II
Hali reconnaît que les destins le condamnent, que Theure fatale de sa ruine est arrivée. Mais ^ comme un prudent et hardi capitaine, de la haute poupe du vaisseau commandant, avec l'expression de la joie et de la confiance^ qu'il simule et qu'il fait éclater sur ses traits S il déprécie les forces des chrétiens, et adresse à ses guerriers de rapides paroles :
« Soldats, s'écrie-t-il. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de vous exciter et de vous enflammer avec des mots *. Je lis assez dans tous vos traits les sentiments de bravoure qui vous animent. Donnez un libre cours à la colère et à l'ardeur qui remplissent vos flmes intrépides^ et brandissez ces armes auxquelles le destin remet aujourd'hui la défense de vos droits.
tret et qui let ayait décidés à livrer bataille. C*eit bien à lui qu'appartenait le eommandement réel ; il avait le pouvoir sur la flotte, et PerteT«paclia (c'était \k •on nom tant de fois défiguré par les écrivains d'Occident), était le géaéral en chef sur terre. C'est Hali qui harangue les soldats turcs et leur inspire son enthousiasme bvlliqueui. Brcilla insiste beaucoup moins sur la disposition de l'armée de Sélim que sur celle de la flotte de Philippe 11. Cependant sa description est encore en tout point cooforme à la relation des historiens. Ferreras, qui désigne également Hali comme le chef suprême et ne cite mémo pas le nom de Pertau, nous apprend qu'à l'aile droite, eu face de l'aile gauche des chrétiens commandée par Barbarigo, se trouvaient SirocO| vice-roi d'Alexandrie, Mébémet, gouverneur de Négrepont, nommés auMi par Ercilla, et quelques autres hommes de mer célèbres, presque tous corsaires. H y avait là une soixantaine de galères. Les vingt galères de l'extrême droite obéissaient à Ferrât que nous appelons Farta. Le centre de bataille en comptait ceut trente, qui se déployaient surtout à la droite de Pertau. Hali s'était posté plus près du rivage que son rival ; soixante galères sép irai*>ut l'un de Tanlre les deux chefs jaloux. Us étaient soutenus par des hommes de mer intrépides et entre autres par Caracush. Ulucciali commandait la gauche; Cara-bey, fils d'Uluociaii, et Carâ-Uosia en partageaient avec lui la direction. Ils avaient cinquante- trois galères et presque tous les corsaires barbaresques à opposer aux forces de Doria. L'arrière-garde des infidèles, compotée de vingl>deux galerat, fat confiée à Hasan, petit-fils de fiarberonsse et gouverneur de Tripoli. 1 Cf. Virgile, J^n., I, 212-213 :
« Coritque ingentiboa eger
Spem voitu simulai, prcmil alliim corde dolorem. a
* Cf. Salluste, Calil. « Compertum ego babeo, milites, verba viris virtutem non addere, neqne ex ignavo strenuum» neque fortem ei timido exercitam oratione imperatoris fieri. > Édit. Elsevier, 1658, p. 43.
CHANT XXIY. 107
« Jamais la forlune à oos yeux ne s'est montrée avec un yisage plus riant et plus découvert. Chargée de gloire et de dépouilles, elle vient se placer au milieu de nous. Mettez un terme aux travaux et aux ennuis de cette longue guerre, en justifiant l'espérance et la haute opinion que votre valeur a toujours inspirées.
« Ne vous laissez pas ébranler par le bruit et l'appareil avec lesquels s approche la flotte des ennemis. Cette armée qui s'agite, sachez-le bien, cette foule, ramas confus de mille États, la fortune Ta réunie^ afin qu'il n'y eût qu'une tête que nous pussions abattre d'un coup ' et qu'en un seul jour vos bras donnassent au Grand-Seigneur la monarchie de l'univers.
« Toutes ces nations qui accourent sans ordre, inférieures à vous en nombre ' et en courage, sont celles qui nous attardent et qui nous empêchent encore d'être les vainqueurs du monde entier. Que vos armes montrent ce qu'elles savent accomplir. Arrachez à leurs indignes possesseurs les provinces et les royaumes du couchant qu'ils viennent tous livrer en aveugles.
« Leur orgueilleux capitaine, trop jeune et dépourvu de mérite, indignement porté à leur tête, sans lumières, sans discipline et sans expérience, présomptueux et téméraire, avec son ardeur et son étourderie juvéniles', ne mène cette multitude
1 Cet paroles rappelleat le vœu horrible de CaliKola : « ie voudrait que le peuple romain n'eût qu'une tète pour la trancher d'un teul coup. •
> Hali ne pouvait se faire illution sur la supériorité numérique des soldats ohrétiens. Le chiffre plus élevé des gtlères musulmanes était seul de nature à justiBer son langage.
' Ce jugement dédaigneux, prononcé par Hali paoha, n'est pas confirmé par l'his-
i08 l'abaucana.
condamnée que pour en faire la proie de TOtre fureur et de tos glaives,
« Ne croyez pas que le destin veuille nous vendre à haut prix la victoire de ce jour. La plus grande portion de cette bruyante escadre appartient à la seigneurie de Venise. Ce sont des hommes mal préparés à la guerre, inactifs, adonnés aux festins^ à la mollesse et aux douces délices de leur climat plutôt qu'aux mâles exercices de la guerre ^
loire. Don Jaan méritait ion poste d'boimeur. Philippe II ivait d'abord, il ett Trai, désigné pour général en chef de la ligue, Emmanuel Philibert de Satoie ; mais eelui-ci ne put s'éloigner de ses domaines, et Juan d'Autriche le remplaça. La matnrité précoce qu'il arait déjà montrée dans la guerre de l'Alpujarra, explique la confiance du roi d*Espagne. Don iuan ne déploya pas moins les qualités d*un chef supérieur, lorsque priasse par l'impatient Yeniero de quitter Messine et d'aller chercher la flotte ottomane, il sut résister, tout jeune qu'il était, à cette grande ardeur belliqueuse, et déclarer que, malgré les ravages soufferts par les possessions de Yenise, il ne partirait que lorsque les galères attendues de Candie seraieut arri- Tées; que l'escadre ennemie l'emportait sur la leur, et qu'il n'exposerait pas une armée qui était l'unique ressource de la confédération, à une perte certaine, en livrant bataille avant que toutes les forces fussent réunies (De Thou, l, c, p. St8). Celte politique de temporiseur laissait aussi aux corsaires de Séiim le temps de ratager les possessions de Venise, comme les lenteurs Je Doria avaient désespéré en 1570 Ira amiraux de la république; mais elle était une sagesse réelle pour l'exécation des projets de TEspagne contre les infidèles. Le génie cauteleux du roi d'Espagne, devant l'immense intérêt où il engageait la catholicité presque entière, avait, par surcroît de prudence, placé prêt de Juan d'Autriche d'excellents conseillers ; et Marco Antonio Colonna, le chef des galères pontificales, homme de grande bra- Toure et de grande expérience, était à la droite de la reale sur la capitane da Saint-Siège, comme un second chef, toujours prêt i modérer par ses avis le caractère impétueux du flis de Chartes-Quint. Nous n'admettrions qu'ayec peine le sentiment de jalousie que l'on a prêté à Philippe 11 contre don Juan. Il lui a donné trop d'occasions de gloire, la guerre contre les Morisques, Lépante et tant d'autres. On se fonde mal & propos sur l'impassibilité froide de son visage où pas un muscle ne s'agita, lorsqu'on lui apprit la grande tictoire des chrétiens. Il était alors à l'Escurial, à genoux, dit-on, au milieu de ses moines, et ce flegme imperturbable a donné prise i la malignité de quelques historiens. Mais Charles-Quiut ne s'était pas montré moins calme en apprenant la yictoire de Pavie. Philippe II avait reconnu le dévouement de sou frère. Le 29 novembre 1571, il lui adressa une lettre où il le félicite de sa victoire (Cf. don Kosell, p. 210, ÀpéndixX\), Il l'envoya cueillir de nouvel es palmes à Tunis, à Diserte, partager arec Requesens les dangers du gouvernement des Pays Das, et mit encore à profit, en 1580, son coursKe et ses talents militaires, lorsqu'il voulut joindre le Portugal a sa vaste monarchie. A. Lcpante, Hali pouvait ne pas connaître la véritable nature de don Juan et les sages dispositions de Philippe II. 11 s'adressait à une foule ignorante et aveugle, toujours penchée vers les paroles de hardiesse et de mépris, t Cf. Q. Curce, livre III, chap. 2.
CHANT XXÎV. 219
XXXIY
« Et toute cette antre tourbe entassée n'est qu'un penple abject, un ramas de l)arbaresy empruntés à diverses nations et entre lesquels il ne règne aucune harmonie ; race qui n'a Jamais appris ce que c'est qu'une ôpée, et qu'avant le commencement de la bataille^ avant les sons terribles de rartillerie, TOUS verrez mise en déroute par ses propres cris, confus et désordonnés.
«Mais vous, guerriers invincibles , nourris au milieu des armes et des horreurs des combats, et qui, daus les guerres, dans les travaux accablants y avez tant de fois mérité une si grande renommée, quels dangers assez terribles, quelles armées d'ennemis conjurés peut-il y avoir qui puissent vous iuspirer la moindre crainte ou refroidir votre valeur et votre héroïsme?
XXXVt
« Déjà il me semble voirie carnage et la mort, glorieusement semés par vos mains, la mer qui nous sépare de Tennemi se gonfler et le sang répandu rougir Tëcume blanchissante. Frayez donc votre chemin à travers cette multitude. Précipitez dans Vablme la puissance chrétienne et d'un seul coup prenez possession de la terre du Gange au Chili ^ de l'un à l'autre pôle. »
i L'tUosion aa Chili noat étonnerait partoat aillean que loai la plame d'Ereilla. StM doate, dans l'armée turque, peu d'etprits éttient feniliaritét avec le nom de eetteeoBtrée lointaiM de l'Aniérique du Sud; maieei Ha li détail être mal initié, eemineaes eoldalafà la géographie du monde anttral, nous devons pardonner cette l^èrt distraction eu poëlt qui avait adopté la conquête d'une partie même du Chili peur la nutière de son épopée et qui était ardemment préoccupé, comme tout les compatriotes de celte lointaine eipédition. Wtnterling a supprimé ees dettilset 7 t substitué une locution moins ez|iressive, dont la généralité judicieuse et ssne soeleur pourrait appartenir à tout autre écrivain :
c Denn dieM eiiii'ge «iegftelirôntc Scblacht Wlrd den BciiU dci EnJball» «uch vemlufrcn. »
210 LARAICANA.
xxxvn
Ainsi le pacha durant les courts instants qui lui restent, anime ses braves guerriers ^ et leur affirme que cette noble entreprise, que leur vaillanle attaque sera couronnée d'un succès heureux. Mais dans les plis cachés de son cœur, il comprend de plus en plus la difficulté de vaincre; et déjà il découvre de sinistres pronostics dans la olution intrépide de son adversaire.
Ce fut bien pis, lorsqu'un chrétien, dont la contrainte avait fait un janissaire, et qui du haut de la gabie découvrait au loin les objets, après s'être bien assuré qu'il ne se trompait pas et qu'il reconnaissait les galères de chaque nation, s'écria : o Le centre de la flotte, l'aile droite et aussi la réserve qui cingle derrière Tescadre, si d'ici je puis me fier à mes yeux, sont des navires et des soldats de l'Occident '. »
* Doa Ercilla, malgré ion patriotisme national et religienv, traite les Ottomans comme il traite les Indiens, arec Timpartialité d*un adversaire magnanime et rend partout an courage les mêmes honneurs.
> Par les soldats de rOccident, « gente ponenllns, • le poëte a touIu évidemment désigner les Espagnols, bien que le Ponant sf^ntende quelquerois de l'Occident tout entier. La Tigie ne signale pas Taile gauche, mais le centre où don Juan était pressé par une Toule d*hidalgos, ses amis, et par les braves du ré.iiment de Sardaigne. Mais Parrière-garde où commandait Santa-Cruz, entouré d'une noble jeunesse casliltane; mais Taile droite dont Juan d*Autricbe avait Tortifié les galères en les chargeant d*E«pagnols. Aussi les sinistres pressentiments de Hali augmeujlent encore, lorsque la voix du janissaire lui dénonce que dans le corps de bataille, à la droite et à l'arrière^garde, iln*aperçoit que des Espagnols. Cest un hommage indirect rendn par Breilla au courage de ses compatriotes. Leur seule présence, la vue s^ule de leurs afmen, de leurs enseignes, suffisent pour imprimer l'inquiétude et IVffroi et pour affaiblir dans l*âme du général ennemi Tespérance de la victoire. Winterling nous semble avoir méconnu cette fois Tinlention d'Brcilla. Le traducteur allemand ne distingue pas de Taile gauche, plus exclusivement italienne, bien que don Juan y eût aussi envoyé des renforts importants, les trois autres corps d'armée qui apparaissent au lointain. Winterling ne parle que d'une eteadre^ et selon lui, le janissaire déclare que, s*il ne se trompe, la flotte qu'il découvre est celle de l'Occident. Eh! ramiral ture le sait fort bien ; il n*attendait p«s des jonques chinoises ; mais il est vivement ému et forme des présages douloureux, lorsqu'il apprend que ce sont les galères de l'Espagne, les drapeaux de l'Espagne, les soldats de l'Espagne qui semblent couvrir presque tout l'espace. Nous savons, en effet, par l'historien de Thon (p. t31-t3t), que Juan d'Autriche renforça de ses soldais les galères de Gènes et de
CHANT XXTY. IH
Le pacba entendit, la terreur au fond de FAme, ce que la ? oix du cb ré lien loi attestait; mais sans perdre les dehors de la confiance, avec sagesse il dissimule sa secrète douleur, et Yen le centre Tormidable où étaient fixés sa place et son ordre de bataille^ droit en face, il pousse ses vaisseaux plus nombreux et abrités par ses deux énormes ailes.
Le moment était Tenu, que Tarrôt du destin avait marqué
pour l'attaque. Avec une égale ardeur et le môme élan, les
' puissantes flottes se joignirent. De toutes parts au môme instant
les canons cbargés résonnent, et leur explosion terrible est
telle que tout l'univers en semble ébranlé.
Le feu, la fumée, l'effrayante détonation des coups que l'artillerie vomit avec fureur, le choc affreux des proues, le bruit des mâtures qui se rompent et s'abattent avec fracas, le retentissement formidable des armes, les clameurs confuses, les cris, les appels, tout cet immense désordre forme le spectacle le plus horrible et la plus lugubre harmonie.
Non^ la cité de Priam, couchée par terre, n'offrait pas autant de feux nourris par ses ruines enflammées; non,répée des
Savoie et qu*il entoya même aux Yéaitiens, dont les Torcês ataient été si roaltrailées diiDS leurs lottes précédentes) 1,500 Espagnols et 2,500 Italiens. Les beaux ters de Wintcrling,
« Dm G«»cfawader. du dort in dér Sonne Glans
Vit weilhin aa«ge«preiiti>n Flugeln fliegel, I«l, wenn mein Aug mich nichl belriiget, I>i« Flott^ und d«s Bear de» Abendiands. >
Ces Ters harmonieux et élégants n'offrent donc pas aoe reproduction exacte de a pensée d'Brcilia et ? rompent le noble sentiment que l*orgueil patriotique inspirait •o poète espagnol.
Sii LARAUCANA.
Grecs ne faisait pas entendre ce triste cliquetis au milieu des horreurs du carnage ^ • Plus effrayantes étaient Tescadre des Turcs et celle des chrétiens^ enveloppées de fumée et de flammes. Vous eussiez cru voir la mer brûler , Tabime s'ouTrir, le ciel même descendre avec sa ?oûte croulante.
L'intrépide don Juan reconnaît le vaisseau amiral des ennemis qui s'avance en tête et sillonne avec vigueur les flots rejaillissants. 11 pousse à lui avec audace ; mais le Turc d'un essor impétueux \ole pour le receroir, et tous deux ils s'attaquent à Tenvi dans une rencontre violente où se heurtent leurs éperons de fer • .
A peine les réaies étaient aux prises qu'anÎTent à grand bruit sept galères ottomanes bien armées. Elles engagent aussitôt la lutte contre la nef chrétienne; mais animés d'un égal enthousiasme, accouraient contre elles > au secours du héros, adroite et à gauche, le navire commandant du Pape et celui de Venise.
Sur l'un venait, second en pouvoir, comme général du grand
1 Encore une de ces allnilons elassiqaef| tontes littéraires, que le goât da in* siècle aecpptait plus facilement que le nôtre, et qu*il ne faut pas trop censurer dans les écrivains de cette époque rénovatrice. Leur admiration pour l'antiquité aveuglaic quelquefois leur critique, et ce qui exaltait leur imagination leur semblait pouToir facilement devenir populaire. Ils ne doutaient pas des prestiges du savoir et ne pouvaient croire qn'un souvenir de Virgile fût jamais déplacé.
> Juan d'Autriche, dont la reale était conduite par Juan Vasqnes Coronado (Cf. Ferreras, t. X, 152), avait auprès de lui quatre cents hommes, ie tereio de Figueroa et grand nombre de jeunes gentilshommes très- vaillants, dont la mission était de défendre & outrance les différentes parties de son vaisseau et de se prèler un OMituel secours. La proue, les flancs, la poupe avaient leurs champions désignés, Priego, MuncHde, le secrétaire Soto, Bemsrdino de Cardenas. A la poupe de la réale venaient la patronne d'Espagne et la capHane montée par le eomendador gênerai^ Luis de Requeseos ; Mariana le relègue & tort dans le corpa de réserve que Santa-Crui avait reçu l'ordre d<r tenir & un mille de distance. A Télite de héros que don Juan a placée près de lui, Uali oppose trois eents janissaires et cent trobers (De Thoo, p. 14t].
CHANT XXÏV. tl3
Pie V, Marco Antonio Ck)lonna, qu'accompagne une (roupe de Jeunes gens, enflammés d'ardeur. Après lui volaient à l'aide, se frayant la route par les plus libres passages^ la patronne et la capitane d'Espagne, pour détouiiier les coups de la foule païenne ^
XLYI
Le valeureux prince de Parme \ porté sur la capitane génoise * qui fend la mer soulevée et écumante, se ette en toute
1 « Tru U cual al foeorro arremetia
Por el canino 7 pato mas rado La palrona d« Bipa&a y capiUna, Bonpiendo el golpe y mulliiud pagana. »
Ce teite donne lien à une double interpiétation. Toiei lei ten de Wioterling :
« Und dictan folfto ungecAumet
Ton aiifgewûlhlen Meer urokiduMll und umscblumet,
Bi^paniens Capilana narh,
Dia Babn fich durcb der Ueidfo Schiffe brach. >
Cette traduction ne laisse voir au lecteur qu*UQ leul navire et confond ensemble la patronne et la capitane d'Espaf(ne. Or celle-ei était, après la réale, la première galère d'une flotte, elle était montée par le capitaine général des galères; U patronne était la deuii«!me et obéissait aui ordres du lieutenant général. Il nous a donc semblé plus conforme à Tbistoire d'admettre Ici deui Tsisseaux au lieu d*ttn seul. Le verbe est au singulier, parce qu'il se construit directement avec l'un des deux sujets ; il est sous^ntendu avec l'autre. Ce genre de syntaxe est asses familier à la langue espagnole. Ajoutons que sept galères ottomanes menacent la reale de don Juan aux prises avec le vaisseau amiral des Turcs. Il semble naturel que sept galères espagnoles aillent à rencontre. Erciila les a nommées. Ce sont : la capitane du Pape, celle de Venise, la capitane et la patronne d'Espagne, dont la première portait Bequesens, la galère génoise du prince de Parme, celle de Mons de Ligny, et celle du prince d'Urbin. Il n'en désigne nominativement aucune autre.
s Alexandre Famèse, troisième due de Parme et Plaisance. Il n*avait que seize ans à Lépante et devint un des premiers capitaines du siècle. Il ne fut dvc de Parme qu'en 1586, &la mort d'Octave Fanièse, sou père, le mari de la fameuse Marguerite d'Autriche, qui gouverna les Pays-Bas de 1559 à IS67, et qui remplit une si belle page dans VEgmont de Gcstbe. Alexandre ne parut jamais dans ses états, tant sa vie fut occupée dans la guerrci au service de l'Espagne. Blessé à Caudebec, il mourut en 159S, et sa mort affranchit la Hollande de son plus habile et plus dangereux adversaire.
S Nous avons vu qu'auprès de la realê de don Juan d'Autriche étaient placées, à gaocbe, la capitane de Venise, et à droite, la capitane de Pie V. A gauche de la capitane de Venise venait celle de Savoie, e> à droite de la capitane du Pape, celle de Gènes ; en sorte que don Juan avait, du c6té de la terre, pour voisins immédiats, d'abord, Temero, puis, avec Monsieur de Leni, François-Marie de la Rovère, qoi fut plus tard duc d'Urbin; du côté de la mer, après Marco-Aulonio Colonoa, Hector Spinola avec Alexandre Farnèse, flis du duc de Parme. Toute la division du centre fiiii»»«it à gauche par Paul Jordan des Ursins que portait la capitane des
il 4 LABAUCANA.
hftte au milieu de l'escadre. La confusion de cette mêlée tumultueuse et un nuage épais et sombre de fumée empochaient ma vue de percer plus avant malgré mon désir^ et il y en eut ainsi beaucoup à cette place que Je ne pus reconnaître ^
lions de Ligny *a?ec sa galère^ s'empresse de son côté à l'attaque et dispute le passage à l'ennemi, là où, placé au premier rang, le prince d'Urbino ' oppose à la fougue des barbares
Lomelitiês^ k droite par le gooTemear de Menine, général des galères de Malte, qui découvrit, dorant la bataille, l'imprudence commise à Taile droite par Juan Doria. Don Joao avait fait éloigner les p^itg bitimeoti afin d*6ter à tout le monde Tespéraoee de pouvoir se sauver par la fuite; cf. DeThou, p. 140.
1 Une double raison engageait Ercilla à 8>tprimer ainsi. Il voulait nous rappeler que toute cette oarratioa n'était qu'une prophétie, et que l'art merveilteut d'un eucbanteur le faisait assister d'avance, au fond de sa grotte, devant un globe magique, à un événement qui n'avait encore aucune réalité. Ensuite le poëte craignait tans doute, et il est plus d'une fois revenu & cette pensée, il craiguait d'omettre quelque nom célèbre, et d'attrister l'amour-propre d'une famille par un oubli iu- Tolontaire. Chacun pouTait se placer à l'aise sous ce nuage dout l'écrivain couvre uo instant la mêlée confuse de Lépaote.
s Par un de ces changements dont les exemples abondent daos VÀraucana, et qui sont presque toujours inspirés au poëte par un délicat sentiment d'harmonie, don Ercilla écrit Mont de LefH. Les historiens n'ont pas tous altéré le nom original. Ainsi Porreilu, dont nous aurons plus d'une fois à citer le témoiguage, écrit « Pilipo, conde de Ligni ; cf. Dichos y bechos del senor Rey, don Felipe segundo, » SevUlCt 1639 p. 110, ro (nous citons aiusi la pa^iuation de ce curieux peiit volume dont les r«« seuls sont numérotés). Cependant don Cayetano Rosell écrit constamment Monsieur de Letii; cf. p. 108, etc. C'est un scrupule analogue à celui d'Er» cilla. Les poëtps espagnols ont parfois des susceptibilités singulières { ainsi don Diego de Jimenez Enciso, dans sa pièce intitulée : Le plus grand exploit de Charles^ QuinU donne pour mère à Juan une Leonor, pour ne pas effrayer l'oreille avec le nom flamand de Barbe Blomberg. Ainsi, sous la plume de Lope d<> Vega, le Romeo de la nouvelle italienne, le Roméo iotmorialisé par le génie de Shakspeare, devient, on ne sait trop par quel motif, le Boselo d'une comedia espagnole. Francisco de Rojas l'a bien changé en Bomero- Pourquoi pas? Les Mouteccbi et les C«pelletti de Vérone ne sont-ils pas devenus chez Lope des Castelomee et des Monteses (cf. Bibl. Rivad., t. LU, p. 1, Comedias escfgida»de Lope^ t. lY)? L'œuvre d*Ercilla, nous le répétons, est remplie d'altérations analogues.
S II s'agit de François-Marie de la Rovère (cf. De Thou, p. 231 ), dernier due d'Urbin (I54I-163I). Il monta sur le trône en 1574, trois ans après la bataille de Lépante, et n'usa du pouvoir que pour protétter les sciences et les lettres. Ses largesses permirent à l'Aldobraudini de fermer son beau Musée. Le duc d'Urbino est une des lumières de sa race entre son fils qui s'éteignit de bonne heure dans les débauches et son père Guid'Ubald de la Rovère, dont la dureté envers des sujets rebelles et toute la folle existence avaient déterminé le souverain pontife à lui enlever le duché de Camerino.
CUANT XXIV. t45
une héroïque brayoure, une valeur ÎDcroyable, et dotiue une marque éclatante de ce qu'osent entreprendre son courage et son audace ^
XLVm
Aussitôt avec môme élan et même intrépidité, les galères s'abordent les unes les autres, et se serrent de si près que, de pied ferme, on peut se frapper avec le glaive. L'aspect de la mort n'a plus rien qui effraye. L'on ne recule en face d'aucun danger, bien que les assaillants voient l'artillerie faire éclater sa foudre droit dontre leur poitrine.
Ainsi les soldats courroucés, impatients de porter à l'ennemi leurs atteintes, se joignent et, conune une tempête déchaînée avec violence, ils déchargent leurs coups et font retomber leurs bras. Cétait merveille de voir avec quelle hâte et quelle rage ils brandissaient leurs armes menaçantes, et la mer, soudain couverte de sang, commence à recevoir les cadavres précipités.
Par les proues, les poupes et les flancs, on s'attaque, on se heurte sans relâche. Ceux-ci tombent et meurent dans les flots; ceux-là sous le tranchant du fer ; d'autres au milieu des flammes. Mais aux postes les plus maltraités, il n*en manque pas qui viennent aussitôt succéder aux morts. Le carnage et le canon destructeurs ne peuvent faire qu'il reste aucun vide dans les rangs*.
i 'WiDlerltag a supprimé cette octave. Btle t ponrtant fon importance et achève heureusement l'énumération des vaisseaux qui Tiennent les premiers s'opposer aui sept galères ottoroaoeSf si menaçantes pour la reale de don Juan. C'est autour de ces vaillants navires que le poêle a groupé presque lout l'intérêt de la lutte, au centre même des deux escadres.
* Ereilla rend ici encore à la brsToure des combattants infidèles de Lépaote, le même hommage qu'il accorde ailleurs à Tintrépidité des loldtts araucans de Lautaro. Cf. chant xir, cet. 33* :
• Apenai loi morldei vsn i tierra CiianJo eslalian iu« plaxas ocupadai, eir. •
210 LABAUCANA.
Tel veul sauter dans un vaisseau ennemi, et au milieu de son essor, est transpercé. Tel veut Trapper mal à propos un adversaire et tombe dans les vagues où Tentratne le coup porté avec furie. Tel^ plein d'une résolution acharnée et audacieuse, habile nageur et 6er de sa force, étreint de ses bras un odieux adversaire et se jette avec lui dans la mer soulevée.
LU
Quel homme n'eût redouté la fin du monde et^a ruine entière, en voyant tous ces soldats qui mouraient ensemble^ et tant de canons, tant de bombardes et de coulevrines? Le soleil couvre la clarté de ses rayons ; la face troublée, d'une couleur sanglante, il se cache derrière de sombres nues, pour ne pas voir les massacres de cette journée ^