CHAPITRE XXVin LES INSECTES (suite
Lépidoptères.
Voici un chapitre dont le titre parait déplacé dans un livre consacré aux animaux aquatiques. H y a, cependant, plusieurs papillons — ils appartiennent tous aux microlëpidoptères — dont la chenille vit exclusivement dans l'eau. En revanche, on ne connaît parmi ces insectes qu'une seule espèce dont les représentants peuvent, à l'état d'imago, entrer et séjourner un certain temps dans l'eau.
Si les chenilles aquatiques sont peu connues, certaines d'entre elles ne sont, cependant, point rares. Elles sont pourvues, dès l'éclosion, de tous leurs caractères de chenilles ; c'est-à-dire qu'elles ont trois paires de vraies pattes thoraciques, puis cinq paires de fausses pattes abdominales.
Il n'est donc pas possible de les confondre avec des larves de phryganes, comme on pourrait être porté à le faire, en les voyant, comme ces dernières, habiter un fourreau.
Parmi les Lépidoptères dont les chenilles sont aquatiques, plusieurs habitent les pays exotiques ; on n'en connaît que cinq, vivant en Europe.
Le plus commun est VHydrocampa nympheata, dont on trouve la chenille pendant toute Tannée.
Au printemps^ elle vit sur les Potamogeton. Elle découpe dans leurs feuilles deux fragments ovales ; elle les applique l'un contre l'autre et les réunit au moyen de fils soyeux.
La chenille se tient entre ces fragments qui lui constituent ainsi une sorte de fourreau. A l'extrémité antérieure de celui-ci, les morceaux ne sont pas attachés l'un à l'autre ; c'est par là que la chenille sort la tête et les pattes.
Plus tard, en été^ et surtout en automne, c'est sous les feuilles du Nénuphar que l'on trouve le plus facilement ces chenilles ; elles y sont même communes. Leur fourreau est alors confectionné de morceaux découpés dans une feuille de cette plante.
Parfois, la chenille immobilise son fourreau en l'amarrant au moyen d'un tissu soyeux. D'autres fois, le fourreau est constitué par un seul morceau appliqué directement contre la face inférieure d'une feuille. Ces chenilles se noiurrissent du végétal sur lequel elles vivent.
Nous allons maintenant suivre le développement de l'Hydrocampa, depuis l'œuf jusqu'à l'état de papillon.
On trouve les œufa, dès le mois de juin, sous les feuilles du Nénuphar et sous celles du Potamogeton.
Ils sont accolés les uns aux autres et forment, contre la feuille, un plastron, qui peut avoir 7 à 8 mm. de diamètre. Certains auteurs disent que la femelle cache sa ponte en la recouvrant d'un fragment de feuille ; mais je n'ai jamais constaté cela. Il est donc possible que le papillon entre dans l'eau pour pondre.
De ces œufs sortent de petites chenilles. Elles commencent aussitôt à ronger la feuille, soit pour s'en noumr, soit pour confectionner un fourreau. Leur corps, à ce moment, a une longueur de 1,5 mm.; il est à peu près transparent, sauf la tête qui est noire. Leur peau est glabre, non mouillable; mais elle ne conserve aucun revêtement aérien. L'eau pénètre à l'intérieur du fourreau.
Ces chenilles, à cette époque de leur existence, ont une respiration cutanée; elles n'ont aucun stigmate. Elles mangent passablement et augmentent rapidement de taille.
En hiver, quand leurs plantes nourricières disparaissent, elles restent à demi enfouies dans les détritus du fond et passent par une période de vie ralentie.
En captivité, elles fixent leur fourreau à une plante, ou à un corps quelconque, et restent cachées à l'intérieur. Parfois seulement, par des beaux jours, lorsque les rayons du soleil éclairaient l'aquarium, je les ai vues sortir la tête hors du fourreau et bouger un peu. Durant cette période d'immobilité, elles ne mangent pas.
Au printemps, avec la réapparition des végétaux, elles reprennent leur vie habituelle ; leur corps, à cette époque, atteint une longueur de 2 à 2,5 cm. Il se produit alors des modifications importantes dans leur manière de respirer.
Vers le mois de juin, leur peau prend un aspect particulier. Elle devient rugueuse, chagrinée; il s'y développe une quantité de petits mamelons, surmontés d'un court poil hydrofuge. (Cette conformation n'est visible qu'au moyen d'un microscope).
n résulte de cette modification qu'une mince couche d'air adhère à la peau. La chenille, lorsqu'elle est dans l'eau, non seulement n'est pas mouillée — comme c'est déjà le cas dans son jeune âge — mais elle paraît brillante, parce qu'elle est revêtue d'un justaucorps aérien
En outre, sur les côtés du corps apparaissent des stigmates; la respiration, de cutanée qu'elle était, devient stigmatique. Le fourreau, entièrement tapissé de soie à l'intérieur, est, à partir de ce moment, plein d'air.
La fente antérieure, par laquelle la chenille fait sortir la tête et les pattes, se referme automatiquement, dès que l'animal retire la tête à l'intérieur. Elle est de dimension si juste que l'air qui est dans le fourreau — maintenu seulement par là tension capillaire — ne peut s'échapper.
La chenille mue encore une ou deux fois; puis elle immobilise son fourreau et se transforme en nymphe. Certains
auteurs racontent que, pour se métamorphoser, la chenille sort de l'eau. Je n'ai pas observé cela, Réaumur non plus. J'ai trouvé fréquemment des chrysalides; elles étaient toujours sous l'eau, dans un fourreau plein d'air, fixé à une plante, en général, près de la surface. Lorsque le fourreau renferme une chrysalide, il est fermé à ses deux extrémités.
La nymphe (chrysalide) est pourvue de chaque côté de trois stigmates proéminents, très apparents. Elle respire donc l'air, contenu dans le fourreau, et. si on l'en empêche — soit en huilant ses stigmates, soit en la maintenant dans l'eau, hors de son fourreau — elle périt.
Les éclosions ont lieu pendant tout l'été, du mois de juin à celui de septembre. J'ai une fois assisté à une éclosion. Le 3 septembre, triant le produit d'une pêche, je posai, à côté de moi, une chrysalide d'Hydrocampa, lorsque je la vis tout à coup se fendre ^ Immédiatement, je la mis dans l'eau, sous un entonnoir en verre. Au même moment, le papillon acheva d'éclore. Il ne parut nullement embarrassé. Il grimpa dans le tube de l'entonnoir, sortit de celui-ci, et arriva comme une bouée à la surface de l'eau, sur laquelle il se trouva posé, en ayant son corps sec (cas des corps non mouillés par l'eau).
Semblable à un gros Hydromètre, vêtu d'une fourrure blanche, il marcha un moment sur la surface de l'eau.
Puis, il monta sur un morceau de liège qui flottait, et y resta jusqu'à ce que ses ailes fussent entièrement développées. En une demi-heure ce fut fait et le papillon s'envola.
Malgré leur vie au sein de l'eau, les chenilles de l'Hydrocampa sont, parfois, victimes des Ichneumons. Il m'est, en effet, arrivé, de voir sortir d'une de leurs chrysalides un Ichneumonide du genre Limneria.
UHydrocampa stagnata est une espèce voisine de la
1 Les parois des chrysalides de l'Hydrocampa sont à tel point transparentes que, lorsque le moment de l'éclosion approche, on distingue au travers d'elles la couleur et les dessins des ailes du papillon .
précédente. La chenille vit sur les mêmes plantes et a les mêmes moeurs que celle de TH. nympheata.
La chenille du Caiaclysia lemnae, comme son nom l'indique, vit sur les Lemna.
Elle confectionne son fourreau avec plusieurs de ces petites plantes, qu'elle réunit ensemble, ou, quelquefois, avec des fragments de tiges d'autres végétaux aquatiques. Ce fourreau ressemble donc un peu à celui de certaines larves de Phryganidés.
Cette chenille est plus petite que les précédentes. La teinte générale de son corps est gris-noirâtre; le thorax est plus foncé. La partie antérieure de la tête est jaunâtreclair ; celle-ci est, en général, rétractée dans le prothorax.
Comme c'est le cas pour les chenilles des Hydrocampa, la chenille du Catalysta n'est pas pourvue 4e stigmates ^ sa naissance ; ils n'apparaissent que plu3 tard.
Le papillon apparaît en mai et en septembre. Il dépose ses oeufs sous les feuilles de Lemna.
Le Parapimyx strcUiotata habite plutôt le nord de l'Europe, mais il a été observé jusqu'aux Alpes.
Sa chenille est un des beaux animaux aquatiques de nos marais (fig. 168). Elle vit principalement sur le Stratiotes alioides ; on la trouve aussi sur l'Anacharis et sur le Myriopliyllum. Son corps, d'une couleur jaune-verdâtre, est presque complètement transparent; il atteint une longueur de 2 à 2,5 cm.
Ce qui rend cette chenille remarquable, ce sont ses trachéo-branchies. Chaque segment, sauf le prothorax, est pourvu de plusieurs touffes de longues trachéo-branchies filamenteuses^ ramifiées dès leur base. Il y a, de chaque côté du corps, une série de touffes sur le dos ; une, latéralement et une, un peu plus bas, presque à la face ventrale. La cheniUe faisant souvent onduler son corps, pour faciliter la respiration, tous ces appendices flottent d'une manière très élégante.
Sur les flancs, à presque tous les segments, on remarque une petite tache brune, qui est particulièrement visible aux 2™«, 8™« et é"»® segments abdominaux. A ces segments, elle a l'apparence d'un stigmate imperforé ; une trachée y aboutit.
Cette chenille, de même que les précédentes, se confectionne un abri dans lequel elle se tient ; il est, en général, fixe. Il est fait de feuilles agglutinées et est ouvert aux deux extrémités ; l'intérieur est tapissé de soie.
La chenille du Paraponyx a un grand appétit; elle mange beaucoup et défèque en conséquence.
FiG. 168. — Chenille du Paraponyx stratiotata.
Je n'ai jamais vu la chrysalide. D'après les auteurs, on la trouve sous l'eau, dans un cocon rempli d'air. Elle a trois paires de stigmates proéminents.
UAccentropus nweus est un petit papillon blanc de la famille des Pyralidés. La limite de son extension est, au nord, la Finlande et, au sud, le lac de Constance.
N'ayant jamais eu l'occasion de voir cet insecte, je me base sur les observations de Lampert, Ritsema et Zeller pour donner un bref aperçu de ses mœurs.
Le papillon apparaît en juillet. La femelle dépose ses œufs, en séries linéaires, sur les plantes aquatiques ; pour cela, elle pénètre dans l'eau.
Les œufs sont de forme ovale, de couleur jaune-verdâtre ; leur coque est couverte de petites lignes. La larve qui
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en sort ressemble à la chenille de THydrocampa, mais elle est de plus petite taille. A Tédosion, eUe a une longueur de 0^8 mm.; adulte, elle atteint 10 à 12 mm. La couleur générale de son corps est blanc-jaunâtre; la tête est jaune.
Cette chenille a le même genre de vie que celle de THydrocampa; on la trouve, comme ceUe-ci, sur le Potamogeton, le Sagittaire, le Myriophyllum et le Ceratophyllum. Les feuilles de ces plantes lui servent, à la fois, de nourriture et de matériel pour confectionner son fourreau.
Les papillons volètent, le soir, au ras de l'eau ; tandis que, le jour, ils se tiennent immobiles sur les plantes du rivage. Es y sont à tel point cramponnés, qu'ils se laissent plonger dans l'eau plutôt que de lâcher prise.
Ce qui rend cette espèce intéressante, c'est le fait qu'il y a deux sortes de femelles. L'une est ailée et a une vie aérienne. L'autre, quoiqu'elle soit pourvue de stigmates, se tient dans l'eau, accrochée aux plantes. Elle n'a que des ailes rudimentaires ; ses pattes postérieures sont un peu empennées.
Dans ce chapitre, consacré aux « Lépidoptères aquatiques, » nous n'avons pas parlé des chenilles scirpophages.
On donne ce nom à des chenilles qui habitent dans les tissus des roseaux, où elles creusent des galeries, souvent au-dessous du niveau de l'eau.
Nous ne pouvons considérer ces chenilles comme aquatiques puisqu'elles ne vivent pas dans l'eau.