‹ L'Arabie contemporaineChapitre 7 sur 32 · I. BuUetm de la Société de Géographie, octobre 1865, p · texte numérisé non relu

I. BuUetm de la Société de Géographie, octobre 1865, p

50 PREMIBRE PARTIE.

bitisme est encore à Tétat de secte propagandiste. Wallin est très-explicite. Le cheik des Shammar , dit-il , appartient à la croyance {is of the creed) des wahabites , et , au nom deFayssal-ibn-Saoud, il attaque et subjugue les tribus qui n'ont pas encore cédé à sa domination; il proclame alors la guerre sainte contre ces infidèles, comme les puritains wahabites appellent les autres musulmans. Ainsi , sous ce prétexte, les habitants de Gubbé, village situé entre el-Djôf et Haïl , considèrent comme leur devoir de harasser et persécuter par de continuels pillages les tribus qui ne professent pas la croyance wahabite, et les forcent à entrer en alliance avec les Shammar, à-payer à leur chef la contribution appelée zikâ, et à se soumettre à lui. A l'autre extrémité du pays, les Bély, dont il a déjà été fait mention, déclarent avoir eux-mêmes adopté la croyance réformée des wahabites; comme preuve de leur sincérité , ils payent le zikà et observent exactement les prières quotidiennes et autres cérémonies prescrites à cette secte. M. Wallin ajoute qu'ils sont, autant que les autres bédouins, ignorants des données fondamentales de l'islamisme et aussi indifférents à ce que ce professeur appelle avec raison : a la subtilité scolastique de la jurispru- « dence musulmane. »

Essayons maintenant de préciser de quelle manière on pratique le wahabitisme à Haïl d'abord, puis dans les autres cenlres. Aux jours de la première ferveur^ le tabac était prohibé sans exception comme une plante provenant de l'urine d'Iblis (le Satan des Arabes). L'usage de la soie

LE DJEBEL-SHAMMAR. b\

était absolument défendu aux hommes. La poésie, la musique et les autres divertissements étaient interdits. Des restrictions étaient apportées à l'usage du riz , qui n'était pas répandu parmi les Arabes au temps du prophète,. et que Mahomet , à ce qu'ils croient , n a jamais mangé. L'a- Toine leur était recommandée de préférence au froment comme la nourriture la plus convenable à un vrai wahabile. Les relations amicales avec toute autre secte de musulmans étaient regardées comme illicites, et la guerre était préchée contre eux comme un devoir sacré aussi longtemps qu'ils refusaient d'abjurer le culte des saint?. On s'est relâché de cette rigueur primitive. Ainsi , les habitants de Haïl disaient à M. Wallin , avec un certain sourire de dérision, que les autres sujets du prince du Nedjd se soumettent toujours plus ou moins à ces restrictions, mais qu'elles avaient été reconnues inutiles ou du moins considérablement modifiées par les Shammar, à qui leurs voyages continuels dans l'Irak*, dans le Hedjaz et en Egypte, et leurs relations avec les étrangers qui visitent leur pays pour se rendre à la Mecque, avaient donné une plus grande liberté d'opinions. Par exemple, on ose au* jourd'hui faire la prière quand on est vêtu d'un habit tissé moitié de soie. En toute autre circonstance on peut porter des vêtements entièrement de soie; seulement la prière faite avec ce costume n'est pas valable. Le tabac est toléré.

1. II y a deux Irak : l'Irak-adjérni ou la Perse, et l'Irak-arabe, qui est arrosé par le cours inférieur de l'Euphrate et du Tigre*

6t rasage en devient de plus en plus général. Cependant un fumeur est généralement mal vu; il n*est pas admis dans une réunion à réciter les prières, et la plupart des habitants condamnent encore Tusage du tabac. M. Wallin cite un bédouin shammar qui assurait qu'il ne transporterait pas cette herbe abominable sur son chameau quand même on lui donnerait une charge d'or. M. Guarmani a trouvé aussi dans quelques familles Tusage de raser les moustaches, qu il considère comme prescrit par le wahabitisme. Cette assertion est difficile à concilier avec ce que Burckhardt rapporte de Saoud que ses partisans appelaient le Père des moustaches^ à cause de la longueur des siennes.

Mais il y a deux points de la doctrine wababite auxquels les Shammar, comme les autres Ncdjdli, sont inaltérablement attachés. Le premier, c'est le rejet de tous les saints et même de Mahomet comme médiateurs entre Dieu et rhomme. En effet, dans leurs conquêtes, les Shammar s'appliquent toujours à imposer cette croyance aux vaincus. Le second point essentiel à leurs yeux est la nécessité de dire la prière en public dans une mosquée, et non pas à la maison, comme le pratiquent les autres musulmans. Aussi chaque quartier, dans les villages, est-il généralement pourvu d'une petite mosquée où le peuple s'assemble cinq fois par jour pour faire les dévotions en commun aux heures prescrites. A Haïl, il y a, en outre, dans le palais même du cheik, une grande mosquée où la communauté se réunit le vendredi pour réciter la prière etécouter un

LE DJÉBEL-SHAMMAR. 53

sermon. Le cheik tient à ce que tout le monde vienne à la mosqaée pour ce service du vendredi. Le prédécesseur du prince actuel, le fameux Abd-Allah, a plusieurs fois infligé des punitions sévères à ceux qui n*y assistaient pas. Dans la grande mosquée de Haïl, la prière est récitée par un prêtre que le prince nomme et paye. M. WalHn a remarqué que les prédicateurs ne portent que le titre de hatyb^ le titre d^iman étant réservé au prince de la famille d'Ibn-Saoud qui régné sur tout le Nedjd. Le hatyb de Haïl a reçu ordinairement, soit au Caire, soit à Médine, soit à Ryad, une certaine instruction qui consiste principalement à savoir réciter par cœur une partie du Coran et à connaître les minutieuses cérémonies du rituel. 11 doit aussi être versé dans la controverse entre les wahabites et les autres sectes; il est, avec le cadi, le seul représentant de la science ; mais ni l'un ni l'autre ne savent rien en dehors de leur spécialité , et M. Wallin n'en a pu tirer aucun parti pour ses études historiques et grammaticales. Voilà pour ce qui concerne particulièrement la capitale et les environs.

Dans la relation de son voyage de 1845, M. Wallin caractérise d'une manière assez curieuse l'état religieux de la vallée d'el-Djôf, dont il a été déjà fait mention, qui est située au nord du Néfoud, à peu près à la moitié du chemin de Haïl à la mer Morte, et qui a été vaincue par les Shammar, sous Abd-Allah, seulement vers 1838, mais soumise définitivement par Talal vers 1845. D'abord tout le monde s'y rappelle avec enthousiasme les temps qui ont

précédé rinvasion égyptienne, où le pur wahabitisme était pratiqné dans toute l'étendue des conquêtes de Saoud. Chaque vendredi, dit M. Wallin, après la prière de midi, le hatyb du quartier interprète généralement quelque tradition du prophète, quelques versets du Coran ou explique la doctrine wahabite sur Tunité de Dieu et sur Timpiété qu'il y a à rendre un culte aux saints, ce qui est le principal point de controverse entre les wababites et les autres musulmans. Les habitants professent tous le puritanisme d'Àbd-ul-Wahab et s'appellent eux-mêmes mttvahiddin y c'est-à-dire unitaires en opposition aux autres musulmans à qui ils donnent le nom de mushrikin, c'est-à-dire ceux qui associent à Dieu des êtres inférieurs comme dignes d'être adorés par l'homme. Du reste, ils n'acceptent pas le nom même de wahabites.

M. Wallin vante le goût des habitants d'el-Djôf pour les choses de l'esprit, a Comme dans la plupart des villages wababites, dit le professeur d'Helsingfors, les jeunes gens sont instruits sur les dogmes et cérémonies de leur religion ; la lecture et l'écriture sont plus répandues parmi eux que dans la plupart des villes turca-arabes. Les habitants d'el-Djôf sont aussi renommés pour leur talent poétique» Quoique le puritanisme des wababites condamne les chants et les instruments pour un vrai croyant, et déclare que celui qui jouit de la poésie et de la musique ici-bas n'en jouira pas dans la vie à venir, j'ai rarement passé une soirée , pendant mon séjour d'environ quatre mois à eUDjôf, dans la compagnie des jeunes gens, sans

LE DJÉBEL-SHAMMAR. 55

qu'une chanson ait été récitée arec accompagnement de la rubaba, le monotone mais charmant et seul instrument des nomades. Le don naturel de la poésie et de la musique est commun parmi les bédouins ; mais je puis dire que les habitants d'el-Djôf y excellent plus que les autres. » Le professeur finlandais vante aussi Thospitaiité de ce pays , bien que cette vertu soit répandue dans toute l'Arabie et que les El-Djôfiens passent pour avoir un caractère querelleur et difficile.

Le fait suivant, raconté par le même voyageur, donnera une idée de Tétat politique et social de cette partie de l'Arabie. Le 30 août 1848, M. Wallin partait d'el-Djôf en compagnie d'une famille bédouine appartenant à une petite tribu du voisinage nommée les Havazi. n Ces bédouins, dit-il, sont pauvres et méprisés, exposés aux attaques et au pillage de leurs puissants voisins de la tribu des Shammar, qui, les harassant par de grandes et petites expéditions , ont volé et emporté chez eux la plus grande partie du bétail et des chameaux de leurs faibles ennemis. C'était en vue d'obtenir la sécurité pour lui» même et pour les faibles restes de ses biens que mon compagnon de voyage s'était décidé à déserter sa patrie et sa propre tribu. Avec sa famille et le peu de chameaux qui lui restaient, il allait immigrer dans le pays ennemi, où il était assuré de trouver la sécurité en se plaçant sous l'allégeance du chef des Shammar et en lui payant la taxe zikâ. Comme il appartenait à une tribu en hostilité avec la population dont il allait traverser le territoire, il avait

56 PRBMIÈRE PARTIE.

eu besoin d*iin protectear pour le cas où il serait tombé dans un parti ennemi. Ce protecteur était une femme native du village shammar de Gubbé, mais mariée et établie à el-Djôf. Elle nous suivait avec son mari. L'événement prouva qu'elle était une sauvegarde, puisque sa présence empêcha que nous fussions dépouillés par un parti de pillards de sa ville natale, que nous rencontrâmes sur notre chemin. » Au milieu de cette existence remplie d*actes violents, il y a quelque chose de touchant dans ce respect chevaleresque de la femme, qui non-seulement n'est pas insultée elle-même, mais qui assure la sécurité de ceux qu'elle couvre de son prestige. Le même sentiment se rencontre chez d'autres populations, dont les mœurs sont aussi violentes. Ainsi, quand la guerre est déclarée entre les Albanais et les Monténégrins, ce sont les femmes qui conduisent les voyageurs dans les barques du lac de Scutari. Au moment de la rupture, c'est une femme qui va porter au parti ennemi une pomme pour l'avertir d'avoir à se tenir sur ses gardes. Rien n'est plus digne qu'un tel sentiment d'inspirer de l'intérêt pour ces populations.

Les femmes wahabites du Djébel-Shammar sont remarquées par leur ponctualité à accomplir les devoirs religieux. Ce n'est que le vendredi qu'elles assistent en grand nombre à la réunion qui se fait dans la mosquée, où elles se tiennent à part, n est considéré comme plus décent pour elles de dire habituellement les prières dans leur logis. Tandis que les autres femmes arabes font rarementleurs dévotions à la

LE DJÉBEL-SHAMMAR. 57

maison, celles da Djébel-Shammar et d*eI-Djôf s'acquittent de lobligation journalière des cinq prières avec une régularité qui a étonné M. Wallin. Il y a, du reste, dans cette partie du Nedjd, des femmes qui font des vers, souvent improvisés.

Pénétrons plus avant dans la famille. II n'y a pas d'écoles ; aussi les enfants sont-ils élevés par leurs parents dans les premiers principes de la religion, et, dès les jeunes années, instruits à lire le Coran ainsi qu'à réciter les prières. Tout s'apprend par la transmission orale et les jeunes enfants ne sont jamais séparés des atnés. La première fois qu'il vint parmi les nomades, M. Wallin a été surpris de voir les enfants de trois à douze ans nonseulement reçus dans la société des grandes personnes et admis à prendre part à leur conversation, mais aussi consultés sur des matières qui auraient semblé au-dessus de leur portée et écoulés avec atlenlion. Ils yivaient sur le pied de la familiarité et de Vintimilé avec leurs parents; malgré cela, M. Wallin déclare que nulle part dans le monde il n'a vu des enfants plus dociles, d'un meilleur naturel et plus obéissants que ceux des bédouins. Il y a quelque chose qui plaît dans Torganisation de cette famille, quelque chose de libre, d'harmonique et d'heureux. : les enfants qui ne sont ni des esclaves ni de petits animaux, le père instruisant le fils, la mère priant après avoir vaqué au ménage, un hôte au foyer; c'est un tableau de la Bible.

ly

Le Hedjaz est borné au nord par le Djébel-Shammar, à Test par le Nedjd, à Tooest par la mer Rouge, au sud par le pays indépendant d'Acyr, qui le sépare du Yémen proprement dit. Cette province a un intérêt capital pourles musulmans, car elle contient les villes qu'ils appellent saintes de la Mecque et de Médine, dont le territoire particulier est nommé el-Haram. Les autres villes importantes sont Pjedd ah> le port de la Mecque, Jambo, celui de Médine, et la place de Taïf, située à Test de la Mecque sur une haute montagne, où, suivant Edricy, il gèle même pendant Tété. Cette place a joué un rôle important dans toutes les guerres de Tel-Haram; elle est comme la clé. de la Mecque.

Le premier personnage du Hedjaz est legrand-chérif delà Mecque. On appelle chérif les personnes qui descendent ou croient descendre de Fatmé, fille de Mahomet. Ils sont innombrables; répandus dans tout le monde musulman, ils sont généralement confondus avec le reste de la popu-

lation; mais il n*est pas de même dans le Hedjaz où Tun d'eux a le privilège d'exercer les fonctions de grand-chéri f qui se transmettent ordinairement de père en fils.

Depuis la conquête du Hedjaz, en 1S17, par Selim, la prière est dite pour le sultan le vendredi dans les mosquées et un cadi est envoyé de Gonstantinople à la Mecque, car le pouvoir du grand-chérif est purement temporel. Le sultan confirme dans le grand*chérifat celui que sa naissance et, dans une certaine mesure, l'assentiment des autres chérifs, désignent pour cette haute position ; il lui envoie chaque année une pelisse d'investiture. La Porte entretient aussi un pacha à Djeddah et un cadi, mais le vrai maître du Hedjaz était, jusqu'au commencement de ce siècle, le grand-chérif, qui percevait les impôts et en envoyait seulement une partie à Gonstantinople. Ordinairement le pacha ou le cadi ne pouvait venir à son poste qu'escorté par la caravane. La Porte profitait quelquefois de la présence des pèlerins pour changer le grand-chérif, mais la pression cessait quand la caravane était partie.

Au moment où les wahabites se répandirent en dehors du Nedjd, la dignité de grand-chérif était occupée depuis 1786 par Ghaleb, fils de^^Messad. Après une guerre qui dura près de dix ans, le grand-chérif fut obligé de se soumettre et de professer ostensiblement le wahabitisme.

Les Égyptiens arrivèrent bientôt après, et lorsque la chance parut tourner en leur faveur, ils furent bien accueillis par Ghaleb qui contribua même à l'expulsion des wahabites. La bonne harmonie paraissait régner entre

LE UËDJAZ. 61

rancienneautorité locale et les libératears Ae&vilies saintes. Mais Méhémet-Ali, grand niveleur et grand centralisaleur, tenait à abaisser le pouvoir héréditaire des grands-chérifs. ÂTaide d'une trahison, il se saisit de Gbaieb qui, par ses qualités personnelles, par ses richesses et par le principe qu'il représentait, exerçait un grand prestige sur les Arabes. Envoyé en exil, le chérif mourut à Salonique en 1816. Il avait été remplacé par un de ses parents nommé Yahia et, à partir de ce moment le grand-chérif ne fut plus qu'un fonctionnaire salarié. Cependant Yahia ne devait pas non plus finir ses jours sur le siège chérifal. En 1831, dans la Kaaba même, il assassina à coups de poignard son neveu qui lui était devenu suspect à cause de son intimité avec le gouverneur égyptien. Yahia sentait que le vice-roi saisirait avec empressement cette occasion pour le perdre et porter par là un nouveau coup à Tautorité héréditaire et nationale dont le prestige gênait encore son despotisme ; il se réfugia chez la puissante tribu desHarb, toujours prête à se soulever, et dont certaines parties, les Sobh et les Ouf, avaient résisté victorieusement aux wahabites.

Méhémet-Ali s'empressa d'investir du grand-chéri fat un autre descendant du prophète nommé Mohammed -ibn- Aoun, et lui confia une troupe d'environ trois mille hommes pour aller s'installer a la Mecque. Ibn-Aoun est de la tribu des Abadelet, qui n^a pas droit au siège chérifal; c'est du moins ce que prétendent diverses relations. Il se serait donc agi de consacrer une usurpation.

Ibn-Aoun partit du Caire le S octobre {827 et débarqua àlaiabOy qui est le port de Médine. Assiégé dans Taïf, rex*grandH)bérif Yahia voulut s'échapper et tomba dans un gros de cavalerie ^yptienoe qui le fit prisonnier. Il mourut au Caire en 1838. Ibn^Aoun fut installé comme grand-cbérif.

Quel était ce personnage qui va jouer un rôle capital dans la suite de cette histoire? a Ibn-Aoun, écrit M. Tamisier, qui la connu en 1834, est un bel homme de cinq pieds sept pouces ; ses membres fortement constitués et une démarche pleine de fierté annoncent la vigueur de sa constitution. Sa barbe noire est plus épaisse sur le menton que vers les parties supérieures ; son œil est noir, son regard prend toutes les formes du sentiment et parcourt en un instant toute la distance qui sépare Torgueil de Tbu • milité, la fourberie de la plus naïve candeur. Les traits de son visage ovale sont dessinés avec énergie. Sa mâchoire inférieure dépasse la supérieure, son nez est aquilin, son front ouvert, et un faisceau de muscles forme, depuis la partie moyenne jusqu'à la racine du nez, une pyramide dont la base est tournée vers le haut de la tête. Se« dente sont belles et blanches comme Tivoire, sa bouche moyenne ; un sourire intelligent et malin se joue sur ses lèvres. Quand il parle, ses gestes devancent toujours sa parole et laissent deviner sa pensée. Sa tête est couverte d'une belle koufia, nuancée de rouge, de jaune et de vert, d'où s'échappent des tresses de diverses couleurs terminées par un flot de soie. Par-^dessus es! roulé un immense turban blanc en

cachemire des Indes. Le chérif porle ordinairenimt une langue tuaique en couleur de chair ; un anthéri rayé de ronge et de vert descend jusque sur ses pieds et laisse eutrevûir en dessous une belle chemise de mousselme de soie. Des caleçons de nankin brodés dans son harem, un magnifique châle à la ceinture où brille une djambie d*or, un sabre de Perse passé à la mode des Osmanlis, com* plëtent ce brillant costume. Ibn-Âoun porte toujours à la main la longue baguette crochue dont se servent les Arabes qui montent à dromadaire pour rattraper les rênes lorsqu'elles viennent à leur échapper. Cette baguette est la compagne ordinaire des bédouins dissimulés qui s'en servent pour avoir une contenance. »

M. Botta, qui a vu Ibn-Aoun en *837, en trace aussi un tableau flatteur : « En général pleins de distinction et de dignité à quelque classe qu'ils appartiennent, les Arabes partent, marchent et agissent avec simplicité et font chaque chose comme elle doit être laite, sans chercher à produire de Feffet par la recherche et la prétention de leurs manières. Comme type de cette noble nature, j*ai du plaisir à citer le grand-chérif Mohammed-ibn-Aoun qui, par la grâce du pacha d*Égypte, avait remplacé les anciens chérifs possesseurs légitime^ du trône de la Mecque. II était impossible de ne pas être étonné et séduit par la dignité affable et l'aisance distinguée de ce personnage qui, bédouin de naissance et de cœur, n'avait pu trouver que dans son propre inslinct l'art de se conduire. Cependant, ttansféré dans une sphère toute nouvelle pour lui, en

présence même de gens comme les Européens , dont la nature et les idées étaient bien loin des siennes, il savait trouver ce qui pouvait plaire et imposer tout à la fois, et le dire et le faire avec une grâce qui auraient étonné des hommes se prétendant plus civilisés que lui *. »

Ibn-Aoun ne jouit pas paisiblement de son usurpation. En 1835, il fut soupçonné d'avoir contribué à une défaite que les troupes égyptiennes, comme nous le verrons bientôt, éprouvèrent dans le pays d'Acyr ; on l'accusait d'avoir laissé l'armée manquer de vivres et de l'avoir conduite par des chemins qui Tavaient exposée aux attaques des monlagnards acyres, avec lesquels on crut qu'il avait eu des inlelligences ^. Quelque temps après, il était de retour à la Mecque, où arriva bientôt Kourchid-Pacha, investi d'un commandement supérieur. Il se passa entre ces deux personnages une scène avant-coureur de l'orage, et qui est bien caractéristique des mœurs de cette partie de l'Orient.

Je tire ce récit et quelques-unes des informations relatives à cette époque de l'ouvrage de MM. Cadalvène et Barrault : Deux années de l'Histoire d'Orient.

Comme le grand-chérir, allant jendre une première visite à Kourchid-Pacha, entrait, conformément à un privilège de sa dignité , appuyé sur deux [serviteurs : t< Votre Seigneurie cst-cllc donc malade? lui demanda Kourchid avec une grave malignité ; il me semble qu'elle

\. 'Relation d*un voyaije dans VYvmen, p. 4'i.

2. Voir le Voyage en Arabie par ïamisier, t. il, p. 52 eipassim.

ne marche qa*avec peine. — Je désire, répondit sèchement Ibn-Aoon, que tous tous portiez aussi bien que moi ; Votre Excellence ignore-t-elle que c'est un honneur attaché à mon rang, tout indigne que j'en puisse être ? — J'aToue, dit Konrchid, que je Tavais oublié en voyant tous les jours notre seigneur Méhémet-Ali , malgré son grand âge, marcher seul; mais je suis heureux d'être rassuré sur votre santé.» Cependant le grand-chérif , voyant qu'on ne lui présentait pas la pipe due à son rang, s'en fit apporter une par un de ses esclaves, «c Pardonnez-moi, seigneur, dit Kourchid, mais depuis que mon maître, Méhémet-Ali, m'a chargé de grandes affaires, j'ai perdu l'habitude de fumer et j'oublie d'offrir la pipe. — Vous prenez sans doute du café? — Excusez-moi de nouveau; j'ai aussi cessé d'en prendre. — Seriez-vous donc de la secte des wahabites? i» répliqua Ibn-Âoun. Kourchid-Pacha lui répondit : a Mon maître Ibrahim- Pacha, que Dieu glorifie ! le vainqueur des wahabites, ne peut être soupçonné d'hérésie, et pourtant il a cassé ses pipes et ne prend plus de café. — Oui, dit le grand-chérif, mais on assure qu'il boit du vin. i»

C'était une déclaration de guerre courtoise mais implacable. Bientôt Méhémet-Ali appela le grand-chérif au Caire, sous le prétexte de se concerter avec lui sur les affaires de l'Arabie. Ibn-Aoun n'ignorait pas que c'était le signal de sa disgrâce, mais l'occupation militaire ne lui laissait pas les moyens d'y échapper. Il conserva une inaltérable sérénité. Entouré de toutes les pompes de son

rang, il traversa tranquillement, silenciettsement la Yilte de Djeddah, au milieu de la population stupéfaite, et s'embarqua au mois de mars 18S6. Il emmenait en exil un jeune fHs. MM* GadalTëne et Barrault racontent qu*une fois à bord Ibn-Aoun, les yeux mouillés de larmes, dit : « Espérons , enfant, que le pacha aura pitié de toi ; espérons que le (lis du grand-chérif, le descendant du prophète, deviendra peut-être colonel. )>

Au Caire, où vécut Ibn-Aoun avec une pension honorable, il put rencontrer quelque temps après Tèmir Fayssal, chef des wahabitcs, vaincu en 1838 par le même Kourchid-Pacha à Dalam, dans leNedjd oriental, comme nous l'avons raconté. En !839, au moment de la rupture entre la Turquie et TÉgypte, Ibn-Aoun, par son influence personnelle, attira dans l'armée égyptienne les bachibouzouks du Hedjaz. ' Celte complaisance ne lui valut pas son retour en grâce; mais lorsque les troupes de Méhémet-AU se retirèrent de l'Arabie à la suite des événements de 1840, Ibn-Aoun reprit possession du siège chérifal, et il fut pendant quelque temps le seul maître du Hedjaz.

Que serait devenue cette domination indigène, si elle fût restée abandonnée à elle-même? Aurait-elle maintenu l'espèce d'ordre et d'autorité compatibles avec la vie de tribu î Elle s'annonçait sous les couleurs les plus riantes. Les tribus avaient accueilli avec sympathie un pouvoir qui avait à leurs yeux le mérite de tirer son origine de la religîM, de rester pur de tout élément étranger et de ne

pas peser assez sur eUes pour contrarier leurs habitudes d'îadépeodaace et de pillage. Élevés parmi les bédouios, les grauds-cbérifs out toujours tenu à se les attacher. Si Ton ajoute que le retour d'Ibn-^Aoun mettait fm à la domination impatiemment supportée des Égyptiens, on s'eipliquera ce qui arriva alors. Les tribus établies autour de Médine avaient résisté aux wahabites et à Méhémet-Âli ; elles se soumirent, La paix se fit presque d'elle-même entre Tel-Haram et Télat d'Âcyr, dont les frontières furent délimitées; enfin vingt mille bédouins se réunirent k la Mecque pour les cérémonies du Courban- Beïram, invités par le grand-cbérif et sous sa responsabilité. L^ partisans de toutes les sectes y accomplirent paisiblement leur pèlerinage.

La Porte rentrait, par la retraite des Égyptiens, en possession du Hedjaz et y envoya un gouverneur général dont la résidence fut à Djeddah. Elle fit choix d'Osman- • Pacha, aneien administrateur de la mosquée de Médine, poste où il avait' été nommé par le sultan Mahmoud et laissé par Mébémet-Ali. Ibn-Aoun, quoiqu'il eût été installé par Méhémet-Ali aux depuis du grand-chérif légitime , Moutaleb, son cousin, fut aussi confirmé par le sultan Abd-ul^Medjid comme gouverneur de la Mecque, ville qui a toujours eu le privilège d'être administrée par un prince à^ la descendance de Mahomet.

Le pacha de Djeddah était le supérieur du grand-chérif et hd vm représentant de ia Turquie dans le Hedjaz ; mais son autorité m s'exerça d'abord que dans Tenceijjyte des

murs de la ville où il résidait. Bientôt il travailla à retendre, et ses successeurs Timitërent en employant tour à tour la ruse ou la force, suivant la tradition des fcmctionnaires turcs. Voici le récit de Tnn des premiers actes de cetle politique; je Textrais d'une lettre écrite de Djeddah, le 24 janvier 1846, par M. Alciati de Grilhon. Dans le courant de Tannée 1844, un cheik nommé Roumi, qui commandait une fraction importante de la grande tribu des Harb, s'était mis en état d'insurrection par suite du refus qu'avait fait Osman-Pacha de reconnaître ses créances sur le trésor public. Il se borna toutefois à faire évacuer la petite ville de Rabegh, qui était occupée par un corps de troupes turques, et à s'emparer d'un magasin de vivres établi sur ce point pour les besoins des caravanes. Les Turcs, qui n'étaient point en forces, profitèrent de la permission qu'il leur donna de se retirer sans coup férir avec armes et bagages. Peu de temps après, Osman-Pacha acheta la paix du chef arabe, et lui fit à Djeddah une réception splendide. La maison la plus considérable de cette ville avait garanti l'inviolabilité du cheik. Osman-Pacha n'osa rien tenter dans l'enceinte des murs ; mais il traita avec Roumi pour l'établissement à Rabegh d'une forteresse destinée à protéger le dépôt des vivres et à le mettre à l'abri d'un coup de main. Cette construction terminée, le cheik Roumi se rendit auprès d'Osman-Pacha pour réclamer le payement du terrain. Kurdi-Osman, l'un des chefs militaires au service de la Porte, ayant été nommé alors gouverneur de Rabegh, partit avec sa cavalerie, accompa-

LE HBDJAZ. 00

gné da theik, pour régler ceUe affaire sur les lieux. Arrivé à Eoulays, il dressa ses tentes à une demi-heure du yillage et fit préparer un banquet où furent invités Roumi et ses frères. Le repas terminé , Kurdi-Osman prétexta un besoin naturel pour sortir de la tente qui couvrait les convives, tandis qtt*un bouffon les égayait de ses lazzis, et dansait devant eux un sabre nu à la main. Mais à peine Kurdi-Osman était-il dehors qu'il donna à ses soldais, en langue kurde, le signal du massacre. Un jeune fils du chi^ik, âgé de quatre ans, avait été préalablement enlevé par ièvchef kurde, qui Tenveloppa dan^ son manteau. A rinstant même, un coup de sabre tomba sur la tète du cheik Roumi, qui, en se relevant et soutenant sa tète d'une main, put à peine articuler ces mots : « Encore une tra^ hison turque/» puis il reçut une balle dans la poitrine et tomba roide mort. A Textérieur, les soldats ayant coupé à la fois toutes les cordes de la tente, les bédouins se trouvèrent pris comme dans un filet, et furent criblés de balles par des décharges réitérées. Un des frères du cheik, d'autres disent un esclave, parvint cependant à se dégager, tua un bachi-bouzouk, et blessa grièvement deux soldats avant que de succomber. Un autre frère du cheik, un enfant de douze ans, s'étant fait un rempart des coffres qui se trouvaient dans la tente, n'avait reçu aucune blessure, mais lorsqu'il sortit pour prendre la fuite, il fut saisi et eut la tête coupée comme ses aînés. Pas un bédouin ne parvint à s'échapper. Le nombre des victimes est porté à vingtcinq. liOs tètes des principaux personnages furent p()rtées

au bout des piques et exposées à la Mecque. On forma des chapelets arec les nez et les oreilles.

Au mois de mars 1845, un régiment de troupes régulières (nizam) arrivait pour la première fois à Djeddah. Cependant le représentant de la Porte n'avait pas encore réussi, cinq an*s après, à dominer réellemientle pays. Ainsi, en 1830, les tribus qui entourent Médine s'étaient soulevées, poussées à bout par les exactions des agents infé* rieurs. La troupe qui fut envoyée contre elles de Djeddah n'en put venir à bout et le pacha fut obligé de payer aux Arabes le tribut accoutumé, sans que cette concession ait réussi beaucoup mieux que la force à établir la sécurité dans le voisinage des villes saintes.

Cependant la Porte ne devait pas tarder à frapper un grand coup au foyer même de cette féodalité locale héréditaire, à laquelle elle a déclaré la guerre dans tout Tempire. Déjà une garnison turque avait été établie à la Mecque, contrairement à d'anciens privilèges, violés une première fois parMéhémet-Ali. Le chérif Ibn-Aoun avait acquis de grandes richesses. Il exerçait beaucoup d*influence sur les bédouins, et se montrait complaisant pour leur penchant ordinaire, le rançonnement des voyageurs. Il était intervenu plusieurs fois avec succès par son prestige religieux dans leNedjd et dans le Yémen. Le prince de TAcyr était son allié. Ibn-Aoun passait pour être bien avec Ah* bas-Pacha, vice-roi d'Egypte. Il n'en fallait pas davantage pour le faire accuser d'aspirer à l'indépendance. Vers le mois d'août 18B2, le pacha de Djeddah reçut l'ordre de

renvoyer à Constantinople avec sea deux fib. Ui trahison seule pouvait faire exécuter un tel ordre. Les jeunes cbérifi furent mandés à Djeddab, où des troupes avaient été réunies sous le prétexte d'une expédition militaire, dont la direction devait être confiée à Fun d'eux. Ils se rendirent au palais pour y entendre la lecture du firman d'investi* ture. Il est d*usage dans ces circonstances de déployer un grand appareil militaire. La lecture eut lieu. Quand elle fut terminée le gouverneur exhiba Tordre qu'il avait reçu d'envoyer les deux chérifs à Gonstantinople, et les portes du palais se refermèrent derrière eux. Le même jour le pacha militaire de la Mecque cernait Thabitation du grand* chérif avec des troupes et de Tartillerie, mèche allumée. Ibn-Aouu comprit que toute résistance était inutile, et cet homme qui aurait pu, une heure auparavant, soulever presque toutes les tribus, et peut-être expulser momenta^ nément les Turcs du Hedjaz, fut amené tranquillement à Djeddab et embarqué avec ses fils. C'était la seconde fois qulbn-Aoun était conduit en exil, et il devait encore en revenir. Cette exécution frappa de stupeur toutes les tribus.

Abd-el*Moutaleb, de la tribu de Zetd, fils du chérif Ghaleb dépossédé par Méhémet-Âli en 1813] et héritier légitime du siège de la Mecque, ne tarda pas k arriver h Djeddah. Il y fut reçu avec solennité et respect tant par les autorités turques que par les chérifs venus exprès de la viliê sainte. Un mot sur ce personnage nouveau pour nous, à qui M. Charles Didier a rendu visite en 1858,

dans la ville de Talf, en compagnie dn célèbre voyageur anglais Burton. Le chérif était alors un homme d'une soixantaine d'années, grand, mince, de manières nobles et distinguées. Il a la peau brune, le nez droit, la physionomie fine. Pendant un séjour de vingt-quatre ans à Gonstantinople, il a contracté des habitudes européennes : aussi les visiteurs trouvèrent-ils des fauteuils, quand ils furent introduits dans la salle d'audience, qui était vide. Mou-? taleb entra quelques instants après, car Tétiquelte ne lui permettant de se lever que pour le sultan*, qui se lève aussi pour lui, il fait entrer d'avance les étrangers de distinction pour garder son privilège sans manquer aux règles de la courtoisie. Il était au courant des intérêts politiques qui s'agitaient alors à propos de la question d'Orient. Il se fit raconter longuement les événements accomplis à Paris le 22décembre 18S1. Le seul reproche que lui fait M. Didier, c'est d'être trop civilisé.

Tous les voyageurs s'accordent pour vanter Thospita* iité des chefs arabes. Bien qu'européanisé, le grand«-cbérif Moutaleb n'avait pas oublié les nobles traditions de sa race. M. Didier et son compagnon furent reçus à ses frais et ne trouvèrent à se plaindre que d'avoir été servis avec des napper et des fourchettes, ce que le descendant de Mahomet, moins curieux de la couleur locale, considérait sans doute comme l'attention la plus délicate.

Quelles qu'aient été au début les promesses ou les dispositions personnelles de Houtaleb, un changement de personnes ne pouvait pas modifier considérablement la

LE HBPJAZ. 73

sitoatioB reftpectire des Arabes et des Tares dans le terril tùire saeri^ cette situation étant le résultat de la juxtapo* sition de deux pouvoirs différents par leur caractère et parleur originelle chérifat et l'administration ottomane.

Le nouveau grand-chérif était à peine installé depuis quelques mois quHl adoptait un système d'isolement et vivait dans les termes les plus froids avec le gouverneur de D^dah. A la première visite qu*il fit à la Mecque» le pacha turc essaya de se mettre bien avec son rival naturel par des marques extérieures de la plus grande déférence; il ne réussit qu*à lui inspirer des soupçons sur ses intentions et à lui faire prendre la résolution de s'enfuir à Taïf où se trouvaient ses parents et ses richesses. La lutte devint dès lors déclarée. Le gouverneur demanda à Gonstantinople la destitution du chérif : celui-ci, de sa retraite, couvrait le pays d'agitations et ne tenait aucun compte de Tautorité du sultan. En même temps, il excitait le fanatisme dans toute la Péninsule en répandant le bruit que - les infidèles allaient conquérir Gonstantinople et renverser l'islamisme. C*était au moment de la campagne de Grimée.

Un ordre du sultan ordonnant la fermeture des bazars d'esclaves vint, vers le milieu de Tannée 1885, allumer la guerre civile dans le Hedjaz. La garnison turque fut obligée de s'enfermer dans les forts de la Mecque. Les Algériens, comme sujets de la France, furent insultés. Médine se soulevait aussi et le nom du sultan n'y était plus prononcé dans les prières publiques. Sur ces entrefaites arriva k nouvelle de la destitution de Moutaleb et de

74 PREMIERS PAETIE.

Ma remplacement par le vieil Ibn-Aomi. Le seul éTéne* ment remarquable de la guerre fut uue tentative infmotueuae des Turcs pour s'emparer de Taïf , refuge de Mou* taleb. L*înfanterie et la cavalerie du sultan y furent mises en déroute par les Arabes. Cependant le cbérif destitué, après une courte apparition à la Mecque» restait toujours enfermé dans Talf, ce qui permit enfin à Ibn-Aoun de rentrer dans la viile sainte^ le 17 avril i8S6. Quant h Moutaleb, il finit par être pris et conduit à Salonique.

On ne s*attendait pas à une solution aussi prompte, et dans la prévision de la prolongation de la guerre, on avait parlé d*une intervention de TÉgypte qui semble naturelle^ ment appelée à agir au nom de la Turquie dans la péninsule arabique. On se rappelle que, par une disposition spéciale des arrangements de 1841, TÉgypte est tenue à fournir annuellement un contingent de 400 hommes pour le service de TArabie. En 1853, des n^res y avaient été envoyés par le vice-roi Abbas; ils devaient regretter le service égyptien où ils étaient probablement payés plus régulièrement et mieux entretenus. En 1855, 280 de ces nègres se révoltèrent dans le Yémen contre Tavarice du gouverneur Mohammed-Pacha et se retirèrent dans la montagne.

L'une des difficultés de Tadministration du Hedjas est la pénurie du trésor alimenté seulement par la douane de Djeddah et des envois fort irréguliers de Constantinople. Avec ces ressources restreintes et précaires, le gouverne*ment doit fournir aux frais de Tadministration locale, à la solde et k T^tretien des troupes et aux appointements du

LE HBDJAZ. 75

grand-cbérif et de sa maisoDi lesqueb montent à quarante mille francs par mois.

Les Turcs n'ont jamais réussi à faire régner la sécurité dans le Hedjaz. A Djeddah même, M. Fresnel, consul de France, avait été Tobjet d*une tentative d^assassinat dont Fauteur, connu de tout le monde, n*a jamais été ar« rété. Le 13 mars 1881^ le capitaine de vaisseau Guérin . mouillait à Djeddah sur la corvette Eurydice^ détachée de la station de Tlndo-Ghine. Il devait demander la puni* tion deTassassindeM. Fresnel et la réparation des outragea commis envers nos agents et nos missionnaires à Massouah, tlè de la céte d*Àbyssinie, dont le gouverneur dépend de celui de Djeddah. M. Guérin ne salua pas le pavillon turc à son arrivée. Des notes furent échangées. Le pacha pro* mit de réparer les griefs. M. Guérin salua alors le pavillon turc. Son salut lui fut rendu, l! Eurydice appareilla. U est îoulile d'ajouter que le gouverneur ne s'en préoccupa paa davantage. Le 18 mars de Tannée suivante, le même officier revint avec le même bâtiment. M. Roche t d'Héricourt occupait le consulat de France. Le gouverneur était à la Mecque. Il déclara qu'il ne pouvait pas venir et proposa une entrevue à mi-chemin que M. Guérin refusa. Le def* terdar alla à bord de VEurydice, Une note fut encore écrite, rappelant les anciens griefs et demandant, en outre, le payement de sommes dues i dea protégés français qui avaient fait des fournitures i l'administration locale. La justice de toutes les réclamations fut reconnue de nouveau* La promesse de les réparer fut encore faite, et YExurydice

appareilla sur ces promesses le 31 mars. Au printemps de 1883, le conire-amiral Lagaerre visita Djeddah avec deux bâtiments, la frégate Jeanne-d^Arc^ et Tayiso à vapeur daman. Ce dernier navire se perdit à Zeilah. Les visites des bâtiments de guerre français se sont succédé à peu près tous les ans depuis cette époque dans les divers ports de la mer Rouge.

Cependant la réinstallation d'Ibn-Âoun n'avait pas accru Tautorité de la Porte dans le Hedjaz. Le gouverneur turc de Djeddah fut obligé de laisser le commerce des esclaves se continuer comme auparavant. G*est aui puissances européennes que les Arabes du Hedjaz attribuaient les tentatives de suppression de ce traflc. La nouvelle , qui se répandit bientôt après , de la prochaine oi^nisation d'un service de bateaux à vapeur dans la mer Rouge jeta Talarme parmi les propriétaires et capitaines des barques arabes, qui ont jusqu'à présent effectué seules le cabotage dans ces eaux. A Djeddah, les maîtres de ces barques, presque tous originaires de la contrée d'Hadramout, avaient eu depuis quelque temps des démêlés très-vifs avec le consulat britannique. En outre, il s'était établi dans cette ville, depuis une dizaine d'années environ , un certain nombre de maisons de commerce européennes qui devaient faire une concurrence redoutable aux indigènes. Ces circonstances locales avaient produit parmi les habitants une grande excitation qui, suivant l'usage, prit facilement la forme du fanatisme religieux.

Le 15 juin 1868, en vertu d'un jugement rendu par la

juridiction consulaire anglaise, le pavillon ottoman avait été amené sur un bâtiment et remplacé par le pavillon britannique à Taide des embarcations d'un navire de guerre de cette nation, le Cyclops^ qui se trouvait en rade. Dans la soirée, vers six heures, le consulat anglais fut subitement envahi, le gérant, M. Page, surpris, assassiné, sa maison pillée. Les meurtriers se rendirent ensuite au consulat de France. Les efforts du chancelier, M. Émerat, d*un cavas nommé Âchmet et d'un Algérien, Hadji-Méhémet, ne purent arrêter longtemps le flot des assaillants. Le colcmel Hassan, qui commandait les 80 ou 100 hommes formant toute la garnison de Djeddah, avait refusé de venir au secours du consulat de France, qu'il aurait pu sauver, sous prétexte qu'il ne pouvait* agir que d'après un ordre du gouverneur général, Namik-Pacha, alors à la Mecque. Déjà le cavas français Achmet avait été mis hors de c<mibat ; M. Émerat lui-même tomba et fut emporté par le fidèle algérien qui sut le cacher. Dans le premier moment de désordre, des musulmans, pénétrant par les terrasses à l'étage siq)érieur, avaient tué M*"* Éveillard, femme du. consul dé France, dont la fille fut atteinte aussi d'un coup de sabre, en défendant son père. Quand M. Émerat eut été blessé, les assassins montèrent et le malheureux consul fut laissé mort. M*^' Éveillard fut sauvée par la femme d'un employé militaire à qui la famille consulaire avait donné des soins quelques jours auparavant. Tous les chrétiens, au nombre de quatorze, sur qui l'on put mettre la main, furent assassinés et leurs comptoirs pillés. D'autres chré-

tiens, qui avaient pu se sauver à la nage, gagnèrent le Cyctops. Le lendemain, en enterrant 1^ morts, les gens de Djeddah fnrent très-étonnés de ne pas trouver le cadavre de H. Émerat. Une sentence de mort fut régulière* ment prononcée par le cadi contre cet infidèle, comiM étant coupable du meurtre de deux musulmans tués dans la lutte au consulat de France. Tout vrai croyant était invité à le chercher et à le livrer. Heureusement, le bruit courut que, dans la nuit, il avait gagné le bAtiment anglais. Le 19 juin, c'est-à-dire trois jours après, le gouverneur général, Namik-Pacha, fit son entrée à Djeddah avec un bataillon.

Ces scènes sanglantes excitèrent une grande indignation. La nécessité d*un châtiment exemplaire se pr^entant d'abord à tous les yeux, on se demandait si les puissaaces outragées s'en remettraient à la Porte seule du soin de punir les assassins. L'anxiété dut être grande à Gongtantinople à cet égard ; aussi mit*on un empressement inac^ c^mtumé à prendre toutes les mesures nécessaires pour . hâter la solution de cette affaire sur les lieux, avant que la France et rAnglelerre eussent le temps d'agir par dlesmêmes* Dès le i7 juillet, le ministre des affaires étrm* gères annonçait ofGk^ieitement aux deux ambassades que ie Sultan venait de rendre un fira^n autorisant le gouverneur de Djeddah, après enquête, à faire arrêter et mettre à mort sur-^le-champ les promoteurs de la révolte, les insurgés qui auraient avoué lenu* crime et ceuK dont la. culpabilité senÂt reconnue; qne le lieuienant-général bmall-

LE HEDJAZ. 7!i

Pacha atait été chargé de portw cet ordpe à Djeddah le plus vite possible et d'en assurer TeKécation de cMcert avec le gouverneur général. Des indemnités supportées par la ville, dont les habitants avaient été complices de ces affreux événements , seraient accordées à tous ceoE qui Avaient eu à souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens*

Cependant il avait été décidé entre Paris et Londres que des commissaires seraient envoyés à Djeddah pour veiller, d'accord avec un fonctionnaire de la Porte, à ce que les mesures convenues entre les gouvernements reçussent une entière exécution. La corvette à vapeur Dvxhayla était partie de Toulon pour se rendre à Djeddah et prêter son concours, de concert avec les bâtiments de Sa Majesté Britannique, aux commissaires ainsi qu'aux agents du gou* vemement ottoman.

Ces arrangements, arrêtés d*un commun accord, impliquaient nécessairement un concert ultérieur pour une action commune. Cependant le commissaire désigné par la France, M. Sabatter, n'avait pas encore quitté Paris, et le commissaire turc, Ismaïl -Pacha, n'était pas encore arrivé à Djeddah , lorsque le commandant du bâtiment anglais Cyclopn^ qui était mouillé à Suez, reçut de nouveaux ordres de son gouvernement, qui furent apportés à Alexandrie par un bâtiment de guerre. A la réception de ces ordres, le commandant Pullen partit pmir Djeddah et demanda que les auteurs du massacre fussent immédiate^ ment exécutés. Kamik-Pacba répondit que les coupables

étaient arrêtés, mais qae les lois existantes n'accordaient pas * un gouverneur le droit de vie et de mort et qu*il était nécessaire d*en référer à Gonstantinople. Le commandant du Cyclops ne tint aucun compte de cette juste obserration^.et commença à bombarder la ville. En voyant agir les puissants moyens de destruction dont disposait le Cyclops 9 on dut s'étonner de nouveau de Tinaction à laquelle ce bâtiment s'était résigné au jour du massacre. Namik-Pacba, qui était dans son droit, ne céda pas. Le bombardement aurait pu se prolonger encore, lorsque le commissaire ottoman arriva avec quelques troupes. Tsmaïi était porteur d'un firman qui autorisait l'exécution des coupables sans recours à Constantinople ; onze personnes eurent la tête tranchée en présence d'un détachement de troupes anglaises. Mais il fut reconnu bientôt qu'on avait eu affaire tout au plus à des instruments seccmdaires, et que les instigateurs s'étaient soustraits à T^ction de la justice. D'ailleurs, il restait à régler la question des indemnités qui devaient être supportées par la ville.

Les commissaires français et anglais se présentèrent devant Djeddah à la fin de l'année 1858. Grâce à leur présence et surtout à Ténergie de M. Sabatier, les choses changèrent immédiatement de face. Une flottille anglaise considérable stationnait devant Djeddah et fut rejointe par la corvette à vapeur française Duchayla. L'enquête dirigée d'après les indications de M. Émerat, qui avait échappé au massacre du IS juin, fit découvrir bientôt les auteurs de l'attentat. La conspiration avait été ourdie par

LE HBDJAZ. 81

les principaux habitants de la ville. Le gouTeraeur du Hedjaz, Namik-Pacha, invita tons les coupables à dîner, et à la fin du repas leur annonça qu'ils étaient ses hôtes forcés. La peine de mort fut prononcée contre les trois principaux coupables , Abd-ul-Montessibe , ancien chef de la police et le plus riche propriétaire de Djeddah , Seïd- Âmoudi, chef des Hadramautes, et le caïmacan. Autant le commandant du Cyclops avait montré de violence lors de sa première apparition, autant le commissaire anglais hésita à faire exécuter immédiatement la sentence, quoique la commission eût été formellement investie de ce droit. Cette différence d'attitude est facile à expliquer. Il s'agissait dans le premier cas, pour l'Angleterre, de faire, à elle seule, acte d'omnipotence dans la mer Rouge : onze têtes étaient tombées, après un bombardement, sans qu'on s'inquiétât si Ton avait mis la main sur les vrais coupables . Au contraire, il s'agissait maintenant de partager avec la France l'honneur de la répression : M. Yalne voulait que l'on sursit et que les condanmés fussent envoyés à Gonstantinople. M. Sabatier résista aux instances de ses deux collègues anglais et turc. Il exigea que les coupables fussent exécutés publiquement, sur les lieux,, sans retard, en vertu de la sentence rendue par la commission ; il déclarait qu'au besoin il ferait justice avec les seules forces du Duchayla et sous les yeux de l'escadrille anglaise, dont le concours lui était refusé. On dut céder. Les Anglais aimaient encore mieux s'associer à la France que la laisser agir seule, en leur présence et malgré eux. Le commissaire

81 PRSMièRE PARTIE.

turc iMîsta pour qu'on sursit à re&écation du GaûBacw p«rG€i qu'il tviit été Técayer du SolUn. M. Sftbatier cm** mitit à cet ajoumeoieiit.

Le 13 jenvier i W9 des détachenents français et anglais stationnaient sur la plus grande place de Djeàdah, auprès du bazar : les coadannés eurent la tdte tranchée par des bourreaux du pays, au pied même du kiosque d'où étaient partis les ordres du massacre. Quant à Tindemnité dont la ville de Djeddab devait être frappée, les représentants de la France et de TAngleterre à Gonstantinople furent chargés d'en régl^ dé&iitivement le montant, de concert avec les ministres turcs K Les sommes réclamées ont été payées intégralement*

Du reste, les pèlerins de la Mecque et de Médine nesoat pas plus fovorisés que les étrangers sous le rapport de la sécurité. Depuis le départ des %yptiens, les routes n'eat été comi^étement libres que lorsque l'aâminbtration turque a payé aux Arabes les tributs auxquels ils oroieni wok droit.

Niebuhr explique que chaque grand-(^ik se regarde, et avec <]^irilque raison, comme souverain du territoire qu'il occupe. A œ titre, il se croit autorisé à percevoir sur les voyageurs et sur les marchandises un péage et un droit de transit* Oe n'est émc pas, comme on le dit généralement, une rançM pour racheter le piili^e. Les Turcs ont en

1 . Nous avons extrait ces détails, en les abrégeant, des tomes VÎII et IX de V Annuaire 4es Beux--M(mdês.

qœlqM «orte racomm ce droit de perception en payant iine certaine aoBune aux Arabes qfii laiiaent passer la caravane, qui reacortent et qni entretiennent les puits. Lorsque les Tores ne veulent pas acquitter ce tribut 9 kyrsqo'ils coupent la t4le anx cheiks qui ront le réclamer^ les Arabes pillent une ou deux caravanes pour se venger et pour recouvrer ce qui leur a été soustrait. Toujours est-il^ pour ne parier que des dernières années , qu*en 1883 et en 16S8 les pèlerins furait obUgés de rétrograder et que la tribu des Harb a plittieurs fois assiégé la garnison de Médine.

En 18S9, Mnstapha-Pacha Seôdrali, perwHwage célèbre dans les Castes de la Haute-Albanie, avait été nonuné goii^ verneur des mUe$ $ainte$. Il eut l'idée de se rendre di^ redement de lambo à Médine et fut oUigé de i^trograder en toute hlte, quoiqu'il eût payé de fortes sowms aux bédeains. La mèaie année, au mm de juillet, un Arabe des Oolad-Ouf, tua un bachi-4mKmik de la garnison de Babegb, petite ville de littoral située à d^ux jour* nées an nord de Djeddah. I/aessssin ayant été saisi et jufS à ta Mecque, les Ottlad*Ouf« qui sont une fraction de la tf^ des Harb, dédarèrent qu« si leur coaipatriote ne leur était pas rendu, ils attaqueraient la ville de Babegh. En eiet, ils Tinvestirent et la garm^m était réduite aux «bois, lorsq^ le f^ouvemeur tiure de Djeddift envoya uia détaehenent de quatre cents hommes, qui dégagea la |dace sans eoup {értr au mois de s^twibre Miivant. On n'osa pas, cependant, exécuter Tassassîn*

Une nouvelle crise éclata en 1861 et voici à quelle occasion. Dans la même ville de Rabegh , un soldat turc surprit un bédouin qui entrait chez lui pour voler et le tua. La tribu de ce bédouin réclama le prix du sang que le pacha refusa d*acquitter. Les bédouins, mécontents de ce que Ton ne leur avait pas payé depuis deux ans le tribut accoutumé, saisirent cette occasion et vinrent mettre le siège devant Rabegh ; mais le pacha avait eu le temps d'y envoyer trois cents hommes de garnison et deux pièces de campagne. Une quinzaine de bédouins et quelques soldats turcs furent tués dans une sortie. Du reste, la terreur que Tartillerie inspire aux Arabes les empêcha de rien entreprendre de sérieux contre la place. Le grandchérif delà Mecque ayant offert sa médiation, les bédouins demandèrent qu'on leur payât l'arriéré du tribut et qu'on leur permit d'égorger autant de Turcs qu'il avait péri d'Arabes depuis la reprise des hostilités. Ces conditions ne pouvaient être acceptées. Le grand-chérif tenta luimême contre les Arabes une expédition ou plutôt une razzia qui n'eut d'autre résultat que de soulever les tribus qui étaient restées tranquilles et qui furent les premières victimes des dévastations. Cet état de choses se prolongea jusqu'au commencement de l'année 1864, les bédouins continuant à intercepter la route de Médine au port de lambo. Il arriva même plusieurs fois que cette ville, manqua de vivres par suite de Vinterruption de ses communications avec la mer. Enfin, au mois d'avril 1864^ les autorités de Djeddah s'étaient décidées â payer aux bédouins

le tribut accoutumé montant annuellement à environ 250,000 francs. Les Turcs disent de ces Arabes que ce sont les chiens de la maison et que, quand ils] aboient, il vaut mieux leur jeter un peu de pâture que de chercher à les exterminer. Ils ont raison.

Au mois de mai, la sécurité des routes paraissait à peu près rétablie et le pèlerinage de 1864 s'accomplit sans difficulté. Cependant la grande caravane de Syrie fut attaquée à son retour, mais les bédouins ne Tempêchèrent pas de continuer sa route.

Le grand-chérif de la Mecque, Ibn-Aoun, qui avait été réinstallé en 18S6 après la révolte de Moutaleb, était mort le 28 mars 1858. Ce personnage, qui avait une grande connaissance du pays, fut généralement regretté à cause de sa générosité, de sa bravoure et de son caractère conciliant, n était âgé de quatre-vingt-dix ans et fut remplacé par son fils Abd-Allah-ibn-Aoun, qui exerce, comme son père, un grand prestige sur les Arabes. Cette succes- ,sion était une nouvelle atteinte au principe de la légitimité, réprésenté par Moutaleb, comme il a été expliqué plus haut. Abd-Allah a résidé longtemps à Constantinople où il était membre du grand-conseil au moment de la mort de son père.

LE TËMEN ET L*ACYR

Entre le Heâjaz, doût nous venons de retracer les vi^ cissitudes politi<ittes et le Yémen dont hont n*tyoni pas encore parlé, se trouve la contrée appelée Acyr. Ce paya, qui joue un grand rôle dans Thiatoire contemporaine de l'Arabie, était complètement inconnu à TEurope il y a une centaine d'années. Jdmard, qui a dressé en 1838 la première carte détaillée de rAcyr, constate qu'aucun des géographes ou historiens arabes n'en a. fait mention. Niebubr parle d'un pays indépendant situé aQ sud du Hedjaz, qui professe un religion antérieure à celle de Mahomet. Croyant remarquer quelque défiance dans les manières du voyageur danois, ces Arabes jetèrent leurs lances au loin pour le rassurer. C'étaient probablem^t des Acyres. Burckhardt les mentionne expressément comme une dès populations les plus nombreuses et les plus belliqueuies de ces montagnes et y exerçant une influence considérable. Ce sont peut^tre eux qui, avant d'être convertis BU wataabitisme, poussaient, d'après le même auteur, l'hos-

pitalité jusqu'au genre de libéralité attribué aux Lapens. Je me suis aussi demandé si les Béni-Halal, dont parle Niebuhr, qui étaient indépendants, et que leurs voisins accusaient de professer une religion appelée ifn^a/i^, n'étaient pas des Acyres.

L'Acyr est borné à Vouest par la mer Rouge, au nord par le Hedjaz, au sud par le Yémen. Ses limites à Test ne sont pas fixes ou bien connues. Il possède une petite étendue de cétes et de bons mouillages depuis Haly, limite méridionale du Hedjaz jusqu'à Birk-el-Kasab au sud. Les Acyres n'ont manifesté jusqu'à présent aucun désir d'entrer en relation avec les Européens. Leur pays, fertile et peuplé, produit d'ailleurs, tout ce qui est nécessaire à leur consommation. L'Acyr est un des Étate les mieux constitués de l'Arabie, et peut réunir une force militaire relativement considérable. Il a successivement accordé sa coopération aux Égyptiens, aux Turcs ou aux chefs indigènes et la victoire est presque toujours restée au parti qui s'était assuré son concours. Cet État jouit d'une véritable indépendance qui a été défendue jusqu'à présent par le courage des habitants et par la configuration du pays : non- seulement le territoire est montapeux, mais les hauteurs arrivent jusqu'à la mer sans laisser, comme dans le Yémen, une cô^ basse, un tébama^ disent les Arabes, où les envahisseurs puissent s'établir.

Immédiatement au sud de l'Acyr et par conséquent dans la partie septentrionale du Yémen, se trouve la principauté d'Abou-Arisch. Ce pays dépendait autrefois

de riman de Saana. Au commencement du diK-haittëme siècle, les chérifs, qui en étaient gouverneurs, se sont rendus et sont restés depuis à peu près indép^idants, quoiqu'ils aient quelquefois reconnu la suzeraineté des uns ou des autres et payé à plusieurs reprises un tribut.

Le plus ancien Ëtat de TArabie méridionale est Timanat de Saana. L*iman a été, pendant des siècles, le suzerain non-seulement de Tintérieur du Yémen où il réside, mais de la côte ou Téhama. Même à Tépoque de la plus grande extension de la puissance turque, la Porte n*a possédé eCfectivemënt et sans contestation une partie du Yémen que pendant soixante ans, de 1570 à 1630. G*est vers le commencement de ce siècle, comme on le verra bientôt, que les Égyptiens d*abord, les Turcs ensuite, sont venus disputer à Timan de Saana la suzeraineté effective ou nominale du Yémen. Je dis nominale parce que, depuis Bne centaine d*années, beaucoup de vassaux s'étaient rendus indépendants, ainsi qu'il a été déjà indiqué pour les chérifs d'Abou-Arisch. Le prétendu sultan de Label, de qui les Anglais ont depuis acquis Aden, s'était soustrait à Tauloritè de l'iman en 1728.

Le souverain de Saana estle chef de la secte des zeïdites, qui ne parait pas être jamais sortie de l'Arabie. On n'est pas d'accord sur l'origine de cette secte. Suivant les uns, elle remonte jusqu'à Zeïd-ibn-Ali-Zeïn-el-A'abedin-ibn-«l- Hussein- ibn- Ali -ibu-Abou-Taleb, qui fut tué à Koufa Tan 121 de l'h^yre par les partisans du calife Hescham. Suivant les autres, le fondateur de cette croyance est £1-

90 PRBMIÀRB PARTIS.

Iiiiâm-^-Hâdi-ibii-eMIak-Yâhin-ibn-el-Hiifisèlnf dont b gAnéalogid remoRteniit jitsqa*à Haisan, flis d*Ali« Ce pargonnage, né à Rass, dans le Gasaim (Nedjd), Tan 345 de VhégfTtj commença à prêcher i Sada, combattit les Abaa* aides, prit Saana dont il fat chassé^ attaqua les Karmates et monrat du poison à Sada en 298. La croyance des aetdites n'est pas bien connue. Quoiqu'ils ne maudissent pas formellement Abou-Beker et Omar, ils ont un respect par* ticulier pour Ali et paraissent se rapprocher des chiites. Ils prétendent former le cinquième rite orthodoxe de Tis* lamisme. On dit que beauooup de chérifs, à la Mecque» appartiennent k cette secte. Mais, suivant Burekhardt, i qui nous empruntons les détails qui précédent, ces chérifs n'avouent pas qu'ils soient zeïdites.

Le trône de Saana est héréditaire. Les princes de ce pays, appelés imatiSj sont à la fois spirituels et temporels. En qualité de chefs de la secte des zeïdites, ils s'attribuent, comme le sultan des Turcs et comme celui du Maroc, le titre à'émir^l-moumeninj c'est-à-dire de commandeur des croyants, mais ils n'exercent le pouvoir spirituel que dans leur propre État. Dans les autres parties du Yémen, quelle que soit la secte, il y a des cadis et des muphtis indépendants de cet iman. A l'époque du voyage de Niebuhr, les cadis du Yémen jouissaient d'une bcmne réputation sous le rapport de Tintégrité.

Jusqu'à ces derniers temps, les imans de Saana ont frappé la monnaie à leur coin et battu leur pavillon qui représentait Tépée d'Ali à double lame sur un champ de

LB TSMXN BT L'AOTR. #1

gueules. Peat**étre le fom-ils encore^ malgré Tétai de &ù<' blesse où ils sont tombés. D'après un rapport adressé au ministre des affaires étrangères par M. Alciati de Grilhon» l*État de Saana comprenait» en 1844, 14 districts, dont voici les noms : Saana, TaSz, Beh-el-Medinne-Tenne, Jézim, Kabata, Eszias^el-Oulanne, Mabar, Rodat-Waaidar, Damar, Makadèze, Oudenne, Zabna, Zouragua, Zouranne, Géïanne. Chacun de ces districts est administré par un gourerneur, ordinairement ancien esclare du petit César de Saana* Celui qui se trouvait à Taëz, au moment de la mort de M. Sainte-Croix Pajot, était un nègre. L'iman entretenait i cette époque, c'est-à-dire en 1844, une armée à peu près régulière de 6640 hommes ; mais il pouvait en réunik* un plus grand nombre en temps de guerre K

Telles sont les divisions actuelles du Yémen. Pour plus de clarté, nous ne comprenons pas dans cette énumération quelques pays peu importants, dont l'existence séparée est contestable ou précaire.

Malgré le désordre politique où se trouvait le Yémen, Niebuhr, Burckhardt, M. Botta ont remarqué que les voyageurs, même européens, y rencontraient une sécurité complète.

Dans un précieux mémoire sur l'Arabie, imprimé à la

i • Nous parlerons de ceux des imans de Saana qui ont été mêlés aux événements contemporainâ. On trouvera l'histoire suivie de ces prinees dans l'ouvrage de M. Playfair (voir plus bas psge t^.

suite de V Histoire sommaire de F Egypte sous le gouvernement de Mékémet-Ali j par Félix Mengin, le savant M. Jômard donne le récit d*un témoin oculaire de Tinvasion des wababites, le cheik A*ous. D'un autre côté, M. Playfair, capitaine de Fartillerie de Madras et premier assistant politique du résident d*Aden, a publié i Bombay, en 1859, une histoire de YArabia FeliXj ou Yémen, qui contient des renseignements pleins d'intérêt sur ce pays. Burckhardt, bien qu'il s'occupe spécialement du Hedjaz et du Nedjd, rapporte aussi les événements auxquels ont pris part les wababites du sud. G*est à ces trois sources ainsi qu'aux correspondances des savants et agents français, que nous avons puisé nos informations.

Lorsque les wababites se furent solidement établis dans le Nedjd et qu'ils eurent conquis le Hedjaz, ils se tournèrent vers le Yémen où leur réussite fut moins complète. Cependant les Acyres acceptèrent facilement le wahabitisme. Saoud mit à leur tête un de ses officiers, Abd-ul- Hakal, surnommé, à cause d'une taie qu'il avait sur un œil, Abou-Noqtah ou le Père de la Tache. Ce fut lui qui réunit le premier en un corps d'État les tribus acyres. Il se cbargea ou fut chargé, en 1804, de propager la nouvelle doctrine dans le Yémen à la manière du pays, c'ést-à-dire par la guerre. Il s'adressa d'abord à l'État qui touche immédiatement à la frontière méridionale de l'Acyr.

Cet État, la principauté d^ Abou-Arisch , était alors possédé par un cbérif nommé Hamoud-Abou-Hesmar,

qui refusa d'adopter la croyance vahabite et fut attaqué par les Acyres. La guerre fut si terrible, dit le narrateur arabe, que les chevaux nageaient dans le sang. La ville d'Abou-Arisch fut forcée de se rendre et Hamoud de s'enfuir. Llman de Saana était trop faible pour arrêter les envahisseurs : deux villes importantes de la céte, Lohéïa et Hodéïda, tombèrent au pouvoir du Père de la Tache. Les Acyres, toutefois, n'osèrent pas attaquer Moka et retournèrent dans leurs montagnes; mais, pendant toute Tannée suivante, ils continuèrent à harceler et à piller le Yémen.

Le chérif d'Abou*Arisch , Hamoud, se résigna alors à adopter ostensiblement la nouvelle secte et fut rétabli dans sa principauté. En 1809, se croyant assez fort pour rompre avec les wahabiles, il prit Loheïa et Hodeïda, qu'il replaça sous l'autorité de Timan de Saana et dont il resta gouverneur en son nom. A la nouvelle de cette défection, le Père de la Tache marcha contre lui au mois de juillet et remporta un premier succès à Djézan ; mais Hamoud ne se laissa pas abattre, et, avec les secours venus de Saana, il réunit environ trois mille fantassins et quatre cents cavaliers. Le prince des Acyres était campé avec une dizaine de mille hommes auprès d'Abou-Arisch. Hamoud quitta cette ville de nuit avec quarante cavaliers déguisés en wahabites. Prenant un circuit , il atteignit à Taube Tarrière-garde du camp ennemi où il pénétra sans exciter de soupçon. Arrivés à la tente du chef, les gens d'Abou- Arisch poussent leur cri de guerre, Hamoud tue le Père

94 PRBHIBRE PARTIK.

de la Tache de sa propre «aiii, el réweit k s'échapper dans le dés<yrdre. Les Acyres, attaquis sans doste en même temps par tontes les forces ennemies, sont mis en pleine déroute *. Le Yémen respira jnsqa'an moment où les Ëf|[yptietts fitrent enroyés en Arabie an nom de la Porte.

Lorsfne M4hémet-Àli d'Egypte eut reconquis les miki sûiniês et fot devenu maître du Hedjaz, il porta son attention sur le Yémen. En 1818, il y expédia un certain Âga* Jousef. Le chérif Hamoud, à qui cet agent demanda d'abord son concours contre les wahabites, fit une réponse évasive. Aga-Jousef se rendit de là à Saana, où Timan dédara qu^il était prêt à concourir i k répression de Tennemi commun, mais qu'il n'avait aucun moyen de le faire, ce qui était rrai. L'ennemi commun était Thamy, alors prince de TAcyr. Thamy professait ouvertement le wahabitimie et avait reçu l'investiture de Saoud de même que son prédécesseur, le célèbre Père de la Tache. Il parait avoir été un homme du pays. Depuis cinq ans, il était en possession de Gonfeunda qui fait partie du Hedjac. Les troupe ^yp* tiennes lui reprirent celle place en 1814, non sans y perdre beaucoup de monde. CTétaît au mois de mars. En mai, les Acyres, sous le commandement de Thamy en personne, surprirent la même ville. La garnison égyptienne, poursuivie Tépée dans les reins, s'enftiît précipitamment et perdit beaucoup de mËonde. Les bagages, les

i . Lç récit du chelk Aous diffère un peu de celui de Burckhardt, adopté par M» Wtyftih* «t par nous.

LK YEMBN KT L'ACYR. »o

aimes, les nwaitioDs, les bétes de somme, les chevaux rsstèrsni au pouToir da vainqueur.

Gependanl Méhémi^AJi, toujours harcelé par ces wahabiles du sud jusque dans Taïf et dans la Mecque, prit le parti de diriger contre eux fous ses efforts, et, au commencement de Tannée 1815, il aHa les attaquer en personne. Ge fut alors qu'il remporta Timportante victoire de Bîsel, app^ée aussi de Kouiaoq, dont il a déjà été fait mention. Le vice-roi d*Égypte déploya, en cette circonstance, autant d*énergte que de talent, n sut, par une retraite simulée, attirer son impétueux ennemi dans la plaine. CSe fut ia cause de la défaite des vrafaabites, à qui le oëtèbre Saoud avait pourtant recommandé en mourant de ne jamais combattre les Égyptiens en rase campagne. L*arfliée arabe était commandée par Fayssal, fils de Saoud et frère du prince du Nedjd. Au premier rang des com<* battais était Thamy avec ses Acyres, dont qudqnes-uns ééployéTNit un courage héroïque. Burckhardt raconte que des détachements entwrs de ces Arabes furent trouvés sur i<es montagnes liés ensmuMe par des cordes qui entouraient leurs jambes, et voici pourquoi : en quittmit leurs famiHcs, ils avaimit juré de ne pes fuir. N'ayant pas eu de succès dans ce combat, ils résohirent de s'empécber mutudUement de quitter le terrain en se liant les uns aux autres. Ils se battirent tant que leurs munitiims durèrent et furent ensuite taillés en pièces sur place) les uns à côté des autres.

La même année, c*est-k-dire en IfilS^ les Égyptiens

pénétrerait sur le territoire des Acyres, qu'ils attaquèrent auprès du château de Ter. Thamy, à cheval, en avant de ses soldats, les animait par des chants guerriers. La résistance fut encore plus acharnée qu'à Bisel ; mais Tartillerie finit par disperser les Arahes. Méhémet-Ali, un moment maître de la montagne, y installa pour chef Ibn-Médry. Cependant Thamy, qui avait réussi à s'échapper , chercha un refuge auprès d'Abou-Arisch, chez un parent du chérif. Or, Hamoud, en apparence wahabite, était toujours disposé à se prononcer pour le plus fort : il livra le vaincu de Tor à Mébémet-Ali.

Thamy était un homme de petite taille; il portait une longue barbe blanche ; ses yeux lançaient du feu et il était doué de grands talents naturels. Son courage et ses malheurs inspiraient le respect à toute l'armée égyptienne ; son maintien noble imposait même à Héhémet-Ali qui le traita avec courtoisie et promit d'intercéder en sa faveur auprès du Sultan. Cependant, arrivé au Caire, il lui fit mettre au cou une énorme chaîne et le héros arabe fut promené, sur un chameau, dans les rues de la ville ayant suspendue aux épaules la tête d'un autre chef wahabite. Thamy fut ensuite envoyé à Constantinople et décapité.

Le vice-roi d'Egypte avait repris Confounda, mais il ajourna ses projets sur le Yémen. Toutes ses forces étaient alors employées à la grande guerre du Nedjd. Après le sac de Derryeh et la soumission des wahabites , le vice-roi envoya un corps de deux mille cinq cents hommes qui reprirent Lohéïa à Hamoud et s'emparèrent de plusieurs

places dans l'intérieur du Yémen. Un arrangement eut lieu alors entre les Égyptiens et l'iman qui rétablit son autorité dans le Téhama : il s'engageait seulement à payer au viceroi un tribut annuel ou subside d'un lac de thalaris. Les choses restèrent en cet état jusque vers 1832.

La révolte de Turktché-Bilmez amena les Égyptiens à intervenir de nouveau et plus complètement dans les affaires du Yémen. Un ancien mamelouk, à qui son ignorance de la langue turque valut ce sobriquet, avait été mêlé à une révolte militaire contre l'autorité égyptienne causée par le retard de la solde et en était devenu l'un des chefs. La Porte, qui se brouillait alors avec Méhémet-Ali, lui avait conféré le gouvernement du Hedjaz. Turktché-Bilmez ne put s'y maintenir devant les forces envoyées d'Egypte et échoua également à Confounda ; mais il réussit à s'emparer de la place importante d'Hodeïdah et alla bientôt s'établir à Moka. Ces événements se passaient en 1832. L'iman de Saana, le suzerain du Yémen, essaya de chasser Turktché-Bilmez de ses possessions. Il n'en vint pas à bout; alors les Égyptiens dirigèrent sur le Yémen une armée de quinze mille hommes.

Cependant les Acyres avaient chassé le chef que Méhémet- Ali leur avait imposé en 1815 après la défaite de Tharoy, Leur nouveau prince s'appelait Ali-Mujessin : il avait d'abord été l'allié de Turktché-Bilmez, mais s'étant brouillé avec lui et ayant appris la venue des Égyptiens en si grand nombre, il voulut s'attirer la bienveillance de Méhémet- Ali. Il marcha avec vingt mille Arabes contre Moka où

98 PBEMIBRG PARTIE.

TurktchA-Bilmei s'était enfermé et que Tescadre égyptienne vint bloquer. Il enleva la place d'assaut et la livra au pillage pendant trois jours. En 1834, les montagnes acyres étaient encore remplies des dépouilles de Moka. La ville la plus commerçante du Yémen ne s*est jamais relevée de ce désastre dont Hodeïdah et plus tard Aden ont profité. Quant à Turktcbé'Bilmez, il avait réussi à se réfugier à bord du navire anglais Tigris^ qui le transporta à Bombay. De là il se rendit à Bagdad où il mourut bientôt sans avoir plus fait parler de lui. Cependant des garnisons /urent mises par les Égyptiens à Hodeïdah , à Gonfounda et dans plusieurs places de Tinlérieur.

Le prince des Acyres, Ali-Mujessin , était mort vers 1833 et avait été remplacé, au préjudice de ses enfants en bas âge , par Aïd-ben-Moury, son petit neveu. Ce dernier ayant assiégé Abou-Arisch, dont le cheik était Tallié de Méhémet-Ali, les Égyptiens vinrent délivrer cette place en 1834. Achmet-Pacha dirigea alors contre TAcyr une expédition nombreuse à laquelle s'était joint le grandchérif de la Mecque, Ihn-Aûun. Il emmenait avec lui le fils d'Abou-Noqtah , nommé Dossari, que Méhémet-Ali avait gardé en otage au Caire et qui devait remplacer Aïd, si Texpédition réussissait. Aïd offrait une rançon c(e 2,800,000 francs; mais il refusait de se reconnaître tributaire. Achmet-Pacha remporta un succès important à Kha-* mis-Michet, le 21 août 1834; mais, il n'osa attaquer les Acyres retranchés à Rhedda. L'armée égyptienne, harcelée par un ennemi insaisissable» ne tarda pas à manquer

de vivres. Enfin, le 26 septembre de la même année, Achmet-Pacha signait une capitalation honteuse : les Acyres conservaient leur indépendance et permettaient h Tarmée égyptienne de se retirer par la mer Rouge sous la surveillance et la protection des commissaires d*Aïd et sous la promesse de ne commettre aucun dégât ;sur son passage ^

L*année suivante, en 1838, Méhémet-Alî envoya son neveu Ibrahim en Arabie avec quelques renforts. Fatigués d'un trajet pénible au milieu des sables, manquant d'eau et de moyens de transport à cause de la lassitude des bêtes de somme, les Égyptiens rencontrèrent encore une vigoureuse résistance de la part des Acyres réfugies dans leurs montagnes. Le 16* régiment gravit l'élévation sur laquelle les défenseurs étaient retranchés, tandis que le 9* tournait la position pour égarer Tattention et seconder Tattaque. Ce mouvement dans un pays inconnu fut mal exécuté, et le 9* régiment n'arriva pas à faire sa jonction. Ce corps fut écrasé, et le 16* régiment, qui prit la fuite, fut poursuivi rudement. Ibrahim se retira dans le plus grand désordre et avec des perles considérables *.

Nous avons déjà vu que les Égyptiens se vengèrent de

1. C^te expëditicm est racontée en détail dans le Yo^fag^ m Arabie de Tamisier, témoin oculaire. M. Playfair ne parle ni de cette expéditbn ni de celle de 1835.

2. Le récit de celte seconde expédition se trouve dans VHiS" fe«re sommité de VÉgypte sms Mohammed- Ali, par Félix Mengin j p. 93. — Dans cet ouvrage, il n'est pas fait mention de l'expédition de 1834 racontée par Tamisier, mais ce dernier indique dans

iOO PREMIERE PARTIE.

leur noaveaa désastre sur le grand-cbérif de la Mecque, Ibn-Aoun, qui fut alors envoyé au Caire. Ibrahim reprit bientôt Toffensive et rétablit ses affaires dans le Téhama, mais sans entamer FAcyr.

En 1837, au moment où M. Botta visitait le Yémen, les É^ptiens n'avaient fait encore aucun progrès dans Tintérieur ; mais ils se préparaient à y pénétrer en profitant des discordes des chefs indigènes. Quelques détails, empruntés au récit de Téminent et consciencieux voyageur, nous feront connaître les mœurs politiques de cette partie de TArabie. Le jeune iman, qui régnait alors à Saana, s'appelait Al-Mansour. C'était un homme de trente-cinq ans environ, qui s'était rendu odieux dans tout le Yémen par la faiblesse de son gouvernement et par ses vices : il était particulièrement adonné à l'ivrognerie. Son œil louche avait une expression sinistre, M. Gruttendern, de l'armée des Indes, qui visita Saana en 1836, constata que cette cour était bien déchue de son ancienne splendeur. Saana a toujours passé pour la ville des plaisirs. A cette époque du moins, les goûts des habitants n'avaient rien de délicat : leurs divertissements consistaient principalement dans l'ivrognerie et les spectacles licencieux. L oncle de l'iman, nommé Cassim, aspirait à le remplacer et s'était mis en révolte contre lui dans la ville de Taez. Ce personnage

une note Texpédilion dirigée par Ibrahim en 1835. Je ne garantis pas que M. Mengin n'ait pas rapporté à la seconde expédition quelques traits appartenant à la première.

curieux a été visité par M. Botta au moment où il se préparait à attaquer Timan. « Il habitait par humilité, dit notre voyageur, une toute petite chambre dans les combles de sa maison. Cet homme, voulant supplanter son neveu odieux par des débauches de tout genre , avait jugé à propos de se concilier Testime publique par une conduite opposée : il affectait une grande piété, s*babillait simple* ment, priait continuellement et jeûnait toute Tannée, c'est-à-dire que, selon Tusage des musulmans -dans leurs jeûnes, il ne mangeait qu'après le coucher du soleil. Je le trouvai priant sur un modeste tapis. J'attendis debout qu'il eût terminé ses nombreuses génuflexions, après lesquelles il me fit asseoir, m'adressa d'une voix humble et douce quelques questions, me parla avec tristesse de l'état misérable de son pays , de son amour pour le bien public et de ses efforts pour faire refleurir Tordre et la religion. » Ibrahim-Pacha guettait le moment de profiter de ces discordes et avait su attirer au parti des Égyptiens un des personnages les plus importants du Yémen, Hassan-ben- Yahia-ben-Ali-Saad. Après avoir été gouverneur de Taez pour les imans de Saana et commandant de Moka pour les Acyres après la défaite de Turktché-Bilmez, il avait été reconnu par Ibrahim-Pacha comme chef indépendant du district de Haïs. Demandons encore à M. Botta le portrait de ce personnage : « Après quelques minutes d'attente, je fus introduit auprès du cheik que je trouvai debout, probablement pour ne pas compromettre sa dignité en se levant à mon approche. II me fit asseoir auprès de lui.

Son costume était simple el semblable à celui 'des négociants aisés. La partie la plus singulière de son accoutrement était un petit châle de laine avec lequel il s'envelop* pait tout le bas de la figure pour cacher un défaut personnel honteux chez les Arabes : le cheik n*avait aucune trace de barbe ni de moustache. Ce châle ne laissait voir que le haut de la figure, qui avait tous les caractères de celle des Yéménites en général : un nez aquilin^ de grands et beaux yeux très-ouverts et rendus plus expressifs encore par Tusage du collyre avec lequel , comme tous ses compatriotes, il se teignait en noir le bord des paupières. Là douceur de ses manières et de sa physionomie faisait un singulier contraste avec son courage pour lequel il était célèbre dans toute l'Arabie, et avec Fénergle de son cafâc* tère qui ne reculait jamais devant les moyens nécessaires pour arriver â ses fins. Il n'avait pas certainement la physionomie d'un homme qui^ pour se débarrasser de rivaux en puissance, avait tué de sa propre main ses deux frères et son oncle, père de sa première femme. Comme je lui exprimais le regret que j Vais de voir l'état de décadence où de mauvais gouvernements avaient réduit son pays autrefois si riche et si florissant, le cheik me parla de ses projets et du désir qu'il avait de contribuer an réta* blissement de l'ordre, en aidant Méhémet-Ali à saisir le pouvoir. Je suis convaincu que, dans le fond du cœur, il le désirait pour lui-même et ne voyait dans les Égyptiens qu'un instrument pour l'établissement de sa propre auto-^ rite, car la haine de l'étranger est un sentiment si naturel

LE YEMËN ET L'ACYR. 103

aux Arabes et si puissant dans leurs cœurs, qu*il n'est pas probable que^ chez aUcUn d'eux, il cède à la Wifeon et encore moins à ramoui* du bien public. »

Tels étaient les trois persobuages dont les faiblesses, les discordes ou les intrigues allaient amenet les Égyptiens au cœur du Yétnen. Le 4 juin 1837, Gassim, Toncle de Timan de Saana , arrivait à Moka arec Une tt*oupe de deux cents Arabes. Trois jours après, il coilclttait avec Ibrahim-Pachdi venu exprès d'Hodfeïdah, un arrangement en vertu duquel il recevrait à Moka une petision annuelle de trois cents thalaris et livrerait aux Égyptiens la ville de Taez. Le 19 du même mois , Ibrahim envoya un millier d'hommes qui prirent possession de Taez. Le cheik Hassaii rendit aussi aux envahisseurs des services dont il fut mal récompensé. Les Égyptiens lui firent la guerre et Taltirèf ent dans une conférence où il fut assassiné. La même année, Timah de Saana ayant été détrôné et remplacé par un de ses oncles, le vice-roi fit des ouvertures au nouveau prîilce pour la cession de sa principauté. L'etlVoyé fut reçu avec distinction j mais positivement éconduit.

En 1839, les Anglais s'emparèrent d'Aden. Cet événement eut une influence sur les destinées du Yémen au bénéfice de la Turquie.

Au commencement de Tannée 1840^ les Égyptiens se disposaient à évacuer le Yémeii comme le reste de l'Arabie. L'iman de Saana était trop faible pour ramener sous sa domination le domaine entier de ses ancêtres. Le chérif d'Abou-Arisch , qui s'appelait alors Hussein-ibn -Ali- ibh-

Hayder, s^entendit avec les Acyres et fit arriver un corps de troupes à Hodeïdah le 22 avril, le jour même où les Égyptiens évacuaient cette ville, de mouvement jeta le Yémen dans la plus grande confusion. Les Acyres occupèrent à leur tour Hodeïdah, imposèrent une contribution de 120,000 thalaris aux habitants et défendirent, comme autrefois, aux chrétiens de monter à cheval et de passer par la porte de la Mecque.

Cependant Hussein finit par s'établir à Moka et par se faire reconnaître comme gouverneur du Téhama , moyennant un tribut annuel de 80,000 thalaris à payer au viceroi d*Égypte.

A ce moment le Yémen se trouvait divisé entre trois principaux chefs : Timan de Saana, le chérif d'Abou- Arisch, Hussein, et le cheik Ali-Homeïda, maître de la montagne BadjeL Ce dernier est pour nous un nouveau venu. Nous n'avons trouvé son pays indiqué sur aucune carte *. Au nord du Yémen, la principauté d'Acyr, nonseulement était restée indépendante, mais prélevait habituellement un tribut de iS,000 thalaris sur TAbou-Arisch.

i. Peut-être est-ce le prince de Hamdan que Niebuhr indique comme distingué par sa puissance et par l'ancienneté de sa noblesse? Dans une lettre adressée au ministre des affaires étrangères le 26 avril 1847, M. Arnaud d'Abbadie désigne ainsi la localité en question : « La résidence habituelle d'Ali-Homeïdah est à Bajel, à environ deux heures de la montagne Bora, canton très- fertile qui fait partie de sa juridiction. Bajel est à peu près à une journée et demie vers l'est de Hodeïdah. »

Le pavillon anglais ayant été insulté à Moka en 1817, la Compagnie des Indes avait fait bombarder la ville en 1823 et imposé des conditions fort dures à Timan de Saana, qui y exerçait alors Tautorité. Une factorerie , un consulat avec des gardes y avaient été installés. Mais le prestige moral des Anglais était singulièrement affaibli en 1840. Leur maison consulaire était en ruines et la Compagnie des Tndes avait payé une rétribution à Hussein pour conserver le droit d*y arborer son pavillon national. En 1842, un capitaine de navire ayant hissé un pavillon de signal, Hussein prétendit que les Anglais avaient payé pour un et non pour deux pavillons, et il fit abattre le mât consulaire. On lui demanda réparation. Hussein répondit au gouvernement de Bombay par une sommation d^évacuer Aden. En même temps, Timan de Saana, qui venait de triompher d'une révolte religieuse, méditait de reconquérir le Téhama sur Hussein, et il le sommait de rendre ce territoire à son légitime souverain. Le chérif répondit qu'il l'avait reçu de Dieu et qu'il le défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Aux mois d'avril et de juillet, l'iman proposa aux Anglais de combiner une attaque contre le chérif Hussein ; mais, à ces deux demandes et à une autre qui eut lieu en 1843, le résident politique d'Adeu objecta que son gouvernement s'était imposé la règle de ne pas intervenir dans les démêlés intérieurs des chefs arabes et garderait par conséquent la neutralité. C'est à Constantin nople que l'Angleterre avait demandé réparation.

En 1842, un commissaire turc, nommé Eschref-

Bey, fut envoyé en Arabie porteur d^ordres qui avaient été adressés au gouTerneur de DJeddah, commandant su* périeur de toutes les possessions ottomanes en Ai^bie» Hussein lui déclara qu^il n'obéirait, en ce qui concernait le pavillon anglais, (Jue si Tordre lui était envoyé par là Potte dii'ectement. D'apfès le récit de M. Playfair, la réponse du chérif aurait été plus conciliante en ce qUl concerne les réclamations anglaises. Il est certain, toutefois, que cette première mission n^eut aucun résultats

L*année suivante ^ c'est-à-dire en 1843, Hussein reçut un firnian à lui adressés II était élevé au rang de pacha et nommé gouverneur du Tébama pour trois ans, avec promesse d'être maintenu s*il se conduisait bien; mais on le plaçait soUs la suprématie du grand-chérif de la MebquCé On lui enjoignait de laisser arborer le pavillon britannique dans toutes les villes Âè Téhama , conformément aux traités de la Porte avec la Grande-Bretagne. Enfin, il avait à payer un tribut annuel. Le commissaire ottonièin, qui était encore Eschref-Bey, fut bien accueilli. M. Playfair dit que le tribut fut alors fixé à 70,000 Ihalafis.

Les mêmes faits sont racontés tin peti autrement pat* M. Alciati de Grilhon, dans une lettre adressée aU ministre des affaires étrangères le 24 janvier 1847. Voici le récit du compagnon de voyage de M. Sainte-Croix Pajot l « Il A fallu qu'au mois dé juillet 1 843 un envoyé de la Porte vînt menacer le chérif Huissélh de Tabandonnet à la merci de TAngléterre polir le décider â faire prononcer dans les prières publiques le nom dti sultan^ ce qUi n'avait pas été

LE YÉMEN ET L'ACYR. iO')

fait depuis le départ des troUpes égyptiennes en 1840. Attisilôt que le chèrif se fût rendu aux remontrances de là Porte, lô grand-seigneur lui envoya des agents porteurs d'un flrmâtt dMnvestlture depuis Haly jusqu'au détroit de Bab-el-Mandeb. Ces agents étaient accompagnés par un pacha'qui devait résider à Moka. A leur arrivée, on fit une salve de vingt et un coups de canon. Le cliérif donna des fêtes fet défraya jusqu'à Saatta les envoyés qui allaient porter à rinian régnant le flrmand*iilvestiture.pour Tintérleur du Yémen. Lorsque Tambassade fut de retour de Sâàha , le chérif fil de beaU)t présents âù pacha et aux gens de sa suite. Après lui avoir reûiié ceux destinés au sultan et & ses ifliaistres^ il déclara aU pâCha quUl fallait qu'il Èé réembarquât avec l'ambassade, n'ayant besoin de personne pour gouverner seâ États. Alors le pacha, Voyant sa mission finie, partit pour Djeddah. »

D'après la relation de M. Playfair, l'envoyé de la Porte attrait été fort mal reçu à Saana, où il réclamait, en forme d'hommage, un tribut que l'iman avait autrefois payé ou prottlië au Vice- roi d*Égypte.

En 4844 ^ Tlmân de Sâana reprit lèS projets dé son pré* . décééseur pour recouvrer la possession4lî Téhama. Pén^ dant troîë ans, lés évênetnents n'eurent pas une grande signification : l'iman crut un instaiit qu'il allait réduire Hussein, qui était alors en guerre contre Ali-Hdmeîdà, avec lequel lé souverain de Sàatta avait noué des intelH-» gences; mais, aprèa une bataille indécise, les deux enne^ mis se réconcilièrent. Eu i84t, Eschref-^Bèy revint dans

cette partie de TÂrabie* Hussein venait d'être fort affaibli par sa guerre contre le chef de la montagne de Badjel , Ali-Homeida ; mais il s'était allié avec TAcyr, probablement en lui payant une redevance. Lorsque Eschref-Bey arriva en rade d*Hodeïdab , au mois de juillet, il y trouva M. Grutlendem, aide de camp du gouverneur d*Âden. Cet officier avait déjà été employé à plusieurs missions dans le Yémen, et notanament à Saana. Sa présence devant Hodeidah n'était pas fortuite : il portait un firman du sultan ordonnant à Hussein de rétablir les consulats anglais de Moka et d'Hodeïdah et de rendre aux Européens la faculté dont ils avaient joui sous Méhémet-Ali de monter à cheval dans les rues des villes et de voyager dans rintérîeur. On croit qu'Hussein accéda à tout ce qu'on lui demandait. Du reste, il n'est pas fait mention de cette troisième mission d'Eschref-Bey dans la relation de M. Playfair, et il y a en général, on l'a vu, peu de précision et de concordance dans les récits relatifs aux divers voyages de cet agent.

En 1848, l'iman de Saana réunit toutes ses forces et tenta un effort suprême pour ressaisir le Tébama. La paix entre le chérif Hussein et AU-Homeïda n'avait pas été de longue durée; aussi ce dernier fournit-il un contingent à l'iman. Une bataille eut lieu auprès de Zébeïd, ville autrefois importante et qui avait été la résidence de pachas turcs. Hussein, blessé à la jambe, s'enfuit jusqu'à Hodeïdah, où riman le poursuivit à la tête de 8,000 hommes. Le chérif osa l'attaquer avec des forces bien inférieures. Mis

LE YÉMEN ET L'ACYR. i09

en déroute à Bajil (Badjei?), poursuivi et atteint, il fut obligé de se rendre aux conditions imposées par Timan » G est- à-dire la cession de Moka , de Balt-el-Fuki et de Zébeïd. Le chérif lui-même fut retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il eût payé une rançon de 20,000 tbalaris.

Mais Hussein n'avait pas perdu courage ; il se remit bientôt sur l'offensive et reprit la plupart de ses places. La guerre continuait avec des chances diverses, lorsqu'un troisième et plus gros compétiteur vint changer la face des choses.

Le 23 mai 1849, une expédition turque partait de Djeddab; elle était forte de 4 à 5,000 hommes. Toufieh-Pacha s'était assuré au moins la neutralité des Acyres, et il amenait avec lui le grand-chérif de la Mecque, Ibn-Aoun. Le 19 avril, Hussein, enfermé dans Hodeïdah, était sommé de rendre la place. Les renseignements sur ce qui s'est passé alors sont contradictoires. D'après nos correspondances de Djeddah, la ville aurait été livrée par Hassan, cousin d'Hussein, et ce chérif aurait été conduit directement à Constantinople, où une pension de 3,000 piastres par mois lui fut assignée. D'après la relation plus détaillée de M. Playfair, le chérif aurait traité lui-même avec les Turcs , et consenti à rendre toutes les villes du Téhama à condition de recevoir une pension. Il se serait alors retiré dans sa principauté d'Abou-Arisch , où il avait mis en sûreté à un premier voyage les dépouilles recueillies dans le Téhama depuis neuf ans. La pension promise n'ayant jamais été payée, il se serait déterminé de lui-même à aller

à GoBstantinople pour exposet son affaire au aallaii; mais il aérait mort en route aa laola de mars (8SI , under eir-euMianees of great $uspic%o», dit M. le premier assistaBi politique du résident d'Aden. Haider, cousin d'Hussein, conserva la principauté d'Abou^Arisch moyennant un tribut de 10,000 thalaris; mais ce fut la fin de la domination de cette famille sur les autres parties du Tébama, ou les Turcs établirent un simple pacbalik, dont le ohef-lieu fut à Hod^dah.

Aussitôt que le Téhama eut été repris, les Turcs se touivi nèrent vers Viman de Saana et le sommèrent de faire sa soumission à la Porte. L*iman hésita et se rendit de sa personne à Hodeïdah, au mois de juillet 1849. Il ; fut reçu avec les honneurs royaux, au son du canon. Cédant probablement aux suggestions du.grand-cbérif de la Mecque, Ibn-Aoun , il aurait signé une convention en vertu de laquelle une partie des revenus de la principauté serait versée à la Turquie, qui ferait occuper la ville de Saana par une garnison de 1,000 réguliers. Tel est, du moins, le récit de M. Playfair. Toufleh-Pacha, le grand-chôrif de la Mecque et Timan se rendirent alors à Saana , et 800 hommes dé troupes turques furent établis dans la forteresse un jeudi. Le lendemain, le nom du sultan Abâ*uN Medjid était substitué dans la prière publique à celui de riman de Saana.

La population , qui est de la secte des Zetdites , en fut exaspérée. En même temps, un Arabe, qui avait une que* relie avec un Turc, était ttié« Les habitants coururent

LE YEMËN ET L'ACYR. lii

aux armes et massacrèrent un grand nombre de soldats du sultan. Ceux qui étaient restés ou qui se réfugièrent dans la forteresse, bombardèrent la ville, mais sans résultat. L'iman qui avait amené les Turcs, fut déposé et ' remplacé par Al-Mansour qui montait sur le trâne pour la troisième fois. Tou&eh-Pacha, qui avait été blessé dans la bagarre, obtint de se retirer avec le reste de ses troupes moyennant une rançon de 20,000 thalaris. Une nouvelle révolution renversa bientôt Al-Mansour. Ohaleb, fils du dernier iman, se proclama lui-même en 1880; mais les habitants refusèrent de le reconnaître et le pays tomba dans la plus grande anarchie, si bien que les marchands, pour rétablir un peu d'ordre, se décidèrent à nommer un gouverneur parmi eux. Cet état de choses dura environ huit ans. M. Stem, missionnaire biblique, qui visita Saana en 1886, en fait le plus triste tableau, il n*y restait alors que trois négociants étrangers, des Banians ^ dont deux furent assassinés pendant son séjour. Le marchand^ gouverneur s'empara de leurs biens. Le troisième, un vieillard, était sur le point d'abjurer sa religion dans Tespoir de sauver ses jours. Vers 1888, Timan Ghaleb fut rappelé. Nous n'avons pas appris ce qui est arrivé depuis son retour. C'est avec douleur que nous constatons la décadence d'un État qui, il n'y a pas longtemps ^corc, avait rendu puissante, prospère, keuretise cette partie de

Page 1