‹ L'appropriation du sol; essai sur la passage de la propriété collective à la propriété privéeChapitre 8 sur 31 · I. Aristote admire en partie et indirectement · texte numérisé non relu

I. Aristote admire en partie et indirectement

8o l'appropriation du sol

exaltent le régime de Sparte ou ont les yeux fixes sur ce pays, quand ils font leur rêve d'institutions parfaites : c'est qu'au fond, ils avaient tous la même âme, celle de l'homme primitif, formé par la guerre et conséquemment pour elle. Ce sont des moralistes, certes, mais dont l'idéal, qu'ils s'en doutent ou non, est fait principalement de la conception des vertus

du soldat.

L'évolution de Sparte présente un autre aspect. Les historiens en effet nous disent qu'après avoir été au début neuf mille propriétaires terriens, également pourvus, les Spartiates ^propriétaires ont fini par être à peine cent. Ils ajoutent qu'une étonnante proportion du sol national, les deux cinquièmes environ se trouvaient à la fin aux mains de propriétaires femmes. Comment cela a-t-il bien pu advenir? Allotis également, les chefs de famille n'avaient permission ni de vendre, ni de léguer, ni d'hypothéquer, ni de diviser leurs lots; cela jusqu'à cette loi d'Epitadée dont nous avons parlé plus haut. On répondra : « Mais il y a cette loi, elle a permis de tester et de donner, et dès lors les uns ont eu la fâcheuse latitude de se ruiner, de se dépouiller au profit d'autres plus avisés, plus économes, plus rangés, qui se sont enrichis à proportion que les premiers se ruinaient. C'est le jeu perpétuel des choses économiques partout où la liberté de transaction existe. « Je ne dis pas non; seulement je trouve

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un peu invraisemblable que la loi d'Epiladée ait produit — en un temps excessivement court — les conséquences extrêmes qu'elle était d'ailleurs propre à produire. Cette loi est postérieure à la guerre du Péloponnèse, et c'est déjà à l'époque d'Aristote que les jîropriétaires du sol de Sparte sont réduits au nombre de cent. Entre la cause prétendue et les effets donnés il n'y a pas un siècle de distance. (La guerre du Péloponnèse finit en ^o^ et Aristote meurt en 32a.) — Les choses ont dû commencer bien avant la loi d'Epitadée, seulement sous une forme autre, et sous un déguisement. En cette affaire-ci comme sur les autres points, on a dû tourner la loi. Elle ne permettait pas au Spartiate de vendre ni d'hypothéquer, ni de donner son lot à un prêteur. Mais elle avait oublié de défendre, ou en tout cas elle n'a pas pu empêcher que ces propriétaires donnassent à un prêteur, qualifié d'intendant ou d'ami, la faculté de percevoir la rente en nature, que leur rapportait leur lot de terre. Par cette porte dérobée, l'emprunt, la dette, l'appauvrissement des uns, l'enrichissement des autres ont dû, bien avant Epitadée, entrer largement dans la cité Spartiate, où, dès lors, l'égalité apparente est devenue un mensonge. On peut se demander qui est-ce qui prêtait.»^ Réponse. Ceux qui, ayant pillé dans une expédition, savaient rentrer à Sparte les mains garnies n'ayant pas dissipé en route tout leur butin. A Sparte ils trouvaient la loi qui leur défendait de garder des monnaies d'or et d'argent; aussi ne les gardaient-ils

pas. Tout était remis, sitôt la rentrée, aux mains de leurs femmes. Evidemment personne n'ignorait le manège, ni les magistrats, ni le public; on faisait semblant de l'ignorer; la vieille loi prohibitive subsistait, respectée de tous en apparence, sourdement désobéie.

Les historiens antiques, suivant une pente trop commune chez eux, expliquent par une anecdote l'invention de cette loi. Ils se délectent à trouver la cause occasionnelle et dramatique, la petite cause : Épitadée a voulu priver de son patrimoine un fds dont il était mécontent. Je crois que la loi d'Epitadée a été faite pour déclarer et régulariser un état de choses, qu'il y avait désormais plus d'inconvénients que d'avantages à laisser sur le pied d'un abus toléré. Grâce à la loi d'Epitadée, les créanciers purent exiger que les débiteurs leur léguassent ou leur donnassent les terres dont ils touchaient déjà tout le produit. Il ne leur manquait que la possession nominale. — Et alors apparut au grand jour ce qui existait déjà en grande partie à l'état latent (fort peu latent), l'existence d'un petit nombre de propriétaires, jouissant de très grandes propriétés.

Je ne puis m'empécher de rapprocher cette révolution faite par la loi d'Epitadée, de celle due aux lois de Solon. Celle-ci comme celle-là liquida un passé de dettes, et étal)lit au grand jour un nouveau régime économique, légalement consacré. — Seulement les deux révolutions furent en sens inverse; à Sparte,

la révolution consacra l'acquisition d'une aristocratie d'argent, tandis qu'à Athènes, les Eupatrides, créanciers de leurs colons, furent dépossédés de leurs créances, et peut-être (c'est une question que nous traiterons tout à l'heure) dépossédés du pouvoir même dont l'exercice leur procurait ces créances.

Reste, pour Sparte, un dernier point à élucider : comment a-t-il pu advenir que Sparte ait compté cette extraordinaire proportion de femmes riches, que signalent les historiens antiques avec étonnement? — Prenons garde que dans les autres Etats de la Grèce, et notamment à Athènes, les seules femmes qui pussent être riches étaient des filles uniques, des épiclères, et que ces uniques héritières elles-mêmes ne paraissaient pas riches, parce qu'en fait elles étaient soumises toujours, personne et hiens. à l'autorité d'un homme, d'un curios, mari ou parent; c'était cet homme qui détenait la fortune, la maniait, en jouissait. Au reste les femmes d'Athènes n'avaient pour ainsi dire pas d'existence publique; on les apercevait de temps à autre dans les cérémonies religieuses, et c'était tout. A Sparte, tout le contraire, ce semble; elles y grouillaient, si on peut se permettre cette expression. Nous avons déjà vu que toute l'économie du ménage, non seulement le train-train domestique, mais les affaires que le ménage avait avec les tiers à l'extérieur, était entre les mains des femmes. La loi avait sans le vouloir amené ce résultat; en ôtant aux hommes la faculté

d'accroître leur avoir, elle avait dévolu aux femmes cette fonction, cette ambition à laquelle les ménages humains ne renoncent jamais. Peut-être aussi y a-t-il eu, à Sparte, plus d'uniques héritières qu'ailleurs, et plus de veuves, à raison de la consommation d'hommes faite par les guerres, et surtout plus de femmes laissées seules au logis par des maris qui s'étaient établis au dehors, ou qui couraient le monde, comme soldats mercenaires. Et il apparaît bien que ces femmes veuves ou délaissées, étaient maîtresses d'elles-mêmes, et de leurs biens, comme nous l'avons déjà dit. Il faut voir comme cela ressort dans la Vie d'Agis II J que Plutarque nous a laissée : « Agis, dit-il, avait été élevé dans le luxe et les délices par deux femmes, Agésistrata, sa mère, et Archidamia, son aïeule, qui possédaient plus de richesses que les autres Lacédémoniens. » Lorsque Agis conçut le projet de ramener les Spartiates à l'ancienne égalité de fortune, en abolissant les créances et repartageant la terre, il essaya tout d'abord d'endoctriner sa mère, « qui, par le nombre de ses clients et de ses débiteurs, avait une autorité considérable dans la ville et influait beaucoup sur les affaires générales ». Il réussit à gagner sa mère et puis Archidamia, sa grand'mèrc. Celles-ci à leur tour s'efforcent de persuader les autres femmes, « sachant que les Spartiates ont eu de tout temps une extrême déférence pour leurs épouses et leur ont permis de s'ingérer plus dans les affaires publiques

qu'eux-mêmes dans les affaires privées. Or la plus grande partie des richesses était alors aux mains des femmes et c'est là ce qui suscita le plus d'obstacle à la réforme d'Agis. Toutes s'y opposent parce qu'elles voient qu'elles vont perdre non seulement les délices de la richesse, mais les honneurs et la puissance qu'elles doivent à cette richesse. » Cette dernière phrase est notable; elle écarte une idée qui venait assez naturellement, à savoir que Archidamia et Agésistrata n'étaient riches que parce qu'elles étaient de maison royale, et par suite exceptionnelles.

Rappelons ici une opinion d'Aristote. Il nous a dit : « Les peuples très guerriers sont ordinairement enclins à se laisser gouverner par les femmes. » En tout cas, si l'on en juge par Sparte, ce n'est pas directement parce qu'ils sont guerriers qu'ils se laissent gouverner ainsi; à Sparte l'ascendant des femmes vient visiblement de leurs fonctions économiques. Ce sont elles qui « font de l'argent », comme auraient dit des Américains. A Athènes ce sont les hommes.

Il semble à première vue que j'ai un peu divagué de mon sujet strict, l'appropriation du sol. Je n'en conviens pas absolument. Dans ce que j'ai dit des institutions de Sparte, étrangères en apparence à mon sujet, j'ai choisi les particularités qui m'ont paru porter les marques, tantôt claires, tantôt douteuses, de l'influence exercée par le régime de l'appropria-

tion autour de lui-même. J'ai été mu, je l'avoue, par cette conviction que l'influence des phénomènes économiques pénètre dans les autres phénomènes environnants d'une même société, plus loin et plus profondément qu'on n'est peut-être, en général, disposé à le reconnaître.

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