II
248 L*ARAiriE HEtlRBUSE.
à-dire des frères de Husseïû, aprèà s'être emparés des^ routes par lesquelles Sana aurait pu recevoir quelques secours anglais, aidés des partisans du jeune imam, facilités dans leur mouvement-par la puissance du chérif, qui s'étendait sur tout Je Théama jusqu'à Aden, entreraient par le sud-ouest et essayeraient, grâce aux intelligences que Ton aurait dans la capi- .tale, d'emporter Sana par surprise.
Il fallait, pour la réussite d'un pareil projet, de rhabileté, de la promptitude, et surtout de la discrétion. Il fallait de plus, à la tête des deux expéditions, des hommes supérieurs et résolus.
Le chérif était bien décidé à prendre le commandement des troupes d'Âbou-Ârich, mais il n'osait confier le commandement en chef de la seconde expédition au jeune imam. Il s'en défiait sous deux rapports. ,
n pouvait être nuisible à la fois : comme trop habile^ ou comme trop inexpérimenté. *
Chaque contingent, à partir du jour de l'entrée eu marche, avait une cinquantaine de lieues à faire prar atteindre Sana. Ces cinquante lieues ne i
l'ababie heureuse. 2f9
pouYment pas se faire à moins de huit à <fix jours.
Sana est, comme antiquité, à pea près la soenr de la Hecqne. Comme importance matérielle, die est six fois grande comme elle. Comme importance productive, c'est un paradk terrestre, tandis que la Mecque est un désert à qui le législateur musulman n'a donné de vie et d'importance que par la prescription du pèlerinage, qui a aussi bien un but commercial qu'un but religieux, et qui, pendant le mois de sa durée, infilb'e dans la population des moyens d'exîs* tence pour tout le reste de l'année.
Ahmed était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, parfaitement intelligent, s'intéressant beaucoup à ce quittait art, industrie et science. H était fils de la sœur de l'imam. Un parti Pavait choisi pour dief, et lui, de son côté, s'était laissé choisir. Â Sana, comme partout dans l'extrême Orient, les prétendants à la couronne sont comme des ennemis et gardés comme des prisonniers. Cela s'explique par les révoltes même qui surgissent malgré ces précautions, qui changent d'un jour à l'autre la face des États, et qui
330 L^RABIE HEUREUSE.
livrent au poison, au lacet ou à la prison le roi d*hier, vaincu aujourd'hui.
Malgré la captivité rigoureuse du jeune imam, malgré la surveillance qui l'entourait, il était parvenu, grâce à sa nourrice, vieille négresse du Soudan, qui l'avait revêtu d'habits de femme, à tromper la vigilance de ses gardes et à se jeter dans les bras du parti qui l'avait choisi pour chef.
,0n Tavait alors caché avec le plus grand soin. Malgré toutes les perquisitions, on n'avait pu s'emparer de lui. Pendant ce temps, son parti grossissait. Enfin, un jour, il se crut assez fort pour en prendre le commandement et risquer une bataille ; mais parmi ses partisans^ affublés d'une fausse fidélité, se faufilèrent des traîtres, qui, un beau jour, s'emparèrent de lui et l'enfermèrent dans un château de Sana nommé Dâr-Deheb, la Maison d'Or. C'était l'habitation même de son oncle, l'imam de Sana.
Le rez-de-chaussée des forteresses arabes est, nous l'avons déjà dit, je crois, en général presque toujours consacré â un bagne, et plus il s'y trouve de galériens,
l'akabie hed&bose. 221
plus le mattie da logis est important aux yeax des populations.
Mais là, cette même négresse qui, nne première fois déjà l'avait sauvé, entreprit de le sauver une seconde. Elle y parvint à l'aide d'un eunuque de son pays, pris dans le Soudan en même temps qu'elle, vendu avec elle, qui avait été ramené avec elle, et qui, par un hasard providentiel, avait été acheté par le même maître. L'eunuque parvint à s'emparer de la def de bols qui fermait le cachot du prince, et à la garder assez longtemps pour en faire une pareille.
L'évasion pressait; l'exécution, sans avoir de jour fixé, était imminente; l'imam n'avait qu'un signe à faire pour que la tête du prisonnier tombât ; les bons ojffices de quelque intrigant pouvaient h&ter cette chute. La même nuit on risqua le tout pour le tout.
L'eunuque était de garde. Il s'introduisit dans la prison du jeune homme, lui peignit en noir la figure et les mains, l'affubla de son costume et le fit sortir à sa place. La négresse l'attendait à un endroit désigné, avec des hommes et des chevaux. Il passa sans
S22 L'aAABIË HEUR«l}5£.
obstacle à travers toutes les cours, rejoignit la négresse, sauta Qn selle, et prit la direction du nord.
Vingt heures après, il franchissait les frontières des États de rimam de Sana et entrait dans ceux du chérif Hussein.
Le lendemain matin, on vint pour exécuter le jeune homme. On ne trouva que Feunuque. L'eunuque avoua tout. Il fallut bien que ^i^lam se contentât de cette substitution. Seulement, il fit exécuter Tevouque à la place de son neveu.
Peftdant que ces événements se passaient d*un côté i Sana, et de Vmtm à Abou-Arich , les An^s â'Aden faisaient pendre leurs trenite-neuf prisonniers arabes. Nous avons parlé de ces prisonniers à pro* pos du voyage que Je fis dans cette viUe. ils les
faisaient pendie osleosîblemeDi;, aûo qu'Us serrusefit d'exemples aux Arabes de la moatagoe. Celait eo même temps nne sorte de défi. Si c'était ce dernier but qu'ils cherchaiâit, ils Fatleignirent.
Les Arabes n'en dennrcnt qœ plus haineux à reodroit des Anglais. Quelques jours après, en signe de représailles, le sultan de la tribu des Fadélis plantait une douzaine de têtes d'officiers et de soldats sur des perches dressées en me d'Aden. C'était dire au capitaine Haines que l'on acceptait la déclaration de guerre.
Le bruit de cette exécution se répandit immédiatement dans tout le Théama, et porta à son comble l'exaspération des Arabes, et surtout celle du chérif Hussein. Sa guerre contre les Anglais était devenue une guerre presque religieuse, et faire la guerre & l'imam de Sana était un commencement d'hostilité contre l'Angleterre. ,
De son côté, le jeune Ahmed arait appris la mort de l'eunuque qui s'était dévoué pour lui. Il était enragé de vengeance. Il avait a[^ris cette mort par sa
ââi l'arabie heureuse.
nourrice elle-même, qui avait pris la fuite, et qui était parvenue à le rejoindre à Abou-Arich, et lui apportait des lettres de ses partisans. Beaucoup de ceux-ci, plus de cinquante, avaient été arrêtés et exécutés. Las autres demandaient Thospitalité au chérif Hussein, en attendant qu'ils pussent rentrer à Sana avec leur chef.
L'expédition fut donc définitivement résolue. Il ne s'agissait plus pour se mettre en route que de réunir les contingents des frères du chérif. Des courriers furent expédiés à chacun d'eux. Ces courriers portaient, non pas des ordres, — le chérif avait toujours peur de blesser ses frères, — mais des invitations à se rendre près de lui.
Aux yeux de ses frèrei?, nous l'avons dit, le chérif était entaché de péché originel. Il était fils d'une négresse, ils étaient fils de blanche. Il est vrai qu'il n'y avait qu'un coup d'œil à jeter sur lui et sur eux pour comprendre de combien il leur était supérieur.
Le chérif Hammoud au reste lui avait donné la mesure de la confiance qu'il pouvait avoir dans ses
l'arabie heureuse. S25
parents, tandis que le chérif Abou^Taleb ne laissait ignorer à personne son intention de profiter de la première occasion de se substituer à son frère.
TOUS; au bout d*un délai proportionné aux distances, se rendirent à Tinvitation du chérif Hussein. Celui-ci leur fit de magnifiques réceptions. Cliacun, , la réception faite, entra dans laJorteresse, et les conférences commencèrent. Ces conférences avaient généralement lieu lè soir, après la prière. Elles se composaient exclusivement des frères; Yachyaseul, parmi les étrangers, y était admis. Moi-même je n'y fus appelé qu'après un certain nombre de réunions.
Le chérif ne rencontra aucune opposition patente chez ses frères^ mais une nonchalance malveillante qui venait mettre une entrave spécieuse à toutes se» propositions. Il était impossible qu'il n'y eût pas un parti pris entre eux. Je m'étais abstenu de les voir^ pour n'être point accusé d'avoir intrigué près d'eux d'une façon ou de l'autre.
Tous mes avis, s'ils étaient deiniandés, appartch naient francb^nent el baatement an ebérif Hussein^
328 LARÀBIE JidEUlEUSE.
Aia reste, à plusieurs reprises pendant mon séjour dans ses États, j'eus roccasion dq faire sentir à ses ' frères qu'il m'était interdit, par ma position auprès de leur souverain, de leur souffler, à eux, aucune détermiuaHoB.
Hammoud, entre autres, avait, soit directement, soit indirectement, fait ou fait faire plusieurs tentatires près 'de moi. Par Sèlim, qui avait des rehiiioiis arec la domesticité, et surtout avec les eunuques et les esclaves des princes, je savais à peu près tout ce qui se passait dans ces conféreE»^s, si bien closes qu'elles fassent. Il faut le dire, en Orient, il n'est point de secret qui ne transpire^ ayant toujours quelque esclave ou quelque eunuque pour confident ou pour auditeur* Le proverbe qui dit que les murs ont àes yeux et des oreilles' a été fait particulièreoient pour les nmsS' orieDiaux*
A la cinquième ou sixième conférence, le jeuae imam fut appelé à son toqr. Mais autant il avait été reçu avec bienveillance par le chërif, autant il fut reçu avec iroideur *par sa. famille.
Le chéril Hussein, avec sen esprit chevaleresque et le sentiment de sa force, se mettait au-dessus de tout. Mais il n'en était pas ainsi des princes ses frères. Ils ne voyaient dans Tarrivée du jeune homme qu'une source d'embarras politiques qui, dans un temps donné, pouvaient amener le renversement d'Hosseïn et la destruction de leur puissance. Pour eux, Ahmed n'était pas autre chose qu'un ambitieux qui n'avait plus rien à perdre et qui avait tout k gagner.
Les séances continuèrent et n'amenèrent aucun ré* fiultat. C'est alors que je fus appelé à mon tour, mais isolément, en dehors des conférences. Ce fut Yachya qni vint me chercher. Je me rendis à Tinstsuit même à l'invitation. Je trouvai le chérif à la fois triste et fatigué. Il va sans dire qu'Yachya demeura en tiers avec nous.
— Hadji, me dit-il, je t'ai fait appeler pour te consulter dans la situation grave où je me trouve.
Je m'inclinai:
— Je compte, continua-t-il, comme d'habitude» sur ton dévouement et ta discrétion.
ââ8 l'arabie heureuse.
— Tu fais bien, seigneur, lui dis-je; depuis que je suis ici, mon dévouement pour toi a toujours égalé ma reconnaissance, et plus d'une fois tu t'es plu à reconnaître que tu n'avais pas de serviteur [plus dévoué que moi.
— Tu es informé, n'est-ce pas, de l'arrivée de mes frères, et tu sais que des conférences ont eu lieu au sujet de l'imam de Sana ?
— J'ai vu tes frères, et j'ai entendu parler des conférences.
— Mais tu ne sais pas qu'au lieu d'avoir trouvé dans mes frères des amis, des alliés, je n'ai rencontré que des ingrats et des hypocrites. Chose fatale dans la position où je me suis mis k l'égard du jeune imam, à qui j'ai engagé ma parole.
— J'ignore tout, seigneur. Les conférences ont été secrètes.
— Oh I tu n'es pas sans savoir que tout ne va pas comme je l'espérais.
— En voyant les conférences traîner en longueur, j'ai pensé qu'il y avait quelque embarras.
— Que faut-il faire à l'égard de mes frères? M^ passer d'eux?
— Te passer d'eux serait t'en faire autant d'ennemis et d'ennemis dangereux.
— Mais comment les amener, si ce n'est pas leur envie, à me fournir les contingents dont j'ai besoin?
— Il faut les trouver dans ton trésor, et surtout dans ta volonté.
— Comment, dans mon trésor?
— Tout est là, crois-moi, seigneur; paye-leur les contingents et ils te les fourniront.
Le chérif secoua la tête.
— Ce serait trop coûteux. N'ont-ils pas leurs provinces? Et qui leur adonné leurs provinces? n'est-ce pas moi?
— Sans doute, mais ils sont habitués à les considérer comme leurs domaines. Rafraîchis leur mémoire, et s'ils ont oublié, force-les de se souvenir.
— Agir ainsi, dit le chérif, serait m'exposer à être trahi par eux à mon premier échec.
— Tes frères sont avides d'honneurs et de richesses ;
330 L*ARABIfB HEUREUSE.
je «rois mo^iudme qu*il ne faut pas faire grand fond . sur eux ; cependant je ne crois pas qulls te trahissent tant qu'ils te croiront en état de les payer.
— A la fin de la guerre je serai ruiné.
— Tu imposeras au jeune imam le remboursement clés .sommes que tu auras avancées pour Lui.
— Oui, si je réussis ; mais si j'échoue?
— Tu en feras le sacrifice. Tes soldats te coûtent peu de chose, leur entretien presque rien, la dépense ne sera donc pas aussi énorme que tu le crains.
— Comment proposer des indemnités à mes frères ? Ils sont fiers, ma proposition les blesserait.
— Garde-t'en bien, en effet, non point parce que ta proposition les blesserait, mais parce qu'elle t'affaiblirait à leurs propres yeux.
— Alors, trouve un moyen.
— Oblige le futur imam à te déclarer par écrit que taos les frais de la guerre seroûA à sa charge, ainsi que les indemnités de campagne k payer k tes frères.
Le chécif ine regarda avec admiration.
L*A&ABIS HEU&IUSE. S34
«-> Ah I dit-sly ea effet, c'tsi une eic^eate idée, B'est-ce pas, ïachya?
— Merveilleuse, seigoeui .
Hussein reprit :
•^ Oui, mais le và&tEud cas se lepoésente si nous ne réQssissraspas?
— Alors ce s^ra un malheur que tous supporterez en commun, tandis qu'an contraire si vous réussissez, ee.sera une économie énorme pour ton trésor.
— Ëtsi j'essayais seul?
— J'aurais peur que tu ne réussisses pas.
Le chérif garda un isstant le silence.
— £t toi, dit-il, voudrais-tu te charger des pre-* miënes négociations avec le prétendant ?
— Avec de pleins pouvoirs signés de toi et le concours dTachya, oui.
— Pourquoi avec des pouvoirs signés de moi ?
— Parce que c'est plus prudent, et que, si je ne prenais pas cette précaution, il se pourrait qu'un jour je fusse désapprouvé.
^. Tu n'as donc pas confiance en ma parole ?
— Si fait, pour les choses ordinaires de la vie ; mais pour les choses qui, comme celles-ci, ont une gravité politique, et qui marchent avec un cortège
"" d'intrigues, non.
Il s'assit immédiatement devant une table, écrivit ce pouvoir et me le Vemit. Je le passai à Yachya afin qu'il le lût. Il était conçu en ces termes :
« J'autorise El-0adji-Abd'el-Hamid-Bey à traiter en mon lieu et placB des conditions d'intervention de ma part dans les affaires de Séïd-Ahmed de Sana, déclarant en conséquence que tout ce qu'il fera, je le considérerai comme bien fait et conforme à mes intentions. »
Nous faisons gr&ce au lecteur de tous les préambules qui se mettent invariablement au haut des lettres musulmanes.
— Mais, lui dis-je, ce pouvoir ne parle point d'argent.
— N'ai-je point écrit que tout ce que tu ferais je le considérerais comme bien fait.
— Les questions d'argent, seigneur, brouillent les
hommes, et, comme j*ai le désir de rester ton ami» les questions d'argent ne sauraient jamais être assez claires entre nous.
Hussein prit le papier et y ajouta ces mots : « Il est bien entendu que toutes les questions d'argent se trouvent comprises dans ces pleins pouvoirs. »
Puis, il me rendit mon papier, Je jetai les yeux dessus.
— Que veux-tu que je fasse de cela, lui demandai-jeî
Il parut tout stupéfait.
— Mais, dit-il; j'ai mis ce que tu désirais. Que te faut-il encore î
— Spécifier d'une manière formelle que toutes les conférences que j'aurai avec le prétendant auront lieu en présence de Yachya.
Le chérif devint rouge de colère.
— Hais, fit-il, tu m'imposes bien des conditions f
— Ce n'est pas encore assez; sidi, écris, je te priel
Hussein déchira le premier papier et en écrivit ua autre à peu psës dans les mêmes termes, mais auquel il ajouta ce que j'avais demandé. Cette fois, il le remit lui-même à Yachya, pour qu'il eut à le lire. Yachya le lut et me passa le papier.
— £b bien 1 es-tu content? me demanda le chérif. pensant que c'était une affaire terminée.
Mais, après avoir lu, je le tendis à Hussein en lui disant :
— Il manque encore quelque chose.
Cette fois, le chérif devint bleu. D'assis qu'il était, il se leva pour se promener à grands pas dans son salon* Yachya tremblait, ne sachant pas quel serait le résultat de cette colère. Moi, je m'assis au contraire très^froidement, attendant ^11 plût au chérif de me répondre.
Après avoir fait deux ou trois fois le tour de sa chambre, et lu à chaque fois son pouvoir d'un bout à l'autre :
— Mais enfin, Ine demanda-t-il, que manque-t-il donc à ce pouvoir î
LARABIfi aEUREUSE.
— Presque rien en effet, lui dis-je, reropreUite de ton cachet, qui seul te rend valable. »
— Je Fai signé.
^ Tout le monde peut contrefaire ta signature.
— Je n'y pensais pas, dit-il.
— Oh l lui dis-je, ce n'e&t point pour toi que je demande oela, mais, si tu renais à. mourir, quels ne seraient pas mes déboires avec tes frères 1
Sa gaieté lui revint, et, tirant son^sceau de son^ doigt, il le frotta sur un bâton d'encre de Chine. Les chefs arabes ont toujours dans une de leurs poches ce petit bâton. Alors, mouillant son papier du bout de la langue, il appliqua son aceau au haut du papier. Je pris alors mon plein pouvoir, je le roulai et le passai dans ma ceinture. La sérénité était revenue sur le front du chérif, la joie sur celui de Yachya. J'allais me retirer lorsque le chérif me retint par le bras et me dit :
-^ Aeste, Hadji, nous avons encore à causer d'une autre chose qui t'intéresse plus particulièrement.
-* Tu te trompes, sidi, lui répondis-je, rien ne
saurait m'intéresser plus que tes intérêts et mon devoir.
Yachya voulut se retire^, mais à son tour le chérif le retint, lui disant qu'il n'était pas de trop. Comme je me doutais de ce qu'allait me dire le chérif, je fus enchanté que Yach;ya assist&t à notre conférence, bien qu'il ne fût jamais qu'un témoin passif et presque muet. Mais enfin, c'était un témoin.
Le chérif alors se tournant vers moi me dit :
— Mon cher Hadji, voilà un an que nous sommes ensemble, tu m'as rendu' bien des services, tandis que je n'ai encore fait pour toi que bien peu des choses que j'avais envie de faire. Je t'ai fait mon lieutenant, ce n'est pas assez, je voudrais te faire mon égal.
^ Je m'inclinai.
— Mais pour arriver à ce résultat sans choquer mes ' frères,- que tu connais si bien, je dois te faire de ma famille.
Je regardai le chérif et feignis le plus grand ëtonnement.
— Hadji, dit-il, j'ai quatre filles, je ne puis pas te
L*ARÂBIS HBURBOSB. S37
dire de choisir celle qui te convient, puisque dans notre pays rhomme ne voit pas sa femme avant d'être son mari ; mais je t'ai choisi moi-même, non-soulo«meni celle que je crois te convenir le mieux, mais encore celle que je préfère.
Généralement, chez les Arabes et chez tous \m autres musulmans, une pareille offre est non-seul<^ ment une immense faveur, mais encore un ordre, et il y aurait le plus grand danger à Thomme homrA d*un pareil choix à refuser, si haut plaeé qiill pttimm être, car ce serait froisser Tamour-propre An pkr^^ Hl du chef' d*nne façon terrible. Un mmuimHu tmai placé pardonne rarement à no inlérknr A^f^foif tm^^ son amour-propre.
J'étais cependant bien AiàAi k r^nm^ *\w\ ^i*éUt pût arriva*.
— Sfid^ loi âhf^f in tm €OmU^ 4^ lU^ i(*'i^'Ai^ avant même qaTû «*att él6 fK^W^ 4'isf4)^y^ h <4m ^li? que je m*éfaîs uaapo^ prè^ ^i^r,m r^^^mi ;1 j/v*^ mieux attemdie q«e 4es «ein^Q^ im 4HHiipiiMté^ ^^ donnassestdes titres à wt^ fm^\k f^v^W'^
â38 l'arabi'e heureusb.
Le chérif, qui croyait me combler de joie, me regarda avec étomiement. Un coup d'œil que je jetai de côté sur Yachya me le montra très-effarén craignait qu'un refus trop net ne gât&t ma position.
Le chérif reprit:
— Je ne demande pas mieox, Hadji, que de Raccorder le temps de la réflexion ; d'ailleurs, comprenais moi bien, c'est une proposition que je te fais, et non pas un ordre que je te donne; sois donc franc et loyal avec moi comme tu l'as toujours été, et dis-moi tout de suite ta pensée.
— Eh bien I séïd, écoute-moi, et crois bien que c'est ton intérêt et non le mien que je plaide en ce moment; je ne serai pas plutôt ton gendre que l'honneur que tu m'auras fait portera ses fruits; je suis déjà jalousé par tes frères et tes neveux.
■— Pas par tous.
— Je le sais, mais par la majeure partie.
— Quels sont ceux que tu crois tes ennemis T
l'âbabie heurevse. 239
— Hammoud, d'abord.
— C'est rennemi de tout le monde, excepté de» Anglais.
— Abou-Taleb. j
— Je croîs bien, tu es un obstacle h ses desseins.
— Heïder.
— Ce n'est pas toi qu'il déteste, c'est moi.
— Quant aux autres, je n'ai pas personnellement à m'en plaindre. Mais si tu pouvais lire au fond de leur pensée, tu les trouverais plutAt malveillants que bienveillants. Tu travailles à donner ta survivance à ton fils ; or, comme en Orient ce n'est pas le fils, mais l'alné de la famille qui succède, ils voient en moi un instrument qui, me rangeant du cdté de l'intelligence, t'aidera à consolider l'usurpation de ton fils. Si je suis ton gendre, ils se défieront bien autrement de moi encore. Alors je n'aurai plus un instant de repos; je serai espionné, menacé; je serai sans cesse entre le poignard et le poison. Crois-moi, séîd, prendsmoi comme je suis, sers-toi de moi, prends-en ce que je puis te donner, mais ne me fais pas plus grand que
S40 l'arabie heureuse.
je ne le suis, pas plus grand que je ne veux Têtre. Tes filles doivent épouser un prince autant que possible de ta famille, afin de ne pas éparpiller vos intérêts communs ; moi je dois te seconder, mais comme serviteur fidèle et non comme allié intéressé. Et puis, laissemoi te dire autre chose. J'ai quitté la France pour venir en Egypte; j'ai quitté l'Egypte pour venir en Arabie; peut-être le désir me prendra-t-il de quitter bientôt l'Arabie pour l'Inde, pour la Perse, pour TAsie-Mineure, quesais-je? Ce qui distingue l'homme de l'arbre et de la plante, c'est que l'arbre et la plante meurent où la main de Dieu a fait tomber leur ^mence ; mais aux deux jambes de l'homme, Dieu a permis qu'il ajoutât les quatre jambes du cheval ou du dromadaire; l'homme est donc né pour parcourir le monde. Voyager est surtout ma vocation. Une fois que je serai ton gendre, adieu mon libre arbitre; je devrai rester près de loi, près de ma femme ; je ne reverrai pas les pays que j'ai connus; je ne verrai pas les pays que je ne connais pas encore. Je porte près de toi une chaîne que je ne sens pas, attendu que c'est
l'arabie heureuse. su
moi qui en ai la clef et non pas toi. Du moment où je serais ton gendre, la clef passerait de mes mains aux tiennes, et ma chaîne deviendrait pesante.
— Jamais ! interrompit Hussein, -r Séïd, je préfère être libre.
— Mais tu veux donc me quitter ?
— Non, mais il peut se présenter des circonstances plus puissantes que ma volonté.
— Écoute, reprit-il, tout ce que tu viens de me dire me paratt excessivement grave. Je nouitis ce projet depuis longtemps, depuis longtemps c'était le désir de mon harem et de Teafant que je te destinais, je ne puis donc y renoncer ainsi tout à coup. Prenons chacun notre temps, toi pour réfléchir, moi pour peser tes paroles, et que ce qui vient de se passer reste strictement entre nous trois.
— Je t'en supplierai le premier, Séïd ; ma vie y est intéressée.
— Occupe-toi de la mission que je t'ai donnée relativement à Ahmed ; je vais laisser de leur côté mer» frères couver leurs projets pendant quelques jours; je