INFLUENCE DU PELERINAGE
Péninsule ne montrent pas plus de goût pour l'autorité du commandMr des croyants dont le nom est rappelé dans le prône du vendredi que ceux de l'Algérie pour la domination de l'empereur très-chrétien. Je dirai plus : le fonctionnaire de Constantinople est plus foncièrement antipathique à un Arabe que Tofficier français. Assurément ce dernier, soit par la nature de ses fonctions et par son origine, soit par ses propre fautes ou son insuffisance, choquera quelquefois les bédouins. Mais, Dieu merci ! il a au fond du cœur un sentiment de justice, un instinct de générosité, un vieux levain chevaleresque; il est bon enfant. Il pourra inspirer la colère, le désir de la vengeance, mais pas la répulsion. Il n'est pas glaçant comme le Turc l'est pour les Arabes.
Il n'est donc pas exact d'appliquer toujours l'expression de fanatisme quand les Orientaux se déchaînent contre les Européens. Évitons les idées erronées auxquelles donnerait lieu l'emploi de ce mot, et essayons, sans nous en servir, de voir l'influence du pèlerinage sur les sentiments et les passions religieuses proprement dites chez les musulmans.
Une autre explication ou du moins une distinction est ici nécessaire. Encore que le pèlerinage puisse développer les mêmes sentiments chez tous les hadjis, l'expression en sera bien différente suivant qu'il s'agira d'un habitant de l'Inde ou du Turkestan, d'un Persan, d'un Turc, d'un Bosniaque, d'un Arabe ou d'un marchand de Tombouctou.
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Il y a des p6lerios chez lesquels la vue des iietix saints produit une certaine désillusion , que les désoidres de la route ou du séjour rendent moins bons musulmans qu'au départ : il circule même à ce sujet des dictons facétieux. M. de Gobineau nous apprend que le chef de la secte des Babysa perdu son orthodoxie à la Mecque. Je ne crois pas que le plus grand nombre, soit dans ce cas. La majorité des pèlerins roTient ayec un accroissement du sentiment religieux. Mais chez eux , ce qui s'est le plus développé, ee n'est ni la piété,. ni la foi, c'est un sentiment bien différent. On comprend que nous voulons parler de Torgueil , qui est le péché capital de l'islamisme. Or, l'orgueil religieux engendre le mépris et la haine des infidèles ; il gâte jusqu'à la piété en la transformant en pharisaïsme.
Nous sortirions des limites de ce travail si nous essayions de suivre le pèlerin dans le fond de l'Asie ou au centre de l'Afrique. Pour parler des peuples plus rapprochés de nous, constatons que, chez le Turc, l'orgueil religieux se traduit surtout par l'idée de la supériorité et d'un droit imprescriptible à la domination , idée entretenue souvent par l'ignorance la plus complète sur l'état réel des choses. Quand vous essayez, par exemple, d'expliquer à un Turc le Hatti-Humayoun de 1886, il y a une chose qu'il ne comprend jamais, c'est que le sultan puisse faire que l'infidèle soit l'égal du croyant. Cette idée lui paraît surtout ridicule. C'est comme si l'on lui disait qu'on a décrété que les nègres seront blancs. On remarquera que ce senti-
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ment d'orgueil persiste chez le Turc libre p^sear* L'orgueil de TArabe a un aatre caractère. C'est moins une idée de dominatioQ qu'an sentiment fier et farouche de Tindépendaùce. Gbez Tun comme chez Tautre, TorgueiUe marie à la rés^nation sur Tétat actuel , mais à une résignation tempoi^ire et qui n'implique jamais en rien l'abandon du droit soit à la domination, soit à l'indépendance. Ajoutons que l'influence du pèlerin est considérable : il est souvent reçu à son retour avec des réjouissances publiques et çon« serve un prestige de sainteté.
11 nous faut parler maintenant d'une autre conséquence attribuée généralement au pèlerinage : les conspirations musulmanes. Si nous avons dû contester l'unité absolue du monde musulman, nous ne pouvons prétendre que la religion préchée par Mahomet ne soit un lien spirituel et qu'il n'y ait une sorte d'opinion publique de l'islamisme, une communion morale entre ces êtres si différents d'ailleurs, comme il y avait, au moyen-âge, malgré les diversités extérieures, l'unité morale de la chrétienté. Cette communion musulmane va-t-elle jusqu'à créer une entente pour la propagande et pour l'action? Si cette entente existe , a-t-elle son centre à la Mecque comme la chrétienté l'avait à Rome? Je n'en parlerai pas longuement. Ce n'est pas que le sujet manque d'intérêt , mais parce que faute d'un nombre respectable de faits concluants, <m est obligé de rester dans le vague. Je renverrai seulement le lecteur à un tout petit livre qui a paru, il y a déjà assez longtemps, mais qui n'est pas assez connu, bien que l'au-
torité en ait été invoquée an sénat à Toccasion des affaires du Liban ^
G*est l*œuvre d*un homme qui a longtemps résidé dans TAfrique orientale. Il était conyaincu, en 18S1 , et quinze autres années de séjour ont augmenté chez lui cette con~ viction, que la Mecque est le foyer d'une propagande religieuse très-active qui s'exerce à Taide du pèlerinage et dont l'action s'étend dans tout le monde musulman . Ses renseignements sur les Indes, la Perse, la Turquie lui viennent de seconde main, mais il a lui-même observé le fait dans les pays des Gallas, des Saumali, des Danakilseten Abyssinie. Les effets de cette propagande sont particulièrement sensibles dans l'Afrique centrale où la race des Pullo, Peulh ou Fellata , est en train de reproduire sur les nègres idolâtres le phénomène de la première expansion de l'islamisme. L'influence de l'exaltation religieuse au Sénégal est trop connue pour que nous ayons besoin de nous y arrêter.
Nous n'avons encore parlé que de la propagande proprement dite. Existe-t-il des complots tramés à la Mecque par un pouvoir occulte ? Part-il de là des mots d'ordre qui, répandus dans tout le monde musulman, organisent un accord secret et préparent une action qui éclatera sur un point donné pour avoir son contre-coup ailleurs? Les derviches , les santons qui parcourent incessamment l'Orient et dont la folie feinte ou réelle inspire un respect
i. De la Propagande musulmane en Afrique et da7is les Indes, traduit et publié en 1851 , par M. Faugère,