‹ L'Arabe tel qu'll est: études algériennes & tunisiennesChapitre 34 sur 74 · LE MARCHAND D'ŒUFS DURS DE GROMBALIA · texte numérisé non relu

LE MARCHAND D'ŒUFS DURS DE GROMBALIA

Grombalia. où habite le type tunisien que nous allons présenter au lecteur, est une petite localité de la Régence, de deux mille cinq cents habitants environ, située â 32 kilomètres de Tunis, sur la ligne ferrée, si pittoresque, qui conduit de cette ville à Soussa.

Le chef du train allant à Soussa a à peine terminé d'annoncer la station de Grombalia. que Ton entend immédiatement après, comme si un Héclic venait de le produire, le cri fortement nasillarde de : « Adima taïbine » (œufs cuits), et Ton aperçoit aussitôt un vieux tunisien, misérablement vêtu, aveugle, le teint brûlé par le soleil, n'ayant d'autre guide que son assa (bâton) qui débouche sans hésiter de l'angle de la gare et se met en devoir de parcourir à une allure assez vive le quai en poussant toujours son cri : (( Adima taïbine ».

Ce pauvre vieux chergui connaît fort bien le trajet qu'il parcourt et il est curieux de voir avec quelle assurance il circule, contournant les rues, évitant avec beaucoup d'adresse les obstacles qu'il rencontre sur son chemin et ne paraissant nullement gêné par sa cécité.

Les œufs durs qu'il offre aux voyageurs sont simplement contenus dans la tharboucha (capuchon) de son burnous

négligemment placé sur l'épaule gauche de notre industriel, de façon à laisser pendre le capuchon i portée de ses mains.

Les Tunisiens ont un certain goût pour les œufs durs ; aussi voit on à chaque train sortir des portières de troisième classe, quelques têtes arabes hélant le vieux mr.rchand d'œufs : « Aroua ia cheikh à (viens, ô Tancien !).

Le Tunisien, tout en servant ses clients, ne discontinue pas de brailler « Adima taïbine ». Ces deux mots retentissent toujours à intervalles parfaitement réguliers et avec la même intonation nasale. On dirait une machine remon tée que rien ne saurait arrêter.

Il vend sa marchandise vingt-cinq centimes la hara (double paire) et n'écoule ses produits qu'au passage du train quotidien ; la vente n'est pas très importante et quand il a vendu une vingtaine d'œufs, le bonhomme est satisfait.

On se demande comment sa petite industrie parvient à le faiie vivre, mais il est vrai que îe pauvre vieux ne vit pas dans l'opulence et qu'il accepte sans murmurer la triste condition que lui a octroyée la Providence. Un bon musulman ne doit-il pas accepter tout ce qui lui arrive et mettre en pratique le fameux proverbe : Koul chi ala id er-rebi (tout est dans la main de Dieu).

Comme tous les aveugles^ le marchand d'œufs durs est d'un caractère assez gai et lorsque le train de Tunis est passé, on le voit souvent marivauder plaisamment avec ses nombreux amis.

La cécité n'a pas tari en lui toute gaieté et les réparties souvent originales du père adima taïbine, sont-elles fort appréciées par les Tunisiens de la région.

fi^Rc»

iltoeura, i^abitubea^ IKaagea et Coutumea arabea

CéLÉBRATION DU MARIAGE

Dans toutes les régions de l'Algérie, la célébration du mariage est à peu près la même ; il y a toujours l'arrivée triomphale de la mariée sur un mulet ou une mule, au domicile conjugal, les coups de feu, les you-you, les repas copieux, la musique bruyante des tambourins et flûtes, les chants et proclamations du Meddah, les danses des femmes et fillettes, les galopades à cheval avec fusils déchargés devant le groupe des femmes.

La noce arabe algérienne a été très souvent décrite aussi nous ne nous y arrêterons pas, préférant relater ici les détails d'une noce en Tunisie,

UNE NOCE A GROMBALIA

En nous rendant à la demeure du marié, qui se trouvait à proximité de l'habitation du contrôleur civil (mourakeb), nous vîmes sur la route de Sousse, un rassemblement considérable d'hommes, de femmes, d'enfants, de caratoune d'arabats. Au milieu de cette foule, un chameau paré portant une djahfa (palanquin). C'était l'organisation du cortège devant ramener la mnriée^ qui s'effectuait.

Le chameau avait les oreilles ornées de deux grands anneaux en argent dont les femmes se servent comme boucles d'oreilles (khors), la tête enturbannée d'un mouchoir en soie, le cou entouré d'une ceinture de femme, servant de licol.

Lorsqu'on apercevait de loin cet animal ainsi accoutré, on semblait voir une vieille femme portant sur son dos un ballon !

Au sommet de la djahfa. un drapeau rouge et blanc avait été fixé et à l'intérieur du palanquin se trouvait une vieille femme, la mère du marié, qui avait avec elle tout un as-

sortiment de linges neufs et de vêtements des deux sexes. Derrière la djahfa, au dessus de la croupe du chameau, deux sabres en croix, avaient été placés.

C'est ce palanquin qui doit servir à transporter au logis du mari, la jeune mariée (el aroussa) qui habite à Turki, petit village situé à trois kilomètres de Grombalia.

Quand le chameau et le palanquin furent suffisamment préparés, le cortège s'organisa. D'abord la musique composée, de toboul et de zokrat, ensuite une fem'ne ayant un sennara (fuseau) filant de la laine, précèdent le chameau, et derrière l'animal une autre fem.ne ayant sur la tête un gharbal (crible).

La femme au fuseau est placée là pour obtenir de la Providence que la mariée devienne habile dans les travaux de laine, celle au crible pour que la mariée soit une bonne ménagère sachant moudre le grain et cribler la farine destinée à nourrir ses enfants.

Puis viennent deux groupes de femmes, et à une faible distance les hommes rangés en lignes et enfin les caratoune arabat et autres véhicules destinés aux femmes et leurs progénitures lorsqu'elles seront fatiguées.

Une décharge de coups de feu annonce le départ, le cortège s'ébranle, la musique joue, les femmes entonnent leurs chants et les alternent de temps en temps par les you-you.

A environ huit cents mètres de Grombalia, sur la route de Turki, le chaouch de la noce fait un signe, le convoi s'arrête et un cercle se forme.

Dans ce cercle, six jeunes tunisiens bien équipés, armés de fusils et de tromblons , font irruption et se livrent à une série d'exercices semblables à ceux effectués par les Oulad- Sidi-Ahmed ou Moussa^ sur nos places publiques.

Ils font deux ou trois fois le tour du cercle afin d'écarter les curieux, puis subitement poussant un cri rauque et sauvage, lancent à deux ou trois reprises leur fusil en l'air e^ faisant une volte^ se séparent en deux camps tirant des

coups de feu en courant les uns sur les autres simulant une lutte.

Quelquefois le fusil de Tun d'entre eux rate; il se retire alors tout penaud et est remplacé immédiatement par un autre combattant.

Lorsque ces exercices ont duré un instant le convoi s'éloigne dans la direction du domicile de la mariée. A une taible distance dudit domicile, le convoi se heurte à une troupe d'indigènes armés qui prétendent en défendre l'accès.

Une petite guerre s'engage alors entie les gens du marié et les défenseurs de h mariée. J,a lutte simulée dure environ un quart d'heure, puis des notables, à l'air digne, ont soin d'intervenir, la paix est faite et l'on s'approche de l'habitation.

La vieille femme descend alors de la djahfa portant le trousseau, elle rentre chez la mariée, suivie de toutes les femmes et des enfants. Les hommes se tiennent à l'écart.

Dès que les femmes pénètrent, la musique redouble, les you-you, les cris d'allégresse se font entendre, tout cela avec accompagnement de décharges de mousqueterie.

Les femmes, comme chez toutes les nations, examinent le linge, les bijoux de la mariée, discutant, jacassant à qui mieux mieux. La mariée est dans un coin de la salle entourée de cinq demoiselles (sebïat).

La vieille femme qui a apporté le trousseau, prescrit de procéder à la toilette de la mariée. Celle-ci après un bain sommaire, entourée de toutes les femmes qui poussent des cris de joie continuels, tend ses mains et ses pieds pour l'apposition du henné qui doit les rendre rouges, puis une matrone lui applique le koheulsur les paupières, lei dents sont frottées de souak (écorce de noyer), et elle est parée de ses vêtements de noce qui sont aspergés d'une eau parfumée quelconque, achetée chez un juif de Tunis.

JaQS femmes poussent par trois fois des you-you rçtçntiS'

sants qui annoncent que tout est prêt pour le départ la mariée dit adieu à S3S compagnes.

Les zokrat et teboul jouent, les coups de fusils partent, et un solide gaillard, un burnous à la main, s'introduit dans la demeure de la mariée, la couvre de ce vêtement, Tenlève dans ses bras et la place dans la djahfa^ à côté de la vieille qui devient sa gardienne.

Assise dans le palanquin, elle se découvre trois fois afin de se montrer au public, et le convoi constitué comme au commencement, retourne dans le même ordre, vers la demeure du mari.

Tous les cent mètres, une station a lieu et les exercices des jeunes tunisiens armés de fusils, recommencent. Lorsque le chameau portant la mariée parvient devant la porte du mari, une dernière station a lieu. Deux hommes aux cheveux grisonnants, armés chacun d'un sjbre, se présentent devant le chameau, l'un représente le défenseur de la mariée, l'autre le ravisseur.

Le défenseur s'approche de la djahfa, paraissant écouter les sanglots de la mariée, puis devenant sombre et menaçant il provoque en duel le ravisseur ; les fers se croisent, la lutte devient fort vive, des feintes, des bonds très curieux, sont effectués par les deux adversaires. Après toute une série d'attaques et de défenses, le provocateur perdant tout espoir, se laisse vaincre et el arouisa entre au domicile conjugal.

Ce duel simulé est conservé par les tunisiens depuis l'enlèvement de Yamina par Sid Abdallah.

EL HACHAICHI

I 'avez- vous jamais pénétré dans une mehachacha, taverne des fumeurs de kif ? le coup d'oeil en vaut ^XJ^ cependant la peine.

La mehachacha se trouve ordinairement dans Tarrièreboutique d'un café maure : c'est là que se donnent rendezvous les Hachaïcha (fumeurs de hachich) et que trône le hachaïchi, préparateur de la plante à fumer que les Arabes appellent aussi El Kif (l'ivresse).

Ce singulier industriel est toujours un arabe de la ville qui réussit à vivre avec le mince produit que lui procure son curieux métier de bourreur de pipes et de préparateur de chanvre indien.

De nombreux bissakra (des Oulad-Djelal de Biskra) exercent aussi cette profession dans les villes algériennes où ils se répandent annuellement pour gagner leur vie comme portefaix, porteurs d'eau à la façon de nos Auvergnats.

Une natte étendue à terre, quelques verres, une petite plaque de marbre suffisent à notre homme pour exercer sa profession.

La feuille de chanvre (cannabis indica) est séchée préalablement puis hachée par le hachaïchi. Ce dernier prépare aussi avec les graines de chanvre pulvérisées çt du miel,

^ ne sorte de confiture (maadjoune), qui a des propriétés enivrantes plus prononcées encore que la feuille.

A Constant*ne, les hachaïcha font, dans la journée, la chasse aux hérissons. Ils sont aidés par des roquets qui trouvent le gibier et sont souvent accompagnés d'un jeune homme au corps fluet pouvant pénétrer dans les anfractuosités des rochers.

Lorsque plusieurs adeptes du kif se trouvent réunis, le hachaïchi apporte alors son bouri.

Le bouri consiste en une noix de coco évidée, munie d'un long tuyau en roseau sur un de ses flancs, qui communique avec un plus petit fixé au sommet de la noix; c'est ce dernier tuyau qui constitue le fourneau de cette énorme pipe.

La noix est remplie d'eau pour rafraîchir la fumée, et le fourneau est bourré de la feuille stupéfiante à laquelle est joint un petit morceau de la maadjoune citée plus haut.

Lorsque cet instrument pittoresque est chargé, une petite braise est placée méthodiquement par le hachaïchi sur le fourneau et le bouri circule parmi les clients.

Le premier des hachaïcha présents aspire le plus fortement possible, avale la fumée et la rejette par les narines avec un air de béate satisfaction : il passe ensuite le bouri à son voisin qui procède de même, et ainsi de suite jusqu'au dernier des fumeurs accroupis sur la natte.

Lorsque le bouri a fait deux ou trois fois le tour des huit ou dix clients qui peuplent ordinairement les tavernes, le hachaïchi préparateur perçoit, de chaque consommateur, une somme variant de dix à quinze centimes.

Il n'est pas exigeant, comme on le voit, et il lui sutfit de récolter quelques sous pour vivre... d'illusions, car lui aussi use du bouri en adorateur passionné. Il n'a, du reste, été amené à exercer cette profession de hachaïchi qu'en raison de son goût prononcé pour le kif.

Indépendamment du bouri, certains fumeurs se servent de la petite pipe (sbissi) en terre rouge à petit fourneau, ressemblant absolument à la pipe provençale et qui n*est bourrée ordinairement que de feuilles de chanvre sans addition de maadjoune.

Après un moment d'absorption de fumée de kif, Ton constate chez les hachaïcha un étourdissement, un ahurissement, une ivresse incroyables.

L'atmosphère chargée des vapeurs enivrantes du hachich devient insupportable pour les profanes.

Les fumeurs de kif sont alors en plein idéal, rêvant de l'au-delà avec ses joies futures, car pour eux, la vie réelle n'existe pas. Maigres, décharnés, livides, ils en sont arrivés, comme les fumeurs d'opium, à n'admettre que les sensati(»ns factices qu'ils se créent. N'y a-t-il pas eu chez ces êtres, alors que leur cerveau n'était pas encore atrophié, un lamentable raisonnement philosophique^qui les a poussés ainsi au suicide de leur pensée en leur faisant rechercher ce que Beaudelajre appelait si justement les Paradis artificiels ?

Tout à coup l'un d'eux, mélomane, se met à jouer lentement sur une petite flûte criarde, les airs arabes connus.

Souvent aussi, à défaut de flûtiste, un fumeur chante une mélopée triste :

J*ai souhaité un heureux matin à celle dont les joues sont teintes

[de belles couleurs, Mais elle n'a pas voulu accepter mes souhaits

Celle qui a des membres si beaux, une taille si parfaite,

C'est elle qui a causé ma blessure I

Blessé au siège du principe de vie,

Je n'ai aucun ami qui en soit affligé.

Et je reste comme Tenfant couché dans le berceau,

Qui a soif^ mais dont la mère est malade.

Un rossignol a fait entendre sa voix Et a lancé les accents les plus touchants.

Il t'a rempli ainsi d'un amour irrésistible.

Et te fait pleurer comme une jeune enfant.

Le chanteur est quelquefois accompagné par une petite guitare à deux cordes (gnibri). pincée par un de ses collègues.

Sous Tempire des senteurs de kif, dans l'extase la plus complète, et pendant que Tun deux augmente le concert en faisant résonner un verre à boire, à Paide d'une petite cuillère en fer, tous les autres assistants, abrutis par le narcotique, suivent le rythme de la musique en frappant doucement des mains et balançant mollement leur tète de droite à gauche.

De temps en temps, pour manifester sa satisfaction, un des Hachaïcha pousse un cri guttural, n'ayant rien d'humain, et qui a le don de surexciter les exécutants.

Quelquefois aussi, un d'entre eux. les yeux hagards, la marche mal assurée, se lève, en proie à une sorte de folie furieuse, et s'armant de ce qui lui tombe sous la main, couteau ou bâton, sort de la taverne, et sans avoir été provoqué, frappe à tort à travers, blessant, tuant les passants, indigènes ou autres qui se trouvent sur son passage !

La séance se prolonge fort avant dans la nuit, et les vapeurs ne cessent de s'échapper du bouri que lorsque les hachaïcha, le cerveau et les paupières alourdis, s'allongent inertes sur la natte, se laissant aller au rêve, écrasant sous leur tête appesantie, le bouquet de jonquilles des champs qu'ils y avaient fixé le matin.

Le hachaïchi met alors un peu d*ordre dans son matériel, compte sa recette, s'allonge à côté de ses fidèles clients, puis laissant, lui aussi, errer sa pensée, il contemple un instant, d*un œil éteint, les derniers nuages de fumée qui tourbillonnent encore dans sa taverne, et s'endort lourdeipent, anéanti.

MotntSj i^abitubea, Usants et Coututnca axahts

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