme, sont soldats, et exclusivement soldats. Tout commerce, toute industrie leur sont absolument défendus. Quoique propriétaires de terre, ils n'exercent pas du tout l'agriculture, cela même leur est interdit. Ils ont des gens qui travaillent ces terres pour eux et dont les redevances les nourrissent. C'est vrai qu'ils ne sont pas absolument casernes, qu'ils sont mariés,

qu'ils ont des enfants ; mais en réalité ils ne sont qu'à demi maris et ils ne sont pas du tout pères. Soldats du matin au soir, ils prennent leur principal repas ensemble, par escouades ou compagnies, dans une espèce de cantine (sans cantinier, d'ailleurs, car chacun apporte de quoi manger). Ensemble ils passent toute la journée en des exercices militaires. Le soir seulement, ils ont permission de se retirer auprès de leurs femmes. Leurs enfants, ce sont les femmes qui les élèvent jusqu'à l'âge de sept ans. Passé cet âge, les enfants sont pris par l'Etat, réunis, instruits, exercés, disciplinés comme l'Eta^ l'entend, surveillés, repris et punis en réalité par tout le monde, en particulier par les vieillards qui n'ont plus autre chose que cela à faire. Le père n'a aucun droit particulier de correction sur son propre fils, et ne se soucie pas d'en réclamer. L'éducation de ces enfants, au reste, vise exclusivement à en faire de bons soldats. Sparte tout entière est un régiment qui se perpétue par des enfants de troupe.

En tant que propriétaires de terre, ils sont encore bien singuliers. Propriétaires, ai-je dit; non, possesseurs plutôt. C'est l'Etat seul qui est propriétaire. L'Etat a pourvu chacun de ses soldats d'un lot égal. Ce lot, outre les mains du possesseur, doit rester inaliénable, invendable, intransmissible autrement que par succession. Il doit rester de plus impartageablc et incrcsciblc, bref invariable. Nous savons déjà que ce soldat ne cultive pas; il ne surveille

même pas ceux qui cultivent pour lui. Les cultivateurs sont des hommes fixés au sol, attachés au lot sur lequel on les a trouvés vivant déjà, ou qu'on y a établis. Leur sort à eux est également invariable. S'ils ne peuvent pas quitter la terre, personne non plus ne peut les en expulser (sauf l'Etat peut-être). Et leurs redevances à l'égard du soldat qu'ils sont chargés do nourrir, sont invariables. Les historiens précisent ces rapports : sur chaque lot, nous disentils, il y a en moyenne sept à huit familles de colons ou serfs (hilotes) qui doivent fournir au maître, par année, 4o ou 60 hectolitres de froment, plus une quantité proportionnelle de vin et d'huile.

Donc ce qui fait tout le revenu régulier, officiel, en tout cas tout le revenu à nous connu de la famille Spartiate, ce sont ces 4o ou 60 hectolitres d'orge ' (4o ou 60 selon que nos auteurs modernes adoptent le médimne athénien, ou le médimne laconien, en cette affaire). Si l'on adopte le chiffre 4o, le revenu du Spartiate suffit à nourrir une maison de dix personnes, maîtres et serviteurs (à 4 hectolitres par tête). Si l'on adopte le chiffre de 60, il y a plus de marge; mais cela ne va pas bien loin.

I. Les auteurs qui adoptent 60 hectolitres, comme M. P. Guiraud, raisonnent simplement. « Il s'agit d'une institution laconienne, dont il faut supposer que les historiens anciens, indiquant ici le nombre des médimnos, ont pensé au médimne laconien. » Les auteurs, qui adoptent les /|0 bectolitres, font une supposition qui de son côté est assez plausible : « ces auteurs étant non-laconiens ont, sans y penser, indiqué le médimne qui leur était plus familier, qui était plus général en Grèce — ou encore ils ont pu, en y pensant, réduire le médimne laconien à ce médimne plus général.

A regarder bien attentivement les institutions de Sparte, il vous vient en pensée que le législateur (ou les législateurs, ou, si vous voulez, l'esprit collectif qui a établi ces institutions) a eu le dessein de maintenir ce peuple dans un état inaltérable de médiocrité économique. Il a craint pour lui la fortune ou même l'aisance. C'est au reste ce que disait la tradition, acceptée non seulement à Sparte, mais dans toute la Grèce; et c'est ce que semblent bien indiquer certains traits de ces institutions : interdiction de toute industrie, de tout commerce; défense d'avoir chez soi de l'or et de l'argent; usage exclusif d'une monnaie lourde et massive, bonne seulement pour acheter des objets de peu de valeur, dans le pays même, et intransportable au dehors. Et toutes ces interdictions, notezle bien, apparaissent concertées très logiquement, si l'on suppose que le législateur a voulu faire des Spartiates un peuple uniquement et même souverainement propre à la guerre, capable de maintenir fermement sous son hégémonie des hommes de nationalités différentes, et même d'étendre indéfiniment cette hégémonie.

Seulement deux points furent mal réglés ou même pas du tout. Le législateur hypotliétiquc ne songea pas à ce que deviendraient, à ce que pourraient être ou faire les femmes, sous le régime qu'il instituait. Il ne

songea pas à l'accroissement naturel de la population, ou s'il y songea (ce qui est plus probable), il n'aperçut aucun moyen de prévenir ce résultat, ou, pour mieux dire, de prévenir les effets que l'accroissement devait pi'oduire à l'encontre de ses vues sur le peuple Spartiate; et cela, en effet, était très difficile à prévenir.

L'état de médiocrité où le législateur avait voulu retenir son peuple, disons son régiment, devint d'assez bonne heure, grâce à la multiplication, à l'augmentation de chaque famille, un état de gêne, sinon même de pauvreté. Au lieu d'être un seul ménage à vivre sur le lot primitif, on se trouva bientôt être plusieurs ménages. Le lot dut fournir à la subsistance non plus de quatre ou cinq ou six personnes (père, mère, frères et sœurs) mais de dix, quinze ou vingt personnes, ou plus (petits-fils, cousins et enfants de cousins). Or nous le savons, le lot était légalement increscible, et de même la redevance que les cultivateurs hilotes étaient tenus de payer. Notez que cette population sujette avait crû, elle aussi; mais elle, du moins, avait un moyen de s'en tirer; elle pouvait pratiquer le commerce, l'industrie, les métiers; et c'est, sans aucun doute, ce qu'elle fit. Imiter cet exemple sauveur était défendu aux Spartiates.

Contre l'excès d'accroissement, trois moyens, simples à imaginer, s'offraient à l'esprit du Spartiate (et du reste à l'esprit de tout Grec de cette époque) : pratiquer la restriction morale, ou l'avortement, ou

l'infanticide, ou les trois à la fois. Quant aux deux derniers moyens nous savons qu'effectivement ils furent mis en usage. Nous ne pouvons que soupçonner l'emploi du premier. Jusqu'ici rien de particulier à Sparte, rien qui ne fût connu des autres Grecs. Mais les historiens nous révèlent une coutume tout à fait singulière, ou du moins qui leur paraît telle, parce qu'ils ne l'apercevaient chez aucun peuple grec (ces historiens ignoraient ce que nous savons, c'està-dire que la même coutume a existé et existe même encore chez divers peuples). A Sparte il arrivait parfois, souvent peut-être (sur ce point nous ne sommes pas fixés), que des frères, vivant sous le même toit, n'avaient à eux tous qu'une seule et même femme. Cela était évidemment économique ; mais c'était surtout efficace pour prévenir l'excès des naissances. Un seul mâle suffit ù féconder plusieurs femelles; mais il est évident que plusieurs mâles, pour une seule femelle, ne peuvent pas la rendre plus féconde, et peut-être môme font-ils l'effet contraire. La femme Spartiate s'cst-ellc pliée facilement à cet usage, ou a-t-clle été forcée à le souffrir par l'ascendant du sexe fort.»^ D'ahord il paraît certain qu'en tout cas il n'y a pas eu contrainte de la loi. De plus les historiens dépeignent la femme Spartiate comme exceptionnellement libre et même comme libre à l'excès dans ses allures, tout à fait maîtresse dans son ménage, influente môme dans les choses de la polili((uc. Plutarque prétend qu'elles exerçaient plus de pouvoir sur ces choses-là

que les maris n'en avaient sur les choses du ménage ; et Aristote s'appuie de l'exemple de Sparte pour énoncer cette généralité, d'ailleurs contestable, « que les peuples essentiellement guerriers sont livrés à l'ascendant des femmes ». Enfin réfléchissons à ceci : qu'en un ménage formé de plusieurs maris et d'une unique femme, il n'est guère possible que les maris gouvernent; aisément on s'y dispute ou on s'y bat entre mâles; leur jalousie s'accommode mieux de laisser le gouvernement à la femme, ce qui les rend tous égaux et par suite conserve la paix.

Je ne crois pas que la femme Spartiate ait répugné à ce régime, le moins du monde; volontiers je supposerai le contraire. En tout cas, là oà ce régime est encore pratiqué \ la femme en paraît plutôt satisfaite. La femme aime fort à régner chez elle, soit dit sans ombre de malice. Et je crois bien qu'elle aime, plus encore que l'homme, le confortable et le luxe; ou si l'on veut, souffre plus impatiemment la gêne économique, surtout quand elle gouverne.

Remarquez qu'elle ne pouvait pas faire travailler son mari, lui faire gagner de l'argent, comme cela se passe chez nous modernes (et plus nous sommes, pour ainsi dire, modernes : voyez les Etats-Unis d'Amérique). La loi s'opposait absolument aux désirs naturels de la femme. Elle n'a pas dû aimer beau-

I. Il existe encore un certain nombre de peuples où le ménage est polyandrique, c'est-à-dire où plusieurs maris n'ont qu'une femme commune.

coup la loi de Sparte ; elle ne paraît pas avoir été très patriote. En tout cas, si elle n'a pas été en révolte ouverte contre la loi, il semble bien qu'elle ait été généralement en état de fraude, à son égard. Pas positivement en fraude cependant. Le législateur, qui avait défendu aux hommes d'avoir de l'or et de l'argent, avait oublié d'édicter expressément cette défense pour les femmes. Grâce à cet oubli, elles ont été, je crois, les receleuses de leurs maris.

N'imaginons pas, en effet, que seules les femmes se soient senties gênées par le régime Spartiate, et que, seules, elles se soient ingéniées à éluder ses lois. Les hommes ne leur ont pas été moins réfractaires ou guère moins. Les hommes d'Etat que Sparte a possédés, n'ont pas été, plus que ceux d'Athènes, incorruptibles à l'or des Perses et à l'or d'Athènes même. Et parmi ces corrompus figurent quelquesuns des personnages qui, sous d'autres rapports, illustrent dans l'histoire le nom de Sparte. Les Spartiates, qui ont beaucoup conquis et beaucoup soumis, n'ont pas laissé de piller, comme les vainqueurs des autres nations; Athènes en a su quelque chose, après sa défaite définitive, qui termina la guerre du Péloponnèse. Que faisaient-ils de l'or, de l'argent, des objets précieux récoltés à la pointe de leur épée? Quels stratagèmes employaient-ils pour les garder, en dépit des lois nationales ? Les historiens nous l'indiquent assez clairement. Les uns prenaient le parti radical de renoncer a la patrie, et restaient

en pays étranger. D'autres, plus nombreux sans doute, rentraient, et tout simplement faisaient passer leur butin aux mains de leurs femmes. La connivence des magistrats, la complicité de l'opinion publique, faisaient de ce moyen simple un moyen sûr.

Les femmes, administrant cette fortune, n'en devinrent certainement que plus prépondérantes dans le ménage et probablement plus importantes dans l'Etat. Voilà donc la fortune mobilière à Sparte remise tout entière aux mains des femmes. Nous allons voir ce qu'il advint de la fortune immobilière.

Il faut ici prendre garde que l'iiistoire de Sparte se divise en deux périodes tranchées, celle qui précède la loi dite d'Epitadéc, celle qui suit cette loi, laquelle est de peu postérieure à la lin de la guerre du Péloponnèse. Avant la loi d'Epitadée, le lot de terre attribué à chaque Spartiate reste, comme nous l'avons déjà dit, invariable dans ses mains ou plus exactement dans celles de sa famille. Ce lot ne peut être l'objet ni de vente, ni de donation, ni de legs. En fait, la possession de ce lot se réduit à une redevance fixe de grain et de fruit, que le Spartiate prélève sur ses tenanciers hilotes. La redevance en grains (orge) est de 4o à Go hectolitres. Rappelonsnous que le Spartiate dîne à la cantine avec les soldats de sa compagnie. Pour fournir à ces repas, il doit apporter par an 10 hectolitres, à ce qu'on nous dit. C'est beaucoup pour la consommation

annuelle d'un homme. Ou bien les historiens antiques nous donnent un chiffre faux, ce qui n'aurait rien d'étonnant, où il y avait là quelque chose qu'ils ignorent, comme, par exemple, l'obligation pour le Spartiate de nourrir avec lui un valet militaire, une sorte d'écuyer. Il restait donc pour la femme et les enfants 3o ou 4o hectolitres. Je suppose deux enfants et un domestique hilote ; avec la mère cela fait quatre personnes — et puis le père prenait au logis son repas du soir. La nourriture de ce ménage exigeait bien i5 hectolitres. Restait i5 à 30 hectolitres à vendre pour se procurer vêtements, chaussures, etc. Le mari ne s'occupant de rien, c'est à la femme qu'incombait la charge de vendre les denrées en excès sur les besoins du ménage. J'ai supposé un seul ménage en possession du lot. Imaginons un cas moins favorable. Le Spartiate avait une sœur. Il tenait assez à marier cette sœur, à l'exporter hors de la maison, où femme et sœur auraient bien pu ne pas vivre en parfaite intelligence. Pour trouver preneur à cette sœur, on avait inventé la coutume de la doter; ce sont les historiens antiques qui nous le disent. La fortune immobilière étant impartageable, et la monnaie à peu près nulle, cette dot ne pouvait consister qu'en une part de la redevance assurée à la sœur mariée. Il est vrai que si le Spartiate payait une dot à sa sœur, il en recevait une dos parents de sa femme. Mais quoi! s'il avait épousé une iillc pauvre, il était en perte, il était gôné. C'était bien pis si la

redevance devait entretenir plusieurs frères ou descendants de frères : c'était la misère. Il devenait alors impossible que tous apportassent aux repas en commun — aux Syssities — les lo hectolitres exigés. Or, qui ne les apportait pas, était rayé de la liste des citoyens, relégué dans une classe inférieure, mis hors de la cité politique, privé du nom de Spartiate. Faute d'avoir pu fournir aux Syssities, si nous en croyons les historiens, beaucoup de Spartiates perdirent ce titre, avec les droits y attachés — et la cité vit le nombre de ses citoyens diminuer d'autant. Joignons ces exclus involontaires aux Spartiates qui, volontairement, s'exilèrent, comme nous l'avons signalé plus haut. Et maintenant rapprochons de ceux-ci une autre catégorie. Pour rester Spartiate, il fallait non pas seulement apporter sa contribution aux Syssities, mais observer les autres prescriptions du régime militaire, participer par exemple aux exercices de tous les jours, n'avoir ni or, ni argent, n'exercer ni commerce, ni industrie quelconque, etc. Il paraît, d'après les historiens, que cette existence contrainte et besogneuse, sans compensation autre que le plaisir orgueilleux d'être un soldat dominateur à l'égard des hilotes et des Périèques et la chance aléatoire de piller pendant la guerre, n'allait pas à tous les caractères : beaucoup trouvaient ces compensations insuffisantes. Tandis qu'ils vivaient dans un état de gène et de malaise, ils voyaient auprès d'eux nombre de ces hilotes, de ces Périèques, qui

leur étaient inférieurs par convention, acquérir de l'aisance, de la fortune même, et jouir d'un bienêtre enviable, moyennant la liberté qu'ils avaient de travailler et de commercer, et d'entrer ainsi dans le train, dans la façon de vivre qui était maintenant celle de tous les Grecs, hors eux Spartiates. Ils se prenaient à considérer qu'ils étaient une exception, flatteuse pour leur vanité sans doute , mais à tous autres égards dommageable. Il est fort à croire que leurs femmes souffraient encore plus qu'eux d'être vouées à une médiocrité économique, sans espérance. Elles n'ont pas dû conseiller les hommes dans le sens de l'autorité, de l'ascétisme militaire. Aussi, paraît-il que, de temps à autre, quelques Spartiates se faisaient exclure volontairement de la cité politique, en se refusant à l'observation des devoirs prescrits.

Il me semble qu'à présent nous nous expliquons ce fait, si singulier au premier abord, qu'en peu de siècles un peuple de neuf mille mâles, et de mâles guerriers, conquérants dont chacun était comme une sorte de petit seigneur régnant sur des sujets et des vassaux, se soit réduit des huit neuvièmes, en dépit de la procréation qui devait plutôt augmenter leur nombre. Sans doute, il faut tenir compte des pertes causées par la guerre, mais nous savons que ces pertes se réparent vile. Après toute guerre homicide, il se manifeste une procréation plus abondante; ce

phénomène n'a rien de mystérieux (ce n'est pas ici le lieu d'expliquer comment il est déterminé par des impulsions très élémentaires, moitié physiques, moitié morales, de notre nature). Nous voyons que les autres cités grecques, et Athènes notamment, ayant subi autant ou plus de pertes guerrières que Sparte, si elles n'ont pas augmenté leur population, ont à peu près récupéré celles qu'elles avaient avant la guerre du Péloponnèse; en tout cas, aucune de ces cités ne montre une décroissance qui approche de celle de Sparte.

11 y a, à cette décroissance, je ie répète, assez de causes visibles pour satisfaire à notre besoin d'explication. Essayerons-nous de faire à chacune de ces causes la part d'eflet qui a dû lui revenir.^ Ce serait bien ambitieux. En définitive, le législateur individuel ou collectif, qui institua le régime de Sparte, avait fait une sorte de gageure contre la nature humaine; il avait prétendu vaincre la plus constante, la plus foncière des tendances de l'homme, celle d'accroître indéfiniment la somme de sa richesse (au sens large du mot), bref la tendance économique; il avait voulu barrer l'avenir : c'était vouloir retenir entre ses dix doigts le cours d'un torrent. Naturellement les hommes ont échappé à ses mains. Ce législateur a été admiré des anciens beaucoup plus que de raison. A des degrés divers, Platon, Aristote ', Polybe, Plutarque

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