CHAPITRE XV LES INSECTES {Suite
Coléoptères (Généralités). Dyticidéh
De tous les insectes aquatiques, ce sont les Coléoptères qui, à l'état d'imago, sont le plus abondamment représentés dans nos eaux douces.
Ces insectes sont caractérisés par leurs ailes antérieures.
— appelées élytres — qui sont coriaces, dures, cornées. Elles recouvrent l'abdomen comme d'un bouclier et protègent les ailes postérieures, qui sont repliées au-dessous ; celles-ci sont membraneuses et, elles seules, servent au vol.
Le prothorax est distinct ; il est bien développé et donne à l'aspect général de l'insecte un cachet particulier. Les pièces buccales sont masticatrices.
Les Coléoptères sont à métamorphoses complètes. Leurs larves sont, en général, pourvues de trois pattes articulées
— sauf quelques rares exceptions, par exemple, les larves des Curculionidés. Les nymphes ne sont jamais protégées par un cocon.
Malgré le grand nombre de familles que renferme cet ordre, on peut dire que les représentants de trois familles seulement se sont adaptés à la vie aquatique. Ces trois familles sont : 1^ les Hydrophilidés, dont une partie seule-
ment des représentants vivent dans reau;2o les DyticidéSy. y compris les Haliplidés ; et "à^ les Gyrinidés. Tous les représentants de ces deux dernières familles sont aquatiques.
Mais on trouve dans d'autres familles, dont les représentants sont pour ainsi dire tous terrestres, quelques genre» isolés, ou même seulement quelques espèces, dont les représentants, par exception, vivent dans Teau.
C'est pourquoi nous aurons encore à étudier : la petite famille aberrante des Elmidés et quelques Parnidés, quelques Curctilionidés, quelques Chrysomélides (Galeruceîle et Haemonia).
Enfin, il y a des coléoptères, dont les larves seules sont aciuatiques, alors que l'imago a une vie exclusivement terrestre.
C'est le cas, en particulier, pour certains Bonaciens, ainsi que pour les ressortissante des genres Cyphon et Helodes.
Les Dyticidés
Les Dyticidés, par le nombre des espèces et par celui des individus, constituent la plus importante famille des Insectes aquati(|ues. Cette famille n'a aucun représentant terrestre; tous vivent exclusivement dans l'eau, dans laquelle ils circulent avec facilité. Le corps de ces insectes a une forme toute particulière qui leur pennet de nager et de glisser aisément entre les herbages aquatiques. Il est presque régulièrement ovale, en forme de lentille biconvexe ; il ne présente ni saillies, ni dépressions, mais il est plus épais en avant, et, en général, un peu élargi en arrière. Les hanches des pattes postérieures sont immobiles, soudées au tégument ; il en résulte ((ue ces membres ne peuvent se mouvoir que dans im seul plan, parallèle à celui du corps. Les trois premiers segments de l'abdomen sont soudés entre eux.
Dans l'eau, les Dyticidés se font tout de suite reconnaître
à la manière dont ils nagent et à la façon dont ils respirent. Ils nagent, en frappant l'eau simultanément avec leurs pattes postérieures ; ils respirent, en amenant â la surface l'extrémité de leur abdomen. Souvent, on voit une minuscule bulle d'air adhérer à cette région. Nous reviendrons sur ce& deux points.
La famille des Dyticidés renferme des espèces de taille fort variable ; chez certaines, la longueur de l'insecte ne dépasse pas un millimètre (Hydropores); chez d'autres, elle atteint quatre centimètres (Dyticus latissimus). On compte plus d'une centaine de Dyticidés dans l'Europe centrale. Ce sont des animaux carnassiers, voraccs, insatiables. Ils présentent entre eux, sauf la taille, les plus grandes analogies dans l'aspect, dans les mœurs, l'habitat et la biologie. Les renseignements suivants qui concernent principalement le Dyticus marginalis, pourront se rapporter à la plupart des espèces du genre Dyticus, ainsi qu'à beaucoup d'espèces des genres voisins.
Le Dyticus marginalis atteint une longueur de 3,5 centimètres. Vu la taille de cet insecte, nous pourrons aisément étudier la conformation de son corps. Nous constaterons d'abord que la tête s'enchâsse dans le prothorax et que celui-ci possède, à la face ventrale, une sorte d'épine, de carène, qui, à son tour, vient s'emboîter intimement dans une dépression du mésothorax (voir fig. 53). Les trois parties du corps de l'insecte, lorsque celui-ci se contracte, deviennent ainsi solidaires les unes des autres et forment un tout rigide.
Les pattes postérieures, comme nous l'avons déjà indiqué, ne peuvent se mouvoir que dans un seul plan, d'avant en arrière.
Elles sont aplaties et organisées spécialement pour la natation. Le tibia et les tarses ont, chez le mâle, deux rangs de poils natatoires qui se rabattent contre le membre, lorsque celui-ci est porté en avant et qui, au contraire, s'écartent et forment une espèce de rame, lorsque la patte
pousse en arrière. Mais, chez la femelle, il n'y a qu'un seul rang de poils, le rang dorso-supérieur.
Le dernier article des tarses porte deux grififes, aux trois membres ; sauf chez le Cybister, chez lequel les membres postérieurs ne sont terminés que par une seule grifie.
Les pattes médianes ont aussi des poils natatoires, mais ils sont moins nombreux, l'insecte utilisant ces membres plutôt pour se diriger que comme organe propulseur. Enfin les pattes antérieures, elles, servent surtout d'organe de préhension. Le Dytique les utilise soit pour porter à sa bouche les proies dont il se nourrit, soit pour s^'accrocher aux végétaux.
Les pattes antérieures, chez le mâle du Dyticus marginaUs, sont conformées d'une manière toute spéciale — <;omme c'est, du reste le cas chez tous les mâles dans le genre Dyticus, et chez les mâles de quelques autres espè- <;es des genres voisins — . Chez ces animaux, les trois premiers tarses sont fortement élargis et à eux trois, forment une sorte de disque ovale. La face ventrale de ce disque est couverte d'une multitude de microscopiques petites <îupules, chacune montée sur un pédoncule ^ Le troisième tarse, lui, est mimi, en outre, de deux cupules, de dimension beaucoup plus considérable, visibles à l'œil nu ; Tune est très grande, l'autre est de moitié plus petite. Ces cupules sont plus ou moins rigides et élastiques ; leurs parois «ont rendues relativement fermes par des tiges ou des plis solides, disposés comme les rayons d'une roue (fig. 50).
Elles fonctionnent comme des ventouses ; mais, en plus, elles sécrètent automatiquement un liquide, non mouillable et insoluble dans l'eau, possédant un fort pouvoir adhésif ^
Les mâles seuls, étant pourvus de ces organes, il est à supposer que ceux-ci servent à maintenir la femelle lors de l'accouplement.
1 On les considère comme étant des poils modifiés.
2 Un Dytique, suspendu par ses pattes ventouses, peut supporter l'2 à 13 fois son poids (Plateau).
Les trois premiers tarses des pattes médianes ont aussi leur face ventrale garnie de semblables petites cupules. Mais cet organe est moins apparent à ce membre, car les tarses sont beaucoup moins élargis et leur forme paraît normale.
I lUÎTl-
FiG. 50. — Tarses de la patte antérieure d'un Dytique ^ , vus par la face ventrale et par la face dorsale.
La bouche est pourvue de puissantes mâchoires et de fortes mandibules; les Dytiques s'en servent pour déchiqueter les proies qu'ils attrapent. Rien ne les rebute, ils attaquent les larves, les insectes adultes, les têtards, même les poissons.
Êa captivité, pressés par la faim, ils se dévorent les uns les autres. Eux-mêmes ont peu d'ennemis. D'abord la consistance et la forme de leur corps rend leur capture très difficile; ensuite ils ont l'habitude, lorsqu'ils se sentent pris, de projeter par l'anus un liquide clair mais nauséabond. l'aquarium de chambre 12
Ils sécrètent aussi à travers la chitine de leur tégument thoracique une substance laiteuse et acre.
Le système respiratoire des Dyticidés se manifeste à Texteneur par dix paires de stigmates. Ceux de la première paire sont situés dans la peau molle qui unit le prothorax au mésothorax. Ces stigmates sont perméables, mais ils sont inutilisés, lorsque l'animal est dans l'eau.
H en est de même pour les stigmates de la deuxième paire. Ces derniers sont situés latéralement, à la face ventrale, dans le sillon infcersegmentaire qui part de l'articulation des pattes médianes ^
Il y a ensuite huit paires de stigmates abdominaux. Ils sont placés, de chaque côté, dans une sorte de gouttière, sur la face dorsale de l'abdomen ; ils sont donc couverts par les ailes et les élytres.
En général, les stigmates du premier segment abdominal et ceux des derniers segments sont plus grands que les autres ; mais il y a là des divergences suivant les espèces. Le tégument dorsal, caché par les ailes et les élytres est, au moins en partie, revêtu de poils assez longs.
Les trachées, qui parcourent le corps, sont en relation avec de vastes espaces, sortes de poches remplies d'air. Chez certaines espèces, particulièrement c}iez le Cybister de Roesel — et aussi, mais moins nettement, chez d'autres grands Dytiques à corps roussâtre en dessous — on peut, plus ou moins, observer ces poches aériennes, pendant la vie, par transparence à travers le tégument chitineux (voir iig. 53).
Chez ces animaux, la face ventrale du mésothorax et du métathorax paraît plus blanchâtre, plus opaque, que la face ventrale des segments abdominaux. Cela provient de ce que le tégument de ces derniers segments, étant transparent, laisse voir les trachées ainsi que les muscles directement sous-jacents ; tandis qu'à la face ventrale du thorax,
1 Si, par expôriencp, on obture les stigmates du premier ou des deux premiers segments abdominaux, on constate que le Dytique expire de l'air par les stigmates tlioraciquds.
le tégument, quoique également transparent, est séparé des tissus sous-jacents par une couche d'air, contenue précisément dans ces poches aériennes. C'est cette couche d'air qui produit la coloration blanchâtre et qui empêche le regard de pénétrer plus loin.
Chez le Cybister de Roesel, on peut facilement observer des alternatives de dilatation et d'aflfaissement de ces taches blanchâtres.
Le corps des Dytiques, lorsque l'animal est en bonne santé, étant im peu plus léger que l'eau, ces insectes ont une tendance à remonter à la surface, lorsqu'ils lâchent leur point d'appui ou cessent de nager. Cependant, malgré cela, ils s'aident, quelquefois, de mouvements natatoires.
La région dorsale des deux derniers segments est revêtue de poils hydrofuges; elle est habituellement protégée par l'extrénuté des élytres, qui la recouvrent. Lorsque le Dytique veut renouveler l'air contenu dans ses trachées, il amène à la surface de l'eau l'extrémité postérieure de son corps: H pousse alors faiblement en arrière son dernier segment, ce qui découvre la face dorsale de celui-ci. Cette région, étant revêtue de poils hydrofuges, entre de suite en contact avec l'air. Par ce moyen, l'espace sous-élytral entier et les stigmates que nous y avons signalés se trouvent en relation avec l'atmosphère.
Il est cependant probable que, normalement, l'air inspiré ne pénètre dans les trachées que par les stigmates du septième et du huitième segment. Lorsque le Dytique a renouvelé l'air contenu dans ses trachées, il ramène sous ses élytres son dernier segment ; puis il plonge. Ce n'est qu'à ce moment-là, qu'on voit apparaître une bulle d'air ou un bourrelet argenté à l'extrémité postérieure du corps et, souvent, y persister. Les stigmates dorsaux — et tout particulièrement ceux des deux premiers segments abdominaux, qui sont en relation directe avec les poches aériennes que nous avons décrites — servent à expirer sous les élytres, où il s'y emmagasine, l'air qui a été inspiré au moyen des stigmates postérieurs. Cet air s'accumule dans
180 l'aquarium de chabibre
l'espace dorsal sous-élytral (ou plus exactement sous-alaire); quelquefois même il fait saillie en arrière et constitue la bulle ou le bourrelet argenté dont nous venons de parler. Il est possible que cette réserve aérienne soit utilisée pour les besoins de la respiration ; mais^ à mon avis, son utUité principale est de diminuer le poids spécifique de Tinsecte et d'empêcher que les ailes ne soient en contact avec l'eau.
Si l'on enlève à un Dytique cette provision d'air (en l'aspirant, sous l'eau, au moyen d'un compte-goutte, introduit sous les élytres) ou, si l'on découpe dans les élytres et les ailes une ouverture assez grande — ce qui met l'insecte dans l'impossibilité de retenir cet air — l'animal, devenu trop lourd, ne peut plus atteindre la surface pour y respirer. Il fait de vains efforts, pour y arriver, puis reste au fond et meurt .
n est probable que le Dytique utilise le pouvoir qu'il a de déplacer l'air contenu dans son corps, pour modifier l'équilibre et la position de celui-ci — en dirigeant tantôt une certaine quantité d'air sous ses élytres, tantôt au contraire en l'y reprenant pour l'emmagasiner dans ses poches aériennes thoraciques — suivant qu'il veut monter ou descendre au sein de l'eau.
On peut, en effet, facilement constater que l'air conservé dans l'espace sous-élytral est soumis à des alternatives de preôsion et de dépression. Pour cela, il n'y qu'à percer un petit trou à l'une des élytres, ainsi qu'à l'aile sous-jacente. On verra alors, lorsque le Dytique plonge, ou, parfois, seulement quelques instants après qu'il a plongé, une bulle d ait saillir par cet orifice et, suivant les moments, grossir et quelquefois s'échapper, ou, au contraire, diminuer et être résorbée.
Les Dytiques se reproduisent surtout au printemps. La femelle, suivant les espèces, dépose ses œufs sur les feuilles, ou les fiche, aux trois quarts enfoncés, dans la tige des végétaux aquatiques.
Les sexes diffèrent, parfois, chez le Dyticus marginalis et chez quelques autres espèces, parla conformation des élytres.
Chez les mâles, les élytres sont lisses et unies; chez certaines femelles, elles sont sillonnées de sfcries longitudinales. On trouve, quoique appartenant à la même espèce, des femelles dont les élytres sont entièrement sillonnées, d'autres dont les élytres ne sont sillonnées que dans leur partie antérieure, et enfin d'autres dont les élytres sont lisses comme chez le mâle. Les théoriciens ont longuement discuté sur la cause de ce dimorphisme ; nous ne les imiterons pas. On ignore les causes de ces modifications et l'influence qu'elles peuvent avoir au point de vue biologique.
Les Dytiques vivent, dit-on, plusieurs années et hivernent dans la vase. Ils aiment à nager, lorsque le soleil brille ; mais ils se tiennent, le plus habituellement, cachés dans la profondeur. Pour s'en procurer il faut donc remuer le fond, en passant et repassant le filet plusieurs fois de suite, surtout dans les endroits garnis de végétation. On attrape ainsi, souvent, un grand nombre de Dytiques dans des pièces d'eau où l'on n'en voyait aucun. La nuit, ils sortent de l'eau. Ils grimpent contre les végétaux, en se servant des pattes antérieures et médianes, et s'envolent pour explorer le pays. C'est pour cette raison qu'on en voit, parfois, apparaître dans des jets d'eau, même dans de simples tonneaux d'arrosage.
Les Dyticidés ne font entendre aucun son; sauf, dit-on, le Pelobius Hermani, qui stridule (ainsi que quelques Hydrovatus et quelques Laccophilus). Ils supportent fort bien la captivité; mais ils sont peu agréables à garder dans l'aquarium (au moins les grandes espèces), car ils détruisent et dévorent tout.
Les larves des Dyticidés, comme c'est le cas pour les imagos, ont beaucoup de ressemblance entve elles, au point de vue morphologique et biologique.
Nous parlerons surtout de la larve du Dyticus marginalis (fig. 51), mais nous signalerons au fur et à mesure, les particularités que peuvent présenter les larves d'autres espèces.
LAQUARirM DE CHAMBRE
La larve du D. marginalis atteint une longueur de 5 centimètres; son corps, y compris la tête, est composée de douze segments ; il est de couleur jaunâtre. Il a trois paires de pattes thoraciques ; elles sont longues, grêles et sont terminées pai* deux griffes. Les tarses et le tibia sont pourvus de longs poils natatoires, disposés en deux rangées. Ces poils s'appliquent les uns contre les autres, lorsque la patte est portée en avant, et, au contraire, ils s'écartent
en fonnant une espèce de rame, lorsque la patte pousse en arrière.
Grâce à cette disposition, la larve se déplace et nage avec assez d'agilité ; quand elle est effrayée, elle s'aide, en outre, de brusques contorsions du corps. Les deux derniers segments abdominaux ont, de chaque côté, une rangée de poils; le dernier possède, en plus, à son extrémité postérieure, deux appendices ventraux, aussi ciliés latéralement. Nous verrons plus loin quelle est leur utilité.
Les larves desDyticidés ne sont cependant pas toutes nageuses; beaucoup d'entre elles ne font que marcher au fond de l'eau, ou contre les végétaux. Dans ce cas, leurs pattes et leurs segments postérieurs n'ont pas de poils natatoires.
Ces larves sont extraordinairement voraces et carnassières. Leur tête est large et aplatie ; elle est pourvue, de chaque côté, d'un œil — quelques espèces en ont plusieurs — et, en avant, d'une paire de mandibules longues, aiguës, acérées, mais dépourvues de dents.
La région antérieure de la tête, comprise entre les mandibules, est, en général, large et faiblement arrondie (Dyfcieus, Agabus, Colymbètes, Hybius). Mais, chez quelques
Fio 61. — Larve da Dytictts marginalis, respirant à la surface de leau.
espèces, elle est pourvue d'une sorte de corne, plus ou moins longue, dirigée en avant (Cybister, Noterus); chez d'autres, enfin, cette région s'allonge, comme un véritable bec, et dépasse les mandibules (Hydroporus, Hyphydrus).
Les mandibules servent à la fois à capturer les proies et à les sucer. Si Ton observe comment ces larves se nourrissent, on constate, en effet, qu'elles le font d'une manière toute spéciale. Les mandibules sont percées dans toute leur longueur d'un très fin canal, qui aboutit à l'œsophage. Grâce à cette disposition, la larve, au moment, où elle saisit sa proie, instille dans la plaie quelques gouttes d'un liquide salivaire toxique. Ce liquide a le double but : V de tuer la proie et 2® de liquéfier ses tissus. Lorsque ceux-ci sont transformés en une bouillie plus ou moins fluide, la larve les absorbe par ce même canal. C'est la seule voie par laquelle la nourriture puisse arriver dans l'œsophage. La bouche est, en effet, tout à fait atrophiée, on ne la distingue plus. Les naturalistes qui, au moyen de séries de coupes, ont minutieusement étudié la structure de la tête de ces larves, disent bien que la bouche persiste sous forme d'un orifice, il est vrai, si petit, qu'il est douteux qu'il puisse servir. Mais, que la bouche soit totalement atrophiée, ou qu'il en subsiste encore un vestige, peu importe ; l'important est de savoir que la larve se nourrit exclusivement, en suçant sa proie au moyen de ses mandibules perforées.
Nous devons encore signaler une particularité dans le fonctionnement de ce bizarre appareil.
Le canal, qui va de l'extrémité des mandibules à l'œsophage, ne forme pas un tout continu. Il est composé de deux parties : 1^ celle qui est creusée dans la mandibule et 2° celle qui, située dans la tête même, va de l'oesophage à la mandibule. Ces deux moitiés du canal ne s'abouchent bout à bout que lorsque les mandibules sont assez rapprochées du front, ce qui arrive lorsque la larve les a refermées sur une proie. Dans ce cas, le canal forme un tout, et les sucs aspirés passent directement, par son intermédiaire,
dans Tcesophage. Mais, lorsque les mandibules sont écartées, lôs deux moitiés du canal ne s'appliquent plus bout à bout, Tune contre Tautre; il reste entre elles un espace, qui est en relation avec Textérieur. Dans ces conditions, le canal ne peut pas fonctionner pour l'aspiration. En revanche, si la larve vomit, en ayant ses mandibules écartées, on voit les matières sortir — non pas par l'extrémité des mandibules — mais, à la base de celle-ci, par cette solution de continuité du canal. Le schéma (fig. 52) fera, je crois, mieux comprendre le fonctionnement de cet organe, que ma longue explication.
Lorsqu'elle veut respirer, la larve du Dyticus marginalis gagne la surface et, au moyen des deux stigmates, situés à l'extrémité postérieure de son corps, elle met ses trachées en relation avec l'atmosphère. Le système respiratoire de ces larves est composé de deux grands troncs trachéens latéraux, qui vont des stigmates postérieurs du huitième segment abdominal jusque dans la tête. Dans leur parcours, ils émettent des ramifications latérales et sont réunis entre eux par quelques anses transversales. Mais, outre ces stigmates postérieurs terminaux, la larve adulte, prête à se transfonner, est pourvue, en plus, de huit paires de stigmates latéraux, qui sont perforés. Il y en a une paire au mésothorax et une paire à chacun des premiers segments abdominaux.
Lorsque, avec une pince, on saisit brusquement, sous l'eau, une de ces larves, on la voit se contorsionner, se contracter et expulser de petites bulles d'air par chacun de ces stigmates. J'ai observé cela plusieurs fois sur la larve du Dyticus marginalis et sur celle du Cybister de Roesel. Cependant, toutes les larves des Dyticidés ne présentent pas ce
Fig. 52. — Appareil de succion des larves de Dyticidés, d'après nature, mais un peu schématisé.
phénomène ; et même, on ne l'observe, chez les deux larves ci-dessus indiquées, que lorsqu'elles sont tout à fait adultes. Beaucoup de larves de Dyticidés n'ont latéralement que des stigmates imperforés, ou même n'en montrent aucune trace.
Ces larves n'utilisent donc pour respirer que leurs derniers stigmates postérieurs, qui, alternativement, servent à l'inspiration et à l'expiration. Lorsque la larve nage, ces stigmates sont fermés ; mais lorsqu'elle les met en contact avec la surface de l'eau, ils s'ouvrent.
Voyons, à présent, quelle peut être la fonction des deux appendices ciliés postérieurs, appelés cerques. Parmi les larves des Dyticidés, les unes peuvent nager en pleine eau, tandis que les autres ne peuvent que marcher sur le fond ou sur les végétaux submergés. Les larves nageuses — celle du Dyticus marginalis, par exemple — ont un poids spécifique qui se rapproche à tel point de celui de l'eau que, souvent, la même larve, suivant que ses trachées sont plus ou moins remplies d'air, a une tendance à s'élever passivement ou, au contraire, à s'enfoncer dans l'eau.
Mais — même dans ce cas — quand la larve a réussi à mettre ses stigmates postérieurs en contact avec l'atmosphère et à les ouvrir, l'attraction aérienne qui se produit sur eux — malgré le peu d'étendue de leur surface hydrofuge — est, cependant, toujours suffisante pour contrebalancer et même surpasser le très minime excès de poids du corps qui pouvait exister.
Le poids spécifique de son corps devenant — ou étant déjà — inférieur à celui de l'eau, la larve subit, de ce fait, une poussée hydrostatique, de bas en haut, qui tend à l'appuyer contre la surface et même à la faire chavirer contre celle-ci pour qu'elle y flotte suivant les lois de la pesanteur. Mais, si ce cas se produisait^, les stigmates terminaux se trouveraient dans une position défavorable à leur
* Et il se produit, lorsqu'on ampute, à une larve, ses deux cerques.
fonctionnement. Les cerques ont précisément pour fonction d'empêcher qu'une telle éventualité se produise.
La larve abordant la surface par l'extrémité postérieure de son corps, les cerques arrivent en premier contre la surface et, étant mouillables, ils repoussent celle-ci de bas en haut et s'appuyent contre elle.
La larve, grâce à la faible poussée hydrostatique, se trouve alors appuyée contre la surface pai' une région triangulaire — formée par l'extrémité postérieure de son corps et les deux cerques, écartés l'un de l'autre. Cette base est suffisamment large pour assurer a la larve une certaine stabilité, et cela dans une position favorable au bon fonctionnement des stigmates.
Mais les cerques remplissent encore une autre fonction. Quand la larve se trouve dans la position que nous venons d'indiquer, ses stigmates terminaux, non mouillables, sont, comme nous l'avons signalé, attirés par l'air. Il en résulte que si la larve veut rapidement plonger, sa force natatoire peut se trouver parfois insuffisante pour détacher ses stigmates de la surface. Mais si, au moment où elle fait un effort natatoire, la larve porte légèrement son corps en aiTière, ou appuie ses cerques contre la surface, ceux-ci fonctionnent comme un levier du deuxième genre et, grâce à eux, elle réussit à quitter la surface.
En revanche, les larves très vigoureuses et bien organisées pour la natation sont dépourvues de cerques. C'est le cas, par exemple, pour celle du Cybister. Cette larve a une force natatoire suffisante pour contrebalancer ; celle qui résulte de l'attraction capillaire. Et, d'autre part, l'auréole des poils mouillables, qui garnit le dernier segment de son corps, lui constitue une base suffisante pour qu'elle puisse s'appuyer contre la surface.
Mais, beaucoup de larves de Dyticidés ne sont pas organisées pour la natation ; elles vivent au fond de l'eau, dans les détritus ou sur les végétaux ; le poids spécifique de leur corps est supérieur à celui de l'eau. Cependant ces larves sont aussi pourvues de cerques, souvent assez longs,
munis de poils épars, mais dépourvus de rangée de cils. Quelle peut être leur fonction ?
Si Ton observe ces larves, on remarque que, lorsqu'elles veulent respirer, elles grimpent le long d'un végétal ou d'un corps quelconque. Puis, arrivées près de la surface de l'eau, elles se retournent et poussent en haut l'extrémité postérieure de leur corps. Celle-ci, étant mouillable, butte contre la surface, s appuie contre elle et la repousse de bas en haut, absolument comme dans le cas précédent. La seule différence consiste en ce que cette poussée est d'origine musculaire et non d'origine hydrostatique. Or, la larve, accrochée à un appui quelconque, souvent mal placé, se trouve être dans une position quelconque, souvent défavorable au bon fonctionnement des stigmates. Mais, dans ce cas, un des cerques, arrivant contre la surface, prend un point d'appui contre celle-ci. Il dirige, pour ainsi dire, l'extrémité postérieure du corps de la larve, la force à s'incliner e^ à aborder la surface bien perpendiculairement ; puis il la maintient dans cette position qui est favorable au bon fonctionnement des stigmates.
Chez les larves « qui s'appuient contre la surface », les cerques qui sont mouillablesj remplissent donc, pour ainsi dire, la même fonction que la cupule respiratoire hydrofuge, chez les larves « qui se suspendent à la surface » \ Ces deux organes, essentiellement différents de forme et de structure, servent, tous deux, à maintenir la larve en équiUbre, à la surface de l'eau, dans une position qui lui est favorable pour respirer.
Pour effectuer leurs métamorphoses, les larves des Dyticidés sortent de l'eau, en général dans le courant de l'été, et s'enfouissent dans la terre. C'est donc en automne que les imagos sont le plus abondants.
On peut assez facilement observer les métamorphoses du Dyticus marginalis.
* ^&û£QLiae nous le verrons plus loin, lorsque nous étudierons les larves des Hydrophilidés et surtout celles des Diptères.
Il faut, pour cela, récolter des larves vers la fin du mois de juin.
On les installe, chacune séparément, dans un bocal plus large que profond, ne contenant qu'une couche d'eau d'un à deux centimètres de profondeur et une grosse touffe de mousse qui émerge le plus possible.
Dans ces conditions, surtout si on ne leur donne rien à manger, les larves ne tardent pas à sortir de l'eau.
Elles s'enfouissent dans la mousse et s'y confectionnent une petite niche de 3 centimètres environ de diamètre. Elles y restent immobiles, pendant quelques jours, le corps replié sur lui-même, puis elles se transforment en nymphe.
L'imago apparaît deux semaines après.
• otvtvtntUt f>
FiG. 53. — Face ventrale du Cijbister Roeselii.
Nous allons, à présent, rapidement indiquer diverses particulaiîtés intéressantes à observer chez différents insectes de cette famille.
Cyhister de Boesel. — C'est, parmi les Dyticidés, un de ceux dont la taille est la plus grande (80 à 33 mm.) et celui qui nage le mieux; mais ce n'est pas un des plus communs. Les mâles, comme c'est le cas chez les Dytiques p. p. d., ont les tarses modifiés.
Nous avons déjà signalé que la transparence toute spéciale des téguments de la face ventrale de cet insecte permet d'observer les sacs aériens thoraciques et les trachées abdominales (fig. 53) avec leurs alternatives d'affaissement et de dilatation.
Le Cybister présente encore cette autre particularité que les tarses de ses membres postérieurs sont terminés par une seule griffe.
La larve du Cybister est la plus grande larve aquatique de nos contrées, son corps atteint une longueur de 7,5 centimètres ; il est de couleur brun-jaunâtre (fig. 54).
Cette larve est très irritable, dès qu'on la touche, elle se retourne et mord. Elle n'a pas de cerques; en revanche, les poils disposés en rangée de chaque côté des deux derniers segments abdominaux, sont assez longs. Chez les jeunes larves, qui viennent de muer, dont le corps est encore transparent, on constate que les deux troncs trachéens longitudinaux présentent, à chaque segment, une dilatation fusiforme.
VAciUus sulcaUis est de plus petite taille ; la longueur
Fig. 64. — Larve adulte du Cybister Roeselii.
190 l'aquarium de chaubre
de son corps ne dépasse pas seize millimètres. La larve (fig. 56) atteint une longueur de 2,5 centimètres. Elle ressemble un peu à celle du Dyticus marginalis, mais elle s'en distingue par son grof abdomen et par son prothorax qui est mince et allongé. Cette larve nage bien, elle est pourvue de deux cerques ciliés.
Fio. 55. — Larve de VAcilius sulcatus, nageant.
Chez les autres larves des Dyticidés les cerques deviennent beaucoup plus longs et plus minces; ils se transforment en filaments qui font plus directement sufte au corps. Le plus souvent, ils sont pourvus de quelques longs poils, mais ils n'ont plus que rarement des cils disposés en rangée.
Les larves, dans les genres Colymbètes, Agabus etHybius, ont, entre elles, beaucoup de ressemblance. Elles ne sont pas, ou ne sont que peu nageuses.
Chez les larves des Colymbètes, les cerques sont couverts de cils fins et ont quelques grands poils a l'extrémité. Les stigmates latéraux (ou taches stigmatiques) sont situés dans l'écusson dorsal, mais tout au bord de celui-ci.
Chez les larves des Agabtis, les cerques n'ont pas de cils fins, mais ils ont quelques grands poils épars. Les stigmates (OU taches stigmatiques) sont situés à côté et en dehors de Técusson dorsal.
Chez les larves des Ihjhius, les cerques n'ont pas de cils fins; mais ils ont de grands poils épars. Les stigmates laté-
I mîTb
FiG. 50. — Larve d'Hyphydrus. sp
FiG. ô7. — Larve d Hydroporus sp.
raux de Tabdomen (ou taches stigmatiques) paraissent situés dans l'écusson dorsal ; cependant ils sont hors de celui-ci, car le bord de l'écusson se déprime en encoche et entoure le stigmate.
Le genre Hydroporus est, dans la famille des Dyticidés, le plus riche en espèces.
Les Hydropores sont des Dyticidés de petite taille (de 1 à 4, rarement 5 millimètres). Vu leurs faibles dimensions, ils peuvent être conservés dans l'aquarium, sans y causer
trop de dégâts. Leurs larves sont reconnaissables à la partie antérieure de la tête, qui se prolonge en avant et cache les mandibules, — chez les larves des Hyphydrus (fig. 56), ce prolongement est encore plus considérable et a l'aspect d'un véritable bec. Ces larves sont souvent fort abondantes; elles nagent bien et sont fort carnassières (fig. 57).
Les Hydrovatus. Quelques espèces ont sur les hanches postérieures un appareil stridulatoire, soumis à Faction des
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Fig. 58. — Larve du Pelobitis Hermani, d après Sehiôdte.
pattes postérieures (Bedel). Les larves ne sont pas connues.
Les Laccophilus sont de petits Dyticidés assez agiles, dont les mâles ont aussi un organe stridulatoire aux hanches. Les larves ont les pattes pourvues de poils natatoires.
Le L, Hyalinus présente la particularité d'avoir les téguments à tel point transparents qu'ils permettent de distinguer les trachées, le système digestif, les pulsations du cœur, les contractions des muscles, etc. Ces insectes sont assez communs, dans les eaux courantes, parmi les Potamogetons.
Enfin signalons encore les espèces suivantes, que nous n'avons pas encore eu l'occasion de rencontrer :
Les Noteras, intéressants par leurs larves, chez lesquelles la partie antérieure de la tête se prolonge en avant comme une corne.
Et, enfin, le Pelobius ou HygrohiusHermani, Cet insecte, qui atteint une taille de 9 millimètres, ne nage pas avec ses deux pattes postérieures seules, comme le font les autres Dyticidés. Il progresse, à la manière desHaliplidés, en nageant avec tous ses membres. Il est pourvu, dans les deux sexes, d'un organe stridulatoire particulier, qui produit un bruit très distinct (d'après Bedel).
Je n'ai jamais observé sa larve, qui a été décrite par Schiôdte. Elle est pourvue à la face ventrale de l'abdomen de véritables branchies (fig. 58).