‹ L'Arabe tel qu'll est: études algériennes & tunisiennesChapitre 36 sur 74 · QUINZE FRANÇAIS CONTRE HUIT CENTS ARABES · texte numérisé non relu

QUINZE FRANÇAIS CONTRE HUIT CENTS ARABES

?ORsau'EN 1871, le fameux bach aghade la Moudjana, El Hadj Mohammed ben Ahmed el Mokrani, com- >^â||j^3^ blé d'honneurs et de richesses par le Gouvernement français, profitant des malheurs qui nous accablaient, se mit en insurrection, de nombreuses populations indigènes se rangèrent sous sa bannière.

Les insurgés attaquèrent diverses localités : Palestro , Beni-Mançour, Dellys, Tizi-Ouzou, Drael-Mizan et menacèrent un instant la ville d'Aumale, située à cent vingtcinq kilomètres sud-est d'Alger. El Mokrani, qui, en bon musulman, ne doutait de rien et croyait qu'il n'avait qu'à lever l'étendard de la révolte pour jeter ces « chiens de Français à la mer », osa envoyer des espions auprès des murs d'Aumale pour s'assurer des moyens de défense de la place. Plusieurs fois, dans la nuit, la garnison vigilante, entendit le galop de cavaliers indigènes qui s'enfuyaient vers l'est, après avoir recueilli les renseignements qu'ils désiraient^

Jugeant impossible de surprendre la ville d'Aumale, les partisans de Mokrani se dirigèrent à trente-quatre kilomètres est d'Aumale, vers le caravansérail de TOuad-Okhriss. Ce caravansérail était une sorte de bordj fortifié, quadrangulaire à quatre bastions , et dont Tenceinte était percée de meurtrières.

C*est sur ce point isolé que les insurgés, gens de la Moudjana et de l'Ouennougha, portèrent leurs efforts, croyant avoir facilement raison des quelques défenseurs français qui s'y trouvaient.

Le caravansérail de TOued-Okhriss, situé sur l'aocienne route d'Aumale à Sétif, dans la tribu des Oulad -Salem, était loué par Tautorité militaire à un vieux colon nommé Jean Rey, âgé de soixante quatre ans^ qui habitait dans cet endroit isolé avec sa femme, âgée de cinquante huit ans, et son fils, Gentil Rey, jeune garçon de vingt un ans. Ces braves gens vivaient de la culture du petit lopin de terre formant la réserve du bordj.

Devant l'attitude hostile des populations indigènes, l'autorité militaire avait eu la précaution de placer dans le bordj une petite garnison de dix zouaves et de trois tirailleurs indigènes.

Dans les premiers jours de mars 1871, Gentil Rey, qui parle parfaitement la langue arabe, apprit que les insurgés se disposaient à attaquer le bordj.

Craignant avec raison que des forces supérieures ne vinssent attaquer le caravansérail, le jeune Rey se rendit, accompagné de Mohammed ben Saïdane , fils du caïd Saïdane des Oulad-Salem, à Aumale, auprès du colonel Tfumelet, afin de l'informer de ce qui se disait chez les Arabes, et solliciter des renforts, tant en hommes qu'en munitions, lui exposant que la petite garnison ne possédait que huit cents cartouches.

Le brave colonel Trumelet le reçut a^ec son affabilité ordinaire, le remercia- de sa communication et lui dit qu'il prenait bonne note de sa demande. Le 16 mars, vers' dix

heures du matin, cent cavaliers et sept cents fantassins indi • gènes révoltés, entourèrent le caravansérail et Tatt^iquèrent avec rage, eq suivant deux petits ravins qui ne sont éloignés que d'une soixantaine de mètres des murs du borJj. Ils poussaient des cris comme savent seuls le faire les Arabes et proféraient des menaces terribles contre les assiégés. De temps en temps, le fameux cri : « Djehad I djebad ! la guerre sainte ! la guerre sainte ! » partait de . toutes les poitrines musulmanes.

Les insurgée étaient conduits par deux fanatiques : l'un, UQ nègre nommé Guette!, monté sur un magnifique cheval que lui avait donné Mokrani ; Tautre, à pied, nommé Ben Tam-Tam, porteur de l'étendard aux couleurs du Prophète, jaune et vert.

Nous avons dit plus haut que dix zouaves et trois tirailleurs constituaient la petite garnison du bordj ; à ces défenseurs il faut ajouter le père Rey, armé d'un fusil à. un coup, vieille arme de guerre réformée, et son fils Gentil, possédant un fusil de chasse à deux coups, tous les deux, du reste, très adroits tireurs.

Les zouaves étaient commandés par un des leurs, brave zouave de première classe, nommé Lallemand, qui avait déjà fait campagne en Algérie et que les clameurs et les coups de feu des Arabes n'intimidaient guère. Dès le commencement de Tattaque, Lallemand et Rey Gentil, recommandèrent aux défenseurs de ne pas se presser, afin de ménager les munitions, de n'ajuster avec soin que les Arabes qui s'avanceraient le plus ^rès des murailles,* qui, nous l'avons dit, étaient crénelées.

Les insurgés, dissimulés dans les plis de terrains voisins, s'étaient avancés à environ soixante mètres, tiraient de nombreux coups de fusils, visant dans les créneaux, derrière lesquels se trouvaient la poignée de braves.

A un moment donné Ben Tam-lam, le porte-étendard, s'avança à environ quinze mètres du bordj en excitant ses coreligionnaires à enfoncer la porte. Il les assurait que les

balles des infidèles s'aplatiraient sur les burnous, sans blesser les vrais croyants. Un zouave, nommé Pivert, Tarrêta dans son discours en Tabattant d'une balle. Les autres in digènes qui suivaient Ben Tam-Tam reçurent une décharge qui les obligea à se replier dans les ravins. Le brave Pivert profita du trouble jeté dans les rangs des insurgés pour sortir du bordj et enleva lestement, sous une grêle de balles, Tétendard de Ben Tam-Tam, que les insurgés n'avaient pu emporter.

Les Arabes continuèrent à tirer^ et le second chef, Guettel, s'étant avancé également, eut son cheval, présent de Mokrani, tué sous lui, et il fut blessé lui-même grièvement à la jambe.

L'attaque dura ainsi jusqu'à quatre heures du soir ; les assiégés n'eurent pas un homme tué ou blessé ; quant aux assiégeants, on ne peut fixer le nombre de leurs pertes, car dès qu'un des leurs tombait, il était enlevé par un de ses coreligionnaires, toujours soucieux de donner à un musulman une sépulture digne d'un croyant. Néanmoins plus de quarante insurgés^ tués aux abords du bordj, ne purent être enlevés et restèrent sur place.

Les Arabes tirèrent ce jour là près' de deux mille coups de feu ; pendant toute Taction, le caïd insurgé, Ali ben Bou Renane, cousin de Mokrani, se tenait à cinq cents mètres à Test du bordj, examinant les opérations de ses contingents.

Le 22 mars, une nouvelle tentative fut essayée par les insurgés pour enlever la position ; mais Tassant fut encore repoussé par les braves zouaves. Environ deux mille coups de fusil furent tirés par les Arabes dans cette journée.

Voyant qu'ils ne pouvaient pas réduire ces quinze hommes, les partisans dv; Mokrani résolurent d'investir le bordj et d'attendre que la faim ou le manque de munitions les fît capituler.

Dans la nuit du 22 au 23 mars,la famille Rey quitta le caravansérail et, traversant la forêt du Ksenna, parvint à Au-

maie sans avoir été inquiétée. Des indigènes s'étaient postés sur la route, près du télégraphe aérien de Behira afin de massacrer cette famille : mais, sous la conduite de Gentil, elle avait pris un sentier détourné et avait ainsi échappé aux Arabes.

L'investissement du bordj de TOuad-Okhriss dura du i6 au 24 mars, et les insurgés, pendant ces huit jours, tiraillèrent continuellement.

Le nombre de coups de feu tirés par eux pendant ce siège est évalué à environ cinq mille. Aucun des défenseurs ne fut tué ou blessé ; mais un accident arrivé à l'un d'eux, attrista la vaillante petite troupe. Le 22 mars, le brave zouave Pivert, le même qui, dans la journée du 16, avait enlevé si vaillamment l'étendard de Ben Tam-Tam, fut tué accidentellement î ! paraît-il, par un tirailleur !

Mokrani et son frère Bou Mezrag, jugeant que le siège durait depuis trop longtemps, avaient décidé d'envoyer une lettre aux trois tirailleurs indigènes, en les engageant à assassiner les zouaves, leurs compagnons d'armes. Cette lettre, écrite en arabe, parvint le 22 mars au zouave Lallepjand, qui se fit expliquer ce qu'elle contenait. Quelques instants après survenait le fâcheux accident dont fut victime le zouave Pivert ! ! I

Frappé de la coïncidence de cette mort, arrivant au moment même où les tirailleurs indigènes venaient de recevoir la lettre des insurgés, considérant d'un autre côté la fin prochaine des munitions, le zouave Lallemand détruisit ses approvisionnements et quitta le bordj le 24 mars au soir avec armes et bagages. Il arriva le lendemain matin 2^, à Aumale.

Le caravansérail ainsi abandonné, fut brûlé et ruiné par les indigènes. Tout le mobilier de la famille Rey fut pillé et détruit. La tombe du malheureux Pivert, qui avait été enterré dans la cour du bordj, fut violée, les indigènes coupèrent la tête du cadavre qu'ils promenèrent comme trophée parmi les contingents insurgés.

L'autorité militaire, après la pacification de la région, fit reconstruire le caravansérail. Une plaque de marbre a été placée au-de;sus de la porte d'entrée et on lit cette inscription : Bordj de VOuad-Okhris^ construit en 18^8 , brûlé par les Arabes en i8yi, reconstruit en 1872.

Nous avons cru remplir un devoir en relatant le fait qui précède, estimant que le moindre combat dans lequel s'affirment le courage, la valeur, l'intrépidité du soldat français, doit être signalé.

iStoeurd, ^abitnitB^ Usa^tù et Coutumes arabes

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