‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 12 sur 40 · L\IU · texte numérisé non relu

L\IU

Les uns se jettent à la mer pour sauver leurs Jours poursuivis par le tranchant du glaive et par les flanmies. Les autres, qui ont déjà éprouvé le danger des flots, environnent de leurs bras des bois tout en feu. Avec le désir d'échapper au trépas, à quelque vaine ressource qu'ils s'attachent, au milieu des eaux,

1 L'éditioB RWideneyrt écrit « lu proprit Mogre resoWiendo* • Nous avons tdopté le texte de Baadry, beaucoup plot clair et plat précis :

« .... 8u proprit langra reiorbiendo. »

t a CailM tablu 7 gÛManai ulando

Qa«dan rindiendo el alin* enela.viJ«dos. •

Wioterling ne rend ici que le mot tablas^ et traduit, en faisant disparaître une difCculté :

c Dis udem hielten Brcler r«st imfkngeii, Vnd gtbee ibreo G«ist in di«Mr L«g« rar. •

Dans Ercilla chacun de ces malheureux expire en serrant avec force par un instinct naturel l'objet qu'il tient entre les mains et auquel il espère encore deroir son ■alnt, Tun noe planche, Tanlre nn cordage. Enclavijar %ii synonyme d^apretûr^

2!0 LARAUCANA.

ils mcureol embrasés; au milieu des flammes, l'onde les ensevelit *.

Beaucoup, qui déjà luttent contre la mort, môme en expirant, combattent pour leur croyance; ils saisissent les traits et les piques qui rebondissent sur les solides armures, et^ soutenus par les vagues fugitives, on les voit agiter toujours leurs bras épuisés, et déployer contre ceux que leurs atteintes rencontrent toute leur rage et le peu de force qui leur reste encore *•

La fureur s'accroît et avec elle le bruit terrible des coups qui se précipitent sans cesse. Frappée en tous les sens, la mer bouillonne et, resserrée dans un étroit espace, vomit les cadavres. Sanglante, émue, excitée, comme si elle eût obéi au souffle de vents contraires, elle se change tout enlière en une écume épaisse, et heurte de ses flots pressés les navires doublé» de fer '.

Sur sa haute poupe, tout près de l'étendard, l'illustre don Juan étincelait. 11 jette plus d'éclat que Mars dans sa colère ^, et autour de lui brillent ses glorieux compagnons. De là, sa prudence sait diriger partout le remède nécessaire. Tantôt il hâte

i Cr. oet. 55, note 1 . C'eit le néme défaut et rioipiretion nitlhevreme du néme inolèle.

> La tradootion de Winterling s'éloigne heancoup du texte original :

I Wo twUchen Christ and Muselmaon

Dei ftst erloiehnen HaiMt Flamme aieh erneat. »

' La poésie descriptive d'ErcIlla, malgré ses fories images, était dcTeaue trop générale dans les trcixe dernières oclaTes, pour qu'elle pât soutenir longtemps encore l'intérêt. Aussi récrivaiu fait reparaître derant nous les personnages principaux et le rôle indiriduei des grands acteurs de Lépante> don Juan d'Autriche, Luis de Requesens, Santa-Crus et d'autres chefs dignes de la gloire qu'ils conquirent dans celle célèbre journée.

^ Que de fois, tous leur casque brillant et avec leur bouclier d*or, Achille, Diomède, animés du feu des batailles, n'ont-ils pas été comparés par Homère ao dieu Harsi comme don Juan d'Autriche par Ereilla I

CUANT XXIY. til

les guerriers^ tantôt il envoie des secours; il garantit à chacun sa faveur, le superbe triomphe et la couronne navale.

Don Luis de Requesens, d'un autre côté, provoque, sollicite anime, ébranle, encourage. 11 court, va, revient, retourne encore, et se porte aux lieux où le péril réclame sa présence. Il donne des forces, il répare, s'élance, dispose, ordonne; il presse, il hâte, il pousse, il conjure, à droite, à gauche, à la poupe, à la proue ; il se couvre d'honneur et d'une éternelle gloire ^

Et le comte de Priego, don Fernand *, actif, empressé, soucieux, vole sur tous les points, et montre le remède, là où tout remède semblait impuissant et désespéré. Ainsi du côté des Chrétiens et des Turcs, chacun, jaloux de tomber avec distinction, s'efforce, je le répète, en frappant lui-même, de mourir sur le vaisseau de son adversaire \

1 Doa Luit de Ziifllga y Requeseu est une des plui mâlei phyllonomiet que doui offre l'Espagne tout le règne de Philippe II, et tout ce que le pcëte nous rapporte ici de son aetÎTÎté est de nature à justifier le chois iotelUgent qui Tavait plaeé auprès de Juan d'Autriche. Deux aoi après la victoire de Lépante, il succède au due d'Albe dans le difficile gouTcrnement des Pays-Bas, où il mourut en 1576. Les cruautés d'Albe avaient fait des contrées néerlandaises un embarras et une poiteision onéreuse pour la couronne d'Espagne. Requeseni eut à lutter contre un pays soulevé, et chercha vainement à y ramener l'ordre, en y rétablissant une administration douce et bienveillante comme celle de Marguerite. Il échoua dans une double opération militaire contre la Zèlande et la Hollande. Sa flotte fut détruite et la victoire resta à l'insurrection. Mais les qualités personnelles de Requetens, sa valeur et sa haute prudence faisaient de lui le meilleur lieutenant que Philippe pât associer à son frère.

* Don Fernand de Priego était premier majordome de Juan d'Autriche. Yoyes Ferreras, p. 250. Il assistait aux conseils de guerre (De Tbou, p. 231), et ce fut lui que don Juan envoya, de Gènes, au Saint>Père pour lui baiser le pied en son nom et lui donner avis de son arrivée (Ferreras, p. 250); ce fut lui encore qui porta an souverain pontife, de la part de son maître, la nouvelle de la victoire {ihid.t p> 200). Le titre de comte de Priego était dA À la ville du même nom qui se trouve dans la province de Cordoue, an sud-est et à 75 kilom. de la vieille cité.

> Cette octave est encore effacée par le goût un peu arbitraire de M. V^interling. Bile sert, avec l'octave suivante, dans la pensée d'Ercilla, à résumer les faits de guerre, à rappeler Tachamement des deux escadres, lorsque Santa-Crus interrient avec ses galères d*arrière-garde. Elle ajoute aussi un no\iveau nom à la liste glorieuse sur laquelle le poëte semble ne vouloir laisser aucune omission iavolontaire.

2ti L'ARACCANÀ.

Telle était la furie et si grande Fardeur des soldats, que vous eussiez cru à la fin du monde et au dernier des Jours. Les coups qui se précipitent comme une grêle épaisse et yiolenle, obscurcissent Tazur du ciel et cachent les flots rougis de la mer. Le courroux g^randit, et sans cesse s'augmente le fracas des continuelles et rapides eiplosions^ et au cliquetis des épées répondent les plus lointains rivages de la mer ^

Le brave marquis de Santa^-Ouz, prêt à donner aide en tous lieux, voit combien la mêlée est sanglante et sur quelques points le résultat inégal. 11 n'attend pas davantage et se jette au milieu du combat, au sein de l'affreux tumulte. D'un élan impétueux, il court à la place où se montrent le plus de résistance et de péril.

Il s'aperçoit que la galère royale est environnée d'adversaires acharnés et opiniâtres, et qu'un autre navire bien armé s'apprête encore à la heurter avec violence. Aussitôt il se porte en travers do toute sa vitesse, oppose à rencontre un utile obstacle et par son mouvement agile arrête l'essor des Barbares et leur projet menaçant.

Puis, animé de colère, il court sans retard de tous côtés par l'ardente bataille, entre dans les lignes, sort, revient en auxiliaire, et résiste parfois à trois ou quatre assaillants. Quelle

i L€ ton de rhiitorien de Thoa i*ett éleTé quelquefois an nitetn de eelui d*Breilla : « La mer était ronge de ffaog, nont dit-il, et eonrerte de tèlea coupées, de bras et de jambes. L'air, obieurei par la famée de l'artillerie, retentissait de tous cfttés des hurlements et des toU lamentables d'hommes à demilmorts, qui périssaient an milieu des eani et des feui arec des tourments effroyables ; et ce bruit était encore augmenté par les cris affreux des eombattaaU et par le fracas horrible des arqnebttses et dn canon > (t. VI, p. tel). Cest la sombre poésie de la réalité.

en A NT XXIV. i2S

▼oix pourrait dire sans en omeltre aucune les illustres épécs qui ce jour-là se signalèreot au milieu de la môlée et avec le sang des Turcs firent croître les flots ' ?

Et don Juan, qu'enflamment le courroux et l'impatience, Mtait la Fortune tardive ; il anime, il presse de Taiguillon ses guerriers qui marchent tout inondés de leur sang et du sang ennemi. Non moins actir^ Hali Pacha bouillant d'ardeur excite les siens, et présente sans cesse à leur esprit les magniflques récompenses et l'honneur de la victoire *•

La réale chrétienne à qui l'éclatante bravoure de son chef assure l'avantage, par la force des bras et le tranchant terrible des glaives ouvre violemment sur le vaisseau turc une large brèche *, et aussitôt une troupe de soldats, sans que l'ennemi

i NottTelle inpprestioa de VITiDterliag. Eroilla n*eût eertat pai couMoti à efftcer nne ocUt^ tooU à It louange de cet Aivaro de Baxan, dont il eélèbre la Taleur à pea prêt eomme aoe gloire de famille. Lui-même artit épousé dofia Maria de Bazan, et, noua raroni tu, il a fait quelque pari à ce mariage une touchante allusion. Cf. chaut X71I1, oet. 13, 73.

* Ce sont là les derniers mots consacrés au chef de l'escadre ottomane. Le poCte parle encore de Pertau, dans l'octaTe 8la ; mais il laisse dans l'ombre ces deui amiraux et ne place au dénoûment que l'audacieux et rusé Ulucciali. Hali fut tué et, suivant une tradition, le spectacle de sa tête placée au bout d'une pique acheta de décourager l'armée turque (Voyez Ferreras, p. 256,157). Ercilla ne le dit pas. Oulre qu'il y a quelque cruauté dans le fait lui-même, l'habile poète aime mieux attribuer à d'autres causes, à l'héroïsme des Espagnols et à l'ascendant de Juan d'Autriche, le soeeès réel de la bataille. Don Cayetano Rosell se conforme aux données d'Ercilla. Il combat le récit des hiitoriens pittoresques qui font planter au bout d'une pique la tète d'AaIi : elle fut coupée en effet ; mais comme un soldat la portait à don Juan, dans le trajet, elle tomba et s'enfonça dans la mer ; personne ne la revit. On arbora sur la réale turque le drapeau de la croix {Hiitoria del eombate nopal de Lêpanto^ p. lit). Le général ennemi était tombé, au milieu de ses janissaires refoulés et massacrés, les armes à la main et en digne rival. Don Rosell reud hommage à sa bravoure» et s'exprime avec le même accent chevaleresque que don Ercilla f^it entendre dans son épopée [Araue.i I, S) : tQue tanto es mas ilustre una Victoria, cuanto de mayor estiroacion son los veocidos. > I^s deux fils du hacha, l'un de ditsept, l'autre de treixe ans, furent faits prisonniers, suivant Uariana (t. Il, p. 3(8), par don Juan d'Autriche sur la galère où leur père fut tué ; mais Ferreras les place sur une autre galère qui fut prise par celle de Requesens {Don Bosell, p. t58).

I Cest à l'arrière de la réale ottomane que celte brèche est pratiquée. La réale

S14 L'ABAUCANA.

puisse faire de résistance à leur masse armée, s'y Jette à grand bruit et ardente de fureur. Ils criaient : a Attaque I attaque I Espagne! Espagne M »

Les Turcs voient leur galère envahie, et, animés par la crainte môme que le danger leur inspire, ils reviennent en avant avec tant de rage que les Chrétiens sont repoussés à leur tour. Mais nos vaillants Espagnols s'indignent ; ils redoublent leurs efforts obstinés, triomphent des nouveaux coups de leurs adversaires et les contraignent à reculer

Jusqu'au grand mât. Là, les infidèles s'affermissent et présentent de nouveau la face avec hardiesse, ils recommencent la bataille. L'affreux carnage se ranime et le barbare verse des flots de son sang. A Taide on court de part et d'autre. Ce qui les afflige et les irrite, c'est de ne pas vaincre plus tôt, c'est de ne pas rencontrer plus vite la mort du désespoir, en hâtant l'arrêt des destinées incertaines.

La grande multitude de ceux qui, couverts de blessures, se retiraient à la proue attaquée, formait quelquefois obstacle et embarrassait les combattants; mais aussitôt que leurs plaies étaient bandées, ils revenaient avec acharnement pour disputer l'avantage aux forces chrétiennes, et ils semblaient réparer toujours leurs pertes.

de don Juan, nous dit Ferreras, fit lauter avec son artillerie la poupe de la galère d'Hali et en découvrit la place d'armes. Les mousquets et les arquebuses d'Espagne tuèrent un grand nombre de janissaires. Enfin, au bout de deux grandes heures, Lope de Figueroa, don Bernardin de Cardenas et don Miguel de Moncada, forcent la galère d'ifaii qui fut tué d'un coup d'arquebuse (p. 256, 157).

1 • Cierral Espafial • C'était le cri de guerre des anciens Espagnols, comme les Français allaient autrefois à la b&taille eu répétant : « Hontjoje-Saint-Denys ! > et les Anglais sous l'inTOcation de t Saint-Georges. ■

CHANT XXIV. ttS

Dans ce vaste tumulte et dans le choc furieux, plus terrible en cet endroit que partout ailleurs, au moment où il s'avance pour porter du secours, don Bernardine, moins riche de jugement que de bravoure *, est avec une brusque violence renversé en son chemin par un énorme boulet de fauconneau. Le coup impitoyable arrête la marche du guerrier et son dessein coura» geux.

Telle fut l'atleinte puissante, et telle la pesanteur avec laquelle tomba le projectile que rien ne lui put résister, ni la puissante cuirasse, ni le bouclier dont la solidité était à l'épreuve; si bien que le soldat, dans une mort glorieuse, trouva le repos entier pour son inquiète existe^ice, et fit rentrer dans le fourreau mille épées qui, en Espagne, étaient tirées contre lui et avaient juré sa perte.

A cet instant, de trois côtés la célèbre capitane de Malte est assaillie, serrée de près, chargée avec une vieille haine*, une

I « Mas q«e de vUlu àé àoimo doUdo. »

Wiuterliag traduit aiun le Ter« d'Ercilla ;

« Der iwar am Au;, docb nicbt an Uuthe krankt. »

Mail il ne t'agit pu ici dei ytiux da eorpi. B«rnardiBo mtaqiitlt de jugcmeot, eomrae Pavait aiaei prooTé sa coodoite en Espagoe. Elle avait toulèvé eonlre lui Doe foule d*adTeriairet. Breilla t'en eipliqoe dans Poetave saivante ; eette oetave, il est vrai, n*existe pu dans la venion de Winterliog. Il est clair que le mot vUtn ne saurait être pris eette fois au physique. U ne peut être quution que d'un esprit étroit, toujours prêt & suivre une conduite aveugle et irritante. La narration de Cabrera et celle de don Cayetano Rosell sur la mort de Bernardiao sont d'aceord avee celle d'Ereilla. Le premier s'exprime ainsi : « Un esmeriluo que dié en la rodela sin pasarla, & don Bemardino de Cardenas derrib6 y quebranld mortalmntte. • (Felipe II, rey de Sspafiay por Luis Cabrera de Cordoba, p. 690.) Cest en venant au secours de Figneroa vivement pressé par Tenneroi, que Bemardino fut atteint : < Cayô entre los remichet, nous dit don Rosell, de un esmerilazo, oon que le acertaron en la rodela, y de la fuersa del golpe, sin berida alguna, fué sn desgraoia tal, que murié à otro dia » (p« 107).

1 La baiue des Turcs contre les chevaliers de MalU ét«it vieille en effet. Déjà oet

tt6 L'ARAUCANA.

furie opiniâtre. Mais la valeur et le courage si connu de cette intrépide chevalerie chrétienne arrêtent la foule des païens et sur tous les points assurent son triomphe.

Cependant le vice-roi d'Alger, habile corsaire, qui jusqu'alors n'a fait qu'épier la bataille, voit qu'à l'aile «droite le passage est libre, que la ligne n'est pas entièrement fermée. Avant que l'on pût se concerter contre son dessein, il se précipite par cet endroit avec impétuosité et y Jette trois navires tout frais, que couvre un nombre immense d'infidèles ^

ordre fanenx, maitrt de Rhodes depait 1309, l'avait défendDe prêt d'an siècle eoatre toas les efforts de rislamisme. Lorsqu'il succomba sous le géaie de Soliman le Magnifique, en 1522, et que Malte, huit ans plus tard, fut doTenue enfin le siège de ees Taillants hommes, ils repoussèrent stcc le même héroïsme les attaques renouvelées par les infidèles. A Rhodes, ViUiersde l'He-AdaB, à Mnlte, Jean de la Valette, sont restés célèbres par leur défense opiniâtre. Bien des armées et bien des flottes musulmanes ont laissé leurs débris sur les rochers dont ees âmes intrépides firent un boulevard pour le christianisme. Le mot d'Brcilla est profondément juste. Les Turcs avaient raison d*en vouloir à la galère de Malte :

c Con vicjt aMiniiltd 7 furia {ntana. •

Uéloge de ces piens défenseurs de l'Occident est aussi fondé qne Tarrèt le plus équitable de l'histoire.

1 L'habileté d'Ulucciali faillit èlre funeste à l'expéJitiou chrétienm. Il voulait détacher l'aile droite de l'escadre* afin de tomber sur le centre épuisé. Il sut ménager ses forces et feignit de vouloir déborder les galères de Doria. L'amiral génois se laissa tromper. Au lieu de pousser en ligue directe sur l'ennemi^ suivant l'ordre qni avait été donné à tout le monde, il hésita, craignit d'être enveloppé, et ajusta ses manœuvres à toutes celles de son adversaire. La maladresse, Timpéritie de Doria compromit la victoire. A force de se laisser entraîner vers la haute mer, il étendit et lâcha le» rangs de Tescadre, qui, par sa faute et malgré le prudent rappel de Juan d'Autriche, présenta bientôt une ligne de trois milles; c'était livrer passage aux Turcs, et Ulueciali, débarrassé du Génois, sut profiter de cette fausse mancsuvre, pour revenir avec vitesse et faire une charge vigoureuse sur les galères du centre droit laissées à découvert et déjà fort affaiblies. Doria ne put être là à temps pour les soutenir, et ce ne fut que par des prodiges de valeur et grâce à l'énergie de Joân de Cardone, qu'elles repoussèrent un ennemi aussi expérimenté. Mais elles ne parvinrent pas à ks détruire ; elles espéraient que Doria reviendrait de la pleine mer, et qu'ainsi, Ulucciali, pressé de toutes parts, ne leur échapperait pas. Dorit ne revint qu'à la nuit, lorsque l'ombre et la mer trop forte empêchèrent la poursuite. L'on peut donc affirmer avec raiion qne la charge d'Ulucciali contre les galères de Malte et le salut que trouva dans la fuite une faible partie de l'escadre ottomane, sont les deut conséquences de la faute de Doria. Elle mit la flotte en péril. A un moment, Ulucciali tenait captives dix galères ; il versa des flots de sang, et ce fut par hasard que le prieur de Messine, Pedro Jusliniano, avec deux autres, ne fut pas égorgé.

CDANT XXIY. «17

Les vaillants chevaliers combattent, résistent à cette attaque fougueuse. Mais à la fin, Seigneur Felipe, la foule excessive des ennemis l'emporte sur la bravoure. Ils entrent, égorgent avec rage, sans prendre pour la rançon un seul homme en vie, et font couler dans la mer qui se soulève courroucée, des flots écumeux du sang chrétien.

Les galères de Malte aperçoivent leur capitane envahie par d'homicides guerriers. Elles abandonnent avec mépris les courageux adversaires contre lesquels elles ont déjà commencé la lutte, et, battant les ondes de leurs avirons, elles s^élancent avec un acharnement nouveau et de toute la vitesse de leur essor, vers les païens innombrables, bourreaux des martyrs catholiques.

Tel était le transport des soldats et telle leur soif de vengeance que des Turcs attaqués en flanc ils font un horrible carnage. Vainqueurs et vengés, ils recouvrent leur gloire et leur galère * dont les chefs seuls étaient encore vivants, le général et quatre chevaliers. *

Marco Antonio Colonna dédaigne la furie et la valeur des Musulmans. Il combat d'un grand courage. En lui l'amour de

encore aviit-il reçu cinq coups de flèches. Mariana s'accorde avec de Thou sur le déMstre partiel qu'Ulucciali fit éprouvei à Pescadre ebrétieone. Cf. Bibl, Rivad., t XXXI, p. 39S.

1 c Recobrtron ra honor 7 U galera. >

Expression brève et elliptique, tout à fait daiit le goât de Panliquité et dans le gé^ nie de la langue espagnole. Nous en avons cite ailleurs quelques paroles (cf. cb. m, oct. tl, note 3, et oct. 29, noie 3). Winterling traduit tous les mois de la phrase, mais il en détruit le mouvemeot :

« Bcgeiflert fîir den Glanben, fur Jie Ehre, Erobein aie von ncucin die Galecre. •

«28 l'aRAUGANA.

la gloire égale la bravoure. Et Sébastien Veniero, en arrêtant Tardeur des infidèles et leur barbare audace, venge dans sa colère et dans son Juste courroux, l'insulte qu'il a reçue à Famagouste^»

i Cest Veaiero que sa mauTaise fortune et l*infériorité de son eicadre avaient empéché de lutter contre Sélim II, quelques mois avant la bataille de Lépaute, et de lui disputer les murs de Famagouste. Le sultan n'y laissa que des ruines. L'amiral devait avoir à ewur de venger le drapeau de Saint-Marc humilié dans Plie de Chypre. Cf. De Thou, livre XLIX. Il avait reçu l'ordre d'attaquer les Turcs partout où il pourrait le faire. Augustin Barbarigo« moins fougueux que son collègue, avait des raisons aussi fortes que les siennes pour venger les blessures du lion de Saint- Mare. C'est sons le gouvernement de Barbarigo que Chypre avait été réunie aux États vénitiens. Malheureusement Charles VIII l'entraîna dans une gnerre continentale, et ce fut là une des principales causes qui déterminèrent les Turcs à enlever à la république de Venise ses provinces grecques. Le désastre de Famagouste ne fut qu'une suite naturelle de la jalousie qui divisait la cour d'Espagne et la république de Venise, et Sélim II sut habilement profiter de la rivalité des sociétés chrétiennes. Il convoitait l'Ile de Chypre, trop voisine de ses c6tes d'Asie pour ne pas l'inquiéter un peu, tant qu'elle serait au pouvoir des Vénitiens. Le doge alarmé s'adressa au pape Pie V, afin de provoquer les secours de l'Europe contre un aussi dangereux adversaire. La puissance grandissante des Turcs menaçait l'Italie et toute la chrétienté; le souverain pontife n'hésita pas. Philippe II promit des troupes et des galères, et leur douna Jean-André Doria pour commandant. La flotte espagnole se forma lentement; mais lorsqu'elle fut une fois réuuie à Messine, Doria, malgré les instances du pape qui, par la voix de Marc-Antoine Colonna, te pressait d'agir, affecta des lenteurs nouvelles, prétexta la nécessité de compléter les rameurs ou ses troupes. Obéissait-il à des instructions particulières? toujours déclarat-il qu'il ne mettrait à la voile que sur d'autres ordres venus d'Espagne. Ces retards ruinèrent la flotte de Venise, dévastée par les maladies. La haine en retomba sur les Espa{;nols. Enfin Doria se rend à Candie où il trouve l'escadre vénitienne presque incapable d'agir. Cependant on se décide, à chercher les infidèles ; mais on apprend en route que déjà les Turcs étaient maîtres de Nicosie. Les secours arrivaient trop tard, et Doria tout aussitôt ramène ses galères en Sicile; il dénonce rinsuffisanee de ses vivres et cingle vers Messine. Le récit de Ferreras est conforme à peu près à celui de l'historien de Thou. C'était là véritablement abandonner ses alliés; mais Philippe H paraissait avoir à cœur d'abaisser la prépondérance maritime des Vénitiens. Les lenteurs d'abord de Doria, puis son départ, sa défection entraînèrent en 1510 la perte de Nicosie, et, au printemps de 1571, celle de Famagouste. Entre ces deux désastres, au commencement de 1511, les Vénitiens cassèrent leur ansiral Zanni, parce qu'il n'avait pas combattu les Turcs, et ils lui donnèrent pour successeur Veniero; celui-ci eut pour collègue Barbarigo, destiné à refréner sa fougue ardente. Veniero part aussitôt pour Corfou. Réduits à leurs propres forces, les Vénitiens se \léfendirent vaillamment dans Famagouste, et ne succombèrent qu'après de terribles assauts devant les troupes considérables et les énormes canons du visir Mustapha. Celui-ci ternit sa victoire par des cruautés affreuses. La prise de Chypre coûta aux Turcs 80,000 hommes. Veniero n'avait pu la secourir ni alTronter l'escadre ottomane, supérieure en force ; Colonna lui-même s'était décidé à le rappeler à Messine, et Veniero eut encore l'amer déplaisir de voir les corsaires ennemis lancés contre lui par Sélim II, Hali, Periau, Utuceiali. tous les acteurs futurs de Lépante. le pacha de Négrepont, Caracosa, Caragiali, dévaster les côtes de Candie et d'Esclavonie. Philippe II n'avait qu'un grief assex futilt

CHANT XXIV. tt»

La capîtane de Sicile était en môme temps combattue par le

contre Venise ; H loi reprochait d*aroir des pourparlers arec Sélim, pendant qu*il demandait pour elle les secours de la cbrélienté. Le fait est qu*il Toalail la république plus basse. Famagoasie fut pour lui le premier acte du drame. Dans le second acte, à Lépante, il sauva la chrétienté, et assura la prépondérance de l'Espagne. Mais à Lépante même les dissentiments de Venise et de l'Espagne §« font encore sentir. Avant la bataille, un des capitaines que Juan d'Autriche avait donnés aux Téoiliens pour renforcer leurs galères, faisait tous les jours mille Insultes et mille extravagances. Averti, il répond avee hautenr. En vertv de ses pouvoirs sur les troupes qu'on lui avait prêtées, Veniero donna ordre de Tarrêter. Le capitaine tue l'envové de Veniero. Veniero fait pendre le capitaine avec tous ceux qui veulent le soutenir, et sans en parler & Juan d*Autriche. Le jeune amiral était excité à fair« •ubir le même traitement à Veniero. Mais Colonna et Barbarigo ménagèrent une ré« conciliation; Colonna engagea don Juan d'Autriche à se vaincre lui-même et à ne songer qo*à la cause publique ; mais don Juan exigea que Veniero ne parût pas devant lui et que Barbarigo vînt & sa place an conseil. Veniero sut réparer sa faute par beaucoup de mesure. (Cf. De Thou, p. S36.) 11 y eut là une heure d*irritation qui pouvait devenir dangereuse pour les confédérés. Venise se plaignit auui que, dans le fort de la mêlée, lorsque Barbirigo, à l'aile gauche, se défendait et mourait avee héroïsme au milieu d*une foule de galères ennemies, Santi-Crus ne lui eAI pas envoyé les secours nécessaires. En6n, les mêmes animosités, les mêmes oppositions d'intérêt et de puissance, empêchèrent la ligue de donner à un si beau succès tons ses corollaires. Porrefio déclare positivement que les Turcs tremblaient de voir les vainqueurs à Coostantinople : • Perdieron en este trance los Morot veinle mil hombres, eieuto y cincnenta gâteras, cinco mil cautivos, treinu y qnatro eapitanes, de mucbo nombre, cien gobernadores de galeras, y cobraron los iufieles tan grande temor, que pensaron tener i los christianos dentro de los muros de Constantinopla. • (Diehos y Htchot del tefior rey don Felipe segundo, el Prudent e^ Potentisimo^ y GtO' rioao Mon<irea dé las SspatUu y de las Indias^ pot el licenciado Baltasar Porrcâo, en Sevilla, por Pedro Gomez de Pastrana, afio de 1639 ; p. 117, vo., 118, ro). Pourquoi la flotte chrétienne ne franchit-elle pas les Dardanelles T 11 y eut conseil de guerr*^ et Ton se détermina au repos, aux quartiers d'hiver, sauf à poorsnivre dèi le printemps les résultats de la victoire. La raison apparente et avouée était le nombre des morts, la faible quantilé de vivres qui restait à l'armée. Mais tous les esprits étaieat consternés à Conslanlinople et dans les îles voisines. On hlàma Yeuiero de ne s'être pas opposé au projet de retraite, on le plaisanta, on dit qu'il était plus soucieux de soigner uue blessure qu'il avait à la jambe que de chercher l'ennemi. Mais Veniero connaissait les Espaguols. Il savait qu'ils avaient le plot possible ajourné la bataille, et il penuit qu'ils n'y avaient consenti que parce qu'ils comptaient que les Turcs ne la risqueraient pas. L'intérêt de Venise était de conquérir les forteresses delà Morce; celui de l'Espsgne était ailleurs, et Juan d'Autriche ne voulut pas entrer dans les vues de Veniero. Ainsi les sourdes rivalités des deux pays firent perdre à l'Occident Nicosie, Famagoustc et les plus belles suites du triomphe de Lépante. Cette faute resta irréparable. Bieutêt Venise et l'Espagne eurent d'antres soucis plus graves que ceux d'une contestation pour la priorité maritinie ; Venise eut à lutter contre l'ascendant tour à tour prédominant de la maison d'Autriche et de la maison de France, et l'Espague >it naître de l'cmaneipition d'une de •es provinces, une marine plus redoutable pour elle que toulsi les galères des la-

iSO LA.RAUGANA.

pacha Pertau^ Déjà, de Tun et de 1 autre côt6^ il l'avait enveloppée de ses galères. Mais telle est la vaillance des Chrétiens^ qu'elle supplée à l'inégalité des forces, et non-seulement elle maintient égales les chances de la guerre, mais semble même faire pencher la fortune en sa faveur*.

Cest que don Juan, du sang de Gardona *, remplissait là son vieil office; il expose sa personne à tous les périls et donne de son héroïsme un éclatant témoignage. Le brave peuple de Barcelone fait tomber les ennemis en sacrifice, et plonge jusqu'à la garde le fer des épées, tout baigné de sang barbare ^.

gunet. Il était uéeesiaire pour doub d'entrer dans ces détaili, pour mieux boui expliffuer, chex Ercilla, lei Trtis sentimeuts de Veniero à Lépanle, ivec le souvenir qu'il gardait de Pamagonste et ses méfiances mêmes contre un allié toujours prêt à la défection et à la menace.

1 Portan ou Perlau, comme l'appelle de Thou, n'apparaît plus dans le récit d'Ereilla. De Thou a consacré quelques lignes & la destinée de ce chef prudent qui avait voulu éviter la bataille : « Pertau avait soutenu pendant deux heures Tattaque de nos galères ; mais enfin, comme il ne lui restait plus de soldats, et que ses galères, dont le gouvernail était brisé, allaient au gré des vagues, U jugea que tous les efforts devenaient inutiles. Ainsi, après mille imprécations contre Hali et tous ceux dont l«s avis téméraires Pavaient précipité malgré lui dans l'extrémité où il se trouvait, ce brave commandant se jette dans un brigantin qu'il avait gardé pour le besoin, se retire du combat et laisse à la merci du vainqueur les troupes turques et toutes les forces maritimes de l'empire ottoman • (p. 243-244).

t « Pero dentro del mar ganando tierra. »

Gagner terre, en espagnol, est synonyme de «atnere, d'avoir la iupériorité; et la figure est empruntée des coureurs qui se disputent le prix de la vitesse. Mais comme cet avantage des chrétiens est ici remporté sur meTf il y a quelque abus de style à dire : « Ganar tierra dentro del mar, • Le sens primitif des mots semble protester contre leur abus métaphorique, et il nous a été impossible de garder celte fois dans notre langue française une association de termes qu'elle ne comporte pas. Nous partageons ici la réserve de M. Winterling qui se borne à traduire la pensée :

c E« ireiss aogar lich Vortheil lu terschaffen. »

S U a été question déjà de Juan de Gardonc dans les notes qui précèdent. 11 était général des galères de Sicile, (Cf. de Thou, t. VI, p. 227.) La mission spéciale que don Juan lui avait confiée, était de harceler l'ennemi devant l'aile droite où eommandait Doria; mais on voit par les détails de VAraucana^ qu'il ne l'imita point dans sa faute, et qu'il demeura sur le vrai champ de bataille.

* Le brave peuple de Bireelone a gardé dans ses murs un curieux souvcoir de Lépante. C'est la proue de la galère Victoria qui portait don Juan d'Autriche. Elle se trouve dans la chapelle du Palau. Cette magnifique demeure avait appartenu

CHANT XXIV. Stl

Avec non nK>in8 de courage et non moins de succès combattait le sage Barbarigo. Sa valeur est au niveau de l'espérance que Dûsait naître sa haute renommée. Tantôt il chfltie la confiante arrogance des Turcs ; tantôt il semble parer les coups de la Mort elle-même, et faire suspendre la flèche menaçante que déjà elle tenait ajustée droit contre sa tête,

Mais bien qu'avec audace et avec une résolution intrépide, il latte contre la fureur musulmane, il ne peut résister à l'inflexible destinée, ou^ pour mieux dire, à l'ordre divin. Son dernier terme était arrivé. Une flèche rapide et soudaine se plonge dans son œil à découvert; il tombe, et bientôt après il expire *.

iTaboH aix Ttnpllen, et éUH derraac eelU des eomtoiMS de Bereelone. Le Palau le trovre dans la • celle deli TempUrii, » el m ebtpelle, ornée d'un monument auMî national, ett Tun dei fanetuairei lee plut prlviléfiéf de la Péniniule. La proue de \a yMoria n*est pat le eenl lonvenir que TEtpagne ait conterré de cette action célèbre. M. Antoine de Latonr raconte qu'il a vu arec émotion i San Femaodo, dans nn atelier de Tanenal presque ruiné de la Carraea, une cbatoe rapportée de Lépante (cf. la Baie de Cadix, p. 117), et à l'école des jeunet marint qui ett & deui pat de la Carraca, dant la chapelle, tur l'autel, la Vi erge que don Juan d*Âu« triche portail à Lépante tnr ton navire (t6ûf., p. 118). Tout respire un profond aentimenl religieux dant Fexploit national de Lépante et dant let traditiont ^i s'y rattachent. En te rendant de Madrid à Barcelone où il devait s'embarquer, don Juan n'oublie pat de visiter le célèbre sanctuaire de Hoaterrat (Perrerat, t. X, p. t49). Cett da pape qu'il reçoit, par let maint du cardinal de Granvelle, vice-roi de Naplet, le bâton de généralittime et l'étendard de la ligue» où te voyaient brodéet let amet du Saint-Siège, an milieu de eellet de Philippe il et de Venite [ihid.^ p. 151) ; c'est un cmetflx à la main qu'il harangue ton armée & Lépante avec Tenthouiiatme de la foi {ibid,, p. ÎS5), et aprèt la prise de la riaU turque, il arbore rimage du Christ an grand mit de l'ennemi. Don Juan représente l'Espagne et la catholicité entière. Lépante ett une croisade ; c'ett la victoire du ehristianitine.

1 « Doaét à pteo d« rate earé moerte. »

Cela tigniSe que ■ Barbarigo tombe et meurt peu de temps après, » et non pat le dit Winterliog :

Wortof «r todt m Boden fi«l.

Ce n'ett pat avec le verbe cayô, mais avec • i poeo de rato, ■ qu'il faut coattruire le mol muerto, Barbarigo tomba sur le champ, il est vrai; mais il ne mourut

ut LARAUGANA.

C'était grand dommage et grande douleur de voir tomber un tel capitaine; mais cette perte ne trouble point la pensée hardie qui anime les vaillants soldats de Venise. Loin de là, leur courage s'agrandit et s'enflamme,- et, avides de justes représailles, ils frappent le meurtrier avec tant de fureur que déjà le trépas de leur chef est vengé ^

Cependant la bataille se poursuivait avec acharnement du côlé de l'aile droite où l'habile et rusé Juan Andréa se montrait en maître expérimenté *. Hector Spinola * soutient le choc dé

de M blessure qae le lendemain, selon deni grates dépositions, et le texte d'Brcilla se concilie fort bien avec le récit de Thistoire. Cf. de Thoo, p. 242, et Ferreras, p. 257. Suivant don Roiell, Barbarigo ne serait mort qae trois jours après, • de alli A très dias > (p. 107). Les Turcs dépassèrent les deux galéasses chargées de rompre avec leur artillerie la ligne de l'aile droite et ils formèrent un gros qui enveloppa Barbarigo. 11 fut mis hors de combat par un coup de flèche dans ToBil. Son neveu Contarioi, qui prit le commandement, fut tué. Son fils André Barbarigo fut tué. Hais les Turcs ne purent, malgré tanl de pertes succeuives infligées aux Vénitiens, tenir contre les rois de la mer, et ils furent obligés de se jeter à la côte.

1 II est curieux de rapprocher ici les sentiments des galères de Barbarigo et ceux qu'éprouvèrent les soldats de Gustave Adolphe, lorsqu'à la bataille de Lutsen, ils apprirent tout à coup la mort de leur souverain, de celui qui, tant de fois, les avait conduits à la victoire, i L'affreuse nouvelle, nous dit Schiller, parcourt en pea de temps toute r<rmée suédoise ; mais, au lieu d*anéantir le courage de ces bandes valeureuses, elle les enflamme au contraire d'une ardeur nouvelle, farouche, dévorante. La vie n'a plus de prix depuis que la vie la plus sacrée est perdue, et la mort n'a plus de terreur pour l'homme obscur, depuis qu'elle a frappé la tète couronnée. Avec la rage des lions, les régiments uplaodais, imalandais, finnois, d'Ostgothie et de Westgothie, se précipitent pour la seconde fois sur l'aile g&uclie des ennemis, qui n'oppose plus au général de Horn qu'une faible résistance, et qui maintenant est mise en pleine déroute, etc. » {BUtoire de la guerre de Trente ans, livre 111, trad. Régnier, p. 269.)

t Ce témoignage d'Ercilla, rapproché des faits mêmes de l'histoire, semble presque une moquerie. Cependant il n'en est rieu. Pour les contemporains du poëte, tous les combattants de Lépante étaient des héroi. Les maladresses disparaissaient dans l'éclat de la victoire, et il n'y avait pas encore de Jomini pour redresser les fautes des triomphateurs mêmes. De Thou ne laisse aucun doute sur les fautes de l'amiral i;énois. Du reste, les deux vers coniacrés ici à Doria forment un paùégyrique asses modeste à côté des trois nobles octaves où le poète élève comme un monument fuuèbre & la gloire de Barbarigo. Ajoutons que l'éloge de Doria est bien partagé par Hector Spinola et parles vaillants matelots de Gènes.

* Les Spinola étaient une des quatre grandes maisons de Gènes. Cf. Saint-Simon,

CHANT XXI Y. SSS

deux navires dont chacun presse un de ses flancs^ et an milieu de cette lutte sanglante se signalent Texpérience et l'adresse des Liguriens.

LXXXVU

Pendant près de trois heures avait duré déjà le combat opinia tre, sans qu'aucun des deux partis eût l'avantage et sans que la victoire se fût déclarée, lorsque l'héroïque don Juan, enflaomié de courroux et indigné de voir que le destin hésitait encore, conmience à fixer les incertitudes de la Fortune et la contraint à se déclaret sans détour.

LXXXVIU

yoUà qu'avec une fougue impétueuse et à grand bruit, les vaillantes épées chrétiennes accablent la bravoure des Mahométans. La réale turque est envahie de tous côté», l'étendard de l'infidèle abattu, et arborée la croix du Rédempteur. Au milieu d'un triomphe solennel et d'une gloire immense, ils chantent ouvertement la victoire.

Aussitôt l'épouvante pénètre les malheureux Turcs, déjà troublés, et glace leurs membres. Leurs bras à l'instant s'engourdissent; ils demeurent sans force et sans espoir; ils rendent leurs épées, renoncent à combattre, et, se livrant à leur triste destinée, abandonnent, comme je le raconte, un libre passage à Tennemi qui s'élance et se précipite ^

Afémoireê, édit. Chémei, t. XVIII, p. 423. C«t ftmiUet prédomiotntct éltient celles des Doria, des Spioola, des Fieschi et des Grimtldi, trop 80u?eat dirisées entre elles.

1 Personne n'a mieux décrit, arec Krcilla, les désastres des Ottomans & Lépante, que le poêle même qui faillit y perdre U vie. CervAntcs était sur la Marqmêia^ à Taile droite; sous les ordres de Santo Pietro. Il avait la fièvre et était couché ; mais au moment du péril, il Toutut se lever et combattre, malgré la vaine résistance qu'on lui opposa. Durant la bataille, ilrtçut les glorieuses blessures dont il parle avec une juste fierté. Cf. Navarrele, Vida de Cervantes, p. 317. Dans une épître asset réeemment découverte parmi les archives de la maitou d'AUamira, par don Luis Boitrago y Peribafiez, et dout une trentaine de vers étaient seuls connus (cf. Jil

284 L'aHAUCANA.

De ce moment, aux deux ailes de la flotte^ TEspagnol use des droits sanglants de la victoire, et dans son inexorable colère, frappe et massacre de toutes parts. Qui se plonge dans les flots la poitrine fendue; qui se Jette dans la flamme et recule devant le tranchant terrible du glaive, convaincu que le feu sera pour lui un adversaire moins impitoyabl *.

trato de Argel ) Cervintef peignait ainsi à Hateo Yatqaez, leerétaire d*État de Philippe II, le déMstre dei Turcs et ses propres joies au milieu de ses douleurs : « Je vis la tourbe ennemie rompue et défaite, et du sang infidèle comme du sang cbrétienf le lit de Neptune rougi en mille endroits.

• Et la mort Irritée^ au gré de sa furie insensée, s'emportait à droite et & gauche, et à Tun devait apparaître tardive, à Vautre prématurée.

« Le bruit confus, Tépouvantable tumulte, les gestes désespérés des malheureux qui, cotre le feu et Teau, s'en allaient mourants,

• Les profonds et lamentables soupirs qui s^échappaient de leurs poitrinei ^u- Tcrtes maudissant leur sort déplorable.

I Le reste de leur sang se glaça quand le son de la trompette chrétienne leur révéla leur défaite et noire gloire.

« De sa voix haute et triomphante, le son perçait Pair et leur apprenait que U bras des chrétiens était le plus fort.

I En ce doux moment, moi j*étais triste, et Tépée dans une main, tandis que par l'autre tout mon sang coulait.

• Je sentais mon cœur atteint d*une blessure profonde, et ma main gauche brisée en maint endroit.

« Mais si grande fut la joie qui m*entra dans l'Ame de voir le peuple infidèle vaincu par le chrétien,

« Que je ne m*apereevais plus que j'étais blessé, quoique ma souffrance fût telle que parfois je sentais la vie me quitter. >

Nous empruntons ici la belle traduction de M. Antoine de Latour (Etttdes Uttér, sur l'Esp. contemporaine^ p. 35*1). Cet éloquent et aimable écrivain est le premier qui ait fait connaître & la France la belle épUre de Cerviotes; elle ne renferme pas moins de quatre-vingt-un tercets, et forme an touchant appel & Philippe II pour raffranchissement des viogt mille chrétiens avec lesquels il languissait alors dans les fers.

1 Le tableau de l'histoire a quelque chose de plus navrant encore : « Jamais spectacle, s'écrie de Thon, ne fut plus affreux ni plus digne de pitié. On voyait des Turcs qui venaient A la nage vers nos galères et qui, prenant les armes on le gouvernail, imploraient la miséricorde des vainqueurs. Hais les soldats furieux, à qui l'ardeur du combat avait Mé tout sentiment d'humanité, leur coupaient Impitoyablement les mains. Il s'en trouva pourtant quelques-uns qui, moins cruels ou plus avares, leur jetèrent des cordes et les tirèrent dans les vaisseaux, pour les vendre comme esclaves ou en tirer quelque argent • (p. 248).

CDAKT XXIY. StI

xa

L'aitadeax Ochali, à l'aspect de ses soldats anéantis par la Talenr des Chrétiens, à l'aspect de la flotte entièrement détruite, UTrée an fer, an feu, à la Yague, se dirige vers le couchant, et il est suivi par les malheureux fugitifs, par les débris des Barbares en déroute, à grand'peine échappés au glaife et à la flamme.

xai

Mais le fils de Carlos a compris le Iflche Touloir du traître renégat. D'un élan rapide il sillonne la mer agitée et Tole i la suite du fugitif en lui donnant la chasse. Sur les pas de l'ennemi d'une course oblique, Bazan et Doria prennent le dessous du Yent et avec une escadrille de leurs galères réunies cherchent à lui couper la retraite ^

Aussitôt le triste et méprisable ramas, voyant devant lui le passage et la vaste mer se rétrécir, plein d'épouvante, la proue tournée vers la côte voisine, pousse à terre d'une grande vitesse, et telles qu'on aperçoit souvent bondir les sauterelles en multitude confuse, de même à l'envi s^élance la foule dans les flots soulevés, pour échapper au péril qu'elle redoute le plus.

L'un, de ses bras, de ses épaules, de la tête et de la poitrine fend les vagues au long reflux; l'autre ne songe ni à la*profondeur ni à l'étendue de l'espace à franchir; il no sait pas nager, et le danger le lui apprend. Il n'y eut plus alors aucun lien de parenté ni d'afiTection étroite; le père lui-même ne songe plus

> Breilla n'était pis teno d'teheTer le récit, de doue appreodrt qu'Ulaeciali parvint à échapper aux ehrétiens avee qoelquea vaitMiux et que le tultao le créa cobb- ■andaot da lee galèraa. L'inportaot pour le sujet qu'il traite est de nous montrer le détaiire des Otlomam, leur puiManee navale qui i'abtme, et l'Oeeident vainqueur iOQt la bannière eatholiqua de l'IUpagne.

latf LARAUGANA.

à gon fils aimé. La crainte foît taire tous les devoirs ; et jamais daos les pôrils sut-elle connaître l'amitié?

L'effroi môme augmentant leurs forces, ils prennent pied sur la plage sablonneuse, et par les rochers, par les bois épais, ils se dérobent d'une fuite k^gère. Ainsi, les infortunés Barbares restèrent complètement défaits et anéantis. Le fer à la main, à lutte ouverte, devant le glorieux nom d'Autriche avait suc* combé la puissance de l'Ottoman ' l

1 Lei résultats d« la bataille de Lépaate furent considérables. Les chrétiens eurent sept raille hommes tués et trois mille périrent de leurs blessures; mais vingtcinq mille Turcs restèrent sur le théâtre de cette sanglante action, et, parmi les morts» il y eut beaucoup de tangiaks. Trois mille cinq cents infidèles demeurèrent pri&onoiers. Ce sont les chiffres de rhittorien de Thou (p. 247), un peu exagérés par Ferreras (p. tSS). Au matériel, les chrétiens en furent quittes pour quinze galèrci, et ils en prirent à IVnnemi cent trente. H s*en échappa à peine cinquante, et Ulucciali sauTa trente voiles. Tout le rcéte fut brûlé, coulé, brisé au rivage. Il est vrai que les chrétiens eurent parmi leurs morts, Barbarigo, B<;rnardia de Cardenas, Pao!o>Jordaoo des Urtins; mais quinze mille chrétiens se virent arrachés à la servitude. Le partage des dépouilles se fit à Corfou. Philippe II eut sa part de lion : 58 galères communes et demie; 6 petites galères et demie ; 58 canous et demi ; 8 gros pierriers et demi; ISO plus petits; 1713 prisonniers. Les Vénitiens eurent 39 galères communes et demie; 4 petites et demie ; 39 gros canons et f*.emi ; 5 pierriers et demi; 86 plus petits; 1162 prisonniers. Le Pape reçut 19 galères communes, 2 petites; 19 gros canons ; 3 pierriers ordinaires et 42 petits ; 881 prisonniers (cf. de Thou, p. 249). Ce partage était conforme aux conventions stipulées. Des frais et préparatifs, en hommes et en matériel, la moitié avait été à la charge du roi d*Espague, les trois quarts de l'autre moitié à celle de Venise ; Rome avait fourni le reste ; et il avait été arrêté entre les trois puissances que les profits seraient partagés de la même manière (Ferreras, t. X, p. 246). Cependant les intérêts contrairi's des confédérés leur firent perdre, nous Tavons dit, les plus beaux fruits de cette grande action. Le retentissement de la victoire n*en fut pas moins immense. La première nouvelle du succès devait être portée au roi d*E^>agQe par Figueroa qui pnrtit, sur l'ordre de don Juan, avec dix galères. Plus tard, le prince envoya à son frère Âugulo, son courrier, avec Tétendard royal des Turcs. Mais Angulo arriva le premier des deux. Figueroa fut contrarié dans sa marche par le mauvais temps. Angulo se rendit à PEscurial où Philippe II était à vêpres avec ses religieux, dans le choeur de rCscnrial. Don Pedro Manuel, gentilhomme de la chambre, courut, plein de joie, annoncer au souverain la présence du messager de la victoire. Philippe II Padmit à Tinstant, lut les dépêches, fit chanter un Tt Deum dans le couvent, et expédia le même courrier à Madrid, afin que ce grand exploit fût honoré par toutes sortes de réjouissances. Figueroa arriva peu après daus Madrid et raconta au roi tout le détail de rbéruîque journée. Toi est du moins le térooiguage de la plupart des historiens. Mais don Cayetano, mieox iuformé par des documents précieux, nous enseigne que Philippe il ne pouvait se trouver dans le ehaur du couvent qui n'était pu achevé en 1571 ; que le roi était derrière la rideca dans la

CUANT XXIV. ' î»^

Et moi, j'étais ravi de voir Téclatant succès promis à nos armeS) lorsque le magicien frappe le globe de sa baguette puis-

chapelle da palais, et qae la première Douvelle lui fut donnée par rambaïaadeaf de Teniie. Cf. la lettre du seerétaire Âltamora & don Juan d'Autriche, datée da Il novembre 1571. Cf. don Rosell, Ap/ncfices, XIII, p. 208. Un annivertaire religieox fut fondé dans la cathédrale de To'èdf, où l'on déposa l'étendard du Grand- Tore et d'autres drapeaui enlevés aux infidèles, et l'Église nniverselle célèbre le sou- Tenir de celte éclatante victoire de la foi te premier dimanche d'octobre sous le nom de Notre-Dame du Rosaire, touchant hommage rendu par les victorieux à celle dont ils avalent imploré la protection. La nation entière célébra ce beau triomphe avec un prodigieux élan d^enthousiasme. Les historiens, les poètes, les orateurs, les artistes de tout genre, redirent les joies de la chrétienté. Le théâtre mèU le souvenir de Lépante à set eomedias, Herrcra lui consacra sa prose et ses ven et des merveilles d'élégance savante et sonore (Cf., outre l'ode admirable que tout le monde connaît, i Versos de Fernando de Herrera, » Séville, 1619, chez Gabriel Bamos Tejarano, p. t84, sonnet LXXXYII). Cervantes, un des soldats de Lépante et dont un coup d'arquebuse avait brisé la main, fixa dans Timagioation le loavenir de cette victoire par quelques lignes de sa prose immortelle. Il rappelle qu'il a gagné sa bleuure « dans la plus mémorable et la plus glorieuse rencontre qu'aient encore vue les siècles passés et qu'espèrent voir les siècles futurs, en combattant tons la bannière du fils de ce foudre de guerre, Cbarles-Quint, d'heureuse mémoire. • (Cf. NovUu ejemplares, prélogo.) Dans son Viaje del Pamato^ en présence de la mer oà Juan d'Autriche m couvrit de gloire, il B*écrie encore avec noblesse :

« Alli con rabia 7 con mortal despecbo El otoinino orgullo viô sa brio Hollado y rcducido i pobre eitrecho. »

Kt un peu plus loin, par un retour personnel, rempli d'émotion et de grâce tonchitute, il se fait dire par Mercure :

c Bien té que en la naval dura paleslra Perdiste e1 moTimicnlo de la mano Izquierda, para gloria de la diestra. >

(Cf. BiblioL Rivad., I. I, p. 6£0-C81.) Cf. s^pra, 1. 1, p. CXLUI^ note 1. Criftébal de Virués, qui fut à la même bataille, a consacré 4 la peindre un épisode de son Monserrate, et une Eeloga (cf. Obras trâgica» y iyricait publiées par Alonso Martin, à Madrid, 1609). D'autres poètes encore figurèrent à Lépante, Aguilar et le PortngalsCortereal. Le poème de Cortereal, publié en 1578, exprime jusque dans sou titre toute la vivacité de l'orgueil national et religieux des contemporains :*

■ Felicisima Victoria concedida del cielo ai seik>r don Juan de Austria en el golfo de Lepanto de la poderosa armada otomana. > Qui ne connaît VÂwtriada de Juan RufoT La collection d'Augustin Duran, t. II, p. 119-187, Bibl. Rivadeneyra, t. XVI, contient un certain nombre de romdneet «sobre la Liga sauta 7 batallade Lepanto. » D'autres poèmes imprimés ou manuscrits, en langue espagnole ou latine, en catalan ou en limosin, célébrèrent la fameuse journée. Don Rosell en a fait la savante revue dans l'écrit auquel nous avons tant de fois dû nos citations

(p. 126). Les peintres disputèrent aux poêles l'honneur de conserver è Tavenir le

S38 LARAUCANA.

santé et recourbée. L'air aussitôt se trouble et s'obscurcit. Le yaste tumulte cesse tout à coup. La mer s'apaise et demeure

grtnd exploit de rOoeideot. Ea Andalousie, à Saint-Ptni de Sérille, one toile préeieaie dénote rimprewioa qai frappa tout les etpriti. M. Emile Ghaalet, dans luie très-belle et fort éloquente étude sur Certiotes {Michel de Cervântee^ $a vie, son tempe, ton œuvre politique et littéraire, Paris, 1866), nous rapporte (cbsp. III, p. 58) qn*il a « tu à TEscurial de rieux tableaux, sans Taleur comme muTres d*art, précieux comme témoignages bistoriques, qui représentent les anges frappant de leur glaive et boulcTcrsant de leur souffle les puissantes galères des Turcs, i « Cet peintures médiocres, ajoute Thabile écriTaiu, font sourire et sont oubliées pour le tableau du Titien qui a tiré du triomphe de la ligue, le sujet d'une apothéose royale ; mais elles traduisent naïvement la pensée de tout un peuple. « Cela devoit avoir esté faiet de par Dieu, s'écriait Brantôme ( Vies des grands eopUaines; don Joan d'Auitrie). C'était la croyance du peuple espagnol et de la chrétienté tont entière. Le TiUea sut donner à cette foi publique Téclatante formule dn génie. Le tableau de cette apothéose dont parle M. Chasles, est au musée de Madrid. Le Titien le peignit à qua* Ire-vingt quatorse ans I Cest la victoire de la ligue. A gauche on voit des trophées ; sur le sol est assis un captif turc ; au haut est une Renommée avec la palme et la couronne; Philippe U remercie le ciel pour cette victoire et pour la naissance de don Fernando qu'il tient dans ses bras et qu*il offre au service dé Dieu. Au fond se livre la bataille. Don Cayetano Rosell cite encore on buste de Pie ?, qui se trouve au musée numismatique de la bibliothèque nationale (Est. 37, CajA nnm. 9). On y voit la flotte de Lépante ; nn des côtés est orné de deux chAteaux couronnés de demi-lunes; ils représentent les Dardanelles. Sur un des navires» l'ange de la reli« gion porte la croix dans la droite, un calice dans la gauche ; en haut est saint Pierre qui lance la foudre contre les galères turques. Nous avons déjà signalé quelques-uns des débris de Lépante que garde avec fierté l'orgueiHeute Péninsule. On montre encore dans Tarsenal royal le casque d'Asti, les armes de don Juan. C'est dans la chapelle funéraire des rois, à TEscurisI, que reposent, auprès des os de Charles-Quint, les restes du héros. Les meilleurs généraux, à leur retour, étalèrent dans leurs demeures ou consacrèrent dans les églises quelques trophées de leur victoire. L*église de Notre-Dame de Palau à Barcelone conserve des souvenirs de Requesens. Les marquis de Santa-Crux, dans leur magnifique palais de TIso, décoré de si riches peintures, ont respecté les fanaux de don Alvaro de Bazan. Moneade avait envoyé au couvent des Unitaires déchaui de Valence, à Nuestra Stflora de los Remedios, plusieurs objets enlevés à Tennemi, entre autres l'étendard de la réale d'AaIi. Tons ces glorieux vestiges ont disparu en 1811; les Français firent da couvent un parc d'artillerie. Affreuses néceuités de la guerre 1 En Italie, ce fut le même transport qu'en Espagne. ATenlse, il y eut une ivresse de sentiments pro* porlionnée à la douleur qu'avait causée à la république le désutre de Famagouste. A la suite du Te Dewn chanté & Saint-Marc, nn savant médecin, qui enseigna aussi avec éclat les belles -lettres, Rasario, reçut du doge l'ordre de haranguer le peuple sur la célèbre victoire ; il montra dans cette mission nn rare talent, trois jours après, dans la même église. Attiré plus tard & Pavie par Philippe II, Rasario professa encore l'éloquence dans cette ville pendant quatre ans, bien que sexagénaire, et avec le même succès qu*i Venise, lorsqu'il exaltait la rictoire toute récente de la catholicité (Cf. de Thon, t. VII, 647-448). Zarlino, Tun des meilleurs musiciens du XVI* siècle, le maître de chapelle de la Seigneurie de Venise, composa pour les fêtes publiques du temps des airs qui furent partout chantés et applaudis. Dans Rome, Colonne fut conduit en triomphe. Le peuple romain lui éleva & la porte Saint-Sébaslien deux arcs, oruci d'éloges ma^^nifiques ; le général du Saint-Siège, acclamé comme autrefois Rieuzi, suivit la voie AppiennC) précédé de tous les pri-

CUANT XXIV. «S»

dans un calme profond; ses flots se couvrent de brouillards et d'épaisses ténèbres.

Alors Fiton me conduisit dans toute la salle et, charmant notre promenade par ses paroles ingénieuses, sans omettre une seule meryeille, il m'expliquait la nature de chaque objet. Je craindrais de vous fatiguer par une relation prolixe; je laisserai donc de côté tous ces détails, dignes cependant de votre souvenir, mais dont l'intérêt n'offre pas un lien assez direct avec mon récit.

XCVIU Je me bornerai à dire que, plein de joie, après avoir pris

iOBuiert, dn sangiak de Négrepont et des filf d'Hali dont Philippe II lui aviit fait présent; autour de lui flottaient les étendards qu'il avait illustrés; il monte au Capitole ; il Se rend à Saint-Pierre, puis, le lendemain, à l'Ara-Coli où était autrefois le temple de Jupiter Férétrien,et où don Juan consacra à la Vierge une colonne d'argent. Le pape y fait attacher les dépouilles des ennemis, et, après les solennités religlenies, le grand latiniste de l'époque, Muret, y prononce le panégyrique de Colonna* Cétait une scène d'ovation chrétienne et nationale, digne d'être contemplée et chantée par Pétrarque. A Rome, ce souTcnir fut durable. Dans Salnle-Marie-Majeure, sur un des bas-reliefs qui accompagnent le sarcophage de saint Pie V, on voit encore aujourd'hui le souverain Pontife qui remet un drapeau & don Juan d'Autriche, et on touriste enthousiaste s'écrie avec éloquence à l'aspect du monument superbe : • Il me semblait voir le nom glorieux de Lépante flotter dans les plis • (MU* Fleuriot, AliXi p. 375, Paris, 1868). Personne ne ressentit plus vivement que Pie V la beauté et la grandeur de ce triomphe. L'on voit encore au Vatican lea peintures exécutées par SCS ordres pour l'immortaliser, et si Meuine ftt ériger en l'honneur de don Juan une colossale statue de bronxe, le Pontife reconnaissant envoya au roi d'Espagae et à son frère deux ubies en riches mosaïques que vous admirez encore au Musée de Madrid: celle qui était destinée à dou Juan représente des trophées maritimes. En Angleterre même, dans une contrée qui était alors le centre des eroyances protestantes, et l'ennemie acharnée de Philippe II, l'on rendit justice à la grandeur du succès, et Bacon, des sommets de la philosophie, l'a comparé aux plus belles victoires : I L'empire de la mer, dit-il, est un abrégé de la domination universelle... ('.ombien les batailles navales sont ordinairement décisives, nombre d'exemples nous le prouvent. La bataille d'Actium fixa jadis l'empire du monde; celle des Iles Cursolaires mit de nos jours le frein aux narines du Turc (circulum in naribus Turcc posttit). De augmentU tcientiarunij lib. VII, cap. m, § 9; The Works of lord Bacon, London, IS43, t. II, p. 417. Malgré les rivalités jalouses des États, Lépante était donc aux yeux de tous la victoire de l'Europe sur l'Orient, du christianisme sur le culte de Mahomet, de la civilisation sur la barbarie ; et M. de Bonald a pu dire avec raison dans sa Législation primitive : « La Turquie ne s'e^t pas relevée depuis la bataille de Lépante ; elle perdit ce jour-là l'ascendanl moral qui avait fait sa force depuis (rois siècles et demi. »

coagë du devin et de Guaticolo, j'arrivai^ quoique bien tard, à mon logement où déjà l'on m'estimait perdu. Ma plume re* vient ici à mon propos, dont une longue digression m'a détourné. Deux semaines nous restâmes dans ce lieu, avec nos armes inactives et de vaines espérances.

En définitive, nous n'apprenions rien sur nos prudents ennemis. Leurs plans, leurs projets restaient pour nous un mystère et le doute tenait toujours nos esprits suspendus. Aussi, nous nous décidons à partir. Nous franchissonë les défilés périlleux pour chercher les Barbares, et pénétrons sur leur territoire^ avides et résolus de mettre fin à la guerre.

Un soir, comme déjà le soleil penchait, nous atteignîmes une vallée très-populeuse, que traversait un grand fleuve et qu'entouraient des collines cultivées ^ Sur la hauteur le plus doucement inclinée, à l'ouverture môme du vallon, notre armée occupe un site convenable, se loge par détachements, et dresse tentes et pavillons.

A peine le camp était assi;, que d'un bouquet d'arbres sort un Araucan audacieux, bien armé. Il cherche la demeure de don Garcia, et, arrivé en sa présence, le barbare sans donner aucune marque, sans faire aucun geste de courtoisie, commence à parler de la sorte... Mais il est bien temps d'arrêter ici ma longue carrière.

* C'ett le val de Millarapoé.

SoMiAui. - Message de défi présenté tu nom de Ceupoliein & doo Garcia. ~ Rase que Toilait cette proposition. — Les Espagnols pénètrent le stratagème et se tiennent prêts an combat. — Attaque du camp espaguol par les Bart>ares dès la pointe du jour. — L*aile gauche des Araacans arrêtée par la cavalerie espagnole. — Bravoure de Caupolicàn. — Exploits des Castillans. — Ce qui se passe an centre de Tarmée barbare. — Faits d'armes de Toeapel. — Marche de Taile droite des Araucans. — Galvarino enflamme les courages. — Choc terrible. — Reogo et Andréa se cherchent dans la mêlée. — Combat épisodique d'Orompeilo et d* Andréa. — Taleur des Espagnols. — Rengo s*engage dans nue troupe d'adversaires. * Sa résistance héroïque. — II est dégagé par Toeapel. — Fierté des deux rivanx. — La fortune parait se décider en faveur des Indiens. » Dernier espoir des Espagnols.

C'est un spectacle digae de nos regards et sur lequel nous ne devons pas glisser facilement que celui d'un peuple aussi inconnu, aussi éloigné de tout rapport et de tout commerce avec les autres nations, tout environné de golfes dangereux aux navigateurs, et qui s'élève pourtant à une gloire que n'ont su conquérir qu'avec difficulté, par les travaux de la guerre, les héros les plus illustres de ce monde.

Que les écrivains cessent de vanter ceux qui ont possédé la science des combats; qu'ils ne célèbrent plus les inventeurs dont la main a forgé le fer et l'impitoyable acier 2 les plus lointains habitants de Tlnde, les barbares d'Arauco ont porté si loin l'ordre de la guerre et la discipline, que nous pouvons les prendre pour maîtres.

Qui leur a montra à former des bataillons, à se présenter en armée régulière, à élever des bastions et des redoutes, à se for- II. U

tifier derrière des fossés et des murs, par des tranchées^ par des obstacles nouveaux^ des stratagèmes, toutes les ressources de l'art militaire 7 Ne sont-ce pas là des marques suffisantes et manifestes de la valeur de cette nation et de son expérience exercée*?

Nous lui devons surtout cette louange qu'à la guerre elle sait respecter le silence et la subordination; que jamais chez elle un secret n'a pu être arraché par les présents, par la menace» par la force, conmie déjà mon récit Fa ouvertement démontré *• Ni la ruse, ni les émissaires, en un si grand nombre de jours, ne nous avaient révélé sur eux aucune nouvelle.

Dans les villages voisins beaucoup d'hommes avaient été saisis par surprise; mais ils avaient résisté à la rigueur des tortures avec une rare fermeté et une contenance inébranlable; si bien que souvent ils nous inspiraient de graves inquiétudes. Quels maux sérieux n'avions-nous pas à craindre, si leur astuce toujours croissante parvenait à nous entraîner dans une croissante erreur l

Cependant Tannée espagnole, comme je Tai dit, avait à peine choisi son campement ^ qu'un jeune et hardi guerrier se pré-

i Cet témoignagei de sympathie poarle courage et rhtbileté des Artocanaont été quelquefois reprochés à don ErclUa par une critique exeluslTe et timorée ; mais le poète a pris tes précautions et t'est justifié d^aTance :

« Puei 00 es el vencedor mu eilioMulo

De aquello en que cl Tencido ci rcpultdo. »

{Araue., l, ocL il.) S Cf. Arauc., eh. ixir, oct. 98, 09.

S Dans la vallée de Millarapué. Cf. ch. xur, oct. 100, 101. Ereillan'a pas cité le nom de l'emplaeement, mais il est désigné dans le sommaire espagnol du chant xxt :

Atianlan lot eepeilolet tu eanpo en MilUrapoé.

Ces sommaires auxquels nous atons attribué une origine douteuse (cf. tupra^ t* ly p. H, note I), semblent pourtant bien appartenir à don Breilla* Us m trouTent

CHANT XX Y. S4t

sente et s'enquiert de la demeure du capitaine. Arrivé défaut lui, le barbare, d'un ton baut et sans respect, au milieu de la foule nombreuse qui s'est réunie^ fait entendre ces libres paroles :

vn

« Capitaine des chrétiens I Si tu es ambitieux d'une gloire justement acquise, voici qu'à propos ton heureuse destinée t'amène pour saisir l'occasion opportune. Le magnanime Caupolicân. Jaloux de mettre à l'épreuve ta valeur si fameuse, si tels sont en effet ta bravoure et ton courage, t'appelle à un combat singulier.

« Bien des personnes l'ont informé que tu es un noble héros dans la fleur de l'âge, habile dans l'art de la guerre, chef suprême de ces soldats. De son plein gré, il t'assure un avantage; il veut que tu sois libre du choix des armes, et ne se réserve aucune condition; son unique désir est d'éprouver ta vaillance et sa fortune.

« Et, comme il lui est parvenu que tu exprimes le désir de rencontrer l'armée d'Arauco, il te fait savoir qu'à la pointe du jour elle viendra se présenter dans cette plaine. Là, avec une sécurité entière des deux parts S entre les deux camps, seul à seul, si tu veux combattre pour vider cette querelle, il confiera aux armes la décision de tous les droits.

dans réditîon prineep» de 1569, qoe nous nViout po reneontrer jaiqu^iel, tt qu'il DOOf a été donné de eounlter à la bibliothèque impériale. Cf. ntpra^ p. 8, note I. Nous profitons de l'indleation historique que nous présente iei l'abrégé trop succinet eoBserré, comme les autres, par tous les éditeurs de VAraueana.

1 «... Confirmesads anbu partes lUnâ. •

Winterliag pense qu'il s*agit ici d'une escorte de sûreté :

«... Mit Venrehmnfen von beiden Sciten. •

Hous eroyons plutôt qne le poète a voulu] parler de la sécurité garantie par la bonne foi de part et d'antre. Cest le sens que paraît entraîner iel Téplthète llana.

«n l'araucana.

« 11 ne propose d'autre pacte et d'autre accord^ que de soumettre, si tu es le Tainqueur, son pays à ton empire; de lui tu pourras faire ce que tu voudras, sans user ni d'égards ni de clémence ; et quand tu auras été vaincu par lui ^ il te laissera liïfte dans ta haute dignité ; car il ne veut d'autre prix et d'autre gloire que l'honneur môme du sticcès.

a Considère que le bruit même de ce combat suffit pour t'acquérir le renom et la célébrité d'un vaillant, et tant que le soleil fera jaillir les rayons de sa lumière^ ta mémoire régnera parmi les peuples; car, toujours on dira que pour une lutte noble et intrépide, tu es entré en lice avec le magnanime Caupolicân, et que seule seul tu lui as résisté en champ clos.

a Voilà pourquoi je suis venu, et je te prie de prendre, à ton gTô, une rapide détermination, de me dire si tu veux, aux termes qui te sont offerts, accepter ou refuser ce défi. Le péril, je le sais, est grand et reconnu ; mais ta fierté et ton courage me donnent l'assurance que tu satisferas vaillamment et à ta belle réputation et au désir du chef qui m'envoie. »

Don Garcia lui répond en ces mots : « Je suis ravi d'accepter le combat et je déclare à ton maître qu'à l'heure dite et au lieu convenu, il pourra venir à son vouloir et avec toute sécurité. » L'Indien qui écoutait attentif, reprit avec joie : « Je te

i Dtui le langage da mesiager, It victoire de dou Garcit n'est qu^one hypothèse: « si tencieres. » Celle de Caupollcin est une afflrroalioo : t Cutndo tù por él vencido fueret. ■ C'est là une nuance de Porgueil barbare, mal saisie et mal rendue par Wioterling :

Oocb wOrdMl du dureh ihn beiiegt.

CnANT XXY. «46

le jure^ ta réponse audacieuse te rendra fameux à jamais dans le souvenir de tous les hommes. »

Il dit, et sans aller plus avant^ il tourne l'épaule et reprend son chemin; sa mine arrogante montrait assez combien peu de cas il faisait de nous. Quelques-uns à sa physionomie le prirent pour un espion fin et rusé, dont la visite n'avait d'autre but que de reconnaître nos troupes et le camp où nous nous étions retranchés.

Lorsque la nuit fût venue S nous rangeâmes nos soldats en ordre de bataille. Appuyés sur la hampe de nos piques dressées, nous étions là comptant les astres, et pourtant envahis par le sommeil, accablés par nos armes pesantes, en dépit de la méfiance que nous avaient laissée les paroles du barbare. Nous pensions qu'il s'était présenté seulement pour s'informer de nous et pour procurer à ses compagnons un moyen de vaincre '.

Déjà la lente nuit se dérobait et faisait passer au couchant ses étoiles ; déjà l'aurore qui perçait à l'orient éclipsait toutes leurs lumières; elle répandait sur les fleurs sa friche rosée et leur rendait ces teintes que les ténèbres importunes avaient ramenées à une seule et lugubre nuance ';

1 c Venidt puet la oocbe. > Il noos est maUité de comprendre pourquoi Winter* liog, à celte expression simple, a substitué une élégante phraséologie :

« Die Nacht llwt ihren SehlummerMn Auf Berg* und TbAler niederlhauen. »

Avec la justesse du génie, Ercilla résenre tous les trésors de sa langue poétique à Poctave suiTante, lorsqu'il Toudra opposer les cris désordonnés et la fureur de Taltaque des Barbares aux scènes paisibles et charmantes de la nature.

s Don Garcia ne s'y trompa point. Il laissa tous les Espagnols sous les armes et prêts i combattre. Une fulle confiance eût plongé ses soldats dans le repos du sommeil, et la ruse du barbare n*avait d'autre but que de livrer au fer des Araucans des troupes surprises et troublées.

' Cf. Arauc, ch. ii, oct. 53-55. L'on ne saurait assex admirer la variété des expressionSf toujours inépuisable chez Ercilla, dans la description dus mêmes objets.

246 LARAUGANA.

Lorsque lout à coup avec des cris éclatants apparu! à gauche et à droite en trois masses distinctes et bien rangées Tannée des Indiens. Chaque bataillon regorgeait de guerriers qui s'avançaient dans une attitude belliqueuse, à pas rapides, d'une marche régulière, et venaient, je le répète, envelopper notre étroit campement.

Nos cavaliers étaient prêts, et, bride en main, attendaient l'ennemi ; mais avant son arrivée, ils prennent les devants, s'élancent par une âpre descente, et courent se jeter sur le bataillon gauche des Araucans. Ils l'atlaquenl avec tant de fureur qu'un terre-plein et une solide muraille n'auraient opposé à leur choc terrible qu'une vaine résistance.

Gaupolicân marchait un peu en avant de ce bataillon qui obéit à ses ordres ; il recule jusqu'à ses guerriers^ et en un clin d'oeil il fait abaisser leurs piques. Le pied ferme, le bras tendu, sur leurs pointes aigués et meurtrières ils reçoivent le fougueux escadron qui vole à leur rencontre et font dans les premiers rangs un cruel ravage.

Les uns, tout surpris, sans ailes, quittent d'un vol léger leurs arçons; d'autres, les pieds tournés vers le ciel, de leurs côtés vont battre le sol ; et ceux mômes qui pour avoir serré le genou avec plus de vigueur, n'ont pas mesuré la terre, malgré la force dont ils ont fait preuve, de l'attaque restent bien mal traités.

Les nôtres ne manquaient pas leurs coups, ils les achemi-

naient tout droit à leur but; ceux-ci traversent leurs adversaires d*uQ flanc à l'autre ; ceux-là leur labourent la poitrine. £n un instant tous les guerriers sont confondus ; on en vient aux épées, corps à corps, avec tant d'ardeur et de fracas, que Ton croirait entendre le bruit formidable des forges, de Yulcain.

ixn

Le vaillant général des barbares^ GaupolicÂn, sa pique une fois rompue, frappe de la massue, à droite et à gaucbe, il blesse, il mutile, et tue et terrasse, il se trouvait tout auprès de BenocaDO. 11 serre les dents, et de son bras vigoureux décharge sur la léte de Tennemi un tel coup qu'il lui brise le crâne sous le casque défoncé.

Après Berzocano, il en renverse un autre, en immole un troisième, qui pour leur malheur étaient alors ses plus proches voisins; il se fraye passage, il massacre, il brise^ il renverse, et aplanit au loin sa rude carrière. Il attaque Tambo l'yanacona, et, comme le faucon lie un poussin ou une jeune colombe, sans que ses compagnons présents le puisseot secourir, ses mains terribles Técrasent, l'anéantissent ^

1 WiDUrling tradoit ici trop à U lettre les méttphoref d'Brcillâ, d«iit cette octare et dans U préeédeote :

« DeMargàndole eocimt tal pofiadt,

Le ahofi j lUipedau entre 1m manoi. »

« BiiU knir'ohcnd er lur FausI die Iltnd.

So pMktt ond itrreiut «r ibn. »

Cet loeetiont-U Uitseut croire «u leeleur que Ctupolicia d'un eoap de poing enfunce le casque et le crAae d'uo Eipagooi, et de ses mains en saisit nn antre et le déchire, eonnie ferait de sa proie une bète fauTc ou no oiseau carnassier. Mais le poète Tient de nous dire que Caupolicân, après aroir ▼■ son épée en éelats, avait saisi sa massue, et rien ne nous apprend qu'il l'ait aussitôt quittée. Le premier Ters signifiera doue que le chef des barbares serre fortement la poignée de sa massne <tt porte à Bersocano nu coup mortel. Le second Indique, à notre sens, qn*on coup semblable atteint l'yanaeona Tambo« que la massne l'abat, loi enlère le souffle (ahogm ; Cf. infra, oct. 43 et «4). et le laisse brisé. Don Brcilla eo«p*rt cette fols Canpolicàn an faneon qni taisU une jeune eolombe; mais l'idée M Ini

Beroal et Leucoton, qui ambitionnent de se rencontrer dans le jeu des glaives, s'attaquent avec furie, et déchargent leurs bras avec une égale colère et une égale ardeur. Tous deux inclinent leur tête hautaine, et par un acte de courtoisie involontaire, tous deux courbent ensemble le genou; ils sentent batlre leurs dents et tous leurs muscles.

Mais chacun d'eux aussitôt se redresse, et ils commencent un combat cruel et acharné ; tantôt ils visent en bas, et puis à la t^te; d'un coup ils faussent le casque, de l'autre le bouclier: ainsi quelque temps ils bataillent; mais leur lutte ne peut avancer davantage ; car une grande foule de guerriers se Jeta à Tattaque, et les contraignit, malgré eux, à se séparer.

Don Miguel et don Pedro de Âvendano, Rodrigo de Quiroga, Aguirro, Aranda, Cortés et Juan Jufré, au milieu de grands périls, soutiennent l'honneur de tout leur parti. Font aussi éclater leurs prouesses et prodiguent le carnage Reinoso, Pciïa, Côrdoba, Miranda, Monguia, Lasarte, Castaneda^UUoa, Martin Ruiz et Juan Lopez de Gamboa.

Et aussi, don Luis de Toledo, Garranza, Aguayo, Zi!iniga et Castillo résistent à grands coups à la fureur des bandes indiennes, avec Diego Gano, Ferez et Morcillo ^ : les deux cousins de Alvarado, Juan et Hernando, Pedro de Olmos, Paredes et Garrillo,

vi«Dt pu de comparer les mtini du guerrier tux serrei de l'oiseau chasseur. Ce qui est rapproché de part et d'autre, e'est la promptitude arec laquelle la victime est saisie et dominée.

1 Wiaterliog et Cayettso Roiell aubstitueol à ce nom celui de BonguUlo,

CUAXT XXV. ti9

jettent vaillamment à leurs pieds, quelque sang qu'il leur en coûte, une multitude de comballants K

Le bataillon des Barbares qui marchait entre les deux autres voit le combat engagé à notre aile droite ; il se hâte et précipite sa course, pour voler au secours des siens avec un élan formidable. Mais déjà nos guerriers, rangés en tercios, courent à toute vitesse le recevoir. A leur bruit terrible, au fracas du choc, vous diriez que la terre frémit et s'affaisse sur son centre.

II 7 eut là beaucoup de chutes glorieuses, de beaux coups de massue et de lance ; piques. Javelots et hallebardes volent Jusqu'au ciel en mille éclats ; sans retard on en vient aux épées, quelques-uns môme plus entraînés par la fureur s'étreignent, et, avec la dague et le poignard, se portent des blessures profondes et mortelles.

Le superbe Tucapel a frappé en plein et étendu mort un vaillant Espagnol. Non satisfait de ce coup de mallre, il arrache au mort son épée luisante, et avec elle perce la poitrine de Guillermo; puis d'un revers et d'une violente estafilade* il abat deux télés armées de leurs casques, et loin de leur tronc les envoie rouler.

II frappe une seule fois, et le Jour est enlevé à Torbo ; il porte à Juan Yanaruna* une telle blessure que la léledu guerrier, si défendue qu'elle soif, partagée depuis le front, retombe des

i Observez atee quelle exactiiude ErcHIa forme une foii de plut réanméntion des gaerriere espagoolg, de ses compagnons d*annei. Ce lont les témoins de ta Téracité. Il oe veut pas les offenser par un oubli injuste, ni les priter de leur part de gloire. Cf. infra, oct. 60.

» Le traducteur de Niirnberg et la collection Ritadeoeyra lisent Ynarauna.

t 50 l'araucana.

deux côtés sur les épaules ^ Puis il vise d'esloc avec adresse et arrache la Tie au robuste Picol. Mais au môme instant, sans qu'il ait pu les prévenir, plus de dix épées l'ont atteint.

Sur le héros fondent avec vitesse une foule de combattants, attirés par le bruit de la mêlée retentissante ; ils forment autour de lui un cercle redoutable, et, confusément amassés, le harcèlent et le fatiguent ; mais lui, d'un regard fier, où se peignent le dédain et l'orgueil, fait tourbillonner son bras avec tant de vigueur que beaucoup d'entre eux, punis et corrigés^ sentent se réduire leur enthousiasme et leur audace.

Le courroux et la fureur du héros s'animent à mesure que grandissent l'embarras et le péril. L'honneur et la gloire, il les demande aux plus rudes obstacles ; il se jette au milieu des risques et des tentatives les plus dangereuses. Tout ce qui est possible lui semble aisé. Son grand cœur et son courage indomptable aplanissent et facilitent à ses yeux ce que l'homme peut exécuter.

Le dernier bataillon, le plus nombreux des trois, poursuivait sa marche et son dessein, d'un pas régulier, mais rapide, et gravissait la côte allongée. Arrivé sur un plateau vaste et commode, d'où il peut découvrir toute notre armée, il s'arrête un instant avec prudence pour reconnaître l'emplacement et le nombre de nos soldats.

i Cf. Virgile, En., IX, 753-755 :

« Collapios arias alqoe arma eraeoU eerebro Stsrnil humi rooriens ; ttqiie ilU partibut acquis Bue capul atqu« illuc huroero es utroqua pepand . •

CUANT XXY. lit

Devant celte troupe, s'avançait le brave Galvarioo * comme s'il Teût commandée. Il montrait ses poignets mutilés, étalait ses plaies encore saignantes, courait avec transport d'un rang à Tautre, leur peignant le fléau commun qui doit les atteindre, et enflammait de rage tous les «cœurs , par les gestes et par le langage les plus expressifs :

« Intrépides soldats, s'écriait-il, tous qui mérites si bien ce beau nom, braves à qui la fortune et les destins favorables ont confié aujourd'hui l'existence et la gloire de TAraucoI soyei sûrs de la victoire. Malgré leur grand bruit et tout ce vain appareil^ ces hordes ne sont que le misérable reste et la lie de ceux que vous avez battus tant de fois.

« Voici Yotre dernière bataille, tous l'aves souvent appelée do vos vœux, et, lorsqu'elle sera finie , il n'y aura plus devant vous aucun obstacle, ni lance dressée, ni glaive menaçant. Songez à la mort infâme ou à la vie déplorable préparée pour le vaincu, à l'excès des plus affreuses tortures que le conquérant promet en ce jour à ceux qui vivront encore.

ff Si vous êtes défaits dans cette rencontre^ la loi et la liberté sont abattues; vous restez soumis à un joug écrasant, inhabiles désormais aux travaux de la guerre. Attelés pour toujours avec les stupides animaux, vous aurez à labourer, à cultiver la plaine,

' Non noaf rappelom quell* fermeté d« ctrtetère et qneli Mnlimeati de farouche indépeodance avtit déployés GaUarioo; cf. Ârauc^ cb. xiii, oct. 4S-5i; XXIII, oct. 1-18. Noas ne lommea nuUemeot tarprii du rôle qu'il va remplir Ici eneore; il anime les guerriers de sa haine vengeresse ; mais le téritable chef de cette partie de l'armée araueane était Liacoya ; cf. oh. xxti, oct. 8.

25i l'aUALCANA.

à remplir les plu3 durs ofâces de Tesclave^ les métiers avilissants de la femme.

« SouTenez-Yous^ guerriers^ ah 1 souvenez-vous, que ropprobre dure toujours, et que pour toujours ici la victoire affermit vos illustres exploits. Soldats, considérez la gloire que le succès vous tient toute prête, et le noble prix, Thonneur immense , je le répète, qui s'attache à un si court effort.

« Celui qui vase montrer brave combattant, aura dans sa main le sort qu'il désire. Tout ce que nous avons souhaité, la fortune aujourd'hui a pris soin de nous en faire les maîtres. Ah I réfléchissez aussi que Ton demeure condamné comme rebelle et perfide lorsqu'on ne sait pas vaincre ; que les vaincus n'ont jamais raison, et qu'il ne leur appartient que le châtiment, puisqu'ils n'ont plus que l'ennemi pour arbitre. »

XL

C'est ainsi que le vaillant barbare éveillait la colère et l'es^ pérance. A peine le bataillon pouvait obéir encore > se soumettre à Tordre et retarder l'attaque ; mais aussitôt qu'ils entendent le dernier signal^ résolus et pleins de confiance ^ les Indiens abaissent leurs piques, et^ à rangs épais, se laissent emporter par leur fureur.

XLU

Sur le terrain plat et pierreux , que pouvait mesurer le jet d'un arc, nos cavaliers aussi, au môme instant , s'élancent ensemble au-devant des Barbares ; transportées de courroux et de rage inhumaine, remplies du feu qui brûle dans tous les cœurs, se heurtent les troupes furieuses, et les corps morts tombent et s'amoncellent.

XLIH

Les piques ne restent pas longtemps intactes , leurs tronçons volent de toutes parts dans les airs; les longues files et les rangées de combattants se choquent et se rompent. La mort change mille fois d'aspect. Beaucoup, sans blessure, périssent étouffés par la poussière et par les armes ^ d'autres brisés dans les rencontres violentes.

Affreuse est la lutte qu'ils se livrent, extrême leur ardeur et leur fougue inouïe. Tous à résister avec même constance déploient les derniers efforts, leur vigueur et leur adresse. Jusqu'aux cieux le bruit terrible s'élève, toute la campagne frémit à l'entour et toutes les places que l'on voyait à découvert sont jonchées comme d'une abondante pluie de cadavres '.

Le courage s'enflamme; la mêlée grandit, et le cliquetis non interrompu des armes devient plus sonore; il n'est cotte de mailles, ni trempe si fine qui, d'entrer et de se frayer route, empêche la mort impétueuse. Dans son essor formidable, dont rien ne peut réparer les désastres, elle change tout à son image, et du cruel et horrible massacre , elle fait naitre un vaste lac de sang épais et noir.

L'orgueilleux Rengo, qui, à l'aile gauche, allait animant toujours la bataille, aiguillonné par l'affront qui le ronge, et qu'il a reçu d'André à Mataquito *, fait entendre une voix rauque

1 WinterliDg altère profondément la métaphore d'Ercilla ;

« Und je(i« anbedeekt« Slftlte Dienl Leiehnunen lum Rubebatte. >

« Cf. Araueana, ch. iv, oct. M. On ne regrette pas que le po«te ait fait échappet Rengo à la mort qui frappe ton» let AraDcani de Uotaro dans la forierease TT i5

t54 LARAUCANA.

et brandit son arme; il parcourt et visite tout le champ de bataille, et de toutes paris, à droite et à gauche, fait en vain retentir le nom de son ennemi.

André faisait la môme recherche. Il brûlait aussi de vider la querelle ; mais cç que voulaient Tun et l'autre, le destin de tous deux semblait se plaire à l'éloigner. Le héros italien s'escrimait ailleurs à distance dans un autre bataillon , et avec sa force effrayante accomplissait des exploits dont la grandeur légitime n'excitait pas moins la pitié.

D'un coup il abat Trulo et dirige sa pointe meurtrière contre Pinol qu'elle transperce. Il envoie Teguan, le bras tranché, router au loin sur le sable. Il fait voler la tête de Changle^ divise Pon en deux par le milieu du corps , pourfend Narpo jusqu'à la poitrine, et laisse Brancolo debout sur un seul pied comme la grue.

Voyez-vous Orompello qui arrive de ce côté, semant la mort sur son passage ? il accourt aux cris et au vaste fracas et voit le sol couvert partout de cadavres. A peine a-t-il reconnu l'intrépide Génois, que, semblable au tigre affamé, il l'attaque, la massue haute, le visage enflammé de fureur , fièrement dressé sur la pointe de ses pieds.

André reçoit l'arme pesante sur la haute crête de son casque ; le cimier se défonce et reste plongé dans le coussin de coton qui le tapisse. L'Italien, tout étourdi, rejette le sang et change lie couleur; ses mains touchent le sol; il ne voit plus que des étincelles et des éclairs.

où ils éUlent retranchés, ortqie Ton se reporte aai eiploiti qui lui sont eocor« réservés; cf. infro, oct. 61-72 jch. xxri, ocl. 10-li. Cf. cb. ziii et ixx.

CflANT XXV. 255

Le Taillant ladien redouble aussitôt ses efforts, avec plus de fureur et moias de justesse ; s'il n'eût frappé à faux, le Jeu terrible entre les* deux guerriers était fini. Le Génois, bors de luimôme et aveuglé, penche un peu sur le côté; mais il reprend ses esprits, se redresse avec une agilité inattendue, et lève à deux mains son large glaive.

LU

Avec une rage extrême et une vigueur extraordinaire^ sur le jeune homme il le fait retomber de telle sorte que si celui-ci n'y eût opposé sa massue garnie de fer, do haut en bas il était partagé. Le tronc puissant est coupé comme un roseau ou une baguette légère, et môme n'était que le tranchant du glai^e se fût détourné, la blessure eût pénétré assez avant pour arracher la vie au héros.

LUI

L'Araucan se voit privé de son arme. Mais sa bravoure ne baisse point pavillon ^ Loin de là, d'un mouvement rapide, il

1 «No por eso ftnûnô el furor la tcU. *

Heureuse langue allemande I Elle permet à Winleiling de traduire avec une incroyable exactitude :

« Strieh Jaram nlehl di* Segel gUieh der Wilde. »

XoQsaToni cru pouvoir adopter une figure analogue, due à Mo'.ière :

« J*ai conçu, digéré, produit un ttratagème. Devant qui tous les tient, dont lu fais tant de cas, DoiTcnt sans contredit mettre pavillon bat. *

(L'j}<our<U, act. II, se. ii.)

Boiieau, dans cette X« latire qui lui a été si sévèrement et si justement reprochée, présente la même métaphore :

m Avec elle il n'est point de droit qui •'ëelaireiiae, Point'de procès si vient qui ne se r^eunisse ; Et sur l'art de former un nouvel embarras, Devant elle Kolet mettrait pavillon bas. »

Peut-être serait-il eiceuif de contester 4 la langue épique, arec une légère modifîcatioo, une figure accréditée dans l'epltre et dans la comédie par le génie de Boiieau et de Molière, surtout lorsqu'il s'agit de traduire un poëte dont l'idiome ne mai<que ni a'abandon ni de quelque familiarité.

t56 LABAUOANA.

saisit sur la place un débris de bouclier; il s'en couvre aussitôt et, sans craindre le péril, avec le seul tronçon écourté qui lui reste^ plein de co nuance^ il pousse à son adversaire K

Il le frappe à la tôte, et bondissant de côté d'un élan adroit et vigoureux, dérobe son corps de manière que l'Italien ne fouette que l'air vide avec son glaive. Orompello veut recommencer, mais il ne réussit pas ; l'autre l'assaille avec vivacité, au moment où il s'écarte et le Génois est si agile que son rival peut à peine se couvrir de son bouclier rompu.

L'épée vole et abat sur la terre un large fragment de l'armure défensive, descend avec violence contre le casque qui ne peut abriter la tête, et le fer pénètre jusqu'au crâne. Le jeune bomme reste un instant éperdu ; mais il revient à lui-môme, et se voyant serré de si près, sans hésiter, il élreint l'ennemi entre SCS bras puissants.

Le liardi Génois , qui se croit capable de dompter môme le redoutable Mars, saisit l'Araucan avec vigueur; mais il est déçu dans son espoir; car dans l'art de la lutte, personne ne surpassait l'adresse d'Orompello; ils se poussent, dcci delà, se refoulent pied contre pied*; ils embarrassent l'un l'aulre leurs jambes

I c ConGado, • que Winterling rapporte i Andréa, et qui peut t'y rapporter daoi la coastruciion espagnole, tant que la raison ail aucune réclamation à faire, nout semble pourtant mieux appartenir à Orompello. Il y a dans cette épitbèle un écho du vers qui précède :

« Como quien ptligro no rteela. »

II fallait une singulière audace, en effer, et une rare confiance en sa propre fortune et en son courage, pour aller avec un tronçon de massue affronter un guer-> rier tel qu'Andréa, encore armé de son glaive.

f € El uno el pië del otro rabalit. »

La traduction vague de Winterling échappe aux difficultés que présentent loi les détails de l'art gymnastique :

• Sie winden, dreben, rûttsln, rtnken Sich hin und b«r mit aller KraTl ond Mâh. »

CUANT XXV. 457

et leurs genoux avec des entrelacements adroits et trompeurs.

Cependant don Garcia de Mendoza ne demeure pas oisir. Brave et vigilant^ tantôt il combat avec ardeur, tantôt il anime le courage de ses guerriers. Non moins actif, Juan Remon également forme à la discipline et au maniement des armes, remplit à la place qu'il occupe les nobles devoirs d'un soldat et d'un prudent capitaine.

Santillane et don Pedro de Navarre, Avalos, Vierma, Caceres, Baslida, Galdamez, don Francisco Ponce, Ibarra, donnent la mort et défendent bien leur vie; l'intendant Vega, Segarra le trésorier^ ont de leur côté engagé une action, où les suivent Velasquez et Cabrera, Yerdugo, Ruiz, Ribera et Riberos.

Sur un autre point de la bataille, mal serait advenu pux nôtres, tant l'ennemi accourait en foule, si don Felipe, don Simon et Prado, don Francisco Arias, Pardo et Alegria, Barrios, Diego de Lira, Coronado et don Juan de Pinède, tous ensemble combattant avec une héroïque valeur, n'eussent arrêté l'élan des Barbares.

Là aussi augmentaient le carnage Florencio de Esquivel et Altamirano, Villarroel, Moran, Vergara, Lago, Godoy, Gonzalo Hernandez et Andicano. Si je ne rappelle pas ici le souvenir de tous, que l'on n'accuse pas la volonté, mais seulement la main; elle ne peut retracer les nombreux hauts faits qui alors s'accomplirent à la fois^

A ce moment retentissait un grand tumulte parmi ceux de

Cf. supra, oct. «7, page t49, noie I.

258 L'ABAUCANA.

nos soldats qui luttaient au midi ; là^ le farouche Rengo, oulr6 de fureur, entraîné par son audace et par sa vaillance, s*élait tellement engagé parmi les Espagnols , qu'il ne pouvait plus revenir vers les siens. Un cercle de combattants obscurs Ten- Ycloppait. Ils l'accablent de coups et s'acharnent contre lui de toutes parts.

Lxn

11 a beau se démener au milieu de la foule et frapper à droite et à gauche, de manière à tenir le cercle à distance et à les corriger presque tous par l'exemple de leurs compagnons ; cependant la troupe agile le harcèle deçà, delà, le presse de tous les côlés, avec ses javelots, ses épieux, ses armes acérées qu'elle lui darde de loin comme s'il eût été une bOle sauvage.

LXm

Ceux qu'il atteint, il les meurtrit ou les tue, sans que puissent leur être utiles ni heaume ni cuirasse. Ses coups, assenés sur des membres à décou\'ert, les déforment, les rendent méconnaissables; et de ses atteintes, lorsqu'elles sont le moins énergiques et le moins fermes, il brise pourtant ou bras, ou jambes, ou jointures. On n'apercevait qu'armes rompues et casques pleins encore de tètes broyées.

Mais, je l'ai dit, bien que dans celte lutte il déploie un courage et une valeur indomptables, ils finissent par le serrer si vivement et de si près, qu'il ne pouvait plus à la fin leur échapper. Après tout, il était de chair; son corps était doué de sentiment, et son agitation vive, continuelle, épuisait sa force et tout son souffle *.

1 Wiolerliog rapporte monîmiento tux Espagnols :

a Und des bsiUnd'gcn Andranj^s «ildc Wutb Beugl «eine Kraft und llhinet leine Miilh. »

Nous n'avons rien à dire à cela; mais les mêmes termes peuvent trèc-bieo s'appliquer à la résistance de Rengo ; elle épuise toute sa vigueur. Ce qui le fatigue, ce

Dëjà sur le sol un de ses genoux était posé, et à peine, dans cette attitude, Rengo se pouvait-il soutenir; l'ennemi se presse, s'amoncelle^ et sans lui laisser reprendre haleine^ le harasse ; lorsque, par la rampe de la haute colline S Tucapel arrive d'un autre côté, et avec l'énorme massue qui arme toujours son bras, partout où il poursuit sa marche, se fraye une libre et vaste carrière.

LXVÏ

Comme un taureau farouche % qui n'a plus de Jarret ', mugit et déjl laisse pendre sa langue; une foule nombreuse l'entoure, et chacun sur lui veut essayer son épëe; tout à coup sur un point différent de l'arène, le cou tendu, le front haut, apparaît un autre nourrisson illustre de Jarama*; à son aspect la multitude fuit et se disperse*.

•oot les «-ffbrit qu'il est réduit à faire. « El furiotoy ooatiauo moTÎmiento, » rappelle ici les vers de l'octave 62* :

«... Se enTUcUe entre etloi de manert

Que «n rueda les htria lener i fuenu •

1 Cf. Arawi., eb. xxiv, oct. tOO; xxv, ocl. 3i.

s Comparaison puisée dans les mœurs natiouales de TEspagne.

t a Desjarreiado. ■ AllusioD à une circonstance des combats de taureaux, aussi cruelle que les combats eux-mêmes. Elle sera plus vivement saisie dans rin<*i lent que nous livre le récit d'un témoiu oculaire : ■ La trompette sonne ; le m«tador parait, il va droit i la bète furieuse. Devant les regards de l'bomme, la frénésie de ranimai te Klace ; il regarde un momeut la poiule seinliUsDle de lépée, puis il en détourne lentement les yeux. Tout sanglant, il court autour de Tarene, il fuit, il demande grâce. « La demi-lune ! la média tunni • répond en mugissant la foule qui lui réserve une mort infime. Uu des banderilleroi s'avance armé d*uu tranchant recourbé au bout d'une longue lance; par derrière, d'un seul coup, il tranche lesjarretê du Uche. Le grand taureau suppliant tombe, il se traîne sur les gei.out autour du cirque. A ce moment, une foule de spectateurs, emportés par la rage et le mépris, se précipitent dans l'arène; ili se ruent les uns les autres sur cette masse sanglante qu'ils enfourchent et qui traîne quelque temps ce fardeau de furieux sous lequel elle finit par crouler et rester ensevelie. • (Edg. Quinet, Œuores eompiêtetf édit. Pagoerre, «857, t. IX, p. 36-37. Cf. tbid,, pp. 31-45, et Nicolu Uoralin, cité par M. Antoine de Latour, Toiède et lee bords au Tage (p. 7«-8t). ^ • Ofro famoso de Jarama. • 11 y avait des taureaux célèbres comme de célèbres loreadores. (Cf. M. de Latour, Espagne, tradition^ mœurs et littérature, p. 317.)les pAioraget du Jarama fournissaient les plus terribles et les plus admirés. C'est

• Oue desliaea la Jnata y la darranu. •

(Voir eett* note page 260.)

260 LARAUCANA.

Ainsi, le glorieux Rengo» un genou appuyé dans la poussière, combattait encore au milieu de la troupe entassée qui, sans crainte, peu à peu le venait assaillir, lorsque l'homicide et brave Tucapel, attiré par les cris de la bataille, le voyant traité de la sorte, sans hésiter un instant, se jette à travers les agresseurs pour lui porter secours.

LXVHl

11 étend par terre quatre ou six guerriers dont la chute lui livre une petite place et un étroit passage; les autres s'écartent et rompent le cercle dont ils pressaient Rengo chancelant. Furieux, c*est contre Tucapel qu'ils tournent leurs armes et leurs cris; mais il règle si bien ses comptes avec eux*, qu'ils se tiennent à longue distance.

une béte des bords du Jarama qu*abatUt devant tonte la Cour, sur la Plaza Mayor de Madrid» ce brillaut don Juan de Tarsit, dont les prétentions imprudentes devaient être si promptement châtiées par la jalousie de Philippe lY ; cf. Romdneet hiità' rieoêf du duc de Rivas, « Condede Tillamedîana, ■ Romance |ro. Aujourd'hui encore les meilleurs taureaux viennent de la mèœe contrée, et la grande prospérité agricole du Jarama ue s'est pas amoindrie. « A Araojuez, nous dit M. de Latour [Tolède et le$ bords du Tage^ p. 64} , le Tage prend dans ses eaux le Jarama, qui donne à son cours plus d'ampleur et de majesté. Cest daos l'angle formé parle fleuve et la rivière que M. le duc de V«ragua, le descendant et Théritier de Christophe Colomb, entretient celle race d'admirables taureaux parmi lesquels, chaque année, Madtid vient chercher les héros de ses courses. • Sur les combats des taureaux, voyez surtout Fernau Caballero (« la Seftora Bdbl de Faber •), Seène$ de ia vie espagnole^ et If. le docteur Blatin, Zet Courses de taureaux ^ Paris, 1863. Cf. M. l'abbé Léon Godard, V Espagne f p. 204-230, et M. Eugène Poitou, Voyage en Espagne^ p. 130-161. Ces deux critiques ont discuté, avec une grande élévation de vues et de langage toutes les fausses raisons que l'on s cherche i faire valoir jusque daos ces deruières années pour le maintien de ces tristes et sanglants spectacles.

* « Que defbace la junta y la derrania. •

Ce vers ne veut pas dire que le taureau atteint la foule et la disperse i coups de cornes, comme le ferait croire la version de Winterling:

« Uad brichl durch dai Gewûbl tich reiuend Bahn ; »

mais bien que Tapparition du formidable quadrupède suffit pour que la multitude s'enfuie et se dissipe.

1 L'expression un peu familière d'Ercilla,

c El daba d« li tan buen dtfcargo, »

est empruntée aux relations d'intérêt, aux habitudes du commerce. Dar descargo signifie, au propre, donner une quittance, un écrit de décharge. Pour {'acquit de sa

CUANT XrV. t61

lise dirige vers Rengo : « Bien que nous soyons ennemis, lui dil-il, courage, Rengo, courage I liens ferme aujourd'hui ; lincomparable Tucapel est avec loi, et lu ne peux succomber à un sinistre destin ; le ciel favorable et une fortune amie te préparent une mort meilleure ; elle est remise à mon bras, si, à rheure voulue^ tu te rappelles mon défi ^ »

Rengo lui répond : « Si je ne craignais en ce moment de passer pour ingrat, j'acquitterais ici ma dette envers toi et envers moi-môme; car je ne suis pas aussi épuisé que tu le penses. » Et à ces mots, plus léger que s'il se fût reposé durant dix heures sur un lit, il se retrouve sur ses pieds, et s'apprête à marcher sur nos soldats, le corps ferme et vigoureux, et en brandissant la massue.

« Ce serait bassesse, réplique Tucapel, ce serait action condamnée parmi les braves, qua de me battre avec un homme aussi faible, quand j'ai l'avantage de la force et de la circonstance. Recouvre seulement, recouvre ta vigueur et ton énergie, le temps viendra où celte arme te donnera le châtiment et le trépas que tu mérites, comme aujourd'hui elle t'a évidemment, à cette place, donné l'existence. »

LXXIÏ Ils ne parlèrent pas davantage; et dans leur marche les deux

eonfclence. Ton dit également c en defeargo de lu conciencia. ■ Tueapel lolde faillanmeat ce qu'il regarde comme la dette enTera rennemi. Wiutcrliag ne laisse pas soupçonner cette nuance du style d*ErciUa dans sa traduction :

« D«ch dieter wtUt die feindlichen G«waU«a Sâch rbtig und gMctiiekt vom Ltib ta halten. »

1 Cf. Artmamat eh. xtii, oct. 68-61; ixix, oct. 11-53; xix, oct. 1-Î4.

2f2 LARAUCANA.

rivaux Araucans, amis et compagnons, allaient comme s'ils eussent été deux frères ^ Ils se gardaient et se défendaient Tun l'autre. Avec rapidité , leurs mains vaillantes leur ouvrent à travers nos troupes un rapide passage, et bientôt ils rejoignent leurs ftoldats.

Cependant, de tous côtés la bataille continuait opiniâtre et sanglante ; tel est le courroux, tel est Tachamcment^ que pas un guerrier n*est sans blessure, que pas une arme ne reste oisive* La terre est jonchée de maillée rompues, et jusque dans les antres lointains de la Turquie % portées par le souffle impétueux des vents retentissent les rudes et Apres clameurs.

Le fracas des deux armées, le choc furieux des armes rappelaient ces nuées orageuses et sombres qui, poussées par le VuUurne ou par le Zéphyre, lancent tout à coup la grôle, laissent les branches dépouillées de leurs feiiilles et battent les murailles, les toitures et les combles à coups pressés et terribles '.

1 c lui A-rm in Arm, > ajoute Wioterliog. Cett dépasser les limites de toote Traisemblance. Us avaieot assez à faire de porter leur massue arec le reste de leur armure, et de se frayer un clMmin à travers les rangs espagnols, saos marcher bras dessus, bras dessous, comme des étudiants réconciliés qui se rendent paisiblement à la bra«stfrie voisine.

S L'hyperbole est audacieuse, même pour un écrivain castillan. Winterling traduil aussi Turcia par Tûrkti. Cependant le seul mot espaf^nol qui soit usité de nos jours, est Turquia. La poëie a-t-il voulu parler d^autres lieux plus rapprochés du théâtre de la Jutte et qui dom sout incoonus ? ou plut6t a-t-il employé un terme générique pour désigner tontes les contrées barbares et infidèles?

> Les vers d'Erci lia sont d'une harmonie expressive, digne des plus habiles tùèxtrès:

c Coino Tento«a y neyra nubc cuando

De Viilliirno 6 d«1 Zéllro arrojada

Lanta uni pi«dra fûbiLi, dejando

La rama de tus hojas det>pojada,

T los murof, loi teehos y tejados

Son eon priesa terrible ^Ipeado*. •

On se rappelle, malgré soi, les beaux vers de Virgile, que don Ercilla avait soua les yeux, mais qu'il métamorphose avec un graud éclat d'invention :

« Mec mort, nec requies : quam moUa grandinc nimbi ** Culniinibiu crépitant, sic densis ictibus beroi

Creber nlraque manu puisât versatqua Darela. » {fiiu, V, M6*i60.)

CHANT XXY. t63

Ainsi et plus formidable encore se multiplient les armes homicides. De larges et profondes blessures épuisent de sang les corps les plus vigoureux. Le tumulte, les cris terribles font résonner les monts d'alentour, et la mer émue à ce bruit sinistre fait reculer au loin^cs vagues frémissantes ^

Mais ceux de nos soldats qui à la gauche de l'ennemi ' avaient les premiers supporté la bataille, là où par sa bravoure Caupolicân balançait la rigueur impitoyable de la destinée, oui, nos soldats chrétiens enchaînés par les efforts des Barbares, domptés par leurs puissants adversaires, commençaient peu à peu à perdre le terrain vers les penchants boisés de la montagne.

Le choc à ce moment fut si impétueux, la fougue des Indiens si irrésistible, que déjà, dans toute l'armc^e araucane, à grands» cris on chantait hautement victoire; mais la fortune railleuse

1 Cf. Virgile» Én.f liu 5!<-5l8 ; viii, 2*0.

> La de»criptioa de U bataille n'a pas clé un seul inatant obtcore pour le lecteur. L'ordre des Arnueaos est nellemeut d<^s»iué. lU >e partagent en truis corps d'armée. L'aile fauche, que commaote Caupolicâ-*, est arrêtée d'abor.l par la droite des Espagnols. CaupulicAn, Leocotoo se dibiingnent panai les birbares. Une foule d*Espagools combattent «te ce cbié arec une rare bravoure; mais le d«'8tiu paraît se décider pour CaopolicAn. Le corps d'armée qui furme le centre ér% Araucans. est reçu par les tereio* d'Rspagne. Cest à que Tueapel se couvre de g oire. Le troisième, le dernier bataillon des Indiens, furme l'aile droite de leur ordonnance. Cest le plus nombreui, c'est celui que Galvarino remplit de son ardeur farouehe et que Lincoya commande. Il s'avance vers le sommet du plateau ft enyage un combat terrible daits lequel Orompello et Andréa forment un héroî (ue épisode. Ibitdon Garcia de Mendosa et beaucoup d'autres y soutiennent aus»i Ihonueurdo drapeau chrétien. C'est sur ce point de la mêlée que Reugo, entouré d'aAvtrfatres, est dégagé par Tueapel qui accourt de loin i sa défense. Le tumulte de la bataille est affreux, mais la victoire parait se décider pour les Baibares-, Caupolicân fisail la- fortune et les Espagnols fté- hi*saient devant lui, lorsqu'un escadron de réserve, dont Ercilla faisait partie (cf. ch. xxvi, oet. 3), malgré le qfturage d'OiigolDW et de LmAP}** '«en» changer les destins.

td4 LARAUGANA.

tourne soudain la roue. contre le même parti qu'elle avait d'abord favorisé, et rétracte ses premiers décrets.

LXXVni

Restait un escadron sur lequel se fondaient encore nos dernières ressources et notre espérance. Lancé contre l'ennemi, il combattait en semant partout le carnage et la mort. Ni le courage d'Ongolmo, ni la vigueur athlétique de Lincoya ne suffisent pour l'arrêter; ni moi non plus Je ne saurais conter d'un jei tant d'exploits, et je suis contraint d'ajourner la suite à un autre chant.

S«B«AiRi. — Un escadron de réienre Move Tarmée espagnole. — Déroute et retraite des Barbares. — Résistance désespérée de Reujto. — Les Araucans se réfugient dans les buis. — Lt* Espagnols les y poursuiveot. — Lutte acharnée. — L'armée victorieuse, après avoir versé des flots de saog indien, retourne i ses tentes. — Supplice iufligé i doosc cKÎqucs prisonniers, afin de jeter l'épouvante parmi les Barbares. — MorI béroiqoe de Galvarino. — Les Espagnols se rendent an val de Tucspel et relèvent la forteresM de Taldivia. — C'est de là qu'ils doivent exercer leur action sur le pays el le ramener à Tobéissaoce. — Dans une «icursion militaire, dou Ercilla se retrouve devant Fiton Tencbanteur. — U raccompagne dans son habitation et dans ses maguiBques jardins* — D'autres mmveilles vont se dévoiler à ses yeux sur le globe magique qui lui a déjà révélé d'avance la bataille de Lépante.

Personne ne peut s'appeler heureux jusqu'à ce qu'il ait vu le terme inconnu de la vie ^ Personne n'est garanti de la mer orageuse^ avant que son navire soit mouillé dansTiolérieurdu port. 11 est douteux qu'à un premier bien il en succède un autre ; mais il est certain qu'après un mal vient toujours un autre mal. Jamais un temps prospère ne fut durable ; c'est de l'infortune que la durée est continuelle.

Nous en avons l'exemple sous la main, et l'histoire môme ici nous montre avec évidence de quelle vitesse s'évanouirent pour les Araucans leur naissante joie et leur gloire trompeuse. Ils avaient remporté l'avantage sur les Chrétiens ; déjà ils avaient chanté triomphe ; mais voilà qu'ils sont refoulés par des destins contraires, et c'est aux vaincus que reste la victoire.

t Cf. Àrauc, cb. xxiii, ocL i, el note 1. Cf. Pétrarque, Sonnets, XUII (in «Vîta di Lanra*) i

m Cbe* munii al di d«U' oUima parliU Uon baato eliiamar non ti convane. »

16C LARAUCANA.

Je vous l'ai dit, notre dernier escadron (j'étais dans ses rangs et je suis témoin des faits) ^ gagnait toujours plus avant le champ de bataille et faisait refluer les Barbares, nos adversaires. Vainement, à leur tête, l'intrépide Lincoya résiste contre la fortune ennemie. Il ne peut à la tin s'opposer davantage au choc impétueux de nos soldats.

Par une gorge âpre et couverte qui plonge entre deux montagnes, les bandes indiennes^ leur funeste orgueil brisé, leur audace abattue, dominées par une honteuse frayeur, tournaient leurs vaillantes épaules, pour fuir la face irritée de la mort, qui déjà leur avait offert de près à tous son menaçant aspect *.

Les nôtres en toute hâte poursuivent leur victoire. Ils ne veulent pas môme admettre de quartier. Du fourré sauvage et de répaisse forêt ils sondent les retraites mystérieuses. Le meurtre affreux, le carnage ne sont pas interrompus ; les bruits de mort, l'âpie tumulte retentissent ; les projectiles et les estocades plongent aveuglément dans le bois profond, dans les halliers impénétrables.

1 Nouveau détail qui témoigne de la sincérité du narrateur, de Tidée que don Ercilla «e Faisait du récit épique, et du loin avec lequel il cherchait à convaincre le lecteur de ta bonne foi, véridique comme celle d'un historien. Cf. Arauc, eh. III, oct. 69-71.

i « Ruyendo de la Muerte e1 roslro airado,

Que cUra à todo ya fe babia mottrado. »

Brillante et poétique penonni Beat ion qui disparaît dans la faible copie de Winterling :

« und floben vor dem Tode

D«r $ie von allen Seilen ber bedrohie.

Jamais par les veneurs, dans une battue, la chasse n'est donnée ovec celle ardeur et cet acharnement, lorsque le vaste cercle où ils enveloppent leur proie, se rétrécît sur un étroit espace. Non, dans leur ardeur impatiente, quand les passages sont interceptés, la fuite impossible, ils ne lancent pas sur les bôlcs fauves, piques, dards^ épicux et javelines,

Avec la m^me furie que les nôtres sur les Araucans. Chrétiens Jusque-là, ils Tranchissent maintenant les bornes permises. Leurs cruelles armes et leurs actes inhumains ternissent tout l'éclat d'une grande victoire. I/ennemi qui se rend et qui Joint les mains, qui jure obéissance et vasselage, ne parvient pas à désarmer ces soldats sans entrailles, ni à suspendre le tranchant du glaive.

Aussi mon génie et ma plume, si familiarisés qu'ils soient avec les horreurs de la guerre, reculent devant le massacre épouvantable que ce jour vit exécuter contre des hommes qui défendaient leur patrie, devant les flots de sang qui sillonnaient de leur cours les profonds défilés de la montagne S devant les plaintes, les cris^ les gémissements des infortunés suppliants barbares*.

1 Leê défilés que le poëie appelle « lai abierlat grietas de la sierra, • n'étaieot sonvent qu'un lit de torrent ou l'une de ces quebradas que les secou^ti'S d^aoe terre volcanique avaient creuséi'S à des profondeurs inouîts. Ces eipressiunn, nées du sol, pour ainsi dire, et qui forment un des caractères distioctifs du st\le d'Ercilla, font faiblemeut reproduites dans la version allemande :

« flieht Tor den Bflchen Blntet, di« mil Lechien

Die dartt'ge Erde in tieh tchlingt. »

* La iM>hl« nature d'Ereilla se révèle tout entière dans les sentiments qu'il eiprlme. Il • combattu pour sa patrie avec enthousiasme et a contribué i la victoire ; oiaia il •>»« •• victoire clémente, et l'accent de l'humanité ri-teutil dans sa chevalcr^que et religieuse protesUiion contre les excès de la valeur espagnole.

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2G8 LARAUCANA.

Lorsque les Araucans qui combattaient à gauche, virent leur plus nombreux bataillon dispersé ^ , ils perdirenl tout leur courage et laissèrent là, avec l'honneur, tout le terrain qu'ils avaient conquis. Le clairon fit entendre le signal de la retraite, et, d'un pas allonge, mais en bon ordre, toujours bataillant et drapeaux déployés, ils descendirent le flanc des coteaux qu'ils avaient gravis.

t 11 serait mal de passer sous silence l'héroïsme sans mesure de Rengo. Ses soldats étaient brisés et mis en déroute; honteusement, ils fuyaient ; mais lui, fier, présomptueux, indomptable, impatient, sans songer au péril de sa vie, brandit avec fureur sa massue bardée de fer, et dispute seul toute la- place enlevée à l'Espagnol.

Et là, invincible et valeureux, longtemps il jreste seul à combattre. Il voit combien ses efforts sont infructueux; aucun de ses compagnons n'est plus à ses côtés. Alors, d'un pas modéré, grave et tardif, tournant de temps à autre la face vers l'ennemi, il prend à main droite un sentier qui le conduit à l'entrée d'un bois épais.

Déjà, dans leur effroi, quelques guerriers de l'armée vaincue y avaient cherché un refuge. Mais, à la vue de Rengo qui leur arrive, leur âme abattue reprend aussitôt courage. Leur bravoure se ranime, et, avec une attitude pleine de confiance, ils se reforment, se serrent en bataillon, et opposent avec audace leur visage et leur poitrine à la fureur déchaînée du destin.

' Let Arauetni, qui triomphaient à Taile gauche, sout les ordres de CaupoUcin, et qui avaieut été soutenu! par les guerriers du centre, reculent, lorsqu'ils soient battre en retraite, devant le succès de la réserve espagnole, les Araucaos de Taile droite qui formaient la partie la plus considérable de leur armée, sous le commandement de Lincoya*

CUANT XXVI. 369

J'allais dans cette direction à droite et à gauche, lorsque, sollicité par les rumeurs, par les cris et le nouveau tumulte qui retentissaient dans la futaie voisine, je hâtai ma marche et accourus guidé par les clameurs ; j'aperçus à l'entrée du bois, tout incerlains, quelques Espagnols qui m'étaient connus.

Là^ Juan Remon criait auxsien^: « Cavaliers, entrez, ce n'est rien. » Mais, eux, réfléchissant au péril, hésitaient à pénétrer dans l'enceinte mystérieuse. C'était le moment mdme'où j'arrivais à toute vitesse ' près de nos soldats irrésolus. Juan Remon me voit en face de lui, et pense à m'entralner par une provocation publique.

« Don Alonso l me dit-il, pour qui veut conquérir de la réputation et se placer au-dessus des autres, voici le temps, voici l'occasion de se signaler et de se couvrir de gloire. Ne laisse pas se dresser comme une barrière devant ta fortune cette forêt où les Araucans pensent trouver un asile ; celui qui saura nous en affranchir l'accès, à lui tout l'honneur de la victoire I 9

Lorsque j'entendis mon nom ainsi attesté, et comme tous les regards étaient attachés sur moi, aiguillonné par un sentiment d'amour-propre et d'orgueil, sans pouvoir reculer devant l'obstacle, dans la partie la plus épaisse de la forêt et la plus redou-

1 « ..M. à U >tion i pië arribando. »

À pié e&t un idiotisme espagnol que nous ne devons pas traduire i la lettre. Jamais don Ereilla ne s'est place parmi les fanisstin^. Tout à l'heure encore il faisait partie du groupe de cavaliers qui a déterminé la Tictoire, et rien ne nous a fait savoir qu'il eût perdu sa monture. Juan Remon commande à des cavaliers.

i7 0 L'ARAUCANA.

léejc me précipiteà toute aventure. Venaient à ma suite Arias, Pardo S Maldonado, Manrique, don Simon et Coronado.

Décidés à mourir, ils attaquent les opiniâtres Indiens qui, réunis en cercle et pressés les uns contre les autres, attendent les armes espagnoles. A cet instant, attirés p^rle bruit de guerre, une foule de nos soldats accourent de toutes parts, et, dans leur ardeur enthousiaste, ils commencent la lutte périlleuse et sanglante.

Le carnage se renouvelle et les chances de la victoire flottent encore une fois incertaines; les moins hardis se jettent avec résolution au milieu des obstacles les plus périlleux. Qui pourrait décrire l'agitation de tous ces bras irrités et tous les combattants qui reçoivent des blessures et ceux qui arrachent alors l'existence, et à quel adversaire 7

Les uns fendent leurs antagonistes de haut en bas. D'autres traversent de part en part leur poitrine guerrière, ou coupent

L'expression d'Ertxiila est donc toute figurée. A pié est synonyue de « A pié ligero, » et rappelle ce qui vient d*ètre affirmé déjà dans l'octave précédente :

« Apreturé loi pa$Oi^ acndicndo

Ilacift dond« tl runor me encftaiinaba. »

C^tte locution équivaut encore à « teniendo pié:». > Or il n'y a n'en de plus fréqueutfdans l'idiome de nos voisins, que de rencontrer tener pies pour correr. I Tenir pied, ■ eu françiis, signifie résister. L'Espagnol dirait < estar en pié, • ou « bacer pié. • Mais « tener pies, • selon le D.ctionnaire de TAcadéroie, » se diee del que anda à corre mucho, ligero y veioz ; • d pié a la même valeur. Ceux qui seraient surpris dVnlendre les motspiVt ou patos, lorsqu'il est question d'un homme i ebeval, pourraient consulter, au cbant xxvii, l'oet. 6l«, et ils y liraient :

« To Iras elU lot preslot piét batlendo,

dans un passage où Ercilla déclare expressément qu'il est à cheval :

c Loego d« ni caballo fué alcanzada. a

t Wiolerling et Rivadeneyra font d'Arias Psrdo deux persounages distincts et placent une virgule entre les deux noms. Nous avons suivi leur exemple, sans oublier que dans cette octave, et an cb. xxv, oct. 59, ces deux noms juxtaposés de semblable manière pourraient bien ne désigner qu'une même personne.

CDANT XXVI. Î7I

les jambe?, ou laissent le corp^ sans bras. II en est qui tombent, les membres un à un dépecés. Toute la fopôt répèle le bruit lugubre des coups. Les deux troupes se heurtent sur un terrain si étroit que beaucoup, dans leur impatience fougueuse, en viennent à s'élreîndre^ à se frapper du poing, à se déchirer de la dent.

Mais la mort allait imposer un terme à cette lutte cruelle et acharnée ^ Auxiliaire des vainqueurs, elle acheva la rude et longue bataille. En peu de temps, Tarmée araucane anéantie sur ce champ clos resserré, aima mieux se livrer au tranchant du fer que de se rendre à l'Espagnol qu'elle abhorre *.

Ils restèrent couchés sur le sol, par monceaux, les barbares indomptables ; et les autres, à pas réglés, comme je l'ai dit, se retirèrent. Dès lors nos soldats, recueillant les dépouilles ', avec

1 • Alli (tefiaidora. > Wiiiterlioiç ne tient pas compte du premier de cet deux termes, et traduit plus géoêratcmeut, avec un tour fort ingéaieux :

« D«r Tod d«r jedcm Ding ein Ende raseht. •

Le vers d*Ercii1a nous rappelle l'hémistiche si mélancolique de Virgile :

Hic libi morli» erant meta;, eic.

{£n., XIÎ, 546.)

« Qni«o rendir al hierro inios la Tid<i Mut al odioso Eipanol quedar rendida. »

5ua8 croyoQS que cela signifie : t Les Araucaos aiment mieux mourir te fer i ta maiu, en coroltaitant, que de se rendre à un odieux ennemi ; ■ et Winterliog traduit dans le m£me sens :

« Briraben lieber Mch der I6dtendun Gewalt

D«> Scbwerli, ait da«i lie licb dcn Spanicin ergaben. •

Cependant la phrase du texte original (la gente quiso rendir la vida al hierro, etc.)» pourrait sVnteodre d*uu acte d« déseipoir des Arauoons se donnant une mort mutuelle ou se frappant eux-mêmes de leur propre main pour échapper ant horreurs de la servitude. Comparez à ce passage les énergiques cxpresaions de GalTarino, oct. 26«.

• Ut dépouilles dont parle ici le poète, sont priucipalemeni tes armes qui forment des trophées militaires, et les prisouuiers. Le butin datait être fort peu de

i78 l'araucana.

UQ nombre considérable de captifs^ revinrent à leur campement et à leurs pavillons.

Parmi les prisonniers furent choisis les douze les plus hardis et les plus vaillants, ceux que leurs nobles insignes et leurs costumes dénotaient comme les principaux chefs. On prononça leur sentence. Afin de jeter TeiTroi et la consternation au sein des tribus, ils furent condamnés par un châtiment exemplaire à rester suspendus aux arbres et à flotter au vent.

J'arrivai à l'heure de l'exécution, et, affligé de ce jugement cruel, je voulus sauver l'un d'eux, alléguant qu'il s'était rendu vers notre armée. Mais lui aussitôt leva les bras qu*il avait cachés sous son vêtement et montra, en les tenant au-dessus de sa tôte, que les deux mains lui manquaient, que ses poignets mutilés saignaient encore.

Ce Barbare était Galvarino dont je vous ai parlé dans le chant qui précède *. Pour le punir et pour frapper les autres d'épouvante, on lui avait tranché les mains sur l'arrêt des juges *. Avec son audace accoutumée, il fit éclater sa haine pro-

chose pour les vainqueurs d^une population guerrière, mais pauvre, et le langage d'Ercilla ne va pas au delà :

« Recogifodo el despojo qite hallaron. »

U était inutile d'exagérer ce style exact et simple, comme a fait le traducteur de KSrnberg :

« Die mil TrophA'n und Beute $chwer beladm, »

t Non -seulement Srcilla nous a parlé de Galvariuo dans le chant qui précède, où il nous le montre haranguant les soldats de Liueoya pour leur inspirer contre l'Es» pagne toute la haine dont il est lui-même animé ; mais il nous a dépeint, au chant XXII, oct. 45-54, le supplice infligé par les chrétiens à leur ennemi et les affreuses menaces dont il les accable à sou départ.

* Cf. ibidem.

CnANT XXVI. t7J

Tonde. Sans songer à la mort et sans la craindre^ il nous regarda tous, et s'écria :

« Peuple de félons! race odieuse, indigne de la victoire que TOUS remportez aujourd'hui ! Satisfaites votre soif insatiable , abreuvez-vous de noire sang détesté. La colère de la destinée inconstante s'efforce en vain d'anéantir la monarchie des Araucans ; nous pouvons être tués; mais nous ne pouvons être vaincus^ et nos Ames libres ne se rendront pas ^

a Sachez que nous ne reculons pas devant la mort, c'est sur elle que se fonde désormais notre espoir. Si nous prolongeons une vie qui nous est à charge^ c'est pour nous voir mieux vengés. Mais lorsque nous n'accomplissons pas nos légitimes desseins, notre recours est le glaive. Tourné contre nousmêmes, il vous enlèvera l'honneur de pouvoir vous faire présent de l'existence.

«Eh bien, donc I qu'atlendez-vous? ou quelle raison vous empêche de me donner ma récompense et mon juste salaire? C'est le trépas, non la vie, qu'il me faut. En mourant, j'acquitte ma dette envers vous. Mais si quelque déplaisir et une peine amère se mêlent pour moi à la fin que j'ambitionne et sollicite^ c'est de ne vous avoir pas auparavant réduits en lambeaux avec mes dents et ces bras meurtris. »

C'est ainsi que le vaillant Barbare provoquait à haute voix la mort^ fatigué d'une vie infortunée qui durait trop longtemps

* Cf. Cicéron {de Oratore, III, 1), vrùl mis dans la bouche de Toratear Crauut quelques traits de cette vigueur in&le et obstinée : • Non tibi illa sunt coneidenda ipignora) si Crassoro vis coercere : bco tibi est excidenda liugua ; qua Tel eTulsa, spirittt ipio libidioem toan libertés mea refutabit. >

27 4 LARAUGANA,

selon ses vœux. OpîoiAtre dans sa fière détermination, il nous lançait Toutrago, et espérait ainsi recevoir une glorieuse atteinte d'une épée glorieuse, pour achever sa misérable carrière.

J'étais auprès de l'Indien. Touché d'un vouloir si fier et si résolu, je m'opposais à plusieurs des nôtres, et m'efforçais de conserver la vie au barbare qui la dédaignait; mais à la fin les juges persistèrent à déclarer que sa mort importait au salut commun. Je m'éloignai plein de regret, et il fut eatralnéi avec les autres caciques, au lieu où il devait subir le supplice.

Au pied d'un coteau voisin de notre campement, sur un terrain incliné, par le milieu duquel une large route conduisait en ligne droite vers le val de Lincoya, avec une grande solennité et une grande extravagance, on leur infligea cet outrageuxet injuste chûtiment,etils payèrent là de leur vie une dette * que, dans l'eslime de beaucoup, ils n'avaient pas contractée.

Faute de bourreau, car il n'y avait au camp personne qui fût investi de l'office accoutumé, l'on résolut d'employer ce jour-là un genre d*exécution tout à fait inconnu. A chacun des Indiens qui formaient le petit groupe, on remit la corde nécessaire, et on leur dit de choisir un arbre et de s'y pendre euxmêmes comme ils l'eolendraient.

1 • PagtnJo a)U la deuda eon la vida

Bn mucbas opinione» no dcbida. •

La pensée d^Eroillt ii*eit pat équivoque. lU payent de la Tîe leur dette envers TEspagne, o'est-i-dire le crine de leur insurrection. Eucoref était-ce un erime? Beaucoup en doutaient; les Barbares n*avaient fait que défendre Taillamoient leur patrie. Winterling fait ici une é'range méprise :

« Dort tahllen der Naliir nie den Tribut,

l>«n sie nach TÎelor Meiaun; nodi nicht flebuldi; wareii. »

CQANT XXVI. «7 5

Lorsque retentît le dernier signal de Tassaut, par les échelles, les madriers et les piques, des soldats consommés montent, en grimpant, à la muraille avec moins de vitesse que les agiles caciques ne gravissent sur les arbres les plus élevés. Déjà, ils atteignent la cime, et c'est aux plus hautes branches qu'ils s'affraochissent avec le lacet.

Mais l'un d'eux regrettant son active et prompte résolution, prêt à rendre hommage désormais à notre puissance , revient et demande qu'il lui soit permis de se faire entendre. Tous lui accordent la parole, et d'une voix émue, d'un visage troublé, il attendrit l'âme des chrétiens^ par le langage d'un humble repenlir.

• Valeureuse nation, peuple invincible , modèle de la plus héroïque bravoure > sachez que je suis cacique et que la tige de ma famille est la plus ancienne de l'Arauco. J'ai perdu père, frères, parents. Ils sont tous morts dans les combats, et puisque je suis le seul membre survivant de ma race, je vous en conjure, usez envers moi de quelque clémence. »

Il allait poursuivre; mais Galvarino^ qui ûxait sur lui un regard irrité, traverse tout à coup son projet et arrête court ses paroles suppliantes : o Homme vil et lâche I lui dit-il, opprobre d'ancêtres glorieux! Faut-il qu'à tant de bassesse te pousse la honteuse crainte d'une mort si rapide I

« Dis-moi traître infâme, infidèle â tes serments, penses-tu donc faire un meilleur choix, le préparer une plus belle fortune, si

276 L'âBAUGANA.

tu Yis comme uii esclave misérable, plu(6t que de miourir comme le doit faire un cœur intrépide? Suis ton destin; il est dur, mais il se peut supporter, et la mort est la fia des douleurs. Quelle petitesse de recourir à cette ignoble prière qui t'arrache des mains le remède dont tu disposes! »

A peine avait-il achevé ces mots, que le noble cacique, honteux de lui-même , livre sa tète au nœud coulant et reste suspendu à une branche élevée. Après lui, trouva sa fin l'audacieux et opiniâtre Barbare, indompté jusque dans la mort. Les robustes chênes où les victimes flottaient portèrent cette année-là des fruits qui leur étaient inconnus ^

Nous avions remporté la victoire que J'ai décrite, et l'ennemi en déroute s'était retiré de toutes parts. Nous quittons notre triste séjour tout jonché de cadavres indiens, et bientôt, sans accident et sans obstacle, nous arrivons dans la vallée, et sur l'emplacement sinistre où Valdivia avait bâti une forteresse, et où il avait ensuite reçu une mort ignominieuse *.

1 « T los robiiflos roblei desU prueba

Llevaron «quel ano fruU nueva. >

Cette triste métaphore le renouvelle déjà, soui une autre forme, daai lei Tieillei poésies espagnoles. Gouzalo Gusliot de Lara est prisonnier du calife de Cordoue. Almanzor le traite eo héros à sa table. Cependant les sept Gis de GodzbIo succombent dans une embuscade où une perfidie les engage, et leurs tètes tranchées sont portées à Cordoue. Un large bassin, couvert d*une nappe, a reçu les sept télés; Gonzalo Gustios, assis an festin de l'Arabe, considère le bassin où reposent les branches mortes du tronc dépouillé (de aquel troneo muertas ramas), et le cœur serré, il s'érrie :

< Ay I fruia temprenay

Qtiien vos trasporlô de Biirgot

k loi campes de Arabiana t >

(Cf. Bibl. Rivad., t. X, Romancero gênerait p. 450, n. 681 : « PresenU Almanzor & Gustios las cabezas de sus hijosi.)

Hudarra le bâtard vengera la mort de ses frères et la douleur de Gonzalo. (Cf. <6tVf.,p. 453-457.) * Cf. Araue,, ch. m, ocl, 65-67.

CHANT XX YI. 27 7

En peu de temps, nous éleTons un mur qui environne l'ancienne place d'armes. Là, notre bagage, nos serviteurs et le reste de l'armée étaient plus à l'abri des désastres et des périls. Le pays entier pouvait facilement être assailli sans qu'il pût nuire à nos soldats, et toujours nous le pressions avec instance pour le ramener, sans combat , au frein de la soumission.

Un matin ^ comme le jour venait à poindre, j'élais sorti pour parcourir la contrée. Des avis certains annonçaient que des guerriers barbares avaient paru. Je laissai derrière moi mes compagnons à quelque distance, et près d'un bois épais, au pied d'une haute montagne, J'entendis près de moi une voix de vieillard qui me disait : « Où vas-tu? Par ce lieu, point de passage. »

Je tournai mes regards et ma bride vers l'endroit où la voix étrange avait retenti, et j'aperçus Fiton, le magicien, appuyé contre le tronc d'un vaste chêne, miné par les ans, la main sur un jonc garni de fer. A peine eus-je reconnu Tenchanleur, que je sautai légèrement de mon cheval et saluai le vieillard avec joie et courtoisie.

« Sans doute, je pourrais, me dit-il, tirer une légitime vengeance et de toi et de tes compagnons aventurés hors des remparts. Vous avez fait des nôtres un assez cruel massacre. Mais, bien que j'eusse assez de raisons pour agir ainsi , puisque ta as eu un abord si plein de confiance, je ne te causerai aucun injuste dommage; tout au contraire, autant qu'il m'est permis, je veux te prêter secours.

i7 8 l'ARAUCANA.

« 11 est dans Tordre des deux que cette nation indomptable souffre son châtiment; avant que son orgueil s'élè?e contre Dieu, elle doit être abaissée sous ses fiers ennemis. Mais vousmômes, bien que votre bonbeur doive s'accroître encore, vous ne le verrez pas durer longtemps. Je te le déclare, pour vous comme pour les autres, l'inflexible destinée tient en réserve ses expiations toutes prêtes.

« Si la fortune aujourd'hui, selon vos plus chers désirs S vous offre au premier abord une heureuse carrière, grandes peines et faible profit, voilà ce qu'enfin vous tirerez de votre entreprise. 11 ne me convient pas d'en dire davantage, et je vais me retirer dans ma demeure; de ce côté, elle a aussi une ouverture, mais inconnue et masquée à tous les yeux. »

Étonné de le voir et plus encore d'entendre son oracle sinistre, j'attache par la bride mon cheval à un cèdre et propose au devin de l'accompagner un instant. Il finit par céder à mes prières. Le vieillard décrépit me sert de guide. Nous traversons la forêt et sa sombre profondeur jusqu'à ce que nous arrivions au pied même de la montagne.

A un endroit ignoré et secret, où il n'y avait ni fente ni crevasse, de son bâton magique et recourbé il toucha doucement le roc inébranlable; et soudain avec un bruit affreux s'ouvre

1 f Àpedir de boca. ■ C'est notre locution familière c à bouche que teux-tu? • Nous tvoos cru devoir modifier un peu ce langage trop naïf pour le génie de notre idiome. Wiaterliug l'avait fait av«ul nous avec une grande justesse d'expression :

« Wu du Heri erfehnd. •

CUANT XXVI. 279

uoe étroite poHe, etpar un enfoncement obscur je pénètre, après lui, mais les cheveux hérissés et d*un pas mal assuré, dans l'ombre, sur un sol pierreux.

XfA'II

Puis, nous arrivons à une belle et verdoyante prairie qui charmait le cœur et les yeux ^ Là, se dressait devant nous un vaste mur de forme carrée et d'une splendeur telle que je n'avais rien vu de semblable, échiquier magnifique, où toutes les nuances du jaspe alternaient avec celles du porphyre. Aux angles de toutes les cases brillait une améthyste, et sur les portes de cèdre massif mille beaux événements étaient sculptés.

Au seul aspect de renchanfeur, elles roulèrent sur leurs gonds, et à nos regards se déploya un jardin spacieux où se trouvaient réunis , je puis le dire, tous les trésors de l'art et de la nature. Là, nulle feuille qui ne ressemblât aux autres, et toutes elles dessinaient des carrés ou des cercles gracieux. Au centre , je vis un bassin limpide où des sources murmurantes envoyaient et réunissaient leurs eaux.

Non, la terre ne produit nulle part aulant de fleurs lorsque le plus riche printemps les prodigue, ni autant de couleurs variées, qu'en présentait ce fertile jardin *. Les plus fraîches et les plus suaves odeurs, les mélodieux accords des oiseaux laissaient tous les sens et toutes les facultés sous l'empire de je ne sais quelle douce nonchalance.

1 Dtiile employait le même style arec uu groliment eoniraire:

« Cho m* area contrislali gli occhi e 1 pello. •

{Purgat,, I, ten. 6.)

* • Aquel jardin viciofo. » Sur le sens de vicioso^ cf. ch. xi» ocl. 40, note 1.

Î80 LARAUCANA.

J'aurais oublié mon but et ma roule, tant mon Ame ravie restait en suspens, si Fiton lui-môme ne m'eût appelé en me Taisant un signe de sa tête blanchie. 11 me conduisit par la main dans une salle voûtée, brillante d'albâtre; oui, c'était bien celle où était la sphère merveilleuse, et que déjà une autre fois mes yeux avaient admirée.

J'aurais désiré contempler le globe ; mais je n'osais m'en approcher sans la permission de l'enchanteur. Il pénétra ma pensée, et tout prêt à satisfaire mes vœux, il me fit avancer, et me montra lui-môme le vaste univers dont il me développait l'image, comme si j'avais eu sous les yeux sa forme réelle et véritable.

LU

Mais afin de retracer par ordre tout ce que j'aperçus dans ce globe immense et transparent, il est nécessaire que je reprenne un chant nouveau et que je recueille mes souvenirs. Ainsi, Seigneur Felipe, pendant que je vais rendre quelque force à ma voix afl'aiblie, pardonnez-moi, je vous en conjure, si j'interromps ici une matière que je ne puis achever d'une seule haleine.

SovMAimB. — Sur la sphère enchantée que lui monlre Fitoiif Ercillt aperçoit tous les lie» de la terre, célèbres par les heabtés de la nature on par les événements de l'hisioire. — L*A>ie et les grandeurs de rantiquitéi l'Afrique et ses nMrreilles, les découvertes des rooderoes, l'Europe et surtout l'Espagne sur laquelle le poète insiste avec un enthousiaste patriotisme, les régions incounuesdu Nouveau Monde conquises par ses hardis navigateurs; les possessions des Holuqurs siint tour i tour indiquées au poète dans le magique paoorama. — Lorsque don Ereilla est de retour au camp espagnol, de nouvelles démarches sont faites pour ramener les Barbares à Tobéissance ; mais après de nombreuses et stériles tentatives, don Carcia prend la résolution de faire occuper définitivement la forteresse de Tucapel. — Pour ravitailler la place, un détachement eit envoyé à Cautén. — Ereilla fait partie de la petite troupe eipéditionnaire. — Pendant qo>lle revenait et traversait avec ses bagages le défilé de Purén, une jeune femme barbare qni fuyait avec terreur est aperçue par don Brcilla i il la poursuit de toute la ' vitesse de son cheval et bientôt parvient à Tatteindre.

Toujours et avec grande raison ia brièveté reçoit d'unanimes ëlogesy et nous voyons que la parole est plus goûtée selon qu'elle est plus concise et moins prétentieuse ^ Quelque utiles que puissent être des détails prolixes , ils nous importunent, nous fatiguent et nous ennuient. Le mets le plus savoureux et le mieux assaisonné nous rebute par son excès.

1 La brièveté est Tàme du conte, disait La Fontaine ; sans elle, il languit nécessairement ; mais à quel genre de littérature cet excellent précepte n'est-il pas applicable? Boileau nVt-il pas formulé cet a&iome :

« Qui ne tait m borner ne >ut Janait écrire. »

8enlement| il ne faut pas confondre la brièveté qui ne dit rien dt trop, et celle qni ne dit pu assex ; eWt devient alors la sécheresse. U véritable règle nous aemble exprimée par Pascal : t Trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent le discours* •

Tel est le péril où je me vois engagé, et, dans le regret d*avoir pris une si vaste carrière, je ne sais comment en parcourir les longs détours, sans cesser de flatter à la fois le goût et roreîUc. Bien que j aie le désir de plaire, me voilà désormais au milieu des embarras; car Ton ne peut faire en un seul pa% une grande marche, ni renfermer dans un petit vase une matière abondante.

Si, ù quelqu'un, Seigneur, je semble m'attarder dans dm course, qu*il considère que ma route est immense et que j'ai plus d'une poste à fournir. J'abrégerai autant qu'il me sera possible, et, revenant aussitôt à mon récit, je vous rappelle que le vieil enchanteur indien, du geste, me désignait la sphère merveilleuse.

Elle était d'une telle grandeur que vingt personnes n'eussent pu en envelopper de leurs bras le cercle entier. Tous les objets y apparaissaient dans leur forme réelle, clairs et distincts : les campagnes et les cités, les hommes livrés à leur trafic et à leurs agitations diverses, les volatiles, tout ce qui respire, jusqu'aux lézards, jusqu'aux plus humbles vermisseaux.

Le magicien me parla ainsi : « Comme personne ne saurait nous causer en ce lieu ni trouble ni interruption, tu verras, sans qu'un seul point reste obscur à tes regards, le \aste plan de l'univers, tout ce qu'il y a du nord au sud, de l'aurore au couchant, et tout ce que l'Océan contient, tout ce que l'air enveloppe, les fleurs et les montagnes, les lacs, les mers et les terres, les lieux que la nature ou les combats ont rendus célèbres.

CUANT XXVIf. 2S3

a Sur la plage où commence l'Asie, vois Chalcédoine, près du Bosphore, en regard de la Thrace; vois la Lydie, la Carie, la Lycie, la Lycaonie, la Pamphylie, la Bithynie el le pays des Galates». Près du Pont-Euxin, la Paplilagonie , les plaines de la Cappadoce et le territoire de Pharnacie •; cl les eaux fameuses de l'Euphrate qui entrent dans le golfe Persique avec tant de majesté.

« Vois la Syrie, la Judée, terre bénie, indigne des promesses de son Dieu, et l'heureuse Nazareth, en Palestine, où Gabriel vint porter le message à Marie. Tu vois les reliques saintes et la ruine de la cité que démantela Titus, l'endroit où l'auteur

^ t Si don KrcilU s'étail borné pirlout à ce genre d'iride énumération, il eât été mieui eUMé parmi les géof^raphes qoe parmi les poètes du xti« siècle; mis il justiâe souvent par des détails eipressifs le earaolère que l'enchanteur tieot d*aoaoD?er pour sa description. Il parlera des lieux que la nature ou les eombats ont rendus célèbres :

« Famotas por nalura y por )s« ferras ; •

et il saura choisir pour les Tilles et pour les peuples les traits essentiels et pittoresques de leur histoire ou du théâtre de leur existence.

> c Farneoia. • Winterling conserve cette désignation, mais nous ne connaissons pas de Pharnacie parmi les royaumes de l'Asie Mineure. S*agiiil du royaume du Pont où réjjna Pharnace l«rT S'agit-il de ce royaume du Bosphore que gouvernait Pharnace II, le fils du grand llithridate et qu'il reçut des Romains eu récompense de la défection qui détermina son père i se donner la mort? Le nom de « PhamaeU • conviendrait aux deux hypothèses. Mais non, il s'agit de tout autre chose. Ercilla donne ce nom au territoire de la Tille de Pharnacie, lancieuue Cérasus, fondée sur le littoral du Pont, et d'où Lucullus apporta le premier cerisier à Home. Pharnacie était une petite Tille fortifiée dont parle Strabon, lirre XII, ch. ii. Cependant Strabon (chap. xl] fait de Cérasus et de Pharnacie deux Tilles différentes; mais, suÏTant Arrien, une si grive autorité, Pharnacie était le nom que portait, de son temps, la Tille de r.érasos ; elle était une colonie de Sinope. Cf. Géogr, de Strabon^ trad. de 1814, t. IV, 2« partie, p. 39. Ptolemée, partageant Terreur de Strabao, désigne ♦«pyoucU comme une Tille située entre Ktp««oO; et "Tmw lt|ii{v (liTre y. chnp. ti, p. 123, édit. d'Amsterdam 1605). Mais Etienne de Byx3nce est plus explicite et j'j-tifie le mot d*Ereilla : « ♦o^oxia, ^^ « xol ic^Xiç icov* Tud) «foffcx^i f% TpaiccCoOvtt. « Pline l'appelle Phamacea et la place a cent mille pas de Trapezuute. f tolemee (V, 6) et Strabon (p. 555) la nomment ^vvûa. et Arrien **?v^»(«. ~ Ce qui nous frappe chex Ercilla, c'est le rapprochement qu'il fait de la Cappadoce et do territoire de Pharnacie cumme pour ne laisser aucun doute sur ta Pensée; les deux cootrées, en effet, n*ét*ient séparées que par le fieuTe Tbermodom.

i%\ LARAUCANâ.

de tonte vie, au milieu des outrages, Tut traîné à une mort ignominieuse ^

vm

tt Jette lesyeuxsurla vaste merMéditerranée^quiséparcrEurope de l'Afrique, et sur la mer Rouge qui s'allonge de cet autre côté, et dont Moïse avec sa baguette ouvrit Ijes vagues*. Ici, c'est le golfe d'Ormuz et la mer de Perse; et bien que plusieurs parties de ces régions soient un peu voilées, lu apercevras sur la zone qui est à découvert, les deux Arabies^ l'une appelée Heureuse et routre Déscr(c.

« Puis, c'est la Pei-se et la Carmanie, tout près de la Su-

Balbueua, qui, au XlVe lîTre de son Bemardo, i propos de ItnatManced* Angélique, prend occasiou de décrire l'Asie enlière, préseote le même rapprochement, et son Tert est plus explicite encore :

« Y el bravo Termodonle sonoroso, Finei de CapadocU y de Faniaeia. >

(Cet. 103«.)

Ce n^est pas là toutefois le seul trait de ressemblance que le xit* chsnt de BaU huena présente avec le xxtii* chaut de don Ercilla, et ceux de nos lecteurs qui voudront comparer les deux tableaux, trouveront ici une preuve de plus des nombreux détails que le poëme du Bt-mardo emprunte i VAraucana.

t Le poêle de la religieuse Eapagne, en trouvant sur son itinéraire It Sjrie et la Judée, ne pouvait oublier ni les souveuirs de Nazareth, ni ceux de Jérusalem, ni Téelatante image du Dieu Rédempteur. Tout le reste disparaissait pour lui devant les grandes traditions du Christianisme et de la foi catholique, et, en prètaot à son enchanteur le langage respectueux de ses propres croyances, il donnait au rôle de Fiton une nuance particulière, fort différente de celle que le Tasse et Batbaena donnent à Ismen et à Tiascalan.

* La mer Rouge ne rappelle pas à don Ercilla les merveilles de Pancienne Egypte on les courses des rois pasteurs; c'est la Bible, c'est JJoîse qui obsèdent son imagination. Ainsi, lorsque après des fatigues inouïes et de longues recherches, où il eut à déployer toutes les ressources de la sagacité, de la patience et du courage, le eapitaine Speke arrive en6n à Textréroité septentrionale du lac N'yauxa et découvre le large cours d*eau qui s'en épanche et donne naissance au Nil, ce ne sont pat les Pharaons, ce n*eit pas Sésostris, ce ue sout pas les Hyesos qui préoccupent rintrépide vojageur; c'est Moïse, c*est l'histoire du culte religieux commun à tout rOccident et répindu dans tout Tuniven : ■ L'expédition avait désormais atteint «on but, dit-il; je voyais l'antique Nil sortir du Victoria-N'yansa. Je m'auurais que, selon toutes mes prévisions, ce grand lac donne naissance à la rivière sacrée sur laquelle a flotté Muise enfant, a {Le$ Sources du NU, par John Hanoing Speke, 4rad. par M. Porgues, 1864, p. 441.) Ce»t le plus grand et le plus glorieux souvenir en effet que puisse évoquer la vue dn fleuve pour une intelligence religieuie.

CnAKT XXYII. 285

siane qui la touche à l'ouest. Là, se forge cet acier poli^ d'une trempe si fine et si parfaite; et la Drangiane, la Gédrosie qui s'avance jusqu'à la mer de Tlnde et jusqu'aux marchés de l'Orient; et plus loin, si tu suis la môme direction, tu découvres la brûlante Arachosie.

« En deçà et au delà du Gange, considère toutes ces contrées de l'Inde qui se prolonge au levant. Tu vois le Calhay et sa ville de Ganta S bâtie sur le rivage de la mer indienne ; laGbine et le

* Le Catbay parUg e i la fois le domaine de la géographie et celai de l'imaiiattioa poétique. Dana lea flctioof de l'Arioste, qui ont maitriaé lea poétea du xvi« tièele. c'est le royaume idéal de la belle Angélique. Mais au milieu de louiea les féeries dont le moyen âj^e enveloppe cette contrée, la plupart des critiques ont touIu y ▼oir la Chine, quelquefois la Grande-Tartarie, plu» souvent la partie seplentrionale de rcmpire chinois; d'autres l'ont confondu avec la Seriea des Romaios, dont Tem* placement a toujours été un peu vague pour les modernes, et dont les habitants avaient peu de couiaei avec le reste des hommes : • xiiftc, ilve« Muiv* «sf«tfyiiTi< évl^4«oH (Etienne de Byzance, p. t30). Plusieurs ont cru que le Calhay était la K«IU de Strabon [Géogr., lib. IV, édit. de Xylander, Basie, 157 1, p. 80t). qu'Etienne de Bysaace appelle Kélua ('e$vuAv quas supersunt,edenle Anton. Westermann, Leipsig,1839,p. 153). Maissi Strabon désigne uoeconirée indienne, Etienne deBysance désigne par le même nom une ville seulement «i\^ Muni (p* t!^3). 11 est assez difficile de déterminer nettement la situation du Catbay. Quelques savanti hésitent entre le Népaul, la Cochinchine et le Céleste Empire. C*est notre extrême Orient; •t, chez les poètes, il ue faut pas trop serrer l'eipiession. La libre fantaisie a dei jeux sans frein à de telles distances, dans les siècles où la navigation à la vapeur et la télégraphie électrique n'exerçaient pas encore leur rapide contrôle. Nous ne demanderons pas non plus à don Ercilla si sa ville de Canta est le Canton des temps modernes. L'écrivain espagnol parait pourtant distinguer le Cathay de la Chine elle-même, puisqu'il nomme ce dernier pays aussitôt après. La grande OMJorite des érudits voient dans le Cathay la partie la plus orientale du pays des Tartares. Dêi le xvu* siècle cette opinion était soutenue par Pierre d'Aviiy, seigneur de Montmartio. Il étab it que le Cathay et la Chine ont été coufoudus à tort, et il se prononce pour la Tartarie, en prodiguant sur cette matière les plus curieux détails. Cf. le Mondey in-f», Paris, 1643, p. à41, sqq. Dans les Relation» de divert voyages eurievXf par Melchisedec Théveuot ;Paris, i69«, t. 1, p. 19 et suiv.), nous voyons Y Itinéraire d'Anthoine Jenkinson pour découvrir le chemin du Cathay par (a Tartarie» Jenkin<»on écrivit lui-même le compte rendu de son exploration aux marchands anglais de la compagnie de ÎIoscou qui l'avaient obligé à faire cette recherche pour laquelle il s'embarqua en 1)58, à Astrakan. Uu autre voyageur qui avait de beaucoup précédé Jenkinson, le cordelier Rubruquis, au milieu du xiii* siècle (chap. XIX, édit. de 1830, p. S96 etsuiv.), distingue deux Cathay, l'un au sein de grandes montagnes dont il ne détermine pas la latitude, Tautre vers l'orient, le long de la mer. A-t-il voulu désigner la Mongolie et la MandehourieT 11 est heureux poorla science que nos explorateurs modernes, les Humboldt, les Barth, les Speke <t les Baker, secondés par la perfection de leurs instruments, aient fixé avce plus <fe précision sous quels dcgiés s*accomplissaient leurs belles découvertes.

groupe des Moluques S et tous ces flols qui roulenl à Vesl leur immensité; et la loiotaine, la célèbre Taprobane, que les anciens regardaient comme la dernière limite du monde oriental*.

0 De ce côté, s'aperçoivent THyrcanie, la Tarlarie et les Albaniens qui s'étendent jusqu'à Trébizonde, et d'autres petits États voisins, tributaires ou alliés des Persans; les Ibères qui se nomment Géorgiens, les Circassiens, pauvres et dispersés, dont le sol comme un croissant étroit se développe sur toute la côte de la mer Noire '.

1 Ercitla (dit de ce magnifique archipel une deserip(ioii spéciale, dans l'octave 51^, lorsque le vorage de Magellan nous ramcue vers POcéanie. — Nous avons adopté ici le sens donné par Winterliog, mais sans être bien convaincu que le |K>ele n'ait pas voulu désigner la presqu*ile de Halacca. Il y a ches les géographes du xvi* siècle d'étranges confusions entre les noms propres de ces contrées lointaines. Nous en signalerons plus bas de nombreux exemples. Cependant, comme Ercilta dans Toctave 51 • désigne les lies Uoluques par rexpressiou même qu'il donne ici « El Blaluco>, il est assex improbable qu*il ait voulu It consacrer i deux régions différentes.

9 Y la apartada

Trapobana ramoM, anligiiaroente Tcnnino y On poslrero del Oriente. »

C'est le texte de Baudry, et la traduction de Winter'iing y est conforme. Don Cayetano Rosell adopte une leçon différente :

m Trapobana, famota antignamente, Tcmino y fin postraro del Oriente. »

La ponctuation de don Rosell, moins plausible, laisserait supposer que dins l'esprit d'Ercilla, l'île de Taprobane (Ceylan) serait en effet, comme elle l'était aux yeux des anciens, la limite du monde, une sorte de Thulé orientale. Cette idée est démentie par toute la description du poêle.

3 • Mar Mayor. » Winterling entend par ces mots la mer Caspienne.

. des casp' fchen BIceres Wofen. •

Mais il est certain que l'arc de cercle formé par le pays des Tcherkesses enveloppe la cèle orientale de la m«r Noire et non la mer Caspienne. D'autre part, cette dernière i/avait qu'un synonyme; elle s^appeiait encore la mer d'Uyrcanie. La mer Noire s'appelait, il est vrai, Pont'Euxin^ et l'on se demande pourquoi Ercilla 1* désigne sous le nom de t mar Hayor » . Cette épithète ne srmble lui avoir été donnée que par comparaison avec les autres mers intérieures de l'Asie, d'une surface moin» étendue, telles que la mer Caspienne ou le lac d'Aral ; et il parait qu'au temps d'Adrien, c'était là son nom habituel: voila du moins ce qui semble ressortir des termes de RamuMO. Il dit au titre de son second volume : t Porti d'intorno «1 mar Uaggiore, corne si nominavano al tempo dell' Imperator Adriano. < Marco Polo, dont

CHANT XXVIf. 287

« Tu vois le Cyrus aux flols impétueux, qui sépare les Ibères derAlbanie, le mont Caucase aux escarpements terribles, et dont les pics élevés dominent un si vaste horizon *. Contemple le royaume de Colchide, fameux par l'Ile* illuslre de Médéc,

Ranutio publie let ToytgM, s'exprime de la mémt ntoière ; il nomme it mer Noire Mer majeure et l'oppote à la mer d'Uyrcanie, o'eit-à-dire à la mer Caspienne i m Délia provibcia di Zorxooia et de* suoi confiai lopra il mar Uafcgiore e sopra il mar Hircano, ahora delto di Abaecu. k... «GuarJa dnoi mari, uno dèi qiiali si chiama il mar Miggtore, quale è dalla banda di tramoolano, l'altro di Abaecu, verso l'oriente > (libro primo ; ColL i2an|iatd, 3 vol. in-f», DelU naoigaxioni e oiagçu t. 11, p. 5). Un nouveau motif doit nous détourner du sens adopté par Winterliag; c'est que dans l'octave 1 4«, le poète parlera de la mer Caspienne et lui donnera auprèt de son nom véritable, sou synonyme classique et reconnu :

« El Caspio mar, pdr otro nombre, Hireano. >

Il serait difficile d'admettre qu'Ercilla eût voulu la désigner par un troisième titre quelques lignes auparavant.

t < Que tu cumbre gran lierra leAorea. >

Cette hante chaîne do Caucase qui te développe depuis Anapa jusqu'au promontoire d^Apchéroo, entre la mer Noire et la mer Caspienne, compte en effet des pics d'une grande ôlevatiou. Celui d'Elbrouz monte à plus de 5,000 mètres. Comme l'Elbronx, le Kazbek, le Shat-Tag sont couverts déneige étemelle. L'indépendance des tributi mena'ée dès le règne de Pierre le Graod, a été vaillamment défendue derrière des retranchements presque inaccessibles formés par la nature. Des populations goerrièros ont trouvé des chefs dignes de les conduire. Schamyl a tenu longtemps eu échec toutes les forces de la RuHie. Mais le succès de l'empire moscovite, préparé avec une singulière persévérance et par d'immenses sacrifices, semble aujourd'hui décidé. Une partie des montagnards se sont eipatriés et sont devenus les hôtet infortunés et turbulents de la Sublime Porte. Les couleurs employées par Rreilla pour décrire les hauteurs inaccessibles où si longtemps s'était abritée cette nation guerrière, offrent une vérité parfaite et celte heureuse précision dont il serait difficile de surpasser le trait juste et pittoresque.

S « tan famoto

Por la itia c«l«brada d« Medea. »

Il ne s^agit pas ici d'une île célèbre dans l'histoire de Médée et des Argonautes, de Peuee^ par exemple, aux bouches du Danube, où la magicienne épousa Jason, après leur fuite (Taler. riace., Argon, ^ VUI, 217 et sqq.); l'île de Peuce n'appartena t pas au royaume de Colchide. Le poète veut assurément parler de l'île formée par les deux branches du Phase avant son embouchure dans le Pont-Euxin ; c'est l'île d'iEa* la mythologie t'a rendue célèbre rar les incantations de Médée. Apollonius de Rhodei doune même i l'amante de Ja»on une épithète tirée du nom de cette ile :

28S LABAUCANA.

et OÙ JasoQ vint, avec tant de peine'*, faire la conquête de la toison d'or.

« Regarde la grande Arménie que distingue sa florissante cité de Tauris. Au sud, c'est la religieuse et vénérable Sultania*. Elle a été sans pitié changée en ruine par le chef des Tartares, par l'inflexible fureur de Tamerlan, qui mettait au niveau du sol tout ce qu'il rencontrait sur son passage, pareil à la colère du ciel ' ou à la soudaine explosion de la foudre.

« Vois le Tigre et l'Euphrale qui forment les limites de la Mésopotamie et vont ensuite courir ensemble ^ jusqu'au golfe de la Perse. Ils laissent d'un côté l'Egypte et la Syrie. Là, c'est le pays des Parthes, là, celui des Mèdes, qui se courbe, et, de sa frontière arrondie, enveloppe au sud la mer Caspienne *, que

Alain Mi($cuc (III, y. 1136), et H. Lehrs, dans sa belle Tersion latine, traduit par « Colcbica Medet *. 'Wiuterliug s'exprime librement :

m Coirhis

Dm dureh Medea to berûchligt «ard. »

U-tis il ne donne ainsi que le sens général et enlève au style sa précision.

1 « El trabsjado Jason. > Le poêle ne Teut point parler des efforts tentés par Jason pour vaincre les tauresui gardiens de la toison d'or. Tous les obstacles devaient s'abaisser devant un héros qui avait i sa disposition les encbantemenls de Médée; mais bien de tous les travaux et des périls qu*il eut à braver, avec les Argonautes, avaut d'atteindre au rivaj^e même de la Colchide, et au milieu desquels il eut à déployer tint -de persévérance et d'audace. Wiulerling traduit la pensée d'Ercilla avec une grande justesse :

« Wohin nach roQhevoIler Pahrl Einsl Jason kam, sich mil dem goidnan Vlieti xa schmOeken. »

S Les ruioes de Sultanieh, dans rirak-Adjémi, sont encore célèbres. Cette ville opulente, autrefois séjour des rois mongols de Petiie, n'offre plus aujourd'hui debout que des mosquées, restes de son ancienne splendeur. C'est là que le schah de Perse vient encore tous les ans passer en revue son armée.

* On se rappelle que ces terribles exterminateurs, Attila, Timour, se disaient ivee orgueil les fléaux de Dieu.

* Ces vers nous décrivent d'abord le cours séparé des deux fleuves qui enveloppent la Mésopotamie, puis leur réunion depuis Korna jusqu'au golfe Persique, sous le nom de Chat-el*Arab.

B La contrée que désigne ici le poëte est aujourd'hui, en partie du moins, vers le

CUANT XXYJI. i»ô

Von appelle encore la mer d'Hyrcanie, et dont la surface ovale se présente en travers au souffle du vent d'esté

Vois l'Assyrie et la cilé célèbre, témoin de la confusion des langues, les remparts, œuvre merveilleuse, élevés par Sémiramis, mère de Ninus. Une mort rapide et imprévue devait y intercepter les jours d'Alexandre. Ce fut là qu'au milieu des prospérités du héros, elle coupa le fil de ses destins et arrêta son existence.

« En Afrique, s'étendent vers le sud les vastes États du Prétre-Jean '. Lâ^ plus brillante et plus belle que toutes les autres

sod-ett de la Cafpieone, cette Ta&te région connuetont le Dom général deBonkharie. Occupée par un grand nombre de nations, assez rudes encore, dont quelques-unes fout un commerce de caratanes arec la Russie, l'Inde et la Chine, elle est le centre le plus actif des intrigues de Saint-Pétersbourg, qui teut s'y assurer nue forte position militaire et politique et se donner d'utiles auxiliaires. C'est une des routes de rinde. Elle conduit, comme la Perse, au pays des Afghans.

1 Celte oetatea été supprimée par Winterling. Elle concerne pourtant deux états illustres entre tous et qui sont bien, suitant la promesse d'Ercilla :

« Famosof por nalura y por lai guerrat. •

Mais elle renferme quelques détails qui eussent obligé le critique allemand à modifier la traduction qu'il a faite de l'octave 1 i% et le sens qu*il a donné aux mots, « toma del mar mayor toda la cuesta. »

* Sous ce nom étaient connus au moyen âge et au temps de la Renaissance des personnages très-dÏTcrs. 11 représente plusieurs souterains de régions lointatoest de la Tartarie ou du Cathay supposés chrétiens, et aussi en Afrique, l'empereur d'Abyssinie, le grand Négus ou Néguça, comme l'appelle d'Anville {Mém, de fAcad, dei JnscriptionSy t. XXVI, p. 59). Une opinion assez probable confond le prêtre Jean avec le Dalaï*Lama, le grand pontife des Kalmouks et des Mongols, qui réside près de H'La&sa, au Thibet. De Guignes a cru pouvoir être plus précis; il voit dans le prêtre Jean un prince tarlare, Onk-Khan, celui dont Tchingiskan fit encadrer d'argent la tète après sa mort. Il était chrétien Nestorien, et ses coreligionnaires l'appelaient le roi Jean. De Guignes voit en lui le fameux personnage dont il est si sootent parlé. II résidait à Kara*Koroum. Il avait pris le nom de Jean, lors* qu'il embrassa le christianisme, et Aboulfaradge le désigne ainsi. A l'égard du titre de prêtre, il lui fut conlié probablement parce qu'il avait été sacré prêtre par les nestoricos. Ceux-ci, peu scrupuleux, donuaieut cette dignité à tous ceux qui la demandaient et même aux enfants. (Cf. de Guignes, Biit. lënéraledts Huns, des Turcs, deê MogoU, eic.^ 1767, t. III, p. 13-20.) Les premiers voyageurs européens qui ont visité le fond de l'Asie, du Plan Carpin, Rubruquis, Marco-Polo» parlent do prêtre Jean comme d'un souverain asiatique. L'on sait quels intérêts

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