CONDITIONS SANITAIRES
doit payer des hommes pour le faire enterrer et couvrir de chaux; mais ce service est très-mal fait. Les Européens qui sont allés à Muna à quarante ans d'intervalle, Tont constaté. Dès le point du jour qu'y passa Burckhardt, les moutons immolés commençaient à se corrompre et à répandre une infection épQuyantablc dans quelques parties de la vallée. « Plusieurs milliers d'animaux, dit aussi Burton, parmi lesquels on compte des chameaux et des bœufs, sont égorgés presque au même moment, et , à un signal donné, les Takrouris, réunis en masse pour profiter de cette boucherie, se précipitent au milieu des victimes et les dépècent sur place. Dès le lendemain, sous Tinfluence d'un soleil ardent, ce lieu devient pestilentiel. Jamais cependant aucune précaution n'est prise pour prévenir les conséquences du voisinage d'un pareil charnier. » Le baron de Maltzan éprouva une impression si pénible à la vue de cette boucherie qu'il ne put rester à Muna , et partit sur-le-champ au galop pour retourner à la Mecque.
Je relaterai aussi, comme une cause d'infection, le peu de soin avec lequel les morts sont enterrés. Le bois est rare dans le Hedjaz. Il n'y a guère que pour les pèlerins riches qu'on puisse fabriquer une bière. Les corps des pauvres sont déposés dans des trous à peine creusés et recouverts d'un peu de sable.
Enfin une autre condition défavorable aux pèlerins , est la rapidité de leurs mouvements. A peine de retour de l'Arafat, soit par économie , soit pour empêcher que l'impression produite par la vue des lieux saints ne s'émousse.
le signal da départ est donné avant que les hadjis aient eu ie temps de se reposer d'un voyage qui n'est réellement qu'une suite non interrompue de fatigues et de privations Quelle différence dans Taspect de la ville à l'arrivée et au départ des pèlerins, a La Mecque, dit Burckhardt, et c*est le dernier trait que nous emprunterons à cet excellent guide, la Mecque ressemblait à une ville abandonnée. Dans les rues où, quelques semaines auparavant, il fallait se frayer péniblement un passage à travers la foule , on n'apercevait plus un seul pèlerin , excepté quelques mendiants isolés qui élevaient leurs voix plaintives vers les maisons qu'ils supposaient encore habitées. Les gravats et les ordures couvraient toutes les rues, et personne ne paraissait disposé à les enlever. Les environs de la Mecque étaient jonchés de cadavres de chameaux dont Todeur empestait l'air, même au centre de la ville et contribuait certainement aux nombreuses maladies qui régnaient. Plusieurs centaines de ces charognes étaient étendues près des réservoirs des pèlerins, et les Arabes qui habitaient ce quartier ne sortaient jamais sans se boucher les narines avec un morceau de coton qu'ils portaient suspendu à leur cou par un fil. »
Il semblerait que Ton s'est appliqué à réunir dans ce long voyage toutes les coaditions d'insalubrité. Le docteur Schnepp ! estime qu'en temps ordinaire il périt environ un cinquième des pèlerins. Combien la perte doit être plus grande en temps d'épidémie! C'est en 1831 qu*eut lieu la première apparition du choléra à la Mecque ; elle fut terrible. L'Émir-Hadji, les pachas de Djeddah et de Médine y succombèrent. Personne ne doutait que le fléau n'eût été apporté par les pèlerins venus de l'Inde ^. Il faut ajouter du reste que la propagation des épidémies en Europe était moins à craindre lorsque le voyage de retour se faisait par terre pour l'immense majorité des hadjis . Ce long trajet était une sorte de quarantaine ambulante pendant la durée de
1. Le Pèlerinage de la Mecque, parle docteur Schnepp, ancien médecin sanitaire en Egypte. Paris, i 865.
2. LeHedjaZj par le docteur Daguillon, médecin de colonisalion en Algérie. Paris, 4866.
laquelle les maladies contagieuses épuisaient leur malignité sur les seuls pèlerins : tous ceux qui en avaient reçu le germe avaient guéri ou succombé avant l'arrivée de la caravane au Caire, à Damas et à Bagdad. Aujourd'hui que la grande masse des pèlerins revient par mer, l'Europe, en raison de la rapidité du voyage, est beaucoup plus exposée à la contagion.
Pendant le pèlerinage de 1865, le choléra fit de grands ravages à la Mecque, à Médine, à Djeddah. Non-seulement le choléra, mais le typhus et la dyssenterie faisaient périr dans cette dernière ville de 90 à 100 personnes par jour sur une population flottante d'environ 12,000 voyageurs. Tant sur le territoire de l'Hedjaz que dans le trajet, on estime qu'il périt environ la moitié des pèlerins ^ Quel désastre ! quel déchirement dans les familles ! On ne peut y penser sans éprouver une commisération dont nous ne cherchons pas à nous défendre. Mais ce n'est pas tout. Sous les pas des pèlerins, le choléra éclata en Egypte, en Syrie, dans la Turquie d'Europe, en France, en Italie, en Espagne. A Alexandrie, à Constantinople, à Marseille, le fléau a égalé, s'il n'a dépassé la fureur de ses plus sinistres apparitions. L'émotion a été générale et profonde : elle était légitime. Il faudrait avoir perdu tout sentiment humain pour ne pas la ressentir ; il faudrait n'avoir pleuré
1 . Pour les conditions sanitaires du pèlerinage, consultez, dans la Bévue de VOfient, t. XVI, p. 196, un article du docteur Rique.
aucune victime ou n'avoir pas tremblé pour une personne aimée.
Lorsque le fléau suit une marche aveugle ou providentielle, lorsqu'il paraît, comme un automate, porter en soi le principe de son mouvement, il est accueilli comme l'ouragan ou la grêle. Tel n'était pas le cas en 1865. On savait, sinon où le choléra avait commencé, du moins où il* s'était développé et par qui il avait été apporté. Il en est résulté une explosion de colère bien facile à comprendre contre la cause patente du désastre. L'expression en a été souvent plus vive que réfléchie. Le choix des remèdes indiqués n'était pas toujours dicté par la raison, par l'humanité, encore moins par la connaissance des conditions dans lesquelles s'accomplissent les fait incriminés. Il n'en pouvait pas être autrement. Mais l'homme d'État, le publiciste, le diplomate doit envisager avec calme, je ne veux pas dire froidement, les circonstances les plus critiques, les accidents les plus émouvants. En conseillant aux autres puissances de se réunir dans une conférence pour arriver aux moyens de prévenir le retour du fléau par des mesures internationales, le gouvernement de la France donnait une juste satisfaction au sentiment public.
A la suite de cet appel, la Sublime Porte invita les gouvernements d'Autriche, de Belgique, de Danemark, d'Espagne, des États Pontificaux , des États-Unis d'Amérique, de France, de la Grande-Bretagne, de Grèce, d'Italie, des Pays-Bas, de Perse, de Portugal, de Prusse, de Russie, de Suède et Norvège, à se faire représenter
dans une réunion sanitaire internationale. La conférence fat ouverte à Gonstantinople, au palais de Galata-Sérai , le 13 février 1866, et installée par S. A. AaIi*Pacha, alors ministre des affaires étrangères du sultan.
Au moment où la conférence était réunie, le pèlerinage de 1866 avait lieu. Dans sa séance du 28 mai, la conférence reçut communication des mesures qui avaient été prises par les autorités locales. On lui annonça qu'une surveillance active était exercée à Suez par les soins du gouvernement égyptien et qu'aucun cas de maladie suspecte n'avait été observé. L'état sanitaire était satisfaisant en Egypte. Une commission médicale ottomane avait été envoyée d'avance dans le Hedjaz. « Par les soins de cette commission, dit le docteur Bartoletti, Fun des délégués ottomans, les citernes ont été nettoyées à la Mecque et il en a été de même des égouts. L'eau de certaines fontaines a été réservée pour la boisson, et, contrairement à ce qui se passait auparavant, la même eau n'a plus servi pour cet usage ainsi que pour les ablutions et pour Tabreuvage des animaux. Dans la vallée de Muna, quarante-cinq puits ont été creusés pour y enterrer les débris des animaux. On y a aussi préparé cinq cents fosses d'aisances. Des emplacements ont été choisis à une certaine distance des campements pour y ouvrir des tranchées destinées à Tabatage des victimes , d'autres affectées au parcage des animaux, d'autres enfin spécialement réservées aux marchands de comestibles. Les navires ont été soigneusement visités à l'arrivée et Ton n'a eu à constater aucun cas de choléra.
On a de même veillé aa départ à ce qa*aucan bâtiment ne prit, comme par le passé, un trop grand nombre de pèlerins à la fois. » M. le délégué de Turquie faisait connaître, en outre, « que son gouvernement avait envoyé à la Mecque un commissaire spécial chargé, pour le gouverneur du Hedjaz et pour le grand-chérif , d'instructions leur prescrivant d'appliquer dans la limite du possible les décisions de la conférence. »
Toutes les mesures susdites ont pu être prises nonseulement sans résistance , mais même avec le concours des autorités de la Mecque.
Ces dispositions préventives n'étaient pas de nature à rassurer définitivement et complètement la conférence. Le choléra pouvait encore éclater dans le Hedjaz et se répandre en Europe pendant que les délégués délibéraient sur les moyens de l'arrêter. Cette préoccupation inspira aux représentants de la France la proposition suivante, qui fut adoptée par dix-sept voix sur vingt-six votants :
Mesures adoptées par la conférence sanitaire internationale^ dans les séances des i"^' et 3 mars 1866, pour le cas où le choléra se manifesterait cette année parmi les pèlerins réunis à la Mecque,
c( La conférence est d'avis que , en cas de choléra cette année parmi les pèlerins, il y aurait lieu d'interrompre momentanément, c'est-à-dire pendant la durée de l'épidé-
mie, toute communication maritime entre les ports ara* biques et le littoral égyptien, en laissant ouverte aux hadjis, pour leur retour en Egypte, la route de terre suivie par la caravane.
2"^ DISPOSITIONS SECONOAiRES CONCERNANT LA MISE A EXÉCUTION.
u La conférence est d'opinion que Fa mise à exécution de ladite mesure nécessiterait le concours :
« !• De la commission sanitaire ottomane envoyée dans le Hedjaz, qui signalerait Tétat sanitaire parmi les pèlerins ;
« 2* De quelques navires de guerre pour interrompre les communications maritimes ;
« Et 3" d'une surveillance organisée sur le littoral égyptien pour s'opposer au débarquement en cas d'infraction.
« Gela étant, la conférence estime qu'il pourrait être procédé à l'exécution de la manière suivante, sauf les modifications qui, sans altérer le principe fondamental de la mesure, seraient jugées propres à en faciliter l'application.
« Art. 1". En cas de mfmifestation de choléra parmi les pèlerins, les membres de la commission ottomane assistés, au besoin, par d'autres médecins commis adJuif^^ signaleraient le fait aux autorités locales ainsi qu'aux navires de guerre stationnés à Djeddah et à Jambo, et en expédieraient l'avis en Egypte.
« Art. 2. Sur la déclaration des médecins sus mentionnés, les autorités proclameraient l'interdiction, jusqu'à nouvel ordre, de tout embarquement, et inviteraient les pèlerins à destination de l'Egypte à prendre la voie de terre.
« Art. 3. En même temps, les navires de guerre feraient, au besoin, éloigner des ports d'embarquement tous les bâtiments à vapeur ou à voiles qui s'y trouveraient, et exerceraient une surveillance aussi exacte que possible à l'effet d'empêcher tout départ clandestin.
« Art. 4 . Sur l'avis reçu de la présence du choléra parmi les pèlerins, les autorités égyptiennes interdiraient l'entrée à toutes les provenances de la côte arabique, à partir d'un point au sud de Djeddah qui serait déterminé ; de plus elles assigneraient aux navires délinquants, après les avoir ravitaillés, s'il y avait lieu, une localité sur la côte arabique, Tor, par exemple, où ils feraient quarantaine.
« Cette quarantaine serait de quinze jours, les jours de traversée y compris, et dans le cas où le choléra viendrait à éclater à bord, le navire ne devrait entrer en libre pratique que quinze jours après le dernier cas constaté, et après une désinfection aussi complète que possible.
« Art. 5. Quant à la caravane, elle devrait, selon l'usage, être arrêtée à plusieurs journées de marche de Suez : elle y serait visitée par une commission médicale, et ne recevrait l'autorisation de pénétrer en Egypte que tout autant que son état sanitaire serait reconnu exempt de danger. Il serait à désirer que la caravane fût accom-
pagnée par des médecins sanitaires commissionnés ad hoc.
tt Art. 6. Relativement aux pèlerins à destination de rinde ou d'antres pays au delà de la mer Rouge, le mieux serait de leur assigner un point particulier d'embarquement, à plusieurs journées de marche au sud de Djeddah, à moins que les autorités ne jugent leur embarquement à Djeddah même exempt de péril.
« Art. 7. L'interdiction de l'embarquement cesserait quinze jours après le dernier cas de choléra signalé dans les ports du Hedjaz.
« Communication des vœux précédemment exprimés par la conférence sera donnée à qui de droit par les délégués de chaque puissance représentée.
«Pérade Constantinople, Galata-Séraï, le 3 mars 1866.
« Le Président de la Commission^
c( Salih.
« Les Secrétaires,
a D'Naranzi. — B"" de Gollongue. »
Les délégués anglais s'étaient prononcés contre le principe même de la proposition et se sont abstenus de prendre part à la discussion.
Il n'a pas été nécessaire d'appliquer ces mesures. La mortalité a été très-faible pendant le pèlerinage de 1866, comme le constate un rapport adressé à la conférence au mois d'août. Ce n'a été que trois semaines après les céré-
LE CHOlifiBA. 239
montes et après le départ du gros des pèlerins, que le choléra s'est montré parmi les retardataires et dans la caravane de Médine. Quelques cas ont été aussi constatés à Djeddah et en Egypte, mais à l'état sporadique. Le pèlerinage de 1 866 paraît avoir été étranger à l'épidémie qui a sévi dans les Principautés danubiennes , en Russie et dans une partie de TEurope centrale.
Les travaux de la commission ont été consignés dans la série des rapports suivants :
— Rapport sur les questions du programme relatives à l'origine, à Tendémicité, à la transmissibilité et à la propagation du choléra.
— Rapport sur la marche et le mode de propagation du choléra en 186S.
— Rapport sur les mesures d'hygiène à prendre pour la préservation contre le choléra asiatique. — Appendice sur la désinfection appliquée au choléra. — Note additionnelle au même rapport.
— Rapport sur les mesures à prendre en Orient pour prévenir de nouvelles invasions du choléra en Europe.
— Rapport sur le projet de tarif des droits sanitaires dans les ports ottomans.
— Rapport sur les mesures quarantenaires applicables aux provenances cholériques.
Nous ne nous arrêterons pas sur ceux de ces rapports qui ont un caractère purement technique ou temporaire ; mais il en est un qui présente un intérêt général et per-
240 TROISiéME PARTIE.
manent : c'est celui qui est relatif aux mesures à prendre en Orient pour prérenir de nouvelles invasions du choléra en Europe. Ce remarquable travail est Tœuvre de M. le docteur Fauvel, c'est-à-dire de l'homme le plus expérimenté et le plus compétent en pareille matière. Nous allons, en y joignant nos appréciations, indiquer la marche et les conclusions de ce rapport qui contient Tétude du plus important des problèmes soumis aux plénipotentiaires.
La conférence est partie de ce principe que les voyageurs et les marchandises sont les plus dangereux, sinon les seuls véhicules du principe morbide ; par conséquent, r isolement d'un point indemne à Tégard des points infectés ou simplement compromis, est un préservatif contre rinvasion du fléau. La question n'est pas de savoir si Ton peut obtenir partout cet isolement d'une manière absolue, et si l'épidémie ne peut pas se propager par quelque autre moyen que le voisinage d'une personne ou d'une chose venant d'un lieu contaminé. On doit seulement se demander si l'isolement est un moyen sérieux de combattre ou d'éviter la compromission. La majorité de la conférence ne l'a pas révoqué en doute, d'accord en cela avec l'opinion de la plupart des praticiens et avec l'expérience des dernières années.
L'efficacité de l'isolement admise, la conférence a dû se poser la question de savoir si des mesures restrictives de la circulation, connues d'avance et appliquées convenablement, sont moins préjudiciables pour le commerce et les
relations internationales que la perturbation dont Tindustrie et le conunerce sont frappés à la suite d'une invasion du choléra. La réponse a été affirmative.
Subsidiairement la conférence a reconnu que plus les mesures de quarantaine et les autres moyens préservatifs seront appliqués près du foyer originel, moins ces mesures seront onéreuses et plus on peut compter sur Tefficacité des précautions prises au point de vue de la préservation de l'Europe.
Si Ton ajoute à ces principes l'idée fort juste qu'il faut chercher à arrêter le fléau là où il est enserré dans un étroit espace, c'est-à-dire à surprendre l'ennemi dans un défilé, il suffira d'étudier une carte de géographie pour déduire de ces prémisses toute l'économie du système proposé par la conférence. L'objectif est la préservation du Hedjaz.
Le choléra est endémique dans l'Inde et particulièrement dans la vallée du Gange, où l'on en attribue l'origine à la putréfaction des cadavres que les indigènes jettent dans ce fleuve. Il y a donc des mesures à prendre pour empêcher que la maladie ne devienne épidémique soit dans les grandes cités, soit pendant les agglomérations temporaires qui ^ sont si fréquentes sur le territoire indien. En second lieu, il faut aviser à ce que les navires chargés de pèlerins musulmans pour la Mecque ne deviennent pas les véhicules de Tépidémie. Pourquoi la science ne s'attaquerait-elle pas à Tendémicité elle-même ? Lorsqu'on se sera bien rendu compte des conditions dans lesquelles le choléra prend
tkt TROISIBIIE PARTIE.
naîsaaace dans Tlnde, on ne sera pas éloigné de trouver des moyens pour Toopécher de nattre. Sons ce rapport, le gouvernement britannique a pris les devants : la conférence avait pea de chose à indiquer en dehors de ce qui a été tenté avec de louables efforts et avec quelque succès.
Yoilà les pèlerins de Tlnde embarqués pour le Hedjaz. Avant de pénétrer dans la mer Rouge, ils doivent passer par le défilé maritime de Bab-el-Mandeb ; c'est à cet étroit passage que la conférence les attend. Quel que soit leur état sanitaire, si les bâtiments ne peuvent pas arriver jusqu'à l'un des ports du Hedjaz, it n'y a pas à craindre que la caravane des pèlerins soit infestée de leur fait; le Hedjaz nQ portera pas à son tour la maladie en Egypte, d'où elle se répand dans te bassin de la MéditeraQnée. Partant de ces vérités palpables, la conférence a émis l'avis de fermer l'accès de la mer Rouge aux navires suspects jusqu'à ce qu'ils aient purgé une quarantaine jugée suffisante par les hommes de l'art.
L'île de Périm (on ne le sait que trop) commande absolument l'entrée de la mer Rouge ; elle est située à peu près au milieu d«. détroit de Bab-el-Mandeb. Ce point d'occupation anglaise serait le meilleur pour arrêter et interroger les arrivants ; mais que ferait-on des navires qui devraient être retenus, car il ne parait pas possible de les garder à Périm même, où il n'y a pas d'eau ?
Ici nous suppléerons à l'insuffisance du rapport en indiquBffrt que, sur la cdte d'Afrique, indépendamment du
terrifoire français d'Obokh, il existe des loealités habitées et pourvues de toutes les choses nécessaires à la vie. Nous voulons parler de Tadjourah, de Zeïlah et de Bcrberah.
A Tadjourah règne un cheik ou sultan indépendant, fort accessible aux Européens ; nous avons eu affaire avec lui et avec ses parents lors de Tacquisition d'Obokh. La ville de Zeïlah est ancienne : c'était la résidence du célèbre Achmed le Gaucher, qui a tant inquiété les Portugais pendant leur héroïque expédition d'Abyssinie. Cette place est aujourd'hui sous la suzeraineté de la Porte. Berberah est très-fréquentée pendant quelques mois; c'est le siège d'une foire annuelle très-importante , et il est probable qu'on pourrait organiser pour les pèlerins les mômes ressources qu'y trouvent les marchands de l'Arabie, du golfe Persique et de Bombay.
Ces diverses localités ont été visitées par Rochet d'Héricourt, par Burton et par d'autres voyageurs ; elles ont ' été l'objet de nombreux rapports adressés au département français de la marine et à celui des affaires étrangères. Au point de vue maritime, on pourra en étudier la valeur dans une publication spéciale de M. Tamiral Fleuriot de Langle, qui a rempli avec succès, il y a quelques années, une mission difficile dans ces parages à la suite de l'assassinat d'un vice-consul français par le cheik de Zeïlah.
Obokh, Tadjourah, Zeïlah et Berberah sont situés en dehors de la mer Rouge, et c'est dans cette condition seulement qu'on peut espérer un résultat satisfaisant des mesures qui seraient prises au détroit de Bab*el-Mandeb*
En effet, une fois les navires entrés dans la mer Rouge, il serait presque impossible d*éyiter les communications et par conséquent la compromission du littoral. C*est donc en établissant un lazaret en dehors de la mer Rouge qu'on restera fidèle à l'un des principes énoncés par la conférence, à savoir qu'il faut arrêter le fléau précisément où sa route est la plus étroite, et avant qu'il ait franchi Tun des défilés que la nature a placés sur sa marche néfaste.
Une commission a été envoyée sur les lieux pour étudier la question de Bab-el-Mandeb. Son rapport n'est pas encore connu. Jusqu'à présent, on regarde comme difficilement surmontables les obstacles que présente l'établissement d'un lazaret à l'entrée et en dehors de la mer Rouge.
En supposant néanmoins qu'on arrive à obtenir la clôture sanitaire du Bab-el-Mandeb, tout ne sera pas dit. Il s'agit en effet de préserver le Hedjaz ; or ce pays peut recevoir le mal par une des caravanes de terre dont nous avons plus haut indiqué la marche. On peut admettre à • priori l'innocuité de celle de Damas, qui traverse de longs déserts avant d'arriver sur le territoire sacré; mais les convois qui passent par le Djébel-Shammar et par le Nedjd apportent au Hedjaz des arrivages directs de Bagdad et de Bombay, deux localités des plus justement suspectes. A première vue, la préservation nous paraît encore plus difficile de ces côtés que vers le Bab-el-Mandeb. On doit donc prévoir que le choléra pourra aussi être importé à la Mecque par Tune des caravanes. Le Hedjaz envahi, on ne saurait trop le répéter, car c'est le nœud de
la question, il menace TÉgypte, qui menace elle-même l'Europe.
En vue de cette éventualité, la conférence n'a pas hésité à conseiller l'adoption à titre permanent de la mesure qui avait été ordonnée, comme nous l'avons vu, en 1866, à savoir l'interruption des communications maritimes entre la côte orientale d'Arabie et TÉgypte en cas d'épidémie dans le Hedjaz. Elle y ajoute l'idée de l'établissement de deux lazarets, l'un à El-Wesch pour les pèlerins, l'autre à Tor pour les autres arrivages.
Si toutes les mesures qui viennent d'être indiquées pouvaient être adoptées et mises en pratique avec le soin convenable, il y aurait beaucoup de chances pour que le choléra ne fût pas importé dans le Hedjaz, et, s'il y éclatait, pour que l'Egypte, c'est-à-dire l'Europe, ne fût pas atteinte. Ce ne sont là cependant que des probabilités, et malgré toutes les précautions, le choléra peut se montrer *sur le territoire égyptien. Or ce pays est aussi une sorte de goulet où le flot envahissant doit encore se resserrer, el d'où il peut se répandre ensuite dans toute la Méditerranée. L'Egypte tomberait donc sous l'application de ce principe des défilés qui est Tune des bases de la stratégie sanitaire.
La conférence n'a pas émis à ce sujet un avis formel ; elle s'est contentée de poser la question que voici : « Dans le cas où une épidémie de choléra venant par la mer Rouge se manifesterait en Egypte, l'Europe et la Turquie étant d'ailleurs indemnes, ne conviendrait-il pas d'interrompre
temporairement les communications maritimes de TËgypte avec le bassin de la Méditerranée? »
La question de TÉgypte, ai^ point de vue de l'opportunité, et celle de Bab-el-Mandeb , au point de vue de la possibilité, restent les deux problèmes dont il faudra chercher la solution ^ Il y aura aussi à tenir compte de la répugnance de certaines puissances , notamment de TAngleterre, icontre toute mesure qu^r^nteiiaire, et de la nécessité où Ton sera de donner un caractère international aux établissements sanitaires pour assurer la régularité du service.
Le rapport aflressé à la conférence internationale sur la marphe et le mode ^e propagation du choléra en 1865, contient , pour Tétude de ces questiops , des renseignements détaillés et qui n'ont rien perdu de leur intérêt : nousdonppns pn ffppendicele texte complet de ce rapport.
Nous ferons, en effet, remarquer qpe la conférence n'a pris aucune résolution directement applicable, et que cette circonstance a été particulièrement accentuée dans le dis- ' cours suivant par lequel Aali-Papha a clos les séances de la réunion internationale au mois d'octobre 1866 ;
« Messieurs, le jour où j'ai eu l'honneur d'assister à votre séance d'ouverture, je vous exprimais la conviction de mon auguste souverain et de son gouvernement que vous accompliriez avec succès la haute mission qui ve-
1 . Ces questions ont été examinées par M. Jules Girette dans un ouvrage intitulé : La Cwilisaiion et le Choléra; i vol. in-8^ — Paris, Hachette, 1867.
naît d'être confiée à vos lumières. Yoqs aree pleineiaent justifié) messieurs, cette couTicttoii. Le fléau qui afflige depuis tant d'années l'humanité et les moyens de l'en préserver, n'ont jamais été l'objet d'une étude aussi approfondie et aussi consciencieuse que celle à laquelle vous vous êtes livrés. Vos travaux resteront comme un monument, et vous jiouvez compter dès à présent sur les bénédictions et la reconnaissance du monde entier. Nos souhaits ne peuvent donc avoir désormais pour but que la réalisation des idées que vous avez émises, et je puis vous assurer que la Sublime Parte^ les prenant en sérieuse considération^ fera tout ce qui dépendra d'elle pour leur mise à exécution. Je saisis cette occasion pour vous répéter en* core une fois que la Sublime Porte se réjouit de ce que la capitale de l'empire ait été choisie pour la réunion d^une conférence dont le résultat ne manquera pas, nous en avons la certitude, de diminuer, sinon de faire disparaître complètement la terrible maladie qui a exercé jusqu'aujourd'hui tant de cruels ravages. Il me reste à vous remercier de la part de S. M. le sultan des soins éclairés avec lesquels vous avez rempli la noble tâche qui vous a été dévolue. Je remercie particulièrement la conférence d*avoir témoigné beaucoup de bonne volonté pour une question sanitaire qui intéresse le gouvernement impérial, et qui se réfère à une réforme du tarif des droits sanitaires dans les ports ottomans. J'espère qu'une entente va bientôt s* établir entre les différents gouvernements pour arrêter à ce sujet une mesure juste et une répartition équitable. »
Le pèlerinage de 1867 s^est accompli dans de bonnes conditions. Voici en effet ce qu'on écrivait de Suez au Moniteur universel ^ le 12 juin 1867 :
«Le retour par Suez des pèlerins de la Mecque s*est presque entièrement effectué. Du 27 avril au 6 juin les bateaux de la compagnie égyptienne (Azizieh) en ont transporté 6,887; 890 sont arrivés à Suez, après avoir suivi la voie de terre, et l'on attend ces jours-ci la grande caravane du tapis^ composée de 3,500 pèlerins, qui viennent également par étapes. La mortalité a été insignifiante malgré l'encombrement des navires et l'épuisement des passagers ; la compagnie Âzizieh n'accuse aucun décès pendant la traversée de DJeddah à Suez. Les coups de soleil, la dyssenterie et les fatigues ont fait quelques victimes parmi les pèlerins de la caravane ; mais on n'a pas lieu de s'en étonner quand on songe à la longueur de la route et à l'état de misère de ces voyageurs fatalistes, traversant dans cette saison des déserts brûlants, sans tente et sans abri, presque sans eau et sans pain. A leur arrivée, les pèlerins venant par mer ont été soumis à une quarantaine d'observation de cinq jours à quelques milles de Suez. Malgré les ordres qui avaient été donnés pour leur approvisionnement, l'aiQuence était si grande et les moyens de transport de la ville à la quarantaine si insuffisants que l'eau leur a manqué pendant deux jours; des tentes avaient été expédiées pour les garantir des rayons meurtriers du soleil ; mais, outre la difficulté de loger une aussi nom-
breuse colonie au milieu du désert, plusieurs d'entre eux négligeaient de prendre les précautions que nécessite le climat de ce pays, auquel les Gircassiens et les Anatoliotes n'étaient point habitués. Dix ont succombé parmi eux. En ce qui concerne le chiffre de la mortalité parmi les pèlerins des caravanes, on s'accorde cependant à dire qu'il a été trèsinférieur à celui des années précédentes. Les précautions prises à la Mecque, à Djeddah et à Suez ont été pour beaucoup dans ce résultat satisfaisant. y>
Le 22 juin i867, la grande caravane de Syrie faisait son retour à Damas. Les 4,000 pèlerins qui la composaient se trouvaient dans le meilleur état sanitaire.
L'acte le plus récent relatif à cette affaire, est un rapport adressé à Tempereur des Français, le 46 août 1867, par les ministres des affaires étrangères et du commerce. Ce rapport se termine ainsi : «Si l'on doit se féliciter de ce que, cette année, le pèlerinage de la Mecque n'a pas créé un danger pour l'Europe, il serait, toutefois, imprudent de se livrer à une sécurité que l'avenir pourrait troubler tant que Tœuvre de salut commun, entreprise au nom de la civilisation, n'aura pas été poursuivie et achevée. »