‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 17 sur 40 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

« Je le voyais, à n'en pas douter, résolu à quelque violence et à une action outrageuse ; par prudence, je me dérobai et me mis à distance, et alors, sans plus garder aucune réserve, je lui criai de loin : « Homme pervers, incestueux, déloyal, ingrat, violateur de tous les sentiments de l'amitié et des lois que les proches respectent I »

1 Winterliog «joute mal à propos : « ...e r fasste heTiig meioe Hand. • Ce détail est dépUcé. E I l'admettani, U eût fallu nous ap',irendre aussi quelle fut devant cette témérité l'attitude de Glaora, et coanme il était oitorel qu'elle dégageât aussitôt t« maia et se mit à fuir, la srène racootétf devenait impossible.

* GrainviMe traduit : « 0 i, je meurs poar toi. Je veui coanattre si tu partages mes sentiments. Ab!s*il était vrai!... rien n*é}(alerait mon bonheur • (p. 193). Ce €ontre<^ens rf produit par Gilihert de Meribiac (p. ti7), a été évite par Winlerling qui conserve tout le sentiment romanesque du teste original :

« Docb da irh flerb* iim dcinctwillen,

So Mg, ob dir mein Tod eefAlll.

I«t *s to, so kenn* icii nirhu in dicter Wtilt,

Was micb mil grd}s*rer Freund kônni' erlûlfen. »

« Ces paroles e( d'autres encore, une soudaine colère me les inspirait, lorsque tout à coup, avec fureur et grand bruîf, une troupe chrétienne nous vient assaillir. En escadron serré^ elle nous presse, et, tout à Tentour, environne notre haute demeure. Fresolano, sous mes yeux, bondit pour lui opposer une Juste et digne résistance :

« Altière et impitoyable tigresse, me disait-il, âme barbare et cruelle pour les humains! Reviens sur tes pas, achève de me percer le cœur, et ne laisse rien à faire aux bandes chrétiennes. Reviens ; ah ! vois se terminer ici ma vie, et, puisque je suis privé de mourir sous tes coups, que Je puisse du moins mourir sous les leurs! Cette destinée, sans doute, sera moins belle, mais elle saura peut-être émouvoir ta pitié M »

« \ii furieux, il se Jette en aveugle au milieu des rangs ennc- . mis. A l'instant, une balle^dans son vol le frappe et traverse sa poitrine nue et brûlante. 11 tomba, il pâlit, et d*une voix déjà confuse, il s'écrie encore : « Glaura ! Glaura ! reçois ici mon âme expirante, fatiguée de donner la vie à ce corps infortuné ! »

« Mon père accourt aussitôt au milieu du terrible tumulte, armé, quoique seul, de courage et de confiance. Mais bientôt son flanc est percé d'une pique irritée et fougueuse ; il tombe ;

1 GraioTÎUe : t La mort que je reeevrab de tes maias serait noiai florieutt*, elle ne serait pu aassi cruelle de la part de dos ennemis » (|). 193). Cela s'éloigne ou peu des sentiments eialtés de Tespagnol. Dans réltn de sa passion, Fresolaoo déclare que la plus belle gloire pour lui serait de mourir sous les eoups de eelle quMl aime ; mais si cet honneur lui est refusé, et s'il doit succomber sous Tépée d'un chrétien, cette mort du moins attendrira peut-être l'âme de GUura et lui inspirera quelque pitié poor la victime. Winterling ne s'y est pas trompé.

CHANT XXYIII. 871

il reste inanimé et sans couleur. Au milieu de ma misère et de ma triste fortune, derrière notre demeure, par une porte dérobée. Je m'élance plus morte, ce me semblait, que les morts.

« Troublée, errant çà et là, J'arrivai à une montagne où en toute bftte Je m'enfonçai dans les bois. Je me laissais entraîner par la Fortune qui m'a toujours guidée vers l'abîme. Aussi, éperdue et sans suivre aucun sentier, je ne cherchais, malheureuse ! qu'à m'éloigner de nos ennemis, et tel était mon effroi, que, malgré la vitesse de ma course, il me semblait que mes pieds ne remuassent pas *.

« Mais comme souvent il arrive que fuyant un danger et un mal présents, on se détermine avec résolution pour un chemin DÛ l'eau débordée vous enveloppe et vous submerge; ainsi, infortunée ! il m'advint que pour sauver mon importune existence, d'un mal à un autre, d'accident en accident, je tombai dans un plus grand péril et une détresse plus affreuse.

«J'allais toujours, 6 douleur! courant par les ronces, les broussailles et les pierres déchirantes. Deçà, delà, tout à l'entour, je portais à chaque pas des regards attentifs, lorsqu'on traversant un bosquet, je vis deux nègres, chargés de butin, qui à l'instant où ils m'aperçurent, s'élancèrent aussitôt sur leur malheureuse proie.

1 Voici les expreMioDs qoe GrainviUe substitue à cette belle peinture : t An plus fort du tumalteije psrTins à m'évader et à ne cacher dans une monlagne. Là, sans guide, sans conaaitre aucun chemin, tremblant au moindre bruit, je n'osais m'éloigner dos Ueui où m'avait d*al>ord précipitée la frayeur • (p. 194]. Grainville, sage traducteur, altère ainsi très-souTcnt la poëtie du style ches Ercilla eu supprimtnt les détails. C'est là le défaut général de sa version, mais cette même altération est beaucoup plus grave dans l'élude de Gilibcrt de Merlhiac. Le premier donne du moins le fond de la pensée et traduit à peu près octave par octave.

372 LARAUGANA.

0 Je fus par eux rapidement dépouillée de tous les vêtements que Je portais alors. Cependant, hélas I rien ne m'eût fait de perdre mes vêtements et le Jour; mais l'honneur et la précieuse virginité étaient sur le point de oa'étrc ravis, et tels furent mes cris et mes plaintes que les arbres eux-mêmes étaient émus et s'attendrissaient de pitié *.

« Le ciel m'écoute avec faveur. Guidé par ma voix gémissante, Cariolan voit l'audace infâme et l'outrageuse insolence de mes ennemis. Il accourt avec ardeur et me sauve de ce péril extrême : « Misérables chiens^ s'écrie-t-il, barbares et traîtres que vous êtes, laissez, laissez cette jeune flUe, ou la vie mémo va vous être arrachée avec elle. »

XXVÏ

« Aussitôt, ils se jetèrent tous deux sur le guerrier; mais lui fait partir un trait de son arc, et dans le corps du plus avancé et du plus hardi, la flèche s'enfonce Jusqu'aux plumes. Cariolan recule de deux pas avec agilité, et lance contre le second adversaire une autre flèche d'un coup d'œil si précis, et avec tant de justesse, qu'il traverse la route de ce cœur sauvage.

« Le nègre tombe mort. Son compagnon cruellement blessé, attaque le vainqueur avec rage et comme un dogue furieux. Mais le guerrier vaillant et habile, consommé dans l'art de la lutte,

1 GraioTÎHe : ■ Âhl mes gémistements auraient touché les ètrei les moint sensibles > (p. 195). Ce que le poêle esp^guol nous présente comme une réalité, le traducteur le remplace par une smple hypothèse. Winlerling, qui conserve mieux l'image poétique, atténue cepeudaut aussi la hardiesse de la forme espagnole:

■ Doeb 90 jrross war mein J«mmern uni mein Schrvin Dam et su MiUeid Ste)c« konnte ix\\\na. •

CHANT XXYlir. 37 8

malgré la haute (aille et la force redoutable de son eonemi, appelle à son secours son adresse et sa Yigueur, le soulève dans ses bras vers le ciel, et des épaules l'envoie heurter le sol.

XXVIlï

« Aussitôt il tire sa dague luisante, et veut avec le tranchant du fer achever le combat. Dans le ventre nu et dans le flanc (rois fois il la plonge et trois fois il ia relire sanglante. Par ces plaies Tâoie du nègre s'enfuit avec rapidité, et Cariolan, affranchi de ce péril, se dirige vers moi d'un air de grande courtoisie, et me demande pardon de sa lenteur.

« Il sait me tenir alors un si doux langage, et l'amour accomplit si bien son œuvre dans mon ftme, qu'atin d'éviter les propos qui portentblessureà l'honneur et lui laissent une mauvaise empreinte, afin d'échapper, en un mot, aux médisantes rumeurs, sans me montrer toutefois ingrate envers un bienfait reçu dans un danger aussi menaçant, Je pris le guerrier pour mon défenseur et pour mon époux ^

« Craignant que des soldats n'accourussent, nous nous retirâmes dans l'épaisseur de la forêt, sans aucune trace et loin de tout sentier, longtemps nous marchons égarés. Mais comme le jour penchait à son déclin, nous arrivons, Seigneur, sur les bords du Lauquén ', où se présenta au même instant une troupe

i Graioville change tout à fait le caractère de cette octale : « Je lui racontai mes nalheur«. L'intérêt qu'il m'inspira, le acrvice qu'il venait de me rendre, la crainte «le le payer d'iugrdtitude, <e besoin que j'avais de lui ddus des circonstances aussi périlleuses, tout me détrrroinaàme oietire sous sa sauvegarde et à le reconnaître pour mon époui • (p. 190). Le traducteur français a trop négligé ce qui domine dans tout ce passage du texte espagnol, le sentiment de dclicdiesse féminine qui soage avant tuut et toujours à mettre l'hunneur à couvert : • Medrosa de andar en opiniones ; • — « por «vitar murmoracioues, etc. *

* Languén était le o«ro d'un fleuve et aussi le nom primitif du lac de Villarioa. Cf. Basianiaute, p. 315, et 9Ui,ra., chant xsth, oct. 50, noie 1.

87 4 LARAUGANA.

d'Espagnols, avec dix Indiens captifs^ les mains liées derrière le dos.

xxxr

« Ils nous virent approcher, car le destin s'acharnait sans relâche à nous poursuivre, et se précipilant sur nous en foule : « Arrêtez 1 halte 1 arrêtez l m s'écriaient-ite à haute voix. Mais mon jeune époux redoutait plus un outrage pour moi que le trëpas pour lui-même. Il me conjure de me réfugier dans la forêt, pendant que, pour les arrêter, il saura mourir*.

« El aussitôt la frayeur, si capable de bouleverser une pauvre femme irréfléchie, me persuada, en plaçant sous mes yeux les horreurs de la mort et le prix de l'existence. Ainsi, Iftche, timide, inconstante, docile aux premiers mouvements de l'effroi, en voyant l'ennemi tout proche, je pénétrai en toute hAte sous la partie la plus sauvage de la forêt épaisse.

« Dans le tronc d'un arbre creusé par le temps et que recouvrait de toutes parts un tissu de ronces et d'épines, je me cachai; je n'avais plus ni souffle, ni esprits, et c'est à peine si l'effroi me laissait respirer encore. Ce fut de cet asile que j'entendis soudain un vaste bruit qui faisait gémir de près et de loin t(fut le bocage, un retentissement d'épées, de lances» d'hommes qui se précipitent et qui se battent avec fureur.

« Peu à peu, il me sembla que s'apaisaient le tumulte et les

1 GninviUe prête cet peuéet i Glaora ere-mème, c« qui lai enlève tout etrtctère de généroiité et laisse sans e&plication la lutte morale qu'elle décrit ensuite eu se reprochant u faiblesse et u docilité : « Je craignais plus dans ce nouTeai» péril mon déshonneur que la mort de Cariolan. Aussi, je me précipite dans la forêt tandis qu'il attaque et combat ceai qui nons poursalveot » (p. 196). Dans Brei lia, le combat n'est pas encore engagé, et c'est d« fond de sa retraite qne Glaora entend avec épouvante le fraeu des armet.

CUANT XXVIfl. 17 5

cris dont mon oreille était frappée. La conscience du devoir ranima mon sang que l'effroi avait glacé ; Je revins à moi-môme, et compris toute ma honte, toute la perfidie dont j'étais coupable pour n'avoir pas bravé ensemble avec mon époux , môme péril, môme trépas» môme fortune.

« Je m'élançai de la retraite où Dieu aurait dû me laisser ensevelie toute vivante *, et Je courus avec vitesse vers les bords du fleuve où je l'avais abandonné, folle que j'étais! mais lorsc[ue Je n'aperçus de lui aucune trace et que je ne vis plus aucun moyen de le découvrir, seule et consternée, tu peux imaginer ce que mon ftme ressentit ; il était évident qu'il n'avait pu échapper à la captivité ou à la mort.

« En vain désormais sans crainte, je fis retentir ma voix; en vain je reprochais au ciel devenu sourd, son injustice et sa cruauté, et m'écriais: « Où est mon Cariolan? » Partout le silence répondait seul à mes plaintes. Tantôt je m'enfonçais dans les bois, tantôt je parcourais la plaine, et le désespoir qui déchirait mes entrailles avec une croissante violence, ne m'accordait pas un instant de repos.

a Je ne veux pas t'importuner, ni m'affliger davantage en te racontant les angoisses que j'ai souffertes'. Je ne savais que faire, ni quelle détermination prendre. Emportée par le délire et par les transports de mon affliction , je courais de toutes parts. Souvent j'étais décidée à me donner la mort; puis je regardais comme une honte et comme un grand crime que la

1 Ce Tœo ti exprenif et ti pmtsionné n'est pas eoeserté par Grainville. Gltort se borne à dire froidement : « Je sortis donc de mon horrible repaire, Tivante sépulture • (p. 197).

« Cf. Virgile, Én.t "» l*-i3.

37 6 LARAUCANA.

douleur n'eAt pas sur moi assez d'action et de pouvoir pour m'ôler la lumière.

xxxvm

« Livrée à cette peine et à ce trouble extrêmes, combattue par des sentiments opposés, j'bésitai longtemps; mais résolue enfin à chercher toujours mon époux, puisque le désespoir ne m'enlevait pas Vexislence, je me dirigeai vei^s le camp espagnol. La nuit, je me cachais et me tenais à Técarl, pour sauver mon honneur qu'exposent à trop de périls ma Jeunesse et la fortune ma constante ennemie.

« J'appris que Tannée chrétienne avait franchi le défilé pour gagner Cautén *, mais qu'elle ne pouvait éviter de revenir par cet étroit passage. Je me préparai à me rendre secrètement ici, avec la pensée que, déguisée au milieu d'une foule nombreuse, j'entendrais parler, je trouverais quelque trace de celui que le destin sépare de moi.

« Et quelle ressource me reste- t-il désormais, pauvre captive, soumise à l'ordre d'autrui et à une volonté étrangère 7 Je suis sans doute réservée à des maux plus grands encore, puisque la mort ne vient pas et me refuse ses faveurs. Mais quoique le ciel impitoyable veuille que je vive, il faudra bien pourtant que Je termine cette immense douleur. Hélas I quelle que soit la détresse que j'éprouve, je le sens, personne ne peut choisir l'heure de son trépas. »

1 « Li TuelU de Cautén • signifie « du c6té de Câutén. • U y a là un idiotiune espagnol bien connu. Le retour, de Cautén i Tucapel, ii*eit aiinoncé que dans la seconde partit* de la phrase. Wiuterling a pensé que Ih mot mêlta iodiquaii lemoavement de retour, et que les vers 3 et 4 de Toctave s'appliquaient «eulemeot à l'étroit passade où Ercilla se trouvait engagé avec les siens. Uais «este paso et- Irecho > désigne le défilé de Purén qu*il fallait franchir en allant et en revenaat d'une forteresse à Tautre. G aura avait appris le départ des Espagnols deTucapel; eHe va les attendre, quand ils reviendront de Tlmpérialc. L*oc:ave ne nous partit offrir sous ce rapport aucun motif d'hésitation.

CnANT XXVIII. 177

Aiosi la belle jeune femme contait avec des pleurs ses tristes ayentures, lorsque de nombreux barbares qui nous attendaient en embuscade des deux cOtés^ poussent jusqu'au ciel des cris soudains^ occupent les issues et les passages. La multitude croissait à tel point qu'elle semblait naître de l'herbe m6me qu'elle foulait.

XÏJÏ

A l'instant m^me se présente à moi un Yanacona dont J'étais maître depuis un mois à peioe par les droits légitimes de la guerre. 11 me dit : « Seigneur, cours au fleuve; Je te soustrairai au péril; ce pays m'est connu. Ce serait délire de songer à la résistance contre la foule qui se précipite de la Sierra. Tu peux, seigneur^ te ûer à ma parole; car tu me verras mourir pour sauver tes Jours. »

Et moi je tournais la tôte vers le jeune homme pour le remercier de son offre et de son bon vouloir, lorsque je vis.Glaura s'élancer, toute hors d'elle-même, et s'écrier : a 0 juste Dieu ! Que vois-je7 Es-tu mon époux bien-aimé? 0 ma vie I Je te serre dans mes bras et ne puis le croire! Qu'est-ce donc? Est-ce un rêve? ou suis-je éveillée? Ah! faut-il qu'un si grand bonheur soit encore un doute pour moi ! »

XIJV

Étonné d'une telle rencontre, je vis avec une Joie égale à ma surprise les tristes plaintes de Glaura terminées par un événement heureux. Ce n'éiait pas la place de courtoises paroles ; le temps ne nous laissait que de courtes et étroites limites. Je leur criai : « Mes amis, adieu ! ce que je puis fairo, c'est de vous donner la liberté ; Je vous l'accorde. »

37 s L'ABAUCANA.

Et sans rien offrir ni promeltre au delà. Je pique mon cheval qui l'élance avec rapidité. Mais quoique les Indiens me pressent de leur attaque, il faut toutefois, 6 Felipe, que d'abord tu apprennes ici comment, à l'entrée de la forêt ténébreuse, Gariolan tomba captif entre mes mains, tandis que, craignant de perdre la vie, Glaura se tenait cachée dans un arbre creusé par les ans.

XLVÎ

Sache donc, monarque sacré, que J'arrivais avec quelques amis cl quelques soldats , après avoir marché tout le Jour à la recherche de nos ennemis dispersés. Je revenais vers notre camp avec dix prisonniers barbares chargés de chaînes, lorsqu'au pied d'une montagne boisée, à l'issue d'une plaine , nos yeux aperçoivent Cariolan tout près de nous.

Aussilùi tous les nôtres se précipitent vers lui, pensant que la peur va lui donner des ailes. Mais avec un grand dédain et un visage fier, il prépare son arc et se tient immobile; et quand ils furent à sa portée, il frappe d'une main sûre Francisco Osorio et Acebedo. Puis, il saisit sa dague et se dépouille d'un long manteau qu'il roule autour de son bras.

XLVIIÏ

Telle fut l'agilité, telle fut l'adresse du téméraire et barbare Araucan, que toute la troupe de nos guerriers fut incapable de le faire reculer d'un seul pas dans la plaine. Il bondissait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; si bien que tous les coups tombaient en vain : les uns, son corps leste les esquive ; les autres, il les repousse avec son manteau et sa dague.

CHAKT XXVIII. S79

Je ne voulus pas 4lre témoin d'une telle bataille. Étnu en Taveur de ce vaillant jeune homme^ Je me Jetai au milieu des combattants : « Arrêtez! leur crîai-je; place, cavaliers, et rangez-vous ! 11 ne faut pas que cet intrépide guerrier périsse ; il est digne plutôt d'une récompense; lui donner ainsi la mort ne serait pas courage et bravoure, mais lAcheté ^ »

Tous s'arrêtèrent à la fois et comprirent quelle bonté s'attacherait à une action aussi coupable. Seul l'Indien combattait encore, et semblait voir avec regret sa vie respectée. A la fln^ il suspend les coups de sa dague et sa marche impétueuse, contraint par l'honneur, et se tournant vers moi : « Que t'importe, dit-il, que mon existence soit longue ou bien qu'elle soit courte ?

« Toutefois je serai reconnaissant pour ton action pieuse et ton bienveillant vouloir; telle est du moins ton intention; car, mieux comprise, ta conduite peut être appelée impie et inhumaine. A qui doit vivre une vie misérable, une mort prématurée ne saurait être un malheur. Ainsi, je l'affirme, en ne m'égorgeant pas, c'est une pitié barbare que lu montres envers moi.

LU

0 J'avoue que ma vie est ton bienfait, et, pour que l'on ne puisse pas prétendre que je le conteste, je me soumets à ton

1 Le caractère cheTtleresque d'Ercille te montre dtns tout ce récit. V éclate avec fréoérotité lonqu*il fait tomber det maint de tet compagnout d*4rmea let épéet dirigéei contre la poitriae de Cariolan, et lortqu'il accorde la liberté au jeune et audacieui Indien. C'ett ainti que nout TaTont entendu eiprimer plut d'une foit te» tympalhiet pour rintrépidité det Barbares et »e révolter contre le traitement atroee infligé aux caciqoet prit à la guerre. Il tiendra le môme langage lorsque let Etpagnolt condamneront au tupplice Théroîque Caupolicàu.

s 80 l'araucana.

pouvoir et me livre à la fortune malheureuse qui m'accable. » 11 dit, et à rinstant jet le au loia sa dague, aussi docile que naguère indomptable; et, depuis cette époque, il resta toujours Udèle à mes côtés, plutôt sous le titre d'ami que sous celui d'esclave.

Lin

Cependant le choc et le bruit belliqueux des armes et les cris des guerriers retentissaient. D'un côté ils accourent et s'amoncellent. Ailleurs, d'autres appellent à l'aide. Le chemin ëiait étroit L'on n'y pouvait avancer ni reculer, et l'on attendait, parce que les bagages, les valets et le bétail embarrassaient et remplissaient au loin le déflli^ ^

La route de Purén est droite jusqu'à la gorge par où l'on pénètre dans l'Arauco '. Depuis ce lieu, elle s'avance en ligne oblique ; longtemps elle est pressée entre deux âpres montagnes qui finissent par la rétrécir à tel point, qu'à peine deux hommes y peuvent marcher côte à côte, et le chemin est encore resserré par un ruisseau qui le suit et l'accompagne *.

Aussi par intervalles, sur plusieurs points du sentier, les nôtres allaient s'appelant les uns les autres, troublés et confus, et cherchaient à éviter la tempête des traits. L'acier de la plus fine trempe n'y pouvait résister. Les grèves, les cuirasses, les casques étaient faussés par l'ouragan dont les faisaient tinter tout à l'enlour pierres, lances^ javelots, flèches et frondes.

1 Nous tTODS déjà vu dans Brcilla des descriptions nombreuses de batailles et de sièges et on combat sur mer; voici ua engagement de défilé dont riniérèt ne le cède i aucune des peintures précédentes.

s Le point précis d« la quebrada où la troupe de Miguel Velasco fut attaquée par les Araucans ei>t la gorge de Cayoeopil. Cf. Gay, t. I, p. 417.

S 11 est iroposkible de décrire avec plus de précision le théâtre où doit se développer l'action meurtrière qui met aut mains les Espagnols surpris et les Araucans embusqués dans la sierra de Purén.

CUAKT XXVIII. 881

Les uns tombent sur le sol, désarçonnés, malgré de longues tentatives pour se maintenir en selle, comme des grenouilles ou des crapauds engourdis, après avoir été violemment battus par l'orage, font de grands mais inutiles efTorls pour se mouvoir. Ceux-ci sur les pieds et sur les mains, ceux-là les reins brisés, en se traînant, essayent de se retirer derrière quelque abri, ou dans une cavité de la route qui les puisse défendre contre la tourmente.

LVH

Dans cet étroit passage, l'ennemi avait disposé avec ordre ses soldats et les projectiles, et avec tout TavanUge du terrain lançait, d'en baut, je le répète, les rochers sur nos troupes. Je le puis affirmer comme témoin^ si épaisse et si rapide était la pluie de pierres, que toute la montagne semblait descendre et s'abattre en débris.

LVIH

De même qu'on voit le ciel irrité, obscurci par de profonds et lugubres nuages, s'écrouler tout à coup ', et vouloir couvrir la terre de ruines, chargé qu'il est d'éclairs, de grêle et de vent furieux; le tourbillon frappe les oiseaui au milieu de leur vol; hommes et bêtes, animaux sauvages et troupeaux, cherchent, en courant éperdus de toutes parts, un asile qui puisse les couvrir et les protéger.

De même , les Espagnols pressés par cette grêle de coups et par cette violente tempête, cherchent en tous Hpux, cruellement blessés, un arbre ou une roche caverneuse. Là, un peu abrités et défendus, avec l'antique bravoure de leur race, tout pleins d'un nouveau courage et d'une nouvelle espérance, ils aspirent à vaincre et à se venger.

I • Cœlîque ruini. • Virgile, ffn., I, 133.

Et aussitôt avec leur promptitude habituelle, dirigeant contre Tennemi leurs armes ajustées, ils commencent des décharges formidables, qui en peu d'instants ont renversé une foule de Barbares. De la pente raide et abrupte tombent et roulent cadavres et rochers avec une vitesse si étrange et si terrible que les morts eux-mêmes causent encore un mal immense.

Ainsi continuait la lutte , et pendant que Ton combattait sur un étroit terrain, avec non moins de confusion, d'un autre c6té où retentissaient de plus grands cns, les Indiens s'étaient lancés en désordre, pour saccager les faix et les bagages. Ils égorgeaient, ils vouaient à un vaste sacrifice nos soldats de garde et nos serviteurs.

Tel, avec de la viande, du pain, des fruits ou du poisson, monte légèrement sur la haute cime de la montagne. Tel, chargé d'un coffre ou d'un ballot, court sans embarras et sans peine. En haut,enbas,à droite, à gauche, la multitude s'élance au pillage, comme une bande de ramiers dans la belle saison aime à diriger son vol vers le blé répandu.

Devant le désastre que nous ne pouvions éviter, tant était grande la multitude assaillante, je voulus tenter une dernière ressource qui pouvait sauver notre vie et la dérober au péril ^ Soudain je me porte au milieu de la roule où régnaient le trouble et le pôle-méle, et j'arrive à une place qui servait de retraite

1 Ercilla parle rarement de son intervention personnelle dans les combats, et se représente bien plutôt eomme un témoin des exploits d'autrui que comme un des acteurs les plus courageux de cette guerre d'Arauco. Ici pourtant il ne recale paa dirvaut sa propre gloire. Au défilé de Purén, son coup d'audace parvient i sauver !a truiipc espagnole.

CUANT XXVIII. 3<J3

à dix soldats. Ils étaient entassés dans une cayité de la montagne.

Je leur dis que si dans ce moment môme où la lutte était si acharnée entre les deux partis, nous parvenions à gagner le . sommet de la Sierra, la victoire nous appartenait ; que tous les soldats araucaos ne s'appliquaient plus qu'à piller, et qu'en nous voyant maîtres du faite, la surprise à elle seule était capable de les vaincre.

Aussitôt résolus à mourir avec bravoure , réunis tous en escadron, au nombre de onze, nous poussons nos chevaux sur la pente; chacun de nous se soulevait haut en selle, et, quelle que fût la raideur de cette rampe escarpée, nous gravissons la vive • et Apre arête, et parvenons à la cime désirée, toute couverte d'arbres et de broussailles épaisses.

Nous nous jetons à terre tous à la fois; nos chevaux ne pouvaient plus nous servir. Inondés de sueur, épuisés de souffle, ils n'avaient plus de jambes et battaient des flancs. Sans aucun retard, et sans que rien s'y opposât, du côté que les Indiens attaquaient avec le plus de rage, sur un vaste rocher qui dominait à pic^ nous nous faisons voir au-dessus de leurs têtes.

Nous déchargeons sur eux une telle pluie de balles et de pierres que malgré les blessures dont beaucoup furent atteints, l'épouvante soudaine fit, je vous l'assure, bien plus d'effet encore. Ils refluèrent lentement <, et crurent dans ce péril ex-

1 « Rcnoliatodo torpcnenle. t Le prenier Mntiment dtt Barbares est celui de la «nrpriae. lU reculent, mais ib ne fuient pas. l\% reculent aTec lenteur (torpêmente)y ils tourbillonneat {retnoliiuuulo), la déroute et la fuite ne commencent qu'i la fiu de Toetart suriante (4 rttirarM cotnensaron) ; et d*abord ee n*est qu'un petit nom-

38 4 LARAUCANA.

irôme, que le ciel et la terre se mettaieat en branle contre eux, lorsqu'ils virent l'attaque fondre à la fois d'en haut et d'en bas sur leur armée.

Et, à l'instant, avec une valeur confiante, plusieurs des nôtres arrivaient à notre secours , avides d'une implacable yengeance. Le danger, l'effroi de l'ennemi augmentent, si bien que , perdant tout espoir, bon nombre commencèrent la retraite et montrèrent à fuir toute la vitesse de leurs pieds. Ils n'avaient pas d'autre voie ouverte pour sauver leurs biens et leur vie.

L'un se dirige à droite, un au Ire à gauche, avec un paquet ou un sac dérobé. Tel, par le bois le plus sombre de la montagne, traîne derrière lui son butin. Tel encore, retenu par une ardente et honteuse avidité, s'attarde uniquement pour emporter une plus riche proie, et à plus de dix barbares coûtèrent la vie le poids de leur fardeau et leur soif insensée du pillage.

Ainsi se termina la fCte. Nous étions pillés en partie, mais nous restions vainqueurs. Notre triomphe et notre gloire furent célébrés par le bruit des trompettes, des clairons et des tambours. Nous marchions à leurs sons guerriers, sous bonne garde et avec d'habiles éclaireurs, et nous arrivâmes enfin à notre corps d'armée, tout blessés, mais accueillis avec des applaudissements.

Les Barbares de leur côté s'étaient enfuis parades rochers

bre qui te déeideni i la retraite (algunos), puis la fuite deyient générale, parce que ebaenn d*euK vejit tauvcr la part de prise. Wioierliag a Houe eu tort de substituer ici, dès Poctave 67, aux expreuions d*Ereilla, des termes qui impliquent l'idée d^one fuite immédiate et complète :

« Im Taurocl der BetlOrzang liefon

Sio »U9 einander mit des Wildas Scbnalla. »

CIUMT XXVlfl. S85

abruplB et par les hallien de la montagne. Ils se retirèrent à pas rapides, consolés de leur défaite par de nombreuses dépouilles, et parvinrent aux lieux où se trouvait leur général. A peme eut-il appris le désordre auquel sa troupe s'était livrée et la licence qui avait rendu la victoire à ses ennemis, qu'aussitôt il fit peser sur plusieurs un châtiment exemplair^.

Ce fut à Talcamévida ^ qu'il réunit les restes de son armée en déroute , et, pour délibérer sur les affaires de la patrie, il convoqua les principaux et les plus dignes chefs. Dans l'assemblée des caciques, après avoir parlé d*abord des mesures les plus importantes et les plus sages, il leur dit avec liberté tout ce que pourront connaître les lecteurs du chant qui va suivre.

1 Ttleamévida. Cf. tuprafi, 1, ch. ni, oct. il.

n. Sit

SosMAïai. <- Dtnt un eonteil des eaoiqoet, Caipolicia propote de dévAster lenr patrie et d'ioeeodier leart maifons, a fia qu*il ne leur reste plut d*autre etpoir que de Ttincre ou de mourir. — L'ayb belliqaeui du chef eulratoe tout Ict foerriert. -^ Tueapel t'y uaocit, naît il Tt ut aoparaTaol vider ta querelle avec Reogo. L'inlérèl publie a fait ajourner leur combat privé, mait il ne veut pu que la guerre lui dérobe eoeore ton adyertaire, comme elle a dérobé déjà Pétc- (uelen i tes eoopt. — Rengo ne réelame pu le champ elot aTec moint de fureur. — Un cartel leur ett accordé derant Tattemblée entière. — Lutte acharnée det deui héros barbaret.

Ohl combien a de pouvoir, oh! combien a pour nous d'entratnement l'amour de la patrie, puisque nous IrouYons qu'à juste droit le devoir nous impose de tout sacrifier à ce sentiment impérieux I II nous fait un jeu du péril et de la mort. Père, fils, épouse, nous abandonnons tout, lorsque nous voyons que la patrie est menacée^ et nous lui portons secours à des litres plus sacrés encore.

De ceci ont donné d'éclatants témoignages les actions illustres des anciens, qui, pour leur chère pairie, ont tourné leur glaive contre leurs propres entrailles, et dont la renommée glorieuse a été au loin répandue par la plume d'écrivains fameux *. Qui ne connaît Marins, Cassius, Philon", Codrus l'Alhénien, Scévola •, Agésilas, et le héros d'Utique ?

I • Lu plumât de etcrito^es. t Winterling fait intervenir ici la muse çième de ^histoire ; « Von Clio's Peder. •

* Cf. Araur.f ch. m, oct. 43, t. I, p. 97. S*agit-il de ce Publilius Philo qui fut consul avec Fi>pirius Cursor (Tit.-LÏT., IX, 7), et qui se distingua, comme lui, dans la guerre desSamnites? (/6ùf.,chap. Itetsuiv.)

s Au nom de « Scebdia, t le teste adopté par Winterling et par don Cajetano Ro- «ell substitue celui de « Ré^ulo. »

CDAIfT XXIX. 8S7

Parmi ce nombre méritent aussi d'être comptés ces guerricri d'Ârauco qui surent déployer tant de courage et de bravoure, et, pour la patrie, offrir leur gorge au tranchant du fer. Et telle fat la constance de leurs desseins, que ni la rigueur du sort, ni toute la yiolence que la Fortune mit à les frapper, ne purent Jamais faire brèche à leur fermeté.

Dans le court espace de trois mois, ils avaient perdu quatre grandes et solennelles batailles; mais leur cœur n'est ni triste ni abattu. Loin de là, avec une valeur intrépide et inébranlable, comme vous Tavei entendu dans d'autres vers, ils étaient réunis pour un conseil de guerre^ et brûlaient de nous livrer une nouvelle attaque, lorsque Caupolicàn leur adressa d'abord ainsi la parole :

« Caciques illustres et sacrés t il faut nous résoudre à vaincre ou à mourir. Ce n'est qu'à nos bras indomptables que nous devons nous fier comme à notre suprême ressource. Nos demeures^ nos vêtements, nos meubles inutiles^ qui nous sollicitent au repos, livrons-les à la flamme. Si la mort nous attend^ tout nous est superflu; et avec la victoire, tout le reste ne serat-il pas reconquis * 7

« A vos yeux doivent apparaître dans toute leur lumrlère les avantages immenses qui résultent de cette mesure. Peut-on avec sécurité compter sur son héritage^ lorsque l'honneur même est mal affermi ? Et est-il juste que le combattant songe

t Sout une tatre forme, e'est à peu prêt la pensée que Sallusle met dam la boucIm de Calilîoa, avant m dernière bataille : • Si TÎncimus, omnia nobia tuta eruot, eonmeatoB abonde, eolonin atque nunicipia patebunl: sin metu eeaaerimna, eadem illa adverse fient, neque locus, neque amieus quisquam teget, quem arma nou Uxerint. t {Cattl., 58.)

388 L'aRAUGANA.

à un autre objet que celui dont il a besoin pour yaiDcreTAh! ne laissons pas chanceler nos volontés ardentes devant Tamour de nos maisons et de nos domaines.

« Ainsi donCf dans cette lutte acharnée, celui qui aspire au repos, je le répète^ qu'il le sache bien, n'a plus ai^ourd'hui d'houneur, de propriété, d'existence, que ceux dont il aura dépouillé l'ennemi. La valeur d'un bras invincible, voilà pour chacun sa rançon et son ami véritable. Il ne doit plus y avoir désormais d'autre voie, d'autre parti à prendre que de tuer ou d'ôtre tués. »

Après que le sénat eut entendu ce langage, beaucoup de* meurèrent en suspens et sans parole. Plusieurs, le visage troublé, haussèrent le sourcil et se regardèrent entre eux. Bientôt, faisant trêve à ce silence, ils donnèrent et reçurent quelque temps des avis. Mais l'opinion du chef réunissait en sa faveur tant de motifs qu'il entraîna tous les suffrages.

Le brave Ongolmo, sans attendre qu'à cette fois aucun autre le précède, approuve a grands cris le général, et demande avec instance qu'on te mette à l'œuvre aussitôt. Puren adopte le môme sentiment; il jure de ne plus entrer sous un toit avant d'avoir vu, sans pacte ni trêve, et par la seule force des armes, sa patrie en liberté, la paix rétablie.

Lincoya et Caniomangue n'hésitent pas à prêter, comme lui, serment au décret. Ils promettent plus qu'il n'est possible de tenir, si grand est leur courage et leur audace! Rengo et Gualemo se présentent à leur tour, et les autres caciques orgueilleux, Talcaguan, Lemolemo, Orompello. Le sage Colocolo luimême entre dans le dessein commun.

CDANT XXIX. 389

Telle e8t la résolution des caciques, et la sentence est prononcée comme ce récit Fa fait savoir. Tucapel avait jusque-là toujours gardé le silence, prêtant avec grand calme une oreille attentive ; dés que le bruit est apaisé et le difficile débat arrivé à son terme, il se dresse, et élevant cette voix fi^missante qui jamais n'a su prononcer de douces paroles :

« Capitaines, s'écrîe-t-il, moi tout le premier, je viens souscrire à l'ckvis du général, parce qu'il me semble juste; je veux donc brûl er et anéantir, jusqu'au sol, tout ce que je possède. Pour le reste, je m'en remets à ce bras. Si un mois encore il conserve toute sa vigueur, je pense bien recueillir à mon gré un meilleur et plus ample partage.

« Et si quelque misérable ne consentait pas à une aussi belle proposition que celle qui vous est faite, qu'on le tienne pour ennemi de TÂtat, qu'on le cbasse du rang des guerriers. Notre nation ne peut plus songer à aucune trêve, à aucun arrangement, sans se perdre; carie bien que nous disputons, c'est notre liberté, c'est le sol de la patrie.

« Mais bien que résolu à suivre, moi aussi, votre avis et vos décisions, dussé-je paraître, dans des circonstances aussi orageuses, soulever encore querelles et démêlés, je cède au juste aiguillon de l'honneur et à d'autres motifs légitimes, et je viens, aucune raison ne saurait m'en détourner ici, je viens vous occuper d'une sérieuse affaire.

Si.

390 LARAUGANA.

« Vous TOUS rappelez le duel que Reugo et moi nous aYous ajourné ^ et le débat aussi que j^avais à régler avec son onde. Mais celui-ci a mieux aimé se faire tuer en désespoir de cause*. Je vois bien* qu'il n'en résulte pour moi que déshonneur et dommage, et puisque c*est à mon regret qu'onl eu lieu tous ces retards, je ne veux pas attendre au delà; sans autres détours, Je réclame Taccomplissement d'un devoir et celui de mes désirs.

« Assez de gloire, assez de renommée s'attache maintenant au nom de Heogo chez tous les peuples, depuis que partout l'on répète qu'il doit entrer en champ clos avec moi, et il prolonge la jouissance de ces bruits flatteurs. Mais moi, je suis fatigué de tous ces délais. Puisqu'à chaque passe présente une occasion d'ajournement, je réclame qu'enfin notre combat ait lieu. 11 n'est pas juste de laisser souffrir plus longtemps mon honneur.

a Déjà Peteguelen, l'astucieux, avec une trompeuse apparence de bravoure, s'est jeté pour mourir dans la foule de nos adversaires, afin que son trépas pût exciter plus d'intérêt, et ainsi, il m'a échappé par une ruse. Mais ce fut chez lui simple épouvante et rien de plus. Car s'il avait été animé par l'amour de la gloire, il eût ambitionné de tomber sous mes coups '•

« Comme lui, Rengo^ à dessein et avec une réflexion cauteleuse, court se plonger dans les rangs ennemis; il cherche un

1 Cf. Araueana, th. xti, oet. 46-91 ; et ch. uv, oet. 65-7i. s cr. Araue.^ eh. xix, ocl. 36-36.

S Ott reipresftion de l'orgueil héroïque et prétentieux. Il semble que ce soit un» assex belle gloire de tomber soui les coups de Tuctpel ou d*Baée :

« JEntm magnrdeslra calii. ... » (Virgi:«, En., X. 830.)

obstacle, une manière honnête de se soustraire à Taccomplissement de sa 'promesse^ et, sous les dehors de la valeur^ il 8*er* force de rester mutilé ou perclus, incapable de combattre et glorieux de m'avoir provoqué en défi '. »

Ainsi parlait Tarrogant barbare. Rengo furieux, jetant feu et flamme, n'écoute plus aucun frein, s'élance et s'ëcrie : t La bataille, je la veux à l'instant. Ni ta jactance ni tes airs de fanfaron ne me sauraient causer aucun souci ; les armes parleront; trêve de mots! ils ne sont bons que pour de vaniteux bravaches * ! »

Tucapel allait se jeter sur lui, si à ce moment le général, déjà prêt à intervenir, ne se fût d'un pas rapide placé eotre les deux champions. 11 arrête la réplique du héros et lui barre le chemin. D'un air grave et d'un visage sévère, il réprime son fougueux délire, mais pour mettre fin à la querelle qui les divise, il accorde à Tucapel le combat qu'il réclame.

L'on désigne un champ clos, et les délais sont fixés. C'est dans quatre jours que doit avoir lieu la rencontre. Aussitôt parmi tout le peuple joyeux s'élèvent une foule de paris sur l'issue incertaine de la lutte '. Celui-ci risque son vêtement; celui-là

t Tucapel tpptraît dtnt ettle courte harangue plut intolenl que jamait. A la bravade intrépide il joini le persiflage et la moquerie. Set rivaui se couTreat de gloire en combat tant contre TEspaguol; roab, selon lui, ils ne cherchent la mort que pour se dérober à set propret conpt et pour le fruttrer de l'honneur de let vaincre et de let abattre. Il y a de la déloyauté de leur part à lui échapper ainsi. 11 veut te mettre en garde détormait contre toute éventualité temblable et vider ta querelle avec Rengo.

s C'ett le langage de don Diego de Haro, dans Tiiso de Uotlna :

■ Infante*, li i la lengaa Ifuala el brio, Interprète ei la evpada del valienle; El hierre et viiealne, que o* encargo, Corto en palabras, pero en obru Urgo. •

{Lm prudisitcia en la rnive**» Mt. prinero. etc. I.) S Cr. Arauc, eh. ii, oci. 49.

39 1 LARAUGANA.

utie lôte de bétail ; qui, une terre de labour; qui, une métairie^ maints autres, dont le vœu n'est pas de réussir, pleins d'expérience, engagent leurs femmes ^.

On entoure de lai*ges. planches un espace choisi dans une plaine libre et découverte, où les deux guerriers indomptables, couverts de leurs armes, doivent combattre seul à seul. Un héraut fait connaître les conditions du déil, dans les termes et suivant la forme adoptée par les Araucans, afin que l'heure du duel fût connue de chacun, et que personne ne pût prétendre qu'il n'en était pas informé.

Quand 1c terme fut venu, aussitôt qu'à l'horizon perça la lumière attendue par la foule avec une impatiente joie, l'assemblée tumultueuse se rendit autour de la lice ; les spectateurs étaient si pressés qu'il n'y avait arbre ni mur, fenôtre ni

1 ■ Alguno» que gantr nb deieaban.

Las uMdu mujeres «potUban. »

Winterling traduit avec élégaoee :

« Vnd tin'ge, wfiche (çern tiTloren hftUen, Die macbten auf die Etieweiber Wetten. »

L'exactitude n'est pourtant pat complète. UsaJaa n*ett pat rendu, et c'est dant ^clle épilhèle quVst toute la satire. Bisquer sa femme comme prix d'une gageure est un acte de hratalité barbare ; l'exposer dans un pari, avec le désir de la perdre, est une barbarie aggravée de rute. Hait justifier Pun et l'autre par la eonnalasance <]ue les parieurs ont de leurs compagnes, est une malice qui n'appartient qn*à l'ëcrivain, '('ordinaire plus juste et phis chevaleresque. Il ne faudrait pas trop essayer de défendre Errilla, sous le prétexte qu'il met en scène des Aranctu*. Le poile, contre son habitude, b'est permit quelques propos analogues contre la femme en général : cf. ch. iv, oct. 30, no^eS Lope de Vega, auteur si courtois et si galant, ne dit-il pas aussi avec une sagacité plus railleuse que profonde, à l'occasion de Jeunes Indiennes, qui devant un miroir, de surprise, se jettent en acrière :

■ Poco foliinan vendieran Si a<>l del efipejo hiiyi-ran Lainiiijeres de CafUlli. »

{El nueoo mundo descubierto por Cristôbnl Colons aet. Il, esc. il.)

Il fant laisser aux poètes la liceuce même de déroger à leur propre loi par quel- <qucs exceptions ; qu'il nous suflise dé ne pas devenir lenrs complices.

toit, aucun lieu d'où le regard pouvait s'étendre *, qui ne fût en?abi par la multitude.

Le soleil enflammé était à peine sorti avec lenteur de Vorient, que d'un côté le Fougueux Tucapel parut à grand bruit. D'autre part, non moins orgueilleux', on vit en môme temps paraître Rengo, avec arrogance et audace ; tous deux dune mine flère, d'une démarche lente et calme.

Leurs corps gigantesques sont revêtus de cuirasses fortes» impénétrables et bombées, de tasse ttes % de brassards et de casques. Couverts jusqu'aux pieds, ils portent de courtes masses d'armes de l'acier le plus dur, d'épais boucliers bardés de fer, et à leur côté gauche, les deux héros ont suspendu, large et recourbée, une alfange aux riches ornements.

La lice, ô roi Felipe, de chaque côté avait des portes par lesquelles, comme par les barrières d'un tournoi, l'un et l'autre guerrier' entrent en décrivant un long cercle. Quand, avec un maintien gracieux et courtois, ils curent achevé leur marche et leur parade, d'un air menaçant, chacun d'eux s'arrêta sur son terrain, dans la vaste enceinte de la carrière ^.

1 «De donde descubrirM «Igo pudi«ie. »

Cf. Tacite, Annal,, lU, 1 : • Atque, ubi primam ex tito vist claHis, eomplentur iioa modoportutel proxima maris, ted mauia ao leota, quûquê longtsiime protpec' iari poterat. . . t

s « Eicarcelaf. > Cest le euiisard de notre armure féodale, la enémide des héros grecs daoa Homère.

3 EfcHIa dit Bèrement: • L*un et Paotre Mars. ■

^ Winlerliog a supprimé toute cette octave qui décrit si bien la parade cérémo- «icnse des Barbares, i l'benre d'un cartel ou d'un tournoi.

391 LARAUCANA.

Les témoias remplirent les deitoirs dont ils ont coutume de s'acquitter dans des joutes semblables, afin d'éloigner avec scrupule tout ce qui aurait pu sembler uu avantage pour l'un des combattants ou un artifice tutélaire * , M aussitôt cess6reni le bruit et le tumulte'; toute la foule demeure attentive à Tentour des lutteurs, lorsque vient à retentir le son de la trompelte qui fait pâlir plus d'un visage.

Les deux champions célèbres n'attendaient plus que le signal trop lent à leur gré. 11 éclate, et d'un air audacieux et superbe» d*un pas ëgal^ ils s'avancent pour le combat. Ensemble ils font retomber leurs bras vigoureux et se portent de telles atteintes, que chacun d'eux, étourdi, penche un instant la tête sur sa poitrine.

Ils redoublent, et quelle qu'eût été la pesanteur du premier choc S si chacun des deux héros n'avait été si bien préparé à parer et à soutenir le second, la lutte ne se fût point prolongée jusqu'à la troisième épreuve. Qui pourrait redire^ avec un style égal au sujet, la fureur de ces guerriers barbares, aussi vaiU

1 L'on iTtit soin sortont, dani nos vieilles mours, de partager tux riTtax le soleil, pour que Tun n*en fût pas plus incommodé que Tautre.

s Win terliog ajoute : • W^ie im Grab. • Cette image sinistre convenait peu à la circonstance. La foule reste en silence, parce qu'elle est euriente et avide d'un spectacle hcruique.

'Nous avons adopté le texte de Baudry :

«... Aunqae fueron petadoê loi primenw. >

Rivadeneyra écrit pasados^ ce qui implique un sens différent : « Quoique Timpression des premiers coups ne se fît plus sentir. • Winterling a gUssé sur la difficulté en ne traduisant pas ce membre de phrase. Avec le texte de RIvtdeneyra, il f AUt eutendre que le second coup que se portent les deux adversaires eût pu suffire pour terminer la lutte, quoique le premier n'eût laissé en eux aucune trace et n'eût point affaibli leur vigueur. La leçon que nous avons préférée, signifie que le second coup est beaucoup plus terrible que le premier ; celui-ci avait déjà été accablant, mais l'autre fut tel qu'il pouvait, à lui seul, mettre fin au combat

lanfs queruDÎyers eotîer, et la colère qui les enflamme monttîe à son faite 7

Un coup terrible s'abat sur le bouclier de Tucapel. 11 le heurte au milieu du front avec tant de vigueur, que le héros reste un instant tout hors de lui-même; il perd les sens et l'esprit. Et déjà Rengo a précipité une seconde fois sa massue rapide ; mais TefTet est bien différent. Le bruit de Tarme et la cruelle douleur réveillent Tucapel de l'assoupissement où l'autre atteinte l'a plongé.

Le serpent n'exhale pas avec autant de rage ses poisons lorsqu'il défend ses petits dans son repaire, que le Barbare montra de colère et de fureur, plus touché pour son honneur même que pour sa souffrance. Dans son transport exalté^ plein d'un orgueil infernal, en un clin d'œil il bondit vers le vaillant Rengo, et décharge à la fois sur lui son courroux et sa massue ^

Ce fut un hasard heureux pour l'intrépide Rengo que Tucapel eût lâché les rênes à toute sa fougue impétueuse. L'irrésistible levier de fer va trop loin frapper en vain les airs, de son énorme extrémité. Quelle que fût la violence du coup^il put être supporté cependant. Le délire de celui qui le dirigeait lui enleva sa portée; si Rengo l'avait reçu en plein, le combat, je le crois^ aurait été terminé au même inslant.

Mais bien que frappé sans justesse, llndien pencha un peu de côté, presque évanoui, et finit par appuyer sur le sol une de

i « Oeieargindo la rebia 7 m«ia janto. »

Auooiatioo de mots beaucoup plui dam le génie de U langue espagnole et des langues anciennes que dans les usages de la nôtre. Cf. Ârauc, I, ch. m, oct. Il, noteZ\ et oct. 29, note 3. .

868 mains. Il n'avait pu résister tout à fait à la pesanteur du choc. Pourtant il voit le péril affreux qui le presse; il revient contre son formidable ad vers-tire, et avec son agilité habituclle, de sa rapide massue, il riposte par un coup plus violent encore.

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