‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 20 sur 40 · III* PARTIE · texte numérisé non relu

III* PARTIE

SoBMAiBi. « Suite du combat de Rengo et de Toeapel. — Ou les emporte de It lice presque expirants l'un et l'autre, saot qu'il y ait de rainqueur. — Réconciliation des deux adversaires. — Les Espagnols retranchés dans la forteresse de Tncapel, sous le commandement du capitaine Reynoso. — Le reste de Tarmée se rend à Tlmpériale par les défilés de Purén, et Garcia met fin aux désordres qui affligeaient cette colonie. — Les Araucans profitent du départ de Fermée poar projeter une nouvelle attaque. — Aussitôt trente Espagnols, et don Ercilla parmi eux, se dirigent versTucapel par les bois de Tirua et atteignent la citadelle an moment même où elle devait être assaillie. — Caupolicàn avait eu recours à un stratagème. — Il voyait décroître son ascendant avec son heureuse fortune et voulut tenter un eoup décisif. — Pour le Jour qu'il a fiié, tous les Barbares ont reçu l'ordre de s'armer en secret et d'être présents au rendez-vous de guerre. — Il leur annonce avec tant d'assurance la prise de la citadelle et l'auéantistement des chrétiens, qu'ils obéissent sans hésiter à ses preseriptions. — Cependant Prano est chargé par le chef de s'aboucher avec un Espagnol. — Doué d'une rare prudence, it finit par s'entendre avec l'yanacona Andresillo. — Séduit par les apparences les plus trompeuses, Prano communique à l'yanacona le projet d'attaque et lui promet de magnifiques récompenses s'il consent à seconder les armes de CaupolicAn. — Le lendemain, ane enlreme doit mettre Andresillo en présence de CaupolicAn lui-même.

Tout appel au combat est réprouvé par la loi divine et par le droit naturel, s'il n'a pour but direct le bien de tous et l'a-

1 La troisième partie de VAraueana parut en 1589. La même année la vit publier de nouveau jointe aux deux premières. Le poëme ne contenait alors que trenteeinq chants, et c'est sous cette forme qu'il fut encore reproduit dans Anvers, en 1597, par Andres Bacxii; mais entre 1589 et 1595. date présumée delà mort d'Ercilla, l'auteur a inséré dans son œuvre deux fragments, l'un assex court, et l'autre d'une certaine étendue. Le premier oecupe six octaves du xxxii» chant (48-63). Le

4 04 LARAUGANA.

van lage commun, s'il n'est déterminé, non par une cause personnelle et une fin parliculiùre, mais par l'autorité publique. C'est là le seul motif qui dans les luttes et les champs clos justifie les armes condamnées.

A beaucoup il plaira de dire que le duel est légitime et d'usage invétéré, puisqu'avec la vie et la liberté de l'homme, la colère en môme temps a pris naissance. Oui, mais elle est soumise au frein et au commandement de la raison, qui reste chargée de sa tutelle, poijr la comprimer et ne pas souffrir qu'elle dépasse les bornes prescrites *•

Le prophète lui-même * ne nous apprend-il pas à céder au courroux dans l'occasion et à propos, mais avec réserve et avec mesure, afin de ne pas franchir la ligne qui nous est tracée?

second morceau embrasse la fio du xxxito cbaat, depuis i'oettve 45«, le ixxr* chant en entier, et presque tout le xxxvi* chant, à rexception de ses quatre dernières octaves. Avec ces accroissements, le xxxv* chant primitif est devenu le xxxTit*' Doa Miguel de Burgos, dans l'editiou qu'il a dunnée de VAraucana (Madrid, 18iS], en têlc de la III» partie, a soin de prévenir de ces détails, et marque d'un signe particulier les pages de don Ercilla qui reproduisent les fragments complémentaires. A l'exemple d'Eugenio de Ou-hoa, nous mettrons une croix au commencement de ces deux passages intercalés par le poêle lui-même dans son œuvre^ et à U Ba un astérisque, pour que nos lecteurs se puissent faire une idée précise de Touvrage dans son ancienne constitution et dans celle qu'Ercilla lui a laissée ultérieurement. Toutes les éditions, depuis 1590, excepté celle d'Audres Bacxii, renferment Us morceaux ajoutés.

ICf. Boileau,sa/. X. 113-116:

« L'homme en 969 passions toujours errant sans guide, A besoin qu'on lui melle et le mors et la brida. Son pouvoir malheureux ne sert qu'à le giner. Et, pour le rendre libre, il le faut enchaîner. »

t Plusieurs fois dans la Bible, nous voyons les prophètes de Dieu sMudigner contre les souverains ou contre le peuple, lorsqu'ils oublient ses commandements' Serail'Ce une allusion plus particulière à Moïse, brisant au pied de la montagne les tables de la loi (Exode, xxxii, 19)7 Est-ce un souvenir du livre des Rois et de la colère ue Dieu contre David, exprimée par la bouche de Nathan (liv. II, chap. xii) ? B»t-ee la colère sainte de quelque autre messager dirin que le poëte a touIu rappeler à l esprit du lecteur ?

Si nous nous laissons entraîner par nos transports, nous perdons le caractère et la raison d'homme. Il est certain qu'il y a fort peu d'intervalle entre l'homme irrité et rinsensë en proie au délire ^

Bien que l'on prétende, et c'est vérité, que la fougue qui nous emporte est dans la nature, et que ce soit la réYoKe de la colère qui détermine notre volonté à combattre, rengagement, le fait lui-même, la lutte^ voilà ce qui est défendu, proscrit, si la passion qui nous dirige ne s'assujettit pas au Joug de la raison.

Ouiy que l'on y réfléchisse, et l'on verra clairement, et avec une inévitable évidence, que la colère est un mouvement naturel de l'esprit humain; mais le jugement doit la trouver obéissante; et si l'on considère la cause commune, un champion peut contre un autre champion s'abandonner à sa furie, dans une occasion où elle a droit de se déployer et comme en face d'un adversaire légitime.

Mais si l'on combat par valeur, par vaine jactance ou pour être vanté, ou afin de faire éclater sa force ou par bravade, ou par ressentiment, par haine, par vengeance ; si l'on n'a d'autre but que la querelle, en remellantaux armes la décision du débat, le duel est injuste et réprouvé, bien que la coutume l'accrédite.

Nous en avons ici la preuve sous les yeux dans Rengo et dans Tucapel ; ils ne sont armés que par la présomption et par un frivole orgueil, et se mettent en pièces comme des bétes féroces, avec une obstination et une bravoure inhumaines; ils

t Boracef I, SpUt, u, 6Î-63 :

« Ira furor krem est; aniaun ref«, qui niii paret Imperat *. hune frenis, bune lu coMp«fc« eaU^na. •

font des efforts inouïs pour altciiidrc le trépas, et ils étaient en effet l*un et l'autre beaucoup plus près de mourir que de pouvoir justifier leur bataille.

Je dis que les cartels, malgré leur fréquence, introduits par la corruption du siècle, sont défendus par toutes les lois et interdits par la discipline militaire^ sauf quelques circonslances réservées et dont je parlerai lorsqu'il le faudra*. C'est un sujet qu'il importe aux soldats de connaître, comme nous le verrons plus avant *.

Je laisse pour cette fois la matière indécise^ parce qu'à la vue de Tucapel dont le glaive se dresse menaçant, je me reproche, Je me blâme et m'accuse de l'avoir si longtemps laissé suspendu. Je reviens donc au cours de mon récit. Vous m'avez entendu crier au farouche Rengo que sur lui descend l'épée terrible, maniée par le bras de son intrépide adversaire '.

Hengo se voit engagé, il ne se peut dérober au coup furieux près de s'abattre. Il élève avec les deux mains son bouclier, el se recueille tout entier sous cet abri. La lame tranchante oe s'y arrête pas, le casque, tout solide qu'il est, ne supporte pas cette atteinte ; il est fendu et le fer arrive jusqu'au front d'où il fait jaillir une source abondante et rouge.

Le guerrier reste quelque temps étourdi, et se maintient avec peine sur ses pieds ; une profonde douleur lui enlève les esprits,

1 et, le début du chant zixtii.

s 11 est difficile de ne pat admirer chez Ercilla ceUe droite et ferme raison qui I* rendait ai supérieur à la plupart des esprits du xti* siècle, et qui lui faisait condamner le duel comme un préjugé barbare à une époque où il était pour ainsi dire entré dans les mœurs.

8 cf. tuprot chant xxis, oct. 53.

et, hors de lui-môme, il va chancelant; mais bientôt il retrouve ses sens ; il voit le péril extrême où il est réduit, et il attaque Tucapel avec tant de vigueur qu'il est sur le point de lui faire battre la poussière.

XH

Il le surprend si rapproché et si mal affermi que peu s'en fallut qu'il ne le renversât. L'effort gigantesque qu'il venait de faire avait forcé Tucapel à perdre l'équilibre ; mais il sut le ressaisir à l'instant, et, se voyant ainsi pressé par son rival, il Jette vers lui ses bras robustes et nerveux et brûle de le réduire en mille pièces.

xni

Et avec sa vigueur sans mesure, il l'enlève, le remue, le secoue; mais Hengo sait reprendre pied, et met en usage à la fois toute son énergie et son adresse ^ Ni les flots de sang qu'ils ont perdus, ni la longueur et la violence d'une lutte opiniâtre, n'affaiblissent leur force et leur ardeur ; loin de là, leur courroux ne fait que s'accroître.

Voilà que Rengo avec vitesse change de pied, enveloppe la jambe droite de l'inébranlable Tucapel, et le pressant entre ses bras athlétiques, le charge vivement de tout l'effort de sa robuste poitrine. Telle fut la violence du choc que l'un et l'autre, sans pouvoir éviter la chute, à leur grand déplaisir^ donnèrent ensemble du flanc sur le sol, pareils ^ une muraille ou à une yaste tour qui s'écroule.

Pleins d'un acharnement et d'une rage croissante ', ils com-

1 « La suya* rappelle /uerxa du premier lên de rootate, malgré la dittance qui sépare les deux termes, et malgré l'emploi que le poëte fait, dans rinUrvalle, du mot ptrtona.

s Winterling ajoute :

« Alt gib die Erde ibnen Krtft. •

Mais aucun détail du texte original ne fait, comme l'eipression du tradoetear allemand, songer au géant de la fable grecque.

40 8 L'aBAUCANA.

mençaieot à se rouler sur la terre, et aussitôt avec des poignées de poussière, easemble ils cherchent à l'envi à s'aveugler; de telle sorte qu'à la fin, aveugles tous deux, ne pouvant plus se servir de leurs armes, on les vit de leurs ongles tranchants et de leurs dents se mordre et se déchirer avec frénésie.

Farouches^ ensanglantés, furieux, tantôt sous le corps de l'adversaire et tantôt reprenant l'avantage, ils font résonner d'un bruit rauque l'acier qui gémit sous leurs poitrines serrées ; mais pas un instant ils ne se ralentissent. Leur courroux et leur ardeur sont toujours les mômes, et une épreuve si longue e( si opiniâtre semblait leur donner un nouveau souffle et des ressources nouvelles ^

Déjà trois heures s'étalent écoulées, lorsque les deux champions^ d'égale bravoure, sentirent décliner leur vigueur jusquelà grandissante^ et montrèrent à des marques trop sûres qu'ils étaient mortels. Après avoir épuisé leur dernier effort^ impuissants tous deux à vaincre leur rival, ils restèrent là, sans qu'aucun de leurs membres pût encore se mouvoir, et tous deux ils semblaient plus morts que vivants.

< Cette idée, qui nout rappelle trop exactement la fin de l'octate I3«, peut sembler aux yeux du lecteur une exagération du poète, puisque, dèt l'octaYe suivaute, il doit nous représenter les deux Barbares épuisés, immobiles, près Tun de l'autre et semblables à des morts. Ercilla parait préoccupé du suin de faire reluire dans sa belle langue de Castille ce génie de résistance si profondément espagnol, et que Rome opposait à set ennemis, toujours plus énergique après ses désastres :

« ab ipso

Ducit opes animumque Terro. •

(B«r«ce, IV, Oc/., IT, 6»-60.)

Mais dans lear lutte obstinée, Rengo et Tucapel durent sentir leurs forces décroître progressivement, et nous passons ici avec quelque brusquerie du tableau qui nous offre l'acharnement le plus indomptable, au tableau de la vigneur auéaniie et impuissante.

CDANT XXX. 409

Us étaient Tua contre l'autre, évaDOuis, les veines épuisées, sans force et sans baleine ; leurs poitrines soulevées râlaient. Inondés de poussière et d'une sueur sanglante, les Jambes et les bras entielacés, ils ne donnaient plus signe d'existence. Seulement chez Tucapel, on pouvait remarquer une tentative suprême pour se dresser encore.

Sa jambe droite et son bras droit étaient, à ce moment^ étendus sur son émule ; ses amis virent dans cette circonstance un avantage marqué ; ils lui donnèrent la victoire; mais, bien que ce soit aujourd'hui même un sujet de discussion pour beaucoup, ni l'un ni l'autre ne remuaient, et si tous deux laissaient voir qu'ils vivaient encore, ce n'était que par une respiration sourde et par le battement de leurs cœurs.

Le noble Caupolicàn, qui assistait comme juge à la bataille, craintd'avoirunmalheursinistreetuneperteàdéplorer. Use hâte de descendre au champ clos,et sans tarder un seul instant, assuré qu'il y avait encore en eux un peu de sang et de vie, il les fait poser sur deux brancards et porter par les douze guerriers les plus illustres.

Lui-même suivait leurs pas avec le reste de la noblesse, et avec les combattants les plus renommés. Chacun des deux rivaux, avec des honneurs solennels et pompeux, fut ramené sous son brillant pavillon. Aussitôt on eut recours aux remèdes, le sang fut promptement étanché, et les soins furent si actifs que peu de temps suffit pour ranimer dans les deux héros le sentiment de l'existence.

Lorsque fut passé l'inslant où l'on pouvait craindre encore pour leurs blessures, Ton vit les forces de l'un et de Tautre se réparer à la fois; mais Tucapel, irrité du résultat, retardait sa guérlson et prodiguait les menaces. Le sage et patient général, avec douceur, calmant cette colère, le ramena peu à peu, et le rendit plus docile à l'empire de la raison.

La concorde est établie entre les adversaires. Par un engagement solennel, ils s'obligent à ne plus revenir durant toute leur vie sur leurs vieux démêlés, quelque grief que l'avenir fit naître, dans aucun lieu ni public ni privé ; ils ne devaient plus combattre ou soulever de querelles entre eux, ou se braver par la parole et parPinsulte.

Mais à toute heure et en toute occasion, ils auraient à se traiter comme des amis généreux, et au milieu des circonstances et des aventures dangereuses, à s'aider l'un l'autre et à se prêter un rapide secours. Telle fut la convention arrêtée entre les deux chefs célèbres, et pour que leur accord s'affermît davantage, ils mangèrent et ils burent ensemble, à la grande Joie et aux applaudissements de toute la foule ^

Je les abandonnerai pour le moment à leur réunion et à cette bonne harmonie ; cai' il m'importe de revenir vers les

* Cf. Ariotte, Orlando funotOt I, 22 :

• Oh grui bonti d«' cafalieri aotiqui ! Bran rivtli, eran di fe divers!, S li tcnlian degli Mpri rolpi iniqui Par tutu U pertont auco dolerti :

B pur per telve OMure e ealii obliqai InMemc van mdu loflpctto aTertt... »

CHANT XXX. 41 t

rives du fleuve qui change de nom à chaque contrée nouvelle ^ Il y a loDglemps que je m'absente et me promône loin de notre camp tourmenté, et Je dois en redire la fortune depuis nos derniers périls et notre dernier combat.

Aussitôt que nous eûmes remporté la victoire, avec plus de pertes et de dommages que de profits, d'une marche rapide nous gagnâmes l'abri de notre forteresse, qui se trouvait à une grande distance du défilé. Et bien que peu après, Roi mon maître, nous ayons eu encore beaucoup d'autres rencontres dangereuses, qui nous coûtèrent des flots de sang et de grands efforts, je suivrai, pour éviter toute fatigue, un chemin abrégé.

XXVH

Je passe bne seconde bataille acharnée qui enleva maints

1 11 s'af^it du Biobio. Le fleuve lui-même ue change réellement pat de nom, ■oivaut les provineet quMI traverse; mais ses différents tributaires, dont chacun peut s'arroger Thonneur d*èlre son courant principal, porteiit des noms distincts. La source du fleuve et celle de ses afflueuls les plus considérables, se trouvent dins U partie des Andes où se dressent les cimes volcsuiques du Chillan, de Tucapel et de Callaqui. Le Biobio lui-même descend des environs de Tucapel, court de l'est à l'ouest, à travers un sol aurifère, arrose les campagnes de Sauta- Barbara, de Santa-Fé et de la Concepcion. Il se jette dans le Pacifique entre le mont MariqueSu au sud et las Tetas de Biobio au uord. Le Biobio forme la limite australe du Chili et la limite septentrionale des Araucanos. Ses affluents de droite les plus dignes d'être cités lui versent leurs eaux dans la première moitié de son cours. Ce sont le Duqueco, le Huaque, le Laja. Au-dtstous du Laja, il ne reçoit plus que des ruisseaux. A gauche, le pays des Araucaos lui envoie le Recaihué, le Buren, le Tergara, le Tabolevo. De toutes ces rivières qui le grossissent, le Laja est son plus puissant auxiliaire. La source du Laja est voisine du Chiilan. II traverse un pays d'une admirable fertilité et, en perçant une barre de rochers, forme une cascade haute de quatre-vingts varas. Le beau terrain qu'enveloppe le Laja au nord, au sud le Biobio, à l'ouest les deux fleuves réunis, a été nommé Vile de Laja (Cf. Bustamante, Geografia del Perû^ Bolivia y ChiUy p. Ï68 et suiv.). Déjà au premier ehant de VAraucanay oct. 62*, Ercilla nous a parlé du Nibequeten comme de l'un des plus gros affluents du Biobio. Il le caractérise par ses eaux abondautet, ■ copiosorio*. U désignait ainsi par son nom primitif et barbare la rivière de Laja. « Nibequeten boy se llama la Laja, > Claudio Gay, Bistona fUica y poUtica de Chile, 4 vol. in-8s t> L P* 214, note. Le uombre des cours d'eau qui se joignent au fleuve justifie l'expression poétique qu'emploie ici don Ercilla :

■ Dfl rio qua muda nombre en caiia ast«oto. ».

41S LARAUCANA.

guerriers aux deux partis; j'évite d'être long et Je garde ici le silence; mais cet exploit trouvera pour en célébrer les détaiis un autre narrateur ^ Lorsque nous vîmes la place garnie pour deux mois de munitions et de vivres, le dessein, qui dès lors parut le meilleur, fut de la laisser sous les ordres de Reynoso.

Car les autres villes, fatiguées par les horreurs de la guerre *, nous réclamaient. Les lois sans force et refoulées de toutes parts, bien que muettes, nous adressaient de loin leur appel *. Tout était déplacé, bouleversé ^ et chacun gouvernait sans se gouverner soi-même. Le royaume était sur le penchant de sa ruine, faute d'une main assez puissante pour le régir.

Aussi, en voyant que la contrée d'alentour était riche en verdure, féconde et pleine d'abondance, pourvue de tout ce qui est nécessaire & la fondation d'une ville, et la position même alors d'une haute importance, l'on commença par tracer le plan d'une cité, dont nous parlerons plus tard, et qui, malgré son excellente base et ses débuts heureux^ changea bientôt de nom et d'emplacement ^,

1 Calvetc de Eitrellt, qui a écrit en latia une histoire du Pérou et du Chili. Cf. A rauc., ch. it, oct. 70.

s c De las pesadas guerras. • Wialeriiog traduit fort bien : « Von dea langea blut'geo Kriegea. » Rivad«neyra écrit : • Pasadas. » Rien de plus fréquent dans les textes espagnols que la confusion de ces deux termes.

* Ainsi les lois, quoique muettes, semblaient adresser à Soerate cet éloquent langage que Platon a rendu immortel. Cf. Critorit édit. Hinchig, CoUect» Firmi« Didot, 1856, p. 89-43.

4 • Lsi eotai ë« su aiicnto dtiquitlsdss, >

A cette expreuion familière et simple Winterling a substitué une image poétique, mais asscs pompeuse i

c Dio Anarohie tchltgt ihr« mtehrgen Flfigel. »

> Winterling a fait disparattre cette octare. Elle prépare oe pendant le lecteur aux faits qui vont suivre. La fortereMe de Tuoapel doit s'illustrer en repoussant une attaque furieuse des Araucaos. Plus tard les Espagnols construiront un autre Tucapel, plus à l'ouest, ou pltttOt transféreront leur eittdelle à Taloamabida. (Cf.

COANT XXX. 4 13

Noos laissons easuito à la garde du pays les soldats les plus habiles et les plus exercés, et, en ordre de bataille, aux sons des instruments belliqueux, nous traversons la contrée rebelle; et, franchissant la sierra de Purén, épuisés de faim, accablés du poids de nos armes, nous atteignons, sains et saufs, les^remparts de l'Impériale, où toute la troupe reçut l'accueil de l'bospitalilé.

A peine arrivé dans la ville, le gouverneur rend leur libre empire aux lois enchaînées. 11 réforme la justice et les usages que ces temps de trouble avaient corrompus. Il fait disparaître les excès et les désordres introduits par une folle avidité, ramène toutes choses dans le droit chemin, imprime aux affaires Tordre et une sage direction *.

Nous n'avions pas fait goûter le repos à nos corps ni réparé la faiblesse que laissent les tourments de la faim, quand nous apprenons qu'autour de nous tout le pays est insurgé, que la suspension d'armes a cessé, que la trêve est rompue. A l'aspect de nos forces divisées, les Barbares réunissent les leurs, résolus à ne pas laisser une forteresse debout ni un l£spagool vivant.

Gay, /. c, p. 4Si). Cliargé dfl mettre cette place d'armes en état de défenie, Rey- DOfo remplit sa miction aiee la célérité d'ao capitaine habile. La garnison du fortin était destinée à envahir les llanos de Angol. et à établir à Colhue la eiudad de los Infantes, et le premier Tucapel resta nommé ■ TucapeUel-Tiejo. • Peutêtre la nouvelle fondation devdit-elle être encore le théâtre de combats dans les chants ultérieurs du poète, dans cette partie qui est demeurée ensevelie sous les voiles de son imagination attristée et réduite au silence par la douleur.

* Cette octave est encore supprimée par Winterling, comme tant d'autres qui contribuent à éclairer la suite des événements et la marche de l'épopée. Nous apprenons avec joie, de la bouche d'Ercilla, que don Garcia, le nis du marqués de Cafiete, vice-roi du Pérou, se montre digne du commandement que lui a livré la confiance de son père. Après avoir fait triompher plusieurs fuis les armes espagno* les, il sait, comme son père à Lima, réprimer dans l'Impériale le désordre et l'anarehie, et nous serons sans inquiélu'le lorsque nous verrons ce chef intrépide et heureux se diriger avec ses vaillants soldaU vers les terres magellaniques.

414 LARAUCANA.

Sur l'heure, au nombre de trente environ, qui nous tenions prêts déjà, et le mieux équipés pour la guerre, nous nous aventurons dans les bois épais de Tini', à travers les gorges profondes et les défilés trompeurs. Harcelés par mille surprises, sans nous arrêter et sans dormir ni Jour ni nuit, nous arrivons au fort espagnol et parmi nos compagnons.

Déjà les nôtres savaient la perfidie et le mouvement des révoltés. Une circonstance étrange était survenue et avait fait connaître la réunion et le projet de nos adversaires. Aussi accueillit-on avec joie un secours et un appui qui n'étaient pas attendus, et nous apprîmes en détail un événement dont voici, puissant Felipe, Texacte relation.

L'armée des Âraucans avait compris que déjà son heureuse destinée penchait vers son déclin, que Caupolicân perdait peu à peu la haute puissance qui l'avait fait vaincre. Dans de secrètes assemblées, mille propos se faisaient entendre et l'on murmurait contre un chef devenu odieux. La guerre, disait-on, il la traînait en longueur pour se maintenir dans les dignités de sa charge.

Cependant aucune voix n'était assez libre ni assez audacieuse pour que l'on ne vît encore quelque crainte chez le plus fier et le plus intrépide. Pas un n'eût risqué de faire un seul pas pour s'écarter du moindre de ses édits ou de ses commandements. Telles étaient sa sévérité et ses rigueurs, que l'on ne vil jamais personne exprimer un blâme hardi sur l'ordre qu'il avait donné; il les contenait tous par la terreur et le respect.

< Cf. infra, Suppléroenti hiitoriques, § !•'.

CDANT XXX. 415

Mais sa prudeace lui flt redouter à la fin les retours irrésistibles du sort. Il sentait s'affaiblir la subordination de ses guerriers devant ses tentatives malheureuses; car, si la fortune entraine toujours et sans peine après elle la foi inconstante, un désastre, suivi d'un autre, refroidit chaque jour le dévouement le plus enthousiaste ^

Aussi voulut-il faire une nouvelle épreuve de la destinée^ afin qu'avec lui elle se déclarât tout à fait et qu'il n'y eût aucun remède, aucune ressource, dont, pour remplir son devoir, il eût négligé l'emploi. Et voilà qu'entre une foule de projets, il en choisit un; mais, avant de communiquer sa résolution, avec la rapidité et Tordre nécessaires, il amasse des munitions et des armes.

Et sans retard, pour ne pas laisser à la peur le loisir d'examiner le péril, pour qu'aucun incident, nul soudain caprice, ne pût venir changer et refroidir les esprits, d'un langage hardi et assuré, il ordonne, lorsque le temps aura ramené l'heure du profond silence, que le plus grand nombre possible de combattants se tiennent préparés.

11 fit au sénat une longue harangue, où il annonça qu'il fallait donner l'assaut à la forteresse du côté où était le poste d'OngoImo*, et cela en plein midi ; qu'un espion sûr lui avait

i Octave ioppriniée par Winterliog. Elle nous ftit péoétrer dam les secrètes pencéct de CaupoHcào, dans celles qui détermioeot sa conduite, et nous initie de plus à de l>elles réfleiioos mornles que don Eroilla fait jaillir du sujet même qu'il traite.

s • De la posta de Oogolmo. • Du côté du val d^Ongolmo. Winterliiig n'a pas tenu compte de ce détail, qui donne un attrait de plus au style poétique d'Ereilla, celui de la couieur locale^ comme on dit de nos jours. Il est rare que le poêle

appris que les troupes chargées de la défendre, pleines de sécurité et d'insouciance, étaient peu nombreuses, composées de recrues et sans armes ;

Que le capitaine était absent et avait emmené Télite de ses troupes, les soldats formés à la guerre; qu'il avait résolu de ne revenir sur ses pas que lorsqu'il aurait soumis la contrée ^; il était occupé de nouvelles conquêtes, et la place ne pouvait recevoir aucun secours. Ainsi, en peu de lemps, l'assaut devait leur frayer une entrée facile et leur livrer toutes les tôtes à trancher.

Les paroles de Caupolicàn furent si graves et si sérieuses, et telle était l'autorité attachée à sa présence, qu'il entraîna tous les avis et tous les suffrages. L'assentiment fut unanime, et, sans qu'il y eût aucun débat, chacun, plein d'une ferme résolution, s'empresse de lui prêter de nouveau le serment d'obéissance, et de protester qu'il suivra fidèlement Jusqu'à la mort la bannière du chef dans l'une et l'aulre fortune.

XLI[[ Aussitôt celui-ci, ses plans arrêtés^ s'entretient avec Prano S

fltpagnol ne désigne pas toit, par un nom propre, soit par no trait distinclif, le Heo où »e rassemble le conseil des caciques, le site où se livre une bataille, où te produit un grand événement. Le val d'Ongolmo était l'un des plus fertiles de la con* trée entière, et comme Caupolic&n voulait attaquer la forteresse du côté qui regarde cette vallée, il la nomme avec précision pour- déterminer la marche des Barbares. Nous pouvons supposer aussi que chacun des caciques* dont le nom se confondait avec celui de son territoire spécial, avait une charge pins formelle de TciUer à u défense, ce qui justifie mieux encore l'eipression d'Ercilla.

1 II ne s^agit pas cette fois de la réduction de TArauco, mais de l'expédition plus au sud où Ta bientôt s'engager don Garcia. Après la pacification de l'Impériale, après avoir ramené Tordre dans les esprits et rendu force aux actes de l'administration, le fils de Uentloza devait s*aventurer en effet dans un voyage de découverte dont la description ue sera pas un des tableaux les moins curieux et les moins attachants de l'épopée entière. C.aupolicén a pu être informé de ce projet du jeuoe gouverneur.

s Ce Barbare que don Ercilla appelle Pran^ est nommé Purdn par Claudio <*>! (p. 451). Le premier terme n'est qu'une contraction du mot originel.

CUANT XXX. 417

soldat d'esprit souple, d'une apparence simple, d'un grossier aspect, mais pénétrant, subtil et cauteleux. La prévoyance et la sagacité se joignaient en lui à la ruse et à Taslucc. Trompeur, dissimulé, plein de malice, beau parleur, fin, expérimenté^ circonspect, délié, actif, d'une grande vigilance et d'une grande réserve*.

XIJV

Lorsqu'il fut exactement instruit de son rôle et de tout ce que réclamait la difficile entreprise^ couvert de pauvres vêtements et sous un humble extérieur, il dirige ses pas vers la place espagnole; et, feignant d'être un Indien fugitif et errant, il pénètre dans les habitations chrétiennes parmi les autres Barbares employés à leur service; son costume vulgaire aidait à rUlusion.

Sous cette fausse apparence, d'un œil attentif, mais qui semblait indifférent^ il considère ce qui se passe, et son examen, qu'il dissimule, pénètre dans les projets les plus mystérieux. Quelquefois il s'avance jusque dans l'enceinte gardée, et, à l'abri de sa physionomie rustique, il observe les soldats, les armes, toutes les dispositions, la citadelle et son dessin, où en est la force et où en est la faiblesse.

XLVf

D'un autre côté, il écoute, il interroge les personnes les moins défiantes, et son adresse plongeait dans les replis les plus cachés et les plus intimes. En sondant les esprits les uns après les autres, il cherchait, avec un langage couvert, un vase qui pût contenir sa pensée, un cœur fait pour recevoir le secret que voulait épancher son Ame trop remplie *•

1 NouYcl exemple de ees portraiU sommaires dans lesquels eicellait le génie d'Brcilla.

s Winterliug supprime celte octaTe. Elle peint avec les couleurs les plus riches et les plus élégantes la situation de l'émissaire barbare, ses incertitudes, ses prudentes démarches. Effacer d'un trait de plume toutes ces parures poétiques qui •errent à nous initier an caractère des hommes, c'est retrancher à l'épopée une

41 s LARAUCANA.

XLVH

En étudiant ainsi les gués et les chemins par lesquels il pourrait marcher à son but toujours voilé, de hasard en hasard et d'épreuve en épreuve, il vint donner dans un port dangereux. Il se laissa tromper par la finesse d'un Barbare, nommé Andrésillo. Tous deux de concert sortirent ensemble pour chercher des vivres, suivant la liberté dont jouissaient les Yanaconas.

Aux paroles équivoques et détournées dont Prano attendait le succès de sa ruse, l'autre se mit à retracer les vexations que souffrait le peuple d'Arauco, les insultes^ les outrages, les caprices, les meurtres, les spoliations, les violences, la tyrannie; et il rappelait à la mémoire affligée la perte de leurs biensi la liberté évanouie.

Le crédule Prano, voyant que cet ami trompeur a si vite répondu à son appel, qu'il rencontre une volonté toute prête et un accueil favorable, que le temps, que l'occasion le secondent, entraîné par les perfides apparences, jette là son déguisement et son masque, ouvre le fond de son cœur et révèle en ces mots son stratagème secret.

« Soldat , lui dit-il , si tu ressens la ruine douloureuse d'Arauco, la triste situation et les désastres de notre patrie malheureuse et écrasée, aujourd'hui la fortune et la destinée puissante nous montrent un visage souriant et viennent d'ellesmêmes remettre en tes seules mains la vie et la cooservation de tout un peuple.

de ses forces vitales et une partie de sa sraadeur littéraire. l)o pas de plus dans cette voie, et nous substituons à la poésie son résumé ou son ombre. VlTinierling avait trop de goût pour tomber souveut dans cette faute. Il ne l'évite pourtaut pêi eucore asseï, et semble avoir subi quelquefois rinfluenee de la fausse théorie àt M. Gilibert de Merlbiae.

CUANT XXX. 419

« Le héros auquel toute la terre n'a jamais opposé ni un égal ni un émule, celui qui^ dans la paix inactive ou dans la sanglante guerre, occupe la première place et reçoit notre hommage^ le magnanime Caupolicân a su apprécier ta haute bra« voure^ ton adresse, tes rares talents, et veut, dans une circonstance aussi opportune, confier à ton étoile le sort commun de l'État.

Ll!

(f 11 veut qu'à toi, comme à leur source, on attribue le commencement et la fin d'une si grande action; à toi sera toute la gloire , à toi l'honneur; à toi les profits et la renommée. Il ne se réserve quu'n litre personnel, et ce titre suffit à sa fierté et à sa joie, c'est d'avoir su te choisir parmi ses sujets, toi si digne d'atteindre ces vastes et magnifiques résultats.

LUI

« Librement confiés à tes mains, de tels projets ne peuvent inspirer que l'espérance d'un succès heureux. Attachés à ta bonne et prospère destinée, abrités par elle, ils doivent s'exécuter avec hardiesse; et c'est pourquoi, travesti sous cet humble appareil, afin de pouvoir ne provoquer aucune défiance , je viens, tel que tu me vois, pour que tu saches le but de Tentreprise et que tu en deviennes l'âme toute-puissante.

« Apprends donc que le chef est résolu, si aucun obstacle caché ne s'y oppose, à livrer en plein midi un assaut furieux à la forteresse, avec une troupe nombreuse de combattants. Un émissaire fidèle lui a donné l'avis qu'à cette heure du jour, les soldats espagnols se reposent avec sécurité sur leurs couches, et réparent les fatigues de leur nuit inquiète.

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« Dans l'oubli de toute précaution^ la porte de Ter n'est remise alors à personne et laisse un accès toujours libre et facile, pendant que les guerriers dorment sans souci. 11 est aisé de les assaillir à l'improviste et de les massacrer tous; et la place une fois démantelée, dans les régions australes que reste-t-il encore qui soit capable de s'opposer à nos coups?

<c Aussi, plein de confiance en (on aide qui aplanit et assure notre attaque, Caupolicân s'est avancé à trois lieues de cette enceinte, à la faveur de la nuit et de son ombre profonde *. C'est là qu'à l'écart de son armée, sous la garantie de la promesse mutuelle et de la bonne foi, il veut s'entretenir avec toi seul, et te faire connaître en détail les plans dont Je t'ai retracé Tensemble.

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