CHAPITRE VIII LES VERS (suite
Turbellaires et Némertiens.
B. Les Turbellaires.
Les Turbellaires sont des vers aquatiques qu'on trouve dans la mer et les eaux douces. Leur corps est aplati; il est mou, très extensible et contractile ; il peut prendre des formes variées ; il est en entier revêtu de cils vibratiles. Lorsque ces animaux se déplacent, ils avancent, sans mouvements apparents, mus par le jeu seul de ces cils.
On observe dans les téguments de ces animaux des corpuscules assez particuliers, réfringents, en forme de baguettes, appelés rhabdites; on ignore quel est leur usage. Les représentants de quelques espèces ont de véritables nématocystes (Microstonum linearis); d'autres sont pourvus de cellules agglutinantes (Prorhynchus). Tous ont des yeux, sous forme de taches pigmentées de nombre variable.
Les Turbellaires doivent avoir aussi le sens olfactif assez développé, car ils accourent rapidement vers une proie qui leur convient.
La bouche existe toujours ; elle est située à la face ventrale, mais à des places variables suivant les espèces; elle
est parfois assez éloignée du bord antérieur du corps. Le pharynx, chez ces vers, a différentes formes qui servent à distinguer les diverses familles des Rabdocoeles. Quelquefois — surtout chez les Dendrocoeles — il est protractile comme une trompe, et peut s'évaser à l'extrémité.
L'intestin présente deux formes principales qui permettent de diviser les Turbellaires en deux grands sous-ordres : les Dendrocoeles, dont l'intestin présente des ramifications arborescentes, et les Rabdocoeles, dont l'intestin est constitué par un seul boyau droit.
Sauf le Mîcrostomum linearis, les Turbellaires n'ont pas d'anus. Certaines espèces ^ ont une trompe protractile, indépendante du tube digestif, mais située près de la bouche (Prorhynchus).
Presque tous les Turbellaires sont hermaphrodites; cependant il y a généralement un accouplement. Les œufs sont durs; leur coque est cornée. Suivant les espèces, ils contiennent un ou plusieurs embryons. Quelques Mésostomes ont deux sortes d'œufs: les œufs, dits « d'été », sont clairs et transparents ; ils éclosent dans le corps de la mère, qui est ainsi ovovivipare. Les œufs, dits « d'hiver », sont durs, cornés ; ils ne se développement qu'à la mort de l'animal, après avoir passé Thiver et, souvent, après avoir passé aussi par une période de dessiccation. Quelques espèces, en outre, se reproduisent par bourgeonnement et scissiparité (Microstomum linearis).
Les Turbellaires sont répandus dans toutes les eaux ; ils sont carnivores; ils se nourrissent — par succion — de larves d'insectes, de petits crustacés, etc., etc.
C'est au printemps et en été qu'ils sont le plus abondants ; les représentants de quelques espèces seulement passent l'hiver. Ces vers ont beaucoup de vitalité ; ils cicatrisent facilement des blessures étendues.
On trouve, dans nos eaux douces, un grand nombre de Turbellaires — plus d'une centaine d'espèces. Mais, à l'ex-
* Qa'on range, parfois, parmi les Némertiens.
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ception de quelques-uns, ce sont, en général, des animaux de petite dimension qui ne présentent de l'intérêt que l^our le naturaliste qui fait de leur étude sa spécialité.
Nous n'en citerons ici que quelques-uns, choisis parmi ceux qui, grâce à leur taille, assez grande, sont faciles à trouver et dont les mœurs sont intéressantes à étudier dans l'aquarium.
I trym.
Parmi les Dendbocoeles ou Planaires : Citons d'abord le Dendrocoelum lacteum, la Planaire lactée (fig. 20). Cette grande et belle Planaire, dont le corps peut atteindre une longueur de 2.5 à 3 centimètres, est de couleur blanche lactée. Les ramifications de l'intestin sont, en général, apparentes; leur couleur varie suivant la nourriture ingérée. Si, par exemple, on nourrit le ver avec des larves rouges de Chironomes, les arborisations de l'intestin se dessinent comme une dentelle rouge du plus bel effet.
Lorsque ces vers veulent manger, ils enveloppent la proie avec leur corps et la maintiennent ainsi contre la bouche qui est située au milieu de la face ventrale. Ils percent ensuite ses téguments et leur pharynx, extensible comme une trompe, pénètre par l'orifice, furète à l'intérieur, suçant et avalant tout. Si l'on fait jeûner un de ces animaux, pendant quelques jours, on peut facilement observer cette manœuvre, car, lorsqu'on dépose près de lui une larve quelconque, un peu meurtrie pour l'immobiliser, il l'attaque sans tarder et s'en repaît.
On trouve les Dendrocoelum abondamment partout: sous les pierres, au bord de l'eau des lacs et des ruisseaux; sur les plantes aquatiques submergées, ou parmi les détritus du fond. Ils rampent lentement contre ces corps; ils rampent aussi quelquefois sous et contre la surface de l'eau, mais ils ne nagent pas au sein de l'eau. A l'extrémité anté-
FiG 20.
Dendrocoelum lacteum rampant.
rieure du coi-ps, il y a deux yeux — deux groupes de petites taches pigmentées ; mais, chez les individus habitant le fond des lacs profonds, ces taches oculaires s'atrophient et disparaissent.
Ces vers vivent fort bien en aquarium et s'y reproduisent. Au printemps, ils fixent aux plantes, ou aux corps submergés, des coques dures, cornées, sphériques, brunâtres, dont le diamètre atteint deux millimètres environ. Pour simplifier, nous les appelerons des « œufs », quoique ce soient plutôt des « coques ovigères ». Ces œufs apparaissent les uns après les autres dans le corps de la mère. Ils se forment en un ou deux jours et produisent dans le corps une protubérance qui bombe du côté dorsal.
Quand il vient d'être pondu, l'œuf est de couleur jaune, mais il brunit assez rapidement et devient noir. Dans le cours du printemps, la Planaire lactée pond plusieurs de ces œufs, à quelques jours d'intervalle, et sans avoir besoiny. chaque fois, d'une nouvelle fécondation. Au bout de vingt jours environ, de chacun de ces œufs sortent une douzaine de jeunes vers, longs d'environ deux millimètres.
Ls. Planaire gonocéphale est, souvent, déteinte olivâtre; son corps atteint une longueur de 2.5 centimètres. Comme aspect général, elle ressemble à la précédente; mais elle en diffère par la forme de la tète. Celle-ci est plus ou moins triangulaire ; elle présente, de chaque côté, un lobe, situé en arrière des yeux ; tandis que, chez la Planaire lactée, la tête a aussi deux lobes, mais ceux-ci sont tout à fait antérieurs.
On trouve cette planaire, sous les grosses pierres, en. plein courant, dans les eaux courantes très pures.
Elle habite surtout les ruisseaux des montagnes, mais plutôt à leur arrivée dans la plaine ; car elle n'aime pas l'eau très calcaire.
La Planarfa torva est un Turbellaire qu'on trouve sous les pierres, fréquenmient, dans les sources et les ruisseaux propres à courant lent (fig. 21). Ce ver, de couleur noirâtre foncée, atteint une longueur d'environ 15 millimètres. Les
FiG, 21.
Pianaria torva
rampant.
deux yeux, situés près du bord antérieur du corps, sont placés au fond;d'une petite fossette blanche. Cette Planaire vit bien en aquarium ; elle y circule passablement. Elle rampe assez \'ite, avec beaucoup de grâce; mais elle ne nage pas. Elle doit être pourvue d'un organe olfactif assez sensible ; car, quand on jette une mouche morte à la surface de l'eau, c'est un des animaux qui arrive en premier pour s'en repaître.
Cette Planaire est assez carnassière; elle ne craint pas de s'attaquer à de gros animaux. J'en ai vu une attaquer une larve de Tipulidé, longue de 2,5 à 3 centimètres.
Elle avait enroulé son corps autour de la tête de la larve, avait sorti sa trompe et commençait à sucer sa victime. La larve se contorsionnait, enroulant et détendant alternativement son corps, mais sans arriver à se dégager.
Citons encore parmi les Dendrocoeles, la Pianaria vitta (fig. 22).
Les auteurs considèrent cette Planaire comme appartenant à la faune souterraine -et vivant surtout dans l'eau des puits. Je l'ai, Kîependant, à plusieurs reprises, observée, en grand nombre, au printemps, dès le mois Kie mars, dans les prés humides et marécageux, mais où l'eau ne persistait guère que •dans les dépressions causées par les pieds <îes bestiaux.
Cette Planaire vit fort bien en aquarium ; elle rampe, assez rapidement et avec beau- ■coup de grâce, contre les végétaux et les parois ; mais elle ne nage pas.
Son corps est presque transparent ; il est-
1 TYVYW'
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FiG. 22.
Pianaria vitta
rampant.
de couleur légèrement blanc-grisâtre. Lorsque l'animal rampe, sa longueur peut atteindre, et même dépasser, 10 millimètres. L'extrémité antérieure du corps est obtuse, élargie, arrondie. Les deux yeux ne sont pas à cette extrémité, ils sont situés passablement en arrière.
Cette Planaire est intéressante par sa biologie, par son habitat, sa taille, par la grâce avec laquelle elle se déplace et^ surtout, par le fait, que les deux extrémités de son corps sont pourvues de cellules agglutinantes, dont le fonctionnement est facile à constater. Lorsqu'on place un de ces animaux, sous une lamelle de verre, pour l'examiner au microscope, on le voit, en effet, à tous moments, adhérer au verve, tantôt par une des extrémités de son corps, tantôt par l'autre.
Les Rabdocoeles^ sauf la première des espèces suivantes,
ont tous une taille inférieure à celle des Dendrocoeles, que
. r^^^ nous venons de décrire. Leur corps est,
♦ f-^ en général, moins aplati.
Le Mésostome d'Ehrenberg est un des plus beaux animaux de nos eaux douces (fig. 23).
Son corps, qui atteint une longueur de 15 mm., est absolument transparent; cela permet d'en étudier presque toute l'anatomie, à la loupe, pendant la vie.
Quoiqu'il ne soit probablement pas rare, cet animal est peu connu. On le trouve, du milieu de mai au milieu d'août, dans les pièces d'eau qui sont à sec pendant une partie de l'année. Ce ver peut nager en pleine eau, mais, le plus habituellement, il nage ou rampe autour des tiges des plantes submergées (roseaux, scirpes, Myriophyllum, Potamogeton).
C'est donc là qu'il faut le chercher, en d Ebi*eniierg"rampa^t juiu et eu juillet. Il apparaît souvent abon-
Fig. 23. — Mésostome
92 l'aquabium de chambse
damment dans une localité d'où il disparaît ensuite pendant plusieurs années ; surtout si, la saison ayant été pluvieuse, les mares ont conservé de l'eau tout l'été.
On le récolte en puisant de l'eau, au hasard, avec un bocal à large ouverture, en rasant les plantes riveraines. Lorsqu'on examine l'eau que l'on vient de ramener, les Mésostomes — s'il y en a — sont assez vite remarqués, malgré la transparence de leur corps; soit, par le fait de l'opacité de Tintestin; soit, par suite des jeux de lumière produits par les ondulations de l'animal. Ce procédé est un peu long; aussi, quand on counaât une localité, où l'on s'est assuré de la présence de cet organisme, on peut — malgré sa fragilité — le capturer au filet fin.
Il faut, dans ce cas, promener le filet lentement, au milieu des plantes et un peu au-dessous de la surface de l'eau. Il est inutile de chercher longtemps au même endroit, car, au moindre ébranlement de l'eau, l'animal se laisse choir au fond, n faut donc fréquemment changer d'emplacement — quitte à y revenir plus tard — en s'éloignant chaque fois d'un ou de deux mètres.
De temps en temps, on retourne le filet dans un bocal rempli d'eau. Quelquefois on peut constater, de suite, la présence de quelques Mésostomes ; mais le plus souvent, ils sont masqués par toutes les impuretés ramassées. Ils n'apparaîtront que plus tard, lorsque — le bocal ayant été déposé à la maison — ik se sentiront tranquilles. On les verra, alors, se dégager des détritus et ramper contre les parois ^
Le Mésostome d'Ehrenberg vit fort bien en aquarium. Il rampe contre les parois ou les végétaux, ou bien il se tient caché au fond ; il nage quelquefois en pleine eau. Il rampe aussi sous et contre la surface de l'eau, mais il se laisse choir au moindre choc. Dans ce cas, souvent, il dispose son corps
ï Près de CJenève, j'ai trouvé le Mésostome, à Gorsier, dans un long étaii^; peu profond. Je l'ai récolté, aussi, dans les marais de Rouelbau et do Sionnex. Il m'a été indiqué, comme se trouvant dans le lac, aux liautes eaux, dans les champs de rosoanx à Bellerive.
en forme de fragment de pas de vis et il descend avec lenteur, en tournant sm* lui-même, comme s'il se vissait "dans l'eau; il remonte parfois de la même manière.
C'est quand il rampe contre les parois du bocal, qu'on peut le mieux, à l'aide d'une loupe, étudier son anatomie. Le corps du Mésostome a, alors, une forme ovale lancéolée, terminée en arrière par une pointe effilée (fig. 23). L'extrémité antérieure, avec laquelle le ver tâtonne sans cesse, pendant qu'il avance lentement, est, au contraire, un peu obtuse.
On remarque de suite l'intestin ; celui-ci apparaît comme une longue tache brun-jaunâtre, occupant la partie médiane du corps, sur environ les deux tiers de sa longueur. Au tiers antérieur de T'intestin, on voit une espèce de rosette; c'est le pharynx.
Au printemps, les organes génitaux se montrent, des deux côtés, comme des glandes, un peu blanchâtres, moins transparentes que le reste du corps. On y distingue les œufs d'été, dans lesquels, souvent, on aperçoit l'embryon, reconnaissable à ses deux yeux.
Les jeunes éclosent dans le corps maternel ; ils sortent de celui-ci en perçant les téguments. Le Mésostome d'Ehrenberg est donc ovovivipare. A partir de juillet, les œufs d'hiver, durs, cornés, opaques, apparaissent des deux côtés du corps, sous forme de gros points jaunes ou bruns. Ces œufs ne deviendront libres que par la mort de l'animal.
Un peu en avant de l'extrémité antérieure de l'intestin, on remarque une légère opacité des tissus, avec deux taches noires ; c'est le cerveau avec les deux yeux. A la partie postérieure du corps, on constate des traînées fines, un peu opaques, qui se prolongent dans la partie effilée terminale ; ce sont les glandes fileuses. Ces glandes, ainsi qu'on peut facilement l'observer dans l'aquarium, servent aux Mésostomes, à sécréter les fils glaireux qu'ils tendent entre les plantes, dans le but de capturer des petits crustacés.
Ceux-ci, lorsqu'ils ont le malheur de toucher à ces fils, y
restent collés. Le Mésostome s'en empare alors, en les enveloppant avec la partie antérieure de son corps qu'il recourbe en forme de cuiller; puis il les applique contre sa bouche pour les sucer.
Si on leur met une nourriture abondante, ces vers man» gent à un tel point qu'ils tombent au fond, comme saouls, et restent sans mouvements pendant quelques heures.
Les Mésostomes d'Ehrenberg vivent environ deux ou trois mois^
Le Yortex viridis est très commun, au printemps, dans les mares, les fossés et les étangs garnis de plantes; mais il est nécessaire que ces pièces d'eau soient à sec une partie de l'année. Il circule parmi les plantes aquatiques et nage aussi en pleine eau ; il aime la lumière.
Le corps de ce ver est farci de zoochlorelles (algues parasites microscopiques) qui lui donnent une teinte générale verte. Il atteint une longueur de cinq millimètres.
Le Prorhynchus stagnalis est un petit Turbellaire, dont le corps atteint une longueur de quatre à six millimètres environ. Il se montre à nous comme un petit fil blanc, rampant, souvent à ras du niveau de l'eau, contre les parois du bocal dans lequel on a mis du détritus ou du limon recueillis dans un marais. Ses mouvements sont relativement rapides.
Malgré la petite taille de ce ver, je cite cette espèce parce qu'elle est intéressante à plusieurs points de vue. A rencontre des autres Turbellaires, le Prorhynchus n'a pas d'yeux; il a une trompe, indépendante du tube digestif, semblable à celle des Némertiens * ; enfin l'extrémité postérieure de son corps est pourvue de cellules agglutinantes.
1 Pour avoir de plus amples renseignements sur Tanatomie de cet intéressant Turbellaire, on peut consulter le Traité d'Anatomie comparée de Vogt et Yung. Ces auteurs ont étudié d'une manière spéciale cet animal, comme type des Turbellaires.
2 Aussi beaucoup de naturalistes rangent ces vers parmi les Némertiens.
Le Microstomuni Hnearis est un petit Turbellaire qu'on trouve dans les marais, surtout lorsqu'il y a un abondant détritus de feuilles mortes. Il vit aussi dans le limon. Cet animal se reproduit par œufs, et aussi, comme les Naïs, par bourgeonnement de nouveaux individus, à la partie posté*rieure de son corps. Il forme ainsi des chaînes d'individu» qui atteignent, parfois, une longueur de huit millimétrés
\ 1T. ra.
Fio. 24. — Microstomum Hnearis.
Il est pourvu, comme THydre, de véritables nématocystes. Enfin, seul d'entre les Turbellaires, il a un anus.
Il y a encore beaucoup de petits Rhabdocoeles, dont la longueur varie de 1 à 4 ou 5 millimètres ; mais ils ne présentent rien de particulier et le plan de cet ouvrage nousempêche d'en citer un plus grand nombre.