Ici s'arrête la relation de M* Playfair
chérif de la Mecque Ibn-Aoun se mit en rapports avec lui et le décida à ajourner les projets d'Âid sur le Yémen* Ainsi le noureatt chef de TAcyr ne tenait pas la promesse faite par son père à Hassan-ibn-Hussein de le replacer sur le petit trône d'Abou-Arisch. Après avoir séjourné pendant une année dans la tribu des Jam, dont nous re*' parlerons bientôt, cet Hassan-ibn-Hussein y recruta une petite armée avec laquelle il assiégea et prit Abou-Arisch vers le mois de juillet ou août 1857. Il mit ensuite le siège devant Djizan encore occupée par les Acyres ; mais il ne réussit pas à s'en emparer malgré ses intelligences avec les négociants de la ville. Les hostilités durèrent entre les deux anciens alliés jusqu'au moment où Moham* med-ibn-Aïd-Moury envoya une députation à Abou- Arisch pour régler les différends existants. Il y fut stipulé : l"" que le prince des Acyres reconnaîtrait le droit de souveraineté d'Hassan-ibn-Hussein sur la principauté d'Abou-Arisch, moyennant le tribut que le vieil Hussein payait à Aïd, père de Mohammed; 2** qu'Hassan -ibn- Hussein resterait maître de Djizan qui serait évacué par les Acyres. C'était une acquisition importante, attendu que la douane de Djizan rapporte annuellement 15,000 thalaris et les mines de sel de Zohara 10,000.
Ainsi rétabli sur le trône de son père, Hassan-ibn-Hussein voulut entreprendre la conquête de tout le Yémen sur les Turcs. Nous avons déjà raconté sa tentative infructueuse contre Loheïa en 1850 ou 1851 . Il n'était pas découragé. Au mois d'octobre 1857, il se mettait en route
avec son armée à laquelle s'étaient joints des volontaires de la tribu belliqueuse des Jam.
En combinant les indications de Niebuhr avec celles de Burckhardt, je crois que ces Jam sont les Nedsjerani du premier et les Yam du second. Vers 1763, leurcheik nommé Mekrami s'était rendu indépendant et avait fait une expédition jusque dans Tel-Haça. Il étaiten même temps prophète d'une religion assez semblable à celle des wahabites. Ces derniers, du reste, n'avaient pas réussi à soumettre les Jam et leur avaient accordé une sorte de capitulation. M. Tamisier dit que les Jam avaient été forcés de reconnaître l'autorité ou la suzeraineté de l'acyre Ali-Mujessin et qu'en 1834 ils vinrent se joindre à l'expédition égyptienne '. Ces Jam ou Yam ou Nedsjerani, que le chérif
i . t Cette tribu nombreuse et puissante occupe l'espace conopris entre Réjal-el-Ma-el-Yémen, le Téhama, l'Acyr et les États de riman de Saana. Lorsque le sultan Sëlim vint faire la conquête de TArabie, son armée se trouvait dans le voisinage du pays des Jam au moment où elle fut attaquée par une affreuse épidémie. Les kabyles ennemis allaient profiter du triste état ou le monarque se trouvait réduit; mais les Jam le délivrèrent du péril. Ensuite ils escortèrent les troupes turques jusqu'à la Mecque. Pour récompenser les Jam, Sëlim leur donna un firman qni les autorisait à prélever annuellement une imposition sur les tribus que les Turcs avaient soumises. Les Jam conservèrent avec soin ce firman, et, chaque année, ils envoyaient une armée de 3 à 4,000 hommes pour percevoir ce tribut. Cependant Ali-Mujessin s'étant emparé du gouvernement de l'Acyr, la tribu des Jam expédia une armée pour exiger l'impôt accoutumé; mais Ali, s'étant embusqué dans un dëQlé, les attaqua à Timproviste et les mit en fuite après les avoir entièrement battus. » Tome II, page 185.
LE YÊMEN ET L'ACYR. iil
d'Abou-Arisch entraînait avec lui en 1857, obéissent à des chefs reb'gieux nommés Mekrami, qui excitent les soldats en leur promettant le paradis.
De son camp de Zohara, à sept heures de Lohela, Hassanibn-Hussein écrivit à Achmet-Pacha, gouverneur turc du Yémen, une lettre à peu près ainsi conçue : « Avant que le littoral du Yémen fût tombé au pouvoir des infidèles (?), les cheiks de ce pays étaient tributaires de mes ancêtres, et leur payaient annuellement une somme de dix-huit mille thalaris. Aujourd'hui, je demande le payementdes arriérés. Si tu es sourd à ma réclamation, sache que j'ai confiance en ma force et que je marcherai sur Hodeïdah, » Il n*en fit rien. Les Turcs ayant reçu quelques renforts qu'il crut destinés à attaquer Djizan^ Hassan-ibn-Hussein rentra dans son pays après être resté environ un mois aux environs de Lobeïa. Il fut en 1860 assassiné par* un de ses cousins nommé Hassan-ibn-Mohammed, qui se mit à sa place.
En novembre 1863, les Acyres attaquèrent Abou-Arisch pour en chasser le meurtrier d'Hassan-ibn-Hussein, et y placer le frère de la victime nommé Zeid-ibn-Hussein. La ville d'Aboij-Arisch ne put résister aux Acyres. Hassanibn-Mohammed prit la fuite et ses richesses furent pillées. Le chérif Zeid-ibn-Hussein fut installé. Alors les Acyres, enhardis par Theureux succès de cette aventure, marchèrent contre le port de Djizan, qui était retombée au pouvoir des Turcs; ils s'en emparèrent et, sVançant rapidement dans le sud, vinrent de nouveau inquiéter les Turcs jusque dans Hodeïdah , chef-lieu de la province. Serré de
as PREMIERE PARTIE.
prè» par les Acyres, Ali-Yaver pacha était sur le point de leur payer une forte rançon pour en obtenir la levée du siège, lorsqu'il lai arriva un renfort qu*il avait de* mandé au gouvernement du Hedjaz. La présence des troupes régulières suffit pour déterminer la retraite des Acyres qui restèrent, cependant, maîtres de Djizan. D'après des lettres en date du mois d'avril 4864, le gouverneur d'Hodeïdah aurait envoyé par mer contre Djizan une expédition de cinq à six cents hommes, qui n'auraient pas même réussi à débarquer /Les Acyres les auraient attaqués sur les barques qui furent coulées et en auraient fait un grand carnage. On signale aussi que ces Arabes se seraient emparés eux-mêmes de quelques barques sur lesquelles ils donnaient la chasse aux caboteurs de la côte.
Cependant, à la suite de cet échec, les Turcs préparaient contre les Acyres une expédition à laquelle devaient prendre part un corps de quatre mille soldats demandés à TÉgypte, et une troupe de fantassins du grand-chérif de la Mecque, bien que ce dernier fût soupçonné de favoriser secrète» ment les Arabes. A la date du 16 août 1864, on écrivait de Djeddah que les Acyres, sur les conseils du grand-chérif de la Mecque, le médiateur de la Péninsule, avaient consenti à évacuer les places de Djizan, de Zochia et quelques points du Yémen qu'ils avaient occupés, notam* ment Abou-Arisch, qui fut livré au pacha de Djeddah. La Porte réclamait, en outre, des Acyres la restitution de trois tribus importantes situées à peu de distance de Taïf, nommées Ghamid, Zahran et Bicha, qui faisaient autrefois
LE YÉMfiN BT L'ACYR. n9
partie du gouYernement du Hedjaz et dont le grand-chérif Moutaleb leur avait abandonné la possession. D*après des lettres du 8 octobre 1864, les Aoyres, quoique disposés k viyre dans de bons rapports avec les Turcs, ne consens taient pas à rendre ces tribus.
Les choses traînèrent jusqu'au 13 août i86S, ou l'expédition projetée se mit enfin en marche sous les ordres du grand-chérif de la Mecque. Le corps principal, com^» posé de 2,600 hommes, partit de Djeddah sous la conduite directe du grand-chérif Abd-Allah-ibn-Aoun. Son frère Hussein partit de Taïf avec 1 «800 hommes. Deux bateaui^ il vapeur embarquèrent 800 Égyptiens h Djeddah, Le rendez- vous général était à Confounda.
Retranchés dans leurs montagnes, les Acyres avaient, âit«on, 30,000 hommes sous les armes et 40 canons. De quel côté serait la victoire? Les Acyres allaient-ils succomber comme en 181S ou triompher comme en 1834 et 18!)5? Il paraît qu'on découvrit dans le camp turc un plan de défection, sans doute parmi les auxiliaires arabes. Quoique parent de Mohammed-ibn-Moury, le grand-chérif Abd^ Allah passe pour son ennemi ; mais quels qu'aient été ses sentiments personnels, pouvait-il, sans compromettre son influence sur ses compatriotes et ses propres intérêts de chef arabe, agir autrement que ne Tavait fait son père en 1834 et en 183S? Tout en essayant de ne pas se corn* promettre avec le Turc, ne devait-il pas favoriser secrètement le maintien d'une autonomie locale?
Il n^y eut aucun engagement militaire, mais des négo*
ciations qui aboutirent à la conclusion de la paix et à un échange de cadeaax. Je ne connais pas les termes mêmes de Tarrangement : d'après ce qu'on en racontait à Djeddah au mois d'octobre 186S, les Acyres auraient restitué les territoires litigieux de Ghamid, de Zahran et de Bicha et ils auraient consenti à payer un tribut annuel. En revanche, le sultan accorde au chef des Acyres le titre d'Émir-Aimara ou Prince des Princes.
Cette confirmation de l'existence séparée d'une population indigène, et le fait que ce résultat a été obtenu par le grand-chéri f sont un succès pour la cause arabe. On doit aussi se féliciter à Gonstantinople de ce qui est arrivé : sans parler des chances d'un échec, il est bon pour la Porte de renoncer à une centralisation impossible à maintenir dans la Péninsule et de laisser, au contraire, les Arabes se gouverner par leurs chefs indigènes sous la suzeraineté plus ou moins nominale du sultan. Il reste encore à savoir quel sera, dans ces arrangements, le sort d'Abou-Arisch, c'est-à-dire si cette petite ville continuera à être une principauté séparée sous sa dynastie héréditaire. Il est à désirer qu'il en soit ainsi.
Après le récit de ces agitations et de ces violences, terminons ce qui concerne le Yémen par quelques tableaux plus riants. Pénétrons, avec M. Botla, dans quelques détails de la vie des Yéménites, comme nous l'avons fait pour les autres parties de l'Arabie.
Parlons d'abord des femmes de l'intérieur, c'est-à-dire de la partie montagneuse : « Nous attendions, dit ce savant.
LE TÉMEN ET L'ACTR. il\
le passage des femmes qui portaient à la ville des branches de cat coupées dans la journée. C'était un spectacle ama* sant que celui de ces troupes de feuunes descendant de toutes les parties de la montagne, sautant de rocher en rocher pour arriver plus vite, avec une sûreté et une rapidité telles qu*elles faisaient chaque jour une course qui me parut à moi très-fatigante à faire en deux. Dans les montagnes, principalement sur le Mont-Saber, les femmes sont remarquablement belles, ce dont on peut facilement s*assuser, parce que, contrairement à Tusage de tous les pays musulmans, elles sortent le visage découvert. A des traits presque italiens, à un teint presque blanc, elles joignent Tavantage de ces formes parfaites qu'on ne peut guère admirer que dans les pays où l'on est encore ce que Dieu a voulu qu'on soit. Malheureusement, les travaux auxquels elles sont obligées de se livrer, et leurs courses continuelles sans chaussures sur les rochers leur déforment les extrémités : leurs pieds et leurs mains n'ont pas la délicatesse féminine. Leur costume est très-simple et presque semblable à celui des hommes : il n'en diffère qu'en ce que la chemise ou tunique, plus longue que celle de Tautresexe, est brodée et enjolivée autour du col ; qu'elles ne portent sur la tête qu'un simple mouchoir de toile bleue qui pend sur les épaules, et que leur long pantalon a aussi le bas des jambes brodé de diverses couleurs. En Orient, cette pièce de vétemen t est plus nécessaire aux femmes qu'aux hommes, qui effectivement n'en portent généralement pas dans le Yémen. Pour les femmes, Tusage du pantalon est un devoir
m PREMIERE PARTIE.
peligienx, Mahomet ayant déclaré que la bénédiotion da Oian 9ên sur celles qui an porteront. La tnniqae des femmes les générait dans les chemins montueux; pour éviter cet inconvénient, elles en relèvent toujours la partie antérieure et rattachent à leur ceinture. Leurs seuls ornements sont des bracelets en argent ou en ivoire, des pendants d*oreilles, souvent un anneau passé dans le cartilage du nei, suivant Tusage des bédouins. Ces ornements, quelquefois joliment travaillés, sont fabriqués par les Juifs du pays. L^abseneé de voile indique assez ches ces femmes une plus grande liberté que dans le reste de TOrlent ! aussi leur familiarité et la parfaite aisance de leurs manières et de toute leur conduite pendant que nous faisions nos achats, étaient-elles bien loin de Tembarras et de la gène que témoignent, en gé^ néral, les femmes de TOrient lorsqu'elles se trouvent en présence des hommes. »
Une certaine fierté se rencontre chez ces femmes ! ainsi, en 1853, Mohammed pacha, gouverneur du Yémen pour les Turcs, fut empoisonné par une fille arabe qu'il avait entraînée de force dans son harem.
Allons maintenant visiter la maison de campagne d*un bourgeois du Téhama, à quelques lieues de Haïs et sur le bord de la mer, non loin de Moka. Ezzé, le compagnon indigène de M. Botta, avait la passion du jardinage. Son jardin était régulièrement planté, tenu avec beaucoup de propreté et entouré d*une plantation de troismille dattiers. Au moment de la récolte, Ezzé invitait ses amis et voisins à venir passer quelque temps chez lui *, il les logeait dans
LE TEMEN ET L'ACTR. «23
de petites maisonnettes qui parsemaient son jardin, ou dans des huttes de branches de palmier qui formaient comme un petit village de campement. Avec une générosité toute arabe, Ezzé ne vendait jamais sa récolte.
 part la superstition qui est générale en Ârabif; le sentiment religieux n'a pas chez les Yéménites le caractère qu*on a observé chez les habitants du Nedjd et du Djebel* Sbammar. Aussi n'était-ce pas un pays bien préparé pour le vahabiiisme. Le Yémen a passé par trop de révolutions; il a été possédé par des mattres appartenant à trop de sectes différentes, pour qu'on y rencontre la même ardeur et la même unanimité que dans le Nedjd et même dans TAcyr et dans le Hedjaz. En revanche^ la fidélité aux préceptes religieux y est moins mêlée aux intérêts de la propagande politique et y revêt un caractère quelquefois touchant. Le même Ezzé, atteint de la fièvre pendant le Ramadan, avait oublié une fois de boire avant Taurore pour le reste de la journée. Son indisposition lui donnait une soif ardente qu'il ne consentit pas à satisfaire avant le coucher du soleil, bien que le Coran dispense du jeûne les voyageurs ainsi que les malades, et que les Yéménites en pareil cas se contentent à l'ordinaire de promettre de compenser ce jeûne ultérieurement. Ezzé s'abstenait aussi pendant le mois consacré aux austérités de se teindre les yeux, craignant qu'une partie de la poudre, passant par le conduit des larmes ou par le nez, pût être absorbée dans la salive.
QUËIiQlJSS OBSBRVATIOKS Stm ilS ABABIS
Les événements qai viennent d*étre racontéA^ les récits des voyageurs, les scènes de mœurs ont pu donner une idée assez précise de la population dans les diverses contrées de la Péninsule. On aura remarqué que les Arabes, particulièrement ceux des tribus, ont un goût inné pour les combats, une grande mobilité d'esprit et un amour immodéré de la liberté, même désordonnée» Dans rhabitude de la vie, ils cherchent leurs aises ; ils n'aiment pas la contrainte, les réglementations minutieuses. Les pratiques religieuses les ennuient^ ce qui explique les rigueurs exercées dans le Nedjd pour les y astreindre. Les Arabes sont plutôt violents que sanguinaires. Ils pro*" fessent un sentiment de rhonneur, entendu à leur manière, qui fait qu'ils se préoccupent de leur réputation parmi les bédouins. Ils craignent de forfaire à « Thonneur
arabe » : its ont un orgueil et une certaine pudeur de race. Ils aiment à citer les qualités qui, à leurs yeux, distinguent les Arabes des autres peuples. « Ne fuis pas la mort, s'écrie Antar, ne te déshonore pas aux yeux des nobles Arabes. » Dans le même roman, un autre chef dit : a Les Arabes aiment avant tout l'équité. » Malgré cette sorte de solidarité morale, il n'y a dans la Péninsule rien qui ressemble à un désir d unité politique, à une aspiration vers ce qu'on appellerait en Europe « la nationalité arabe. » Ce qui domine l'idée toujpurs un peu vague de la race, c'est l'amour de la tribu, le soin des intérêts et de la réputation de la petite patrie ambulante. C'est une faute d'aller piller dans le voisinage de son territoire ; c'est un ' crime hoAleux d'enlever une femme appartenant à cette grande famille'.
Les Arabes sont souvent éloquents. Ils sont passionnés pour la musique et pour la poésie. A quelque classe qu'ils appartiennent, ils ont des manières distinguées et aisées. Ils sont d'une politesse délicate. Ainsi, quoique très-curieux, ils éviteront de demander directement à un étranger à quelle religion il appartient.
Leur hospitalité est proverbiale et a été célébrée par leurs poètes de préférence à toutes les autres vertus. Par exemple, dans le roman A' Antar, Cheïboub, poursuivi par des cavaliers ennemis, demande la protection d'un jeune berger qui le fait entrer dans sa caverne. Arrivent
!. Pages 12, 14, 58, 290, 302, 321 de la traduction d'An/ar.
les ennemis, a Livre-nous cet homme; fais-le sortir a6n que nous le percions de nos lances et le coupions en morceaux avec les lames de nos sabres. » Après avoir inutilement cherché à les. fléchir, le berger leur dit : «c Nobles Arabes, faites avec moi un accord : éloignea vous à qua- ' rante coudées de l'entrée de la caverne afin que je le fasse sortir de ma sauvegarde. Alors ce sera aiSaire à vous et à lui ; mais n'avilissez pas mon honneur en me forçant à violer mes serments de protection. » Il rentre dans la caverne, donne ses habits à Cbeïboub et le fait échapper. Quand les cavaliers ont reconnu le stratagème, le jeune pâtre leur répond : « Nobles seigneurs, le fugitif avait réclamé ma protection ; je la lui avais donnée. J'ai sacrifié ma vie ^ pour sa rançon et je suis content que vous me perciez de vos lances plutôt que de vjvre hôte déshonoré. » Les cavaliers*, pénétrés d'admiration, ne voulurent pas tuer le pâtre ni lui reprocher la fidélité à sa foi. Ces récits sont encore chantés parmi les bédouins, qui ont conservé l'antique vertu hospitalière de leur race. Écoutons à ce sujet le témoignage des voyageuA
« La principale partie de la politesse des Arabes , dit Niebuhr*, c'est l'hospitalité, vertu dont cette nation a hérité de ses ancêtres et qu'elle exerce encore dans sa simplicité primitive. Un homme envoyé en ambassade chez quelque prince ou cheik est défrayé et régalé de présents selon la coutume des Orientaux. Un simple voyageur de
i. Voyage en Arabie, t. II, p. 262.
i30 DEUXIEME PARTIE.
quelque distinction, qui irait voir quelque grand cheik du désert recevrait de lui le même traitement. Ce qui pa* ratt distinguer les Arabes des autres peuples de TOrient, c'est qu'ils exercent Tbospitaiité sans regarder ni au rang, ni à la religion. Quand les Arabes sont à table, ils invitent lous les survenants à manger avec eux, qu'ils soient petits ou grands, mahométans ou chrétiens. J'ai souvent vu avec plaisir dans les caravanes un simple muletier presser les passants de partager son repas avec lui et donner, d'un air content, de sa petite provision de pain et dé dattes à ceux qui voulurent Taccepter. J'ai été choqué, au contraire, de la conduite des Turcs, riches même, qui pour manger se retiraient dans un coin afln de n'être pas obligés d'inviter ceux qui pourraient les trouver à table. Lorsqu'un cheik des bédouins mange du pain avec des étrangers, ils peuvent compter sur sa fidélité et sur sa protection. »
<c Quelque pauvre que soit un bédouin, a remarqué M. Guarmani, soyez certain, en entrant sous sa tente, que vous ne passerez pas la nuit sans souper. Dans les petites et pauvres tribus, les bôteëftont toujours reçus dans une tente que Ton ajoute, et traités chaque jour par une famille différente. Dans les grandes tribus, chaque campement a sa tente des hâtes; mais beaucoup d'Arabes, pour se faire une réputation de générosité, ne permettent pas que le voyageur s'en approche et le conduisent presque de force dans la leur propre *. »
i. Bulletin de la Société de géographie, septembre 1869^ p* 26 2 é
OBSERVATIONS SUR LES ARABES. iU
L*bospitalité est môme considérée comme un attribut de la souveraineté, comme un droit régalien. Le célèbre chef wahabite, Saoud, fut sur le point de déshériter son fils Abd-Allahy qui, oubliant une fois le touchant et glorieux privilège de son père, s*était permis d'inviter des étrangers à «sa table. A Haïl, dans le Djébel-Shammar, le voyageur le plus obscur, s'il n*a pas d^amis ou de connaissances dans la ville, descend au palais du cheik et est hébergé avec ses bétes aussi longtemps qu'il lui plait d'y rester. Lorsque M. Botta explora le Mont-Saber, non-seulement le cheik Hassan, dont il était hôte, fournit à tous les besoins de notre savant et aimable compatriote ; mais il donna aux gens de sa propre maison 400 thalaris pour les récompenser des soins qu'ils avaient eus pour l'étranger, et il voulut faire transporter à ses frais les caisses contenant les plantes recuillies pour le muséum de Paris. Le fils du même cheik avait prêté à M. Botta une petite somme d'argent. Lorsque le voyageur européen voulut s'acquitter, l'Arabe lui répondit que, s'il acceptait, son visage deviendrait woî>, c'est-à-dire qu'il serait déshonoré.
Au moment du départ, l'Arabe se préoccupe de ce que deviendra son hôte* Au rapport de Niebuhr, le voyageur reçoit souvent de l'argent pour continuer sa route. Il fautaussi veiller à sa sécurité : voyons ce que raconte Guarmani au moment de quitter le campement des Faamri-Saad : « La population mâle du douar, prévenue de mon départ, s'était réunie dans l'intérieur et autour de la tente des hôtes. Le cheik Ismaïl m'y conduisit en me tenant par la main.
i32 DEUXIEME PARTIE.
Les. assistants firent cercle. Il me recommanda à ceux qui devaient m'accompagner, leur ordonnant de me conduire chez les Beni-Hamid et leur enjoignant de ne me quitter, malgré les ordres contraires que je pourrais leur donner, que lorsque les Beni-Hamid leur auraient donné l'assurance que leurs faces ne seraient pas noircies. Ensuite se tournant vers moi et prenant malgré son jeune âge un air paternel, il me conseilla la prudence et la patience. Après quoi il me congédia en m' embrassant, c'està-dire qu'il posa ses mains sur mes épaules, et y appuyant la figure de chaque côté sans me toucher le visage, il fit entendre dans la direction de mes oreilles le son du baiser. Ses parents m'embrassèrent pareillement. Les vieillards présents me prirent la main droite et appuyèrent la leur sur mon front. Les autres hommes du douar se contentèrent de me présenter leur main droite et d'en baiser les doigis, en la retirant, en signe d'affection et de respect* ». Il faut reconnaître, du reste, qu'il y a quelquefois un peu d'ostentation et de vanité dans lamanière dont les Arabes exercent l'hospitalité.
Les habitants de la Péninsule ont un genre particulier de courage, qui a quelque chose de spontané, de motivé et d'intermittent : ce n'est pas le courage du soldat enrégimenté. Niebuhr rappelle que celui qui veut donner des preuves d'attachement à son chef, se lie une jambe et fait feu jusqu'à ce que les ennemis se retirent ou que lui-même
i. Bulletin de la Société de géographie^ septembre 1865, p. 245.
soit tué. Pendant le séjour du savant danois dans le Yémen, un cheik au service de Timan de Saana, se dévoua ainsi. Six esclaves chargeaient des fusils à ce cheik qui fit feu sans cesse jusqu'à ce qu'abandonné même par ses serviteurs, il fût massacré sur place. On a vu plus haut des Àcyres donner Texemple d'un courage semblable à la bataille de Bisel. C'est une forme traditionnelle de l'héroïsme arabe. Dans le roman d'Antar, ce bédouin s'écrie : « Par la foi des Arabes I laissez mes jambes enchaînées : ou je tuerai le lion, ou bien il n'y aura pas devant moi d'espace pour fuir ! » L'Arabe sera souvent héroïque pour défendre sa famille, son hôte, sa religion ou l'honneur de la tribu. Le môme homme, s'il n'attaque que pour piller , sera presque un poltron. Burckhardt explique ainsi l'opinion peu avantageuse que les Syriens ont du courage des bédouins.
Ce qu'il y a de plus particulier dans la nature des Arabes, ce sont précisément les contrastes. Ainsi leur rapacité est égale à leur libéralité. Ils sont âpres au gain comme tous les Orientaux musulmans ou chrétiens, mais la richesse ne suffît pas pour donner la considération, surtout parmi les bédouins qui respectent bien plus la naissance ou la sainteté. D'un autre côté, tel homme qui ne toucherait pas à un cheveu de son ennemi réfugié sous sa tente et qui le défendrait* au péril de ses jours, cet homme, dis-je, aura assassiné tous ses parents. L'Arabe se fçra rarement scrupule de trahir ses alliés : seulement il ne les trahira pas d'une certaine manière, dans cer-
taines circonstances. S'il le fait ainsi, ce sera avec la conscience de pécher et il y perdra une partie de sa consi-. dération. II y a dans Tesprit des Arabes une fâcheuse distinction entre la foi privée et la foi publique. On peut presque dire que cette dernière n'existe pas. Non-seulement une telle disposition est regrettable au point de vue de la morale ; mais elle a de fâcheuses conséquences dans Tordre politique. Elle contribue beaucoup à produire dans TÂrabie ces continuelles révolutions qui épuisent le pays et qui facilitent la domination étrangère.
Les Turcs sont trës-babiles à profiter de la mobilité et de la crédulité des Arabes. Mais il faut le dire, et nous avons eu malheureusement occasion de le constater, les Turcs ne donnent pas à l'indigène l'exemple de la bonne foi et de la moralité. Aussi ne lui inspirent-ils aucune confiance, en même temps que leurs manières fières et froides choquent TArabe plus brillant et plus expansif. Leur mauvaise prononciation de la langue arabe, leur fait aussi grand tort. Néanmoins, ils réussissent presque toujours à venir à bout des gens du pays.
On a trop dit , cependant, que les Arabes sont incapables de résister à l'influence étrangère et de se gouverner eux-mêmes. C'est peut-être vrai du Yémen, qui est un pays usé, mais le Nedjd, le Djébel-Shammar , l'Acyr même, sont des contrées solidement constituées et mieux régies en définitive que bien des provinces de l'empire ottoman. <KEn vérité, dit M. Palgrave, l'administration de Talal-ibn-Raschid, dans le Djébel-Shammar, n*est pas moins
incontestablement supérieure à celle de la Turquie, que ladministration anglaise ou prussienne ne Test à celle de Talal^»
Sous le rapport du caractère nous avons rencontré en Arabie des individualités remarquables : le grand - chérif Ibn-Aoun, dans le Hedjaz ; Saoud, Abd-AUah, les Ibn-Raschid, dans le Nedjd et le Djébel-Shammar; Thamy et Aïd-ibn-Moury, dans TAcyr ; le chérif Hussein , dans le Yémen. C'étaient des hommes énergiques à leur manière et doués de qualités brillantes. On ne peut pas se défendre de s'y intéresser, surtout quand on se rappelle qu'après avoir joué un rôle grand et mérité, ils sont presque tous devenus victimes d'une trahison ou d'une vengeiince étrangère. C'est qu'avec tous ses défauts et ses imperfections, V Arabe a du charme.
i. Tome II, p. 142.
Nous avons eu occasion de parler des ifemmes arabes. Qu'il nous soit permis de revenir sur ce sujet, car c'est au degré de respect que l'homme porte à la femme et à l'autorité morale qu'il lui accorde, qu'on reconnaît la valeur d'une société. Loin de moi la pensée de me faire le défenseur de la polygamie et, en général, de la condition que les antiques mœurs de TOrienl, plutôt que l'islamisme, y ont faite aux femmes. Mais il faut se garder d'ajouter foi aux écrivains qui, ne connaissant pas TOrient, prétendent que la femme y est partout et toujours un objet de mépris. Dans les temps anté - islamitiques, Antar tue un esclave parce qu'il n'avait pas respecté « les femmes arabes, » et le roi Zoheïr le loue par ces paroles : « Voilà un garçon qui combattra l'injustice et sera zélé pour les femmes ^»
i. Page 16 de la traduction de M. Devic.
Jl en est toujours de même sarlout parmi les bédouins et les montagnards. Les femmes de TÂrabie, excepté dans quelques villes, jouissent d*une grande liberté et surtout d*un grand pouvoir dans leurs maisons ; elles ont paru à Niebuhr aussi heureuses que peuvent être celles de TEurope. M, Palgrave en dit autant. Nous avons vu le témoignage de M. Botta en faveur des femmes du Yémen. Dans son Voyage en Arabie^ M. Tamisier dit que les femmes de l'Acyr sont laborieuses, et qu'elles causent avec beaucoup de grâce et de facilité. Il parle aussi de leur fierté : ainsi il a rencontré une jeune bédouine très- belle, mais pauvre, qui aimait mieux mendier qu'épouser un citadin.
La polygamie n'est pas aussi commune parmi les Arabes qu'on le croit en Europe ; elle y est même rare. Le divorce est plus fréquent; mais il faut remarquer que les femmes peuvent aussi le demander. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire d'aller jusque dans l'Asie musulmane pour ren^ contrer les unions précaires et en constater les tristes suites. Ajoutons que la femme arabe conserve sa dot pendant et après le mariage, ce qui est une condition d'indépendance,
Chez les bédouins, une jeune fille n'est pas donnée en mariage sans son consentement. Il faut rappeler aussi, diaprés le témoignage répété de Burckhardt, que, pendant les désordres de la guerre, les femmes sont toujours res* pectées.
Mais ce qui montre le mieux que les compagnes des montagnards el des bédouins ne sont pas des esclaves,
c'est la part qu'elles prennent à la rie morale de la tribu. Le vieux tyran du Nedjd, Fayssal, a une Égérie: c'est une de ses filles qui écrit toute sa correspondance diplomatique depuis trente ans. On a souvent constaté que les femmes arabes exercent elles-mêmes rhospitalité. Quand les tentes d'un douar se disputent l'honneur de recevoir un hôte, les femmes se mêlent aux bruyantes instances de leurs parents. M. Guannani raconte qu« celles des Scerarat «reçoivent et traitent les hôtes en l'absence de leurs maris et de leurs parents. Elles leur parlent et se laissent voir sans scrupule. Gomme l'arrivée d'un étran^ ger sous leur tente est nu événement assez rare, à peine est-il entré qu'il se voit entouré de toute la population fé* minine du campement. Les jeunes filles les plus grandes s'appuient à la toile qui partage la tente en deux ccmpar* timents ; les femmes mariées se placent dans le cercle des hommes, et les fillettes où elles peuvent se fourrer*. »
On connaît les exploits des femmes kora'ichites à la ba* taille d'Ohod. Au siège de Rass, en 1817, les femmes wahabites vinrent éclairer les défenseurs dans une rencontre nocturne , en portant des torches de palmes de dattiers qu'elles avaient enduites de résine. Pendant l'un des combats contre Ibrahim-pacha, autour de Derryeh, elles portaient à boire aux combattants, comme les dames fran^ çaises dans la Chanson (TAntioche^ ou comme les jeunes
i. BuUeffn de la Société de géograiphie^ septembre i865, p. 267.
filles des Beni-Abs, qai Tiennent exciter « leurs guerriers n dans le roman d'Antar '.
M. Guarmani a assisté à un combat dans le Nedjd. a Quelquefois, dit-il, j'étais distrait par les gémissements des blessés qui venaient se faire soigner et par les cris des femmes qui les recevaient avec des transports de joie. Elles les encourageaient à retourner au combat s'ils le pouvaient, dés que la poudre et le charbon avaient arrêté le sang et qu'elles avaient rapproché les lèvres des plaies avec des bandes. Les femïnes des Ëhtébé se montrèrent les dignes rivales des héroïnes d'Himaïar ^. »
M. Tamisier rapporte que, lorsque la guerre vient à éclater entre les tribus, les femmes sont les premières à engager leurs maris à se rendre au combat. La femme dit : « Allons, homme, lève-toi. » Si le mari refuse, la femme sort en brandissant le fusil ou la lance du défaillant, et, en poussant de grands cris, va chez son propre père. « Jusqu'ici, dit-elle, j'ai cru que tu m'avais marié à un homme ; comme je vois que c'est une femme, je le quitte : choisismoi un mari digne de ce nom. »
Pendant les guerres de Méhémet-Ali, une tribu arabe était conduite au combat par une femme nommée Ghalié, qui inspirait une crainte superstitieuse aux soldats Turco-Égyptiens , peu préparés par leurs propres idées à comprendre le rôle héroïque de la femme. Voici , par
i. Page i23 de la traduction de M. Devic.
2. BuHetin de la Société de géographie^ septembre 1865, p. 280.
exemple, comment un auteur turc, Fazyl-Bey» dans le Livre des Belles^ s'exprime sur cette participation des femmes au combat : « Les femmes sont tenues en si haute estime dans ce pays, que si deux tribus en viennent aux mains, au début du carnage on exhibe de part et d'autre une vierge richement vêtue. Montée sur sa chamelle, chacune d'elles devient alors le centre d'un cercle d'hommes. L'honneur consiste à protéger cette vierge et à s'illustrer sous ses yeux en combattant à ses côtés sans lâcher pied: C'est alors qu'il faut voir la mêlée et la boucherie qui s'en suit parmi ces Arabes ! Chaque brave risque sa tête pour défendre la Jeune fille. En cas de défaite, autre histoire! Les vaincus ne prennent pas la fuite : groupés autour de la viarge, ils s'y font briser et tailler en pièces jusqu'au dernier. C'est alors seulement que l'ennemi s'en empare. En attendant, celle-ci se disloque la nuque au milieu du cercle et ne[cesse, avec ses gentillesses, de donner du cœur à sa tribu. Ne dois-je pas prendre en pitié ces peuplades où deux mille hommes se font tuer pour une femme *? »
Ce trait de mœurs si héroïque , si tlistingué , si touchant, en un mot si chevaleresque , charme et électrise le lecteur européen; on admire, on est ému, on voudrait en être. Cependant lauteur turc y voit matière à moquerie et même à des plaisanteries licencieuses que j'ai supprimées. Rien n'est plus propre à faire ressortir la profondeur de
i . Je dois rindication et la traductioa de ce curieux morceau à M. Auge Pechmëja.
Fablme qui sépare le Tare de TÂrabe et qui les séparera tottjoars.
des derniers ont conservé Tusage , si honorable pour leor race, auquel il est fait ici allusion. On en trouve des témoignages dans les récits des voyageurs contemporains. M. Palgrave raconte ainsi une bataille qui eut lieu entre les troupes du Nedjd et les bédouins Âjmans : a L^armée bédouine était conformément à Fusage, précédée par une hadee 'yah^ c'est-à-dire une jeune fille de bonne famille et du meilleur courage qui, au premier rang, montée sur un chameau, est là pour faire honte aux timides et exciter les braves par des récitations satiriques ou élogieuses. Elle était, dit-on, remarquable par la taille et par Véloquence. Elle périt d'un coup de lance , et Ton croit que sa mort décida la déroute de l'armée ajmane. »
Les Juifs sont établis en Arabie probablement depuis les temps les plus reculés : ils y étaient déjà nombreux à Tépoque de Mahomet. Ils ont des synagogues dans les villes et y jouissent d'une grande liberté. Ils habitent ordinairement des quartiers séparés dans le voisinage des principales villes. Comme dans le reste de TOrient, ils laissent pousser toute la barbe et font pendre deux boucles de cheveux de chaque côté des oreilles. Ils ne portent ni turban ni armes, et sont vêtus entièrement de toile bleue. Cependant, dans Tétat d'Oman, ils s'habillent de la môme manière que les musulmans et sans être inquiétés. Jusque vers la fin du dernier siècle, ils faisaient à Djeddah le mé* tîer de courtier. Ils furent chassés du Hedjaz par le grandchérif Serour et se réfugièrent dans TOman et dans le Yémen. Les Juifs paraissent avoir été plus nombreux dans cette province que dans le reste de l'Arabie. Leur principal établissement se trouvait autrefois dans la ville de Tanéïm, localité de la petite principauté de Khaulan, au
sad-est de Saana. Taoéïm est devenue aujourd'hui presque déserte*.
Comme particularité des mœurs» Niebuhr rapporte ce qui suit : « Un Juif de Mascate avait deux enfants de sa femme; comme cette femme ne lui avait plus donné d'enfants depuis huit ans, il en prit une seconde. » Le même voyageur apprit aussi à Bassorah qu'un Juif, dont la femme était stérile en avait épousé une seconde sans répudier la première.
Mais ce qui parait surtout digne de remarque, c'est l'existence en Arabie de Juifs vivant à l'état de tribu indépendante. Nous laisserons encore la parole au grave Niebuhr qui raconte ce qui suit au deuxième volume de sa Description. « Il y a plusieurs petits États souverains dans les montagnes du Hedjaz. Je ne connais point ces Étals souverains, excepté le district de Kheïbar, qui est au nordest de Médine, et qui jusqu'à ce jour, à ce que l'on dit, est habité par des Juifs indépendants qui ont leurs propres cheiks comme les autres Arabes^. Une tribu de ces Juifs se nomme Beni-JJ issead , une autre Beni-Scbahan et une
1. Voir Benjamin de Tudèle, cbap. xiv. il mentionne une autre grande ville du nom de Tilimas.
2. Voir, dans VlUnéraire de Yartbema, le chapitre intitule: Be Vna montagna habitata da ludei. Yartbema évalue le nombre de ces Juifs de 4 à 5,000 : « Ils sont, dit-il, plutôt noirs que d'une autre couleur; ils sont circoncis et confessent être Juifs. S'ils peuvent avoir un More entre leurs mains, ils récorchent vif. Ils vont nus. »
troisième Beni-Ânassé. Le nom de Beni-Kheïbar est encore si odieux aux mahométans septentrionaux, qu^on ne peut faire une plus grande injure à quelqu'un qu*en le nommant descendant des Beni-Kheibar. Aussi disent -ils que leurs caravanes dans le Hedjaz sont pillées parles Beni-Kheïbar. Cependant en cela ils font trop d'honneur à ces Juifs; car, au dernier pillage, les cheiks des tribus des Harb dans le Hedjaz et d'Ânasse (Ânezi] dans le Nedjd étaient les principaux capitaines; les Juifs de Kheïbar, au rapport des mahométans même dignes de foi, n'avaient fourni que fort peu de troupes auxiliaires à cette armée arabe.
« Il paraît que les Juifs de Kheïbar n'ont aucune liaison avec ceux qui demeurent dans les villes sur les confins de TÂrabie. Du moins les Juifs d'Âlep et de Damas assurentils n'avoir pas entendu parler des* Beni-Kheïbar, et, comme j'alléguais le témoignage de tant de mahométans, ils me répondirent que ces prétendus frères n'osaient paraître chez eux parce qu'ils n'observaient pas la loi. Ainsi les Juifs de Kheïbar pourraient fort bien être Karaïtes. »
Cette mention suscite le désir de savoir si cette population est de race juive ou si ce sont des Arabes convertis au mosaïsme. Benjamin de Tudële énonce qu'ils descendraient des tribus de Ruben, de Cad et de la demi-tribu de Manassé que Salmanassar emmena captives. Les voyageurs postérieurs à Niebuhr ne parlent plus des Beni- Kheïbar.
Les Banians originaires de l'Inde, où ils portent le nom
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de Parsis, sont aussi répandus dans toute la mer Rouge. En s*associant, ils ont réussi à accaparer presque tout le commerce. On dirait une communauté religieuse appliquée au trafic. Chacun d'eux a fourni primitivement une mise de fonds pour laquelle il a une part proportionnelle sur les bénéfices généraux. Â cha(iue membre de Tassociatiou est assignée une fonction spéciale. Les uns s'occupent de l'administration intérieure et des détails les plus infimes, comme par exemple, le soin des appartements et la préparation de la nourriture. Parmi ceux qui s'occupent de négoce, les uns conduisent les grandes opérations, font les voyages, surveillent la pèche des perles dont ils ont le commerce exclusif; les autres sont chargés de la vente en détail. Du reste une hiérarchie détermine la distribution des fonctions et des rangs. Au sommet de l'association, est le trésorier, qui est élu. Les Banians déploient dans les affaires une grande habileté et même beaucoup de ruse; mais leur caractère doux et iiioffeiisif les fait aimer des indigènes. Ils observent très-sévèrementleur religion dans ses moindres pratiques. L'esprit de bienveillance universelle, que ce culte répand sur toute la nature vivante, s'accommode parfaitement avec l'islamisme. Les musulmans voient de bon œil les Banians traiter les animaux avec les plus grands égards et subvenir, par exemple, le samedi, à la nourriture de tous les chiens errants, généralement bannis des villes du Hedjaz et du Yémen. M. Rochet d'Héricourt a remarqué qu'a Moka les habitants ne frappent jamais les bœufs, et il a appris que c'était par déférence pour les scrupules de
leur» hôtes indoos. Â Tépoque du voyage de Niebuhr, les Banians ne paraissaient pas jouir de la même considération : cet auteur les représente comme méprisés et opprimés.
On rencontre aussi, sur la côte orientale de la mer Rouge, des Arabes venus de la partie méridionale delà Péninsule, d'un pays nommé Hadramout, qui; comme FOman , auquel il confine, n'a pas été mêlé d'une manière très-active aux mouvements politiques et religieux de l'Arabie. Les habitants passent pour grossiers, ignorants et fanatiques : ils accomplissent régulièrement le pèlerinage de la Mecque, dont le grand-chérif jouit à leurs yeux d'une considération toute particulière. Les Hadramautes s'expatrient facilement pour un temps et retournent dans leur pays quand ils ont amassé de l'argent. Ce sont les Auvergnats de l'Arabie. Ils forment aussi des associations qui deviennent quelquefois assez puissantes, comme on l'a vu â Djeddah en 1858. Les plus pauvres sont employés comme portefaix ; d'autres font le commerce ou possèdent des barques.
Les Hadramautes, comme les Banians, donnent aux autres habitants de l'Arabie l'exemple de l'activité et de la persévérance, sans réussir, cependant, à leur inspirer le désir de les imiter. En somme, leur présence est utile.
LES NOIBS
Il nous reste à parler d^une autre immigration continue, insaisissable, inépuisable et irrésistible, qui pénètre dans le monde arabe et en a déjà profondément modifié la nature; nous voulons parler des noirs.
n est vrai que les bédouins ont conservé de l'horreur pour les mélanges mélaniens ^ Ainsi dans la grande tribu des Anezi, qui occupe une partie de la Syrie et de TArabie septentrionale, non-seulement l'Arabe blanc n'épouse jamais une négresse, non-seulement le nègre même affranchi nepourraitépouserunefiIIeblanche,maisles bédouins s'abstiennent ordinairement de relations avec les femmes de couleur. En général, le nomade, fier de son sang, méprise même l'habitant arabe des villes et ne se soucie pas d'épouser sa fille. Mais parmi le peuple établi dans les rési-
î. Voir Antef, p. 35, 37, 50, 78, H2, 4i5, 119, 128. Cependant, par une contradiction que je ne cherche pas à expliquer, le héros Antar est un nègre et il épouse une femme de grande famille.
dences Oxes, le sentiment qui porte à vouloir propager une race pure, n*est pas aussi fort et les noirs se marient avec les Arabes des villes et des villages. Or, les noirs sont déjà très-nombreux en Arabie.
Dans le Djébel-Shammar, sans parler des 800 esclaves que, d*après la relation de M. Guarmani, possède le cheik, M. Wallinciteà Tébouk etdansrEl-Djôfdestribusentières d'esclaves affranchis, comme il y en avait déjà dans le désert de Syrie du temps de Burckhardt. La population de Keibar, dit M. Guarmani, se compose de Mores et d'Abyssins, qui sont les descendants des esclaves des Ouled- Suleyman et des Aleidan^
Il y a aussi beaucoup de nègres dans le Nedjd proprement dit. L'émir Saoud entretenait un grand nombre d'esclaves noirs; son favori Hark, qui était de cette couleur, a quelquefois commandé des expéditions. Au siège deDer* ryeh en 1817, la garde particulière de l'émir Abd-Allah
1 . c Ces esclaves continuèrent à demeurer à Keibar quand leurs maîtres, il y a de cela quelques siècles, décimés par la petite vérole, attribuèrent cette maladie à l'eau et leur abandonnèrent le village sans toutefois leur en céder complètement la propriété : ils leur accordèrent un droit de deux grappes de dattes par arbre à la récolte et leur laissèrent, en outre, la liberté de faire d'autres cultures pour leur compte. Chaque année, les Ouled-Suleyman et les Aleidan s'approchent de Keibar sans y entrer : ils en croient l'eau toujours fatale aux blancs. Les habitants mores leur remettent les dattes qui leur reviennent et le tribut de 9,320 fr. qu'ils sont engagés à payer à Talal-ibn-Raschid; c'est le seul tribut auquel ils soient assujettis, o Bulletin de la Société de Qéographiej novembre 1865, p. 490. Serait-ce le Kherbar des Juifs?
LES NOIRS. i5i
était composée de quatre cents noirs. A mesure qu'on s'avance vers le midi du Nedjd et à partir du district appelé Aared, dit M. Palgrave, non-seulement les esclaves nègres sont plus nombreux que dans le nord, mais il existe une population distincte et libre de noirs, et aussi de mulâtres dont la multiplication est due à la pratique universelle des relations du maître avec l'esclave, si bien que, dans ces provinces, les hommes de couleur forment un.quart, quelquefois un tiers de la population totale. Il y en a un grand nombre à Ryad qui sont boutiquiers, marchands et même officiers du gouvernement. Le trésorier actuel de Fayssal est un nègre.
Dans le Hedjaz, les grands-chérifs entretiennent des soldats nègres. Il y a à Médîne un assez grand nombre d'Abyssins ; des femmes de cette nation y sont mariées à des habitants. A Djeddah et surtout à la Mecque, l'usage d'entretenir des esclaves abyssiniennes et de les épouser est très-répandu. Il arrive même souvent que des étrangers établis temporairement dans la ville, y achètent une esclave, l'épousent quand elle est devenue mère et ne retournent plus dans leur pays. Burckhardt attribue à ces mélanges le teint jaune qui distingue les habitants de la Mecque de ceux du désert. On voit, d'aprôsla relation de M. Tamisier, que les nègres appelés Takrouris qui viennent dans le Hedjazpourlepèlerinage,"yrestenten grand nombre et qu'il y en a même qui s'établissent parmi les bédouins ^ Depuis