LES SENTIMENTS DES PELERINS
chés, ce n'est ni devant la maison de Dieu à la Mecque, ni devant la tombe du prophète ; mais devant les objets qui se rattachent au côté spécialement persan de la religion musulmane. Après nous être référé à ce que nous avons dit plus haut de la vénération des chiites pour Ali et pour sa famille, voyons, avec la relation de Burton, dans quels sentiments les Persans visitent la mosquée de Médine. L'un d'eux lisait Thistoire déchirante de Fatime et les poitrines étaient gonflées de soupirs, les joues inondées delarmes. L'auditoire était comme suspendu aux lèvres du lecteur avec une attention que l'émotion seule interrompait de temps en temps par ces cris : a Ah ! Fatime! on t'a fait injure, hélas! hélas! » Et cependant les coups, les blessures, la mort ont appris bien souvent à leurs compatriotes à quel prix ils pouvaient exprimer ce sentiment ou montrer l'indignation satanique qu'ils éprouvent lorsqu'ils passent devant les tombes d'Abou-Becker et d'Omar ^ Les sentiments particuliers des Persans donnent un caractère étrange et lugubre à cette partie du pèlerinage. Un peintre pourrait tirer grand parti de la physionomie de ces chiites. On ne peut nier que ce soit là de la passion religieuse dans sa plus énergique expression.
Mais nous nous sommes assez arrêtés à Médine. Les pèlerins ont hâte d'arriver au terme de leur voyage. On s'est remis en marche. Soudain un cri retentit de toutes les
i. Voir aussi. Mal tzan, Meine Walîfahrt nach Mehka, t. II, p. 140 à 145.
bouches : «( La Mecque ! la Mecque ! le sanctuaire ! le sanctuaire ! » Tout le monde entonne : a Fais de moi ce que tu voudras, 6 mon Dieu, fais de moi ce que tu voudras ! i» Mais les sanglots interrompent à chaque instant la prière; les pèlerins sont prosternés et couvrent le sable de baisers brûlants. M. de Maltzan dit qu'il n'a jamais été témoin d*un tel enthousiasme.
Voyons maintenant , en comparant quelquefois ses impressions avec celles de Burton, ce que Timpartial Burckhardt a observé depuis le moment où la foule, déjà réunie à la Mecque, accueillait avec des transports d'enthousiasme rheureux messager qui, devançant tousses émules, venait le 21 novembre 1814 annoncer l'approche de la caravane de Syrie, et dont le cheval surmené était tombé raide mort. Nous suivrons d'abord les pèlerins à l'Arafat.
Le sermon a commencé. « Les pèlerins qui se tenaient près de moi, dit Burckhardt, offraient un spectacle trèsremarquable par sa diversité. Quelques-uns, presque tous^ étrangers, criaient et pleuraient, se frappaient la poitrine et confessaient qu'ils étaient de grands pécheurs devant le Seigneur: D'autres, en petit nombre, dans l'attitude de la réflexion et de Tadoration, gardaient le silence et avaient les yeux baignés de larmes. Beaucoup d'Arabes du Hedjaz et de soldats causaient et plaisantaient. Quand les autres pèlerins agitaient leurs ihrams, ceux-là gesticulaient avec frénésie, comme pour tourner la cérémonie en ridicule. Je remarquai, en arrière sur la montagne, plusieurs ^bandes d'Arabes et de soldats fumant tranquillement leurs
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narghilés. Dans une caverne voisinet une femme éa eoiHmon vendait du café ; ses chalands, par leurs édals de rire et leur conduite turbulente, interrompaient souvent la dévotion fervente des pèlerins qui étaient auprès d'eia. Beaucoup de gens n*avaiènt pas même revêtu rihram. Vers Ist fin de la cérémonie, tes sectateurs avaient, pour la plupart, Tairfati^é, et beaucoup descendaient de la montagne avant que le prédicateur eût fini. La foule assemblée sur la montagne appartenait presque toute à la classe inférieure : les pèlerins de considération étaient restés à cheval dans la plaine ou montés sur leurs chameaux. »
Mais c'est dans la visite à la Kaaba que les pèlerins montrent le plus d'émotion. Lorsqu'ils aperçoivent, pour la première fois, la maison de Dieu, ils baignent le voile de leurs larmes et pressent contre les murailles leurs cœurs palpitant d'une émotion à laquelle aucun ne parait échapper ni chercher à se soustraire. L'intérieur de la maison carrée retentit de sanglots et de lamentations. Les visages sont baignés de larmes. Au milieu de marques non i^^uivoques de contrition et de repentir, on entend fréquemment : a Dieu de la maison, pardonne-moi! pardonne à mes parents ! pardonne à mes enfants ! Dieu, délivre nos corps du feu de Tenfer ; admets-moi dans ton pardon, 6 toi. Dieu de Tantique maison ! »
Les portes de la grande mosquée sont constamment ouvertes, et, à toutes les heures du jour et de la nuit, il y a des gens qui y prient ou s'y promènent. Au coucher du soleil, les pèlerins s'y réunissent en plus grand nombre à
roGcasion de la prière du soir. Sous les arcades et dans les environs, des oisifs causent ou font leurs affaires ; d*autres lisent le Coran ; les enfants courent et jouent : on dirait un lieu de divertissement public. Mais autour de la Kaaba, il se forme des groupes de pèlerins pieux. L*iman se tient auprès de la porte, et fait des génuflexions qui sont répétées par le peuple. Cette foule présente un aspect aussi animé que pittoresque. Pour en donner une idée, nous emprunterons encore quelques traits au brillant pinceau de r Anglais Burton.
« Les uns marchaient d'un pas grave et les autres couraient avec agitation, tandis que le plus grand nombre stationnait et priait. Ici s'avançait avec fierté la femme du désert, couverte d'une longue robe noire, semblable à celle d'une religieuse, et de son voile rouge, dont les deux trous laissaient apercevoir des yeux flamboyants. Là, une vieille Indienne, avec ses traits à demi tartares, ses formes hideuses, ses jambes de squelette, marchait à pas précipités autour du sanctuaire. Des Turcs se promenaient silencieusement en affectant l'air froid et répulsif qui les distingue. Plus loin, c'était un Indien affamé de Calcutta^ avec son turban disgracieux, ses bras difformes, sa marche incertaine. Enfin, collé contre la muraille du sanctuaire, qu'il pressait de tout son corps , un pèlerin pauvre s'accrochait convulsivement à la draperie noire de la Kaaba et poussait des soupirs si profonds qu'on aurait cru que son cœur allait se briser. »
Il paraît qu'il est impossible de ne pas éprouver, avec