‹ L'Araucana, poëme épique espagnolChapitre 24 sur 40 · XXV II · texte numérisé non relu

XXV II

Nous poursuivions en aveugles des recherches incertaines et faisions mille tentatives. 11 n'y eut pas un lieu d'alentour à l'abri de nos attaques ou de nos surprises nocturnes ; et dans les asiles les plus éloignés des routes, nous trouvions les chaumières partout occupées par les misérables soldats qui fuyaient le théâtre de la guerre*

Tous nous disaient que volontiers ils retourneraient h leurs

444 L'ARAUGANA.

solitudes, dans leurs biens et leurs habitations ; mais que leur général les forçait à se réunir, en exerçant contre eux d'aï- Treuses barbaries, et que, s'ils pouvaient trouver un remède à leurs misères, leur décision était toute prête : les soldats lais- Fcraient là leurs armes; ils se voyaient assez écrasés dans cejte lulle éternelle*.

Bien que ce langage fût une imposture, nous mtmes les plus grands soins à sonder tout le pays. Nous ne négligions aucun endroit, si désert qu'il parût, montagne, vallée, rivage, plaine ou sierra, pour découvrir le refuge du Barbare. Mais, ni bien ni punition, ni la paix ni le ravage, et pytout nous avons tout essayé, ne purent nous donner ni un indice, ni un mot révélateur.

La menace, le châtiment, la torture ne parvinrent pas à leur arracher la moindre marque capable de nous mettre sur sa piste. Les séductions, l'intérêt, les récompenses furent impuis- 3ant8 à les corrompre. Tout surpris de ce résultat, nous continuons nos marches à l'aventure, suivant que le caprice guidait chacun de nous, de Jour, de nuit, égarés dans des directions diverses, accablés de sommeil et du poids de nos armes.

Un jour, j'étais sorti du camp pour gravir la montagne, par des chemins et des passages infréquentés. J'avais pour escorte et pour compagnie, une troupe de soldats excellents. Nous atteignîmes une habitation reculée, dont les Indiens à qui elle appartenait, étaient absents. La -profondeur des bois, l'isole-

1 C«tte ocU?e et la suivante ont disparu daus la traduction de Wioterling. Elle* •0 it pourtant, Pune et Taulre* «tfentieUei au récit épique ; eliei noua montrent la pertistaiice des deux nations, celle-ci à poursuivre Caupolicâo, celle-là à oe pas l^ trahir et à ne pas désespérer de la cause de leur pairie. De tels morceaui tienoenl à U eOnteitare et à l'action principale de VAraueana, '

ment de la demeure leur faisait penser qu'elle était à Tabri d'une surprise,

Là, sur un amas d'herbe arrachée au sol, gisait une femme blessée à la tôle. Sa Jeunesse ne dépassait pas quinze ans. Son air et le costume dont elle était revêtue annonçaient la noblesse. La pâleur de son teint montrait que ses veines étaient presque épuisées, et le sang répandu sur sa robe blanche et légère ajoutait encore à la beauté de ce visage et à la compassion.

Je lui demandai quels événements l'avaient conduite dans ce lieu sauvage et retiré, comment et pourquoi elle était blessée ainsi, et avait éprouvé un traitement si cruel et si inhumain. Alors d'un air abattu et désespéré, sans pouvoir afTermir les sons d'une parole affaiblie : • C'est pour nous, dit-elle^ un destin assuré et inévitable, de rencontrer une triste mort apr^^s une vie comblée de bonheur.

A Comprends par mon exemple toutes les détresses et riiistubilité qu'entraîne avec elle la félicité des hommes. Il n'y a pas encore un mois en lier que mon père, avec la tendresse singulière qui l'attachait à moi, me donna un époux choisi à mon gré, un époux à la fois et l'ami le plus cher. Telle était sa nature et telles étaient ses qualités, qu'en lui, je le crois, pouvait se trouver l'accomplissement de tous les désirs,

« Mais son rare courage et la vaillance dont nul autre n'était aussi richement doté, le conduisirent à une mort précoce, le jour où notre armée fut mise en pièces; c'est alors que près de moi, sa compagne inséparable, un coup lui traversa les flancs.

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moias cruel et moios injuste s'il se fût d'abord frayé un passage par ma poitrine.

XXXVÎ

« n tombe et expire, et moi, la vie me fut gardée, vie plus douloureuse que la mort. Un soldat m'aperçut dans mon accablement ; il compatit à la destinée qui m'était échue, et pour m'achever, il me porta cette blessure, d'un bras armé par la pitié, mais trop faible cependant pour que mon âme pût se dégager et suivre mon époux, et pour qu'une joie vint succéder à une telle infortune.

0 11 n'eut aucune peine à me faire donner contre le sol, bien qu'il ne m'eût pas privée de mes esprits. Le tourbillon confus des combattants passa d'une course précipitée, A grand bruit ; mais bientôt un cacique, mon parent, qui durant le désordre de la fuite resta caché au fond d'un ravin, me saisit entre ses bras, m'arracha à l'affreux tumulte, et me transporta dans ce bois, au sein de cette retraite isolée.

XXXVIH

« Ici, à Chaque instant^ mon espérance est dans la mort; mais, comme tous les biens que demandent nos vœux, le trépas se montre lent à venir. C'est l'ordinaire fantaisie du bonheur do tarder à se rendre vers celui qui l'appelle; et quoique déjà je sente approcher la fin de mon existence, le ciel semble ne vouloir pas m'accoider le terme où j'aspire. La mort que j'invoque hésite à paraître, comme si mes désirs étaient pour elle un embarras et un obstacle.

« Oui, la lumière me fatigue et m'est odieuse, depuis que mon époux, que mon doux amant n'est plus. Chaque heure ajoutée à ma vie me parait un crime que je commets envers

celai que je deyrais suivre; et puisque le hastrd moiïre cette occasion, seigueury use de pitié enrers moi, achève aujourd'hui, à cette place, ce qu'a laissé à son commencement le bras débile du soldat. »

Ainsi, dans sa tristesse, la Jeune femme réclamait la mort, une prompte mort, si bien que plus d'un esprit simple, par compassion, à sa prière eût montré une condescendance barbare. Mais moi, dont ce transport passionné avait aussi, dans un temps, désolé l'Ame novice *, Je vis que l'amour de son cœur était plus cruel que sa blessure, et Je m'empressai de lui présenter le remède qui devait sauver ses Jours.

Je la consolai d'abord quelque temps, et l'amenai à comprendre Jusqu'à révidence que mourir était pour elle une ressource coupable et mal faite pour réjouir l'époux qu'elle avait

1 « 1U< jo, qu« DM U«»po aqoel rabieto foago

Labrô ra ni inculto pecho... •

"Wiiterliii tradvit :

• Ick abcrt der ick i*r 6«««lt De* M illeidf wid«rftoMl... •

La pbraM espagnole prétente quelque diffienlté, et l'ordre naturel des sentiments doit diriger ici l'interprète. Si nous adoptions le rens de Winterlmg, ■ rabioao fuego ■ indiquerait la pitié dont l'impresvion ardente «ût un iiisiaut subjugué le cœur d*Ercilla, mal conseillé et entraîné par uu aveugle et irrésistible mouvement ; mais la réfletion le porte bientôt à une autre détermination. Opendant nous ne croyons pas que telle soit la véritable pen»>ée du poêle, t Rabioso fuego * nous semble assez mal approprié à la compassion, et beaucoup mieui fait pour décrire une pamion violente comme celle de Tamour. Pourquoi doue Ercilla ne se laisse-t-il pas emporter, comme d'autres auraient pu faire, à une pitié barbare? C*est qu'il avait compris que la plaie de Lauca était sans granité, et que son plus grand mal» sa blessure la plus profonde, était son incurable amour. Il est plus clairvoyant qu'un autre, parce que lui aumi a aimé ; et c'est sur ce poiut qu'il vent porter un prompt remède. Il soigne la douleur physique; il bande la plaie causée par le fer ; mais, avant tout, il console, il montre que la mort volontaire rt cbercbée est un crime, et que l'époui qu'elle pleure se réjouira davantage de la savoir vivante. Instruit dn mystérieni entraînement de la passion, Ercilla cherche à Je modérer cbes rmfortnnée Indienne :

« HauJ ignara umU, miscrU fuecurrere diieo. •

4 48 LARADCANA.

perdu *. Puis j'appliquai le suc des herbes que ces peuples emploient d'ordinaire^ et bandai la triste plaie, plus large que dangereuse.

Xl.ll

Enfin, je laissai près de cette femme un Barbare plein de ruse et d'expérience, pour la ramener lentement à sa demeure, et qui dans los passages qu'il prendrait, et durant sa route> pOt la mettre à l'abri des périls imprévus. Mon devoir était de reprendre ma marche; mais^ avant de me séparer de l'Indienne, j'appris qu'elle se nommait Lauca, qu'elle était la fille de Millalauco et son héritière.

Nous revenions vers la forteresse^ et aucun fait important ne signala notre retour. Je cheminais en parlant avec les soldats de la fidélité et de la constance des Indiennes; je louais, bien qu'elles fussent des sauvages, l'amour inébranlable d'un grand nombre et leur ferme persévérance. « Non, disais-je, la chaste Didon elle-même ne garda pas à son époux la foi d'un plus sévère amour, »

Lorsqu'un jeune soldat, qui prêtait l'oreille à mon propos, m'arrête et déclare que Didon ne lui semblait pas si pure et si austère; que dans l'Enéide de Virgile on la voit enflammée d'un amour licencieux, poursuivre la fin coupable de son désir, et outrager le serment consenti à Sicbée, son époux.

Devant une offense aussi injurieuse, devant une attaque aussi cruelle, et quand le guerrier invoquait le plus imposant des témoignages contre l'honneur de celte reine fameuse, je crus qu'il était raisonnable de lui montrer dans quelle étrange

1 Wioterling traduit heurentement :

« .... und dut <l«n Todlen ihro Ruh Zu gd.inen sei..... >

< r.r. Araue.^ chant ivi, oct. 71-83, et chant zrii, oct. S-16.

erreur ils étaient ploDgés, lui et tous ceux qui m'écoutaieut ; car ils partageaient la même opinion.

J'avançai que le poêle de Mantoue, voulant embellir son biillant Énée, parce que César-Auguste Octavien se vantait d'être issu de la race du héros, avait tenu contre Didon un indigne langage et l'avait Oétrie dans un récit injuste ' et men-

f r.r. êitproj t. I, p. cfc-cicvi. — Cett i Virgile qM doa Ereillft et beaoenup rl*aiitre4 Imputent le tort d*avoir oatrafé la gloire de Didon. Il doit cette aeoaMtion à la supériorité même de fon génie poétique qui a éelipeé par ta gloire les œuvres de ses devanciers. Le délit appartient au fani système de^ vcipines troyepnes du peuple romain, et peut-être aussi am modèles de VirKÎK sus vieui écrivains de Rome, à Nsvius, à Ennius. Le poëti> NcBvius, qui écrivit une épopée sur la première fruerre puniqne,*avait imaginé longtemps avant Virgile de raitacber aux fables de la mythologie orientale 1rs premières traditions de Rome, et sans doute d'eipliqner ainsi la rivalité de Carihage et de la ville étemelle. C'est à lui peui-étre, mais sans q l'on le puisse affirmer, que revieat i^annetireaisme dont se plaint Ercilla. E^t-ee Nievius qui , par une fiction heureuse et hardie, a rapproché Didon et inée ? H. Martin hésite i le croire (Cf. noie suivante). M. Patin, Etydêi sur la poésie Intine. 1 vol. in-12, 1869, t. I, p. 363-364}, coBclut» comme lui, que ni las témoignages de l'antiquité, ni les fragments du poème de Ncvius ne permettent à'af' firmer que ce poète, en mentionnant d^une part Éuée et Torigine troyenne de Rome, d'autre part Dtdon, sa smur Anna et les origines phéniciennes de Carthage, ait mis en relation l«*s deux pemonnages que Virgile met en présence. Dans un fragment de ce poème (voyes Nanius Marcellus, aux mots Perconto et Littguo)^ une question est adressée à Éuée sur son départ de Troie. Mais par qui ? Niebuhr {iiùt rom.^ 1, 2iS s^.). veut que ce soit par Didon ; mais d'autres veulent que ce soit par Êv^ndre, par Latinue, ou aséma par Amulius, roi d'Albe, que Ncvius, qui le nomme dans nn fragment de son me chant, avait peut-être fait, comme ou va le voir, contemporain d'Énée. La question est encore à résoudre. Nous ferons remarquer cependant qu*avant Niebuhr, Lipse {Ant, lect., 1), avait déjà reconnu Didon pour riuieriocuteur d*Énée, que les expressions de Nsevius. pleines de dou. eeur, semblent indiquer nae femme plutôt qu'un personnage viril :

■ BUnde et docte pereontal. .EncM qiio paeto Trojom urbem liquerit »

qoe, dans la reeension des fragments de Nsevius, par J. Vahlen, Leipxiç^ 1854, ce fragment (no 14, p. I2^ vient précisément après un autre qui se rapporte aux préparatifs d'un festin {ferunt pulch-ai treterrai aureas lepiitat)^ et M. Vahlen, comme M. Klussmann, n*bésite pas k voir dans ce festin celui que Didon offre i Éuée et dont parle Virgile {En,, I, 72 i).

Ce qui est certain, c*est que par un anachronisme plus fort que celui qu'on reproche i Virgile, Ennius avait supprimé presque tout ^intervalle entre la ruine de Troie et la fundation de Rome, et qu'effaçant ou ignorant la longue généalogie des rois d'Albe, descendants d*6née, telle que Tite-Live {Hist.^ I, 3) et Virgile {En.^ VI, 760-778) la donnent, il avait fait d'ilia. mère de Romulns, la fille même d'énée et d'Eurydice (Voyes Servius, sur VEiéide, VI, 778; Cf. 1, 273, les fragments XXIV, XXXVI et XXXIX d'Ennius dans le recueil de Vahlen, Ennianœ poetii /7e-

450 LABAUCANi^.

songer; qu'il est facile de Toir par le calcul des temps que la vie d'Énée a précédé d'un siècle celle de Dldon^.

Hquiœ, 18S4, io-S; et M. Patin, t. II, p. 45-4Ô). Serviiit reprochait à Virgile d*avoir fait eoatemporain d'Énée et de la raine de Troie, Didon qui fondait Carthage nn peu plus d*Dn tiècle teulenient ayant la fordation de Kome (vera 880 avant J.-C, suivant la plupart des ehronologistes. Les données anciennes relatives a la fondation de Carthage, en phénicien Karikada^ la ville>neuve, sont noasbreusea et elles varient quant à la date précise. Toutes néanmoins se renferment à peu près dans la limite du itfi siècle. M. Movers, qui a discuté longuement cette question. s*arrèie à la date de 813 ou 814. Cf. Die PhomîMier^ t. Il, îe partie, p. 150 et SUIT., 1850; — Yoy. M. Vivien de Saint-Martin, /f Nord de l'Afr%que^ p. 934, nott), Ennius plaçait Énée à une époque potlériêurê à cette date généralrmeut acceptée pour Didon. M. Patin (t. Il, p. 45), dit que Navius avait fait de même. Les trois monographies dont il a rendu compte (t. I, p. 8S7 et suiv. ; ce sont: 1» Sel ntte. De Cn, Nmviopœtapartieula prima ^ Herbipoli (Wnnbnrg), 1841 ; lo Cn. Nenii poetœ romani vitam de$eripsit, carminwn reliquia» eolUgit, poeut rationem ^xpotuit Brn. K. (Klusamann), léna. I84S ;8« surtout, De iVtfon poetœ vita et senptie diitervit Mai. Josephus Berchem, Moaasterii (M&oster), 1861, 111. pages in-S»), en avaient peut-être indiqué une prenve que je n'ai pas trouvée. S'il en est ainsi, Nsvius n'avait qu'à rajeunir d'un siècle Didon. pour la mettre en relation avec son Êaée,grandpère de Romuins. An contraire, Virgile avait dû vieillir Didon de plusieurs sièe1e«, pour la mettre en relation avec son Énée, antériourde seise générations à Romulus. Dans tous les cas, Tanacbronisme, plus on moins considérable, revient réellement aux prédécesneurs de Virgile. Il aimait à faire son butin de toot ce minerai aoti* que, il l'a fondu dans son creuset ; il en a fait sortir l'or fin et pur qui n'appartient plus qu'à lui seul.

* Entre la fondation de Rome et celle de Carthage, la chronologie est fort élastique. L*année où Rome fut bâtie est fixée à 758 «vant Jésus Christ, mais l'origine de Carlbage est beaucoup plus contestée. Qui rait combien de fois les Phéniciens essayèrent de jeter leurs colonies et leurs comptoirs sur les c6tes d'Afrique, avant de réussir, ou combien de nièelM ils eurent à lut'er contre les peuplades indigènes, avant de pouvoir s'assurt^r It possession même du littoral T • Antérieurement aux eoloni s carthaginoises, avant même la fondation de Carthace, nous dit M. Vivien de Saint- Martin [loe, cit.), les Phéniciens de Sidon et de Tyr eurent des établissements sur la cAte Ltbyeune de TAtlaiitique, comme ils en avaient sur les cêtes extérieures de ribérie et peut-être plus loin encore vers le nord. ■ (Cf. Movers. L e., p. 5i4.) CKrthsge a été sans doute hitie, détruite et re hitie à plusieurs reprises. La rrrmière fondation de cette ville parait remonter à un demi-f-iède avant la prise de TnMC, et est attribuée à Carchédon par Appien (Pynic., I) ; ce qui nous donne à peu près d' ute cents ans avant l'ère chrétienne. D'autres historiens font naître Carthage 173 ans | lus tard ; et par là nous sommes conduits vers l'an 1 015 avant Jésus-Christ. Enfin, et c'est la date préférée par Josèphe (m Àpion,^ 1, 18), le berceau de Carthage appartiendrait, 190 ans plus près de nous, à Tannée 801, soili, en termes claasiques, à la dernière partie du ixe siècle. Le nom de Didon, qui ne doit, selon toute prohabilité, se rattacher qu'à celte dernière époque, se trouve mêlé pourtant aux deux antres par l'inadvertance des historiens. Ainsi donc, en chiffres ronds, et suivant cette dernière hypothèse, Carthage aurait été fondée au moins nn siècle avant Rome. Mais lorsqu'il s'agit de Didon, c'est à elle-même que la fondation de Carthage est attribuée, tandis qu'Énée n'est pas le fondateur direct de ta ville éternelle. Plus de trois nèoles s'écoulent entre le berceau d'Albe-la-Longue (1060 avant J.-C) et celui de Rome, c'est-à-dire entre Iule, le fils d'Enée, rt Romulus. Asaei d'années se sont donc paaaéea nntre Énée et Didon, pour qne U date du premier soit en effet, comme

CHANT XXXII. 45i

Ils restaient surpris de ro'entendre dire que Virgile eût ainsi

le dit Ereilla, d*uo tièele antérieur i li date de la «eeonde. Il aurait po let éloigner Tuo de Tautre plut encore et de beaucoup. Ceci n'implique de notre part aucun aaaeatiment à cette critique roéliculeuae qui reprocbe à Virgile d*aToir mit en préaenee dens personnages que iroit tièclet peut*ètre ont téparét Tun de Pantre. Dan« nne carrière fort illiroilée, on let hittorient eui-roénuet t'entendent attei mal, le poète romain pouvait librement ditpoeer de Tetpace et du lempt. Il trouvait devant lui, à quelquetégsrdt,reiempie de N«viut et d'Rnniot (Cf. tupra^p, 449-50, noté 1); il te fât bien gardé de ne pat tnivre une fiction qui lui permettait de dé* ployer le drame ti patbélique du 1T« livre de VÊnéid^, et de rivaliter ainti avec let plut bellet peinturée d*Homère dant ton 6>(/yM^e, d'Apolloniut de Rhodet dant tet Argonautiquêi, U t*agittait ponr Tirgile de charmer Tetprit du lecteur, plutôt que de redretter nn anachronisme dont il n*ett même pat tout à fait inventeur; il avait à vaincre cet merveilieutet créai iont de falyppo, de Circé, de Médée, et à joindre un nouveau type de beauté à cette admirable galerie qui s'ouvre par Andromaqne et par Hélène, et que Shakespeare et Hilton n'ont pas achevée avec leur Eve et leur Detdémone. Chaque art et chaque tcience ont leur tphère spéciale, l'histoire celle de l'exactitude sévère, fa poésie celle de l'imajtioation et de la sentibililé. (Cf. Heyne, Virgile, Enéide, IV, Etcurvus 1. colleciioii Lcmaire, t. Il, p. 558-561.) Consulté par noua tur celte difficile et délicate matière d'origine et de chronologie, le Doyen de la Faculté det lettrée de Rennes, M. Th. H. Martin, a bien voulu interroger ton inépuitable érudition, et il nous a trausmis la note suivante ; nous demaiidout au célèbre hellénitte la permittion de la reproduire ; not lecteur*, nout en toromct certain, y verront, comme noot, nne tolution définitive du débat :

• L'anachronisme par lequel Virgile a mit Énée en relation avec Didon éteit41 Autorisé par l*eiemple de N«vint?

• Bochart, dant nne lettre publiée par Ségrait fà la toite de tt Induction en Tert det tii preraiert chantt de VEnéidey p. 1-37, Paria, 1568, in-4), a montré que* d'aprèt la tradition grecque primitive, constatée par VHiade (IX, 30S-308), par Vhymne homérique à YénHM (197-198), par le vieil hittorien grec AcntiUSt {Hi^t, gt. fragm,, Didot, Àeutilûi fragm,, Î6, t. I, p. 103), et p»r Strabon (^111, 53, p. 608, Casa u bon), Énée et set detcendantt avaient régné en Troade a prêt la ruine de Troie et l'eitinction de la famille de Priaro. Plut tard, ou altéra le sent du texte d'Homère pour lui faire dire qu'Énée et set descendants devaient régner tur let Troyent (Tp^cMtv) ; mais en Italie^ comme l'expliquent Denys d'Halicamasae {Anliq, rom,^ I, 53). et Enttathe \Sur Viliad^^ XX, 802-308). Strabon (XIII, h3, p. 608, Casaubou), nous apprend que d'autres, plut hardit, avaient altéré le texte d'Homère, en mettant «4rcc99tv au lieu de Tfâcamv, et prétendaient qu'Homère, iutpiré par let dieux (ou iuttruit par une tibyile, comme Suttathe le tuppote), avait prévu l'empire univertel det Romaint. liait Agathocie de Cyiiqne (oiié par Fetttts, au mot Homa), qui croyait à l'origine troyenne det Romaint, avouait pourtant que, suivant beaucoup d'auteurt, le tombeau d'Éoée te trouvait en Phrygie, et Bochart moutre qu'il n'y a rien de troyen ni dant la langue, ni dant la religion, ni dant let luttituliont det Romaint durant let premiert siècles de Rome. Or, ti iùét ett resté en Troade, il n'a pat pu rencontrer Didon à Carthage,

■ Il y a pour cela une autre raison, développée par Bochart dans une autre lettre (en tète dea Remarques de Ségrait tur le iVe lif re de VHnéide, k la tulte de ta traduction en vert, p. 89-91) : c'eot que l'époque attignée à Didon par les ancirns ferait trèt-diflTéreute de celle d'Knée. Du reste, la tradition antique ne mettait pas

45i LARAUCANA.

calomnié cette reine; el tous me demandaient, me pressaient de leur faire connattre l'existence et les courses errantes de rinfortunée. Je pensai que je trouverais moi-môme une dis-

Didon en rapport ivec Éoée» mai» disait que U fondatrice de Carlhage 8*étaU tuée sur un bâcher dretsé en l'honneur du mari qu'elle avait perdu, pour ne p»» *••* contrainte d*épouger un roi de Uauritanie (Voy. Justin, XVlIt. 4; Servius, Sur VEnéidty I, 340, IV. 36, 335, 674, et Bacrobe, Satvrn.f V, «7).

« Comme poëte, Virgile avait bien eu le droit d*aceepter la fable de Torigio* troyenne des Romains, fable entièrement accréditée à Rome, comme Bochart \ t montré, non-seulement par des poètes tels que Naevius et Ennius, mais par tout les historiens romains, comme Denys d'Halicarnasse Tassure [Antiq. rom.^ h ^^)* et en oarticulier par Q. Fabius Pictor (Voy. Plutarque, Jtomulug, ch. m). "*■* la fin du iii« siècle avant JdAU«-Ct»risl, par Numerius Fabius Pictor (Voy. Cicéroo, Div., I, îl), et par Caton l'Ancien (Voy. les frafçments de ses Origines, Compa»"- Denys dHalic. Antiq. rom,, I, 6-7 el 45-60, et M. Chassanff, Histoire du ro>nan d'ins ses rapports avec l'histoire tians l'antiquité grecque et latine, p. 89-99 et I2V1S9, Paris, 1862, in-8), de même que par rile-Live el par ses successeurs. SuiTant la remarque de Bochart, les deux derniers vers de la prophétie d*Anius sur l'empire universel des descendants d'Rnée, est, dans le poëme de Virgile (ffn., lH* 9^' 9^), la traduction d'un teite d'Homère, altéré, comme nous Tavons dit, p>r uue flatterie grecque, qui avait substitué le mot wrstvvw au mot Tp^cr^iv.

H C*étaient des Grecs qui avaient donné cours à cette fable de l'origine troyeane des Romains. Q. Fabius Pictor, historien romain écrivant en grec, n'avait fait que suivre en cela Diodes de Péparéthe (Voy. Plutarque, Bomnlus, ch. lit. Compara Céphalon de Gergiihe, Apollodore, Alcime et Agathocle de Cyzique, cités par Fe*'"« au mot Borna), et dès le v« siècle avant notre ère, Hellanicus de Lesbos [ffistor. grœc. fragm.^ Didot, Hellanini fr, 63, t. l, p. 61) désignait Énée c»rome foodtleur de Rome en Italie.

fl Quant à la rencontre d'éaée et de Didon, Ton ne cile aucun historien grec qui en ait parlé avant Virgile, et Denys d'Halicarnasse ne connaît pas celte faW'î; Cependant un historien grec, Timéc, d« Tauromine.a pu y donner prétexte ; il dif*" {Uist. grœc. frag., Dldot, Timœi frag. îl, ibid., p. JS*;) que Rome et Cartbaga avaient été fondées en même temps, 308 ans avant la première olympiade, c*est-adire 1084 ans avant Père chrétieune. Cette époque pouvait êlre'à peu près celle d'énée, fondateur de Rome suivant Hellanicus, mais nullement l'époque vraie de la fondation de Rome ; cette même époque pouvait être celle de la première fondation de Carthage, mais nullement celle de Didon.

« Virgile n*est pas le premier pnë'e rnmain qui ait chanté l'origine troyenne de Rome. Nœviua (Voy. Servius Sur t Enéide, I, 273; lil, 10, etc.), el Eouiu«i (Voy. Servius, Sur VEnéide, I, 273), lui avaient donné l'exemple. Nœvius avait-il chaulé avant Virgile la fable des amours d'É.iée et de Didon à Carlhage ? Des critique* l'ont prétendu (Voy. par exemple, H. Sainte-Beuve, Etudes sur Virgile, p. 1^^» Paris, 1857, grand in-i8), mais d'après une interprétation conjecturale de certa'ns textes qui peovent s*e\pliquer autrement. Naevius, dans son poème sur la première guerre punique, avait parlé de Didon, de sa sœur Anua et de leur père (Voy. Servius, Sur t Enéide, IV, 9), mais peut-èlre seulement pour expliquer la fondation "C Carthage. Ncevius, dans le premier chant de son pi ëme, avait montré Ence battu parla tempête, Vénus se plaignant à Jupiter, et le père des dieux la consolant p»' les espérances de l'avenir; Virgile avait imité tout ce passage de Naevius dans ie premier chant de VEnéide (Voy. Macrobe, Satum., VI, 2, p. 280 de l'édit. de Baole, 1536). Hais Na>.vius avait-il, comme Virgile, rattaché cette tempête à la fable des amours d'Énée à Carthage? Cette conjecture me paraît poMible, probable

CllANT XXXll. 453

traction en essayant de donner quelque relâche à l'ennui de leurs fatigues, et je me rendis à leur désir ; mais je ?eux d'abord à celte place justifier aussi moi-mâme ce récit à vos yeux *.

XLVIH f Je raconte une vie chaste et une foi pure qu'outragèrent

même, mais nullemeot certaine. Ua fragmeot du tecond chant du poème de Nsviut reaferme une queation aur Éaée et sur aoa départ d« Troie; maia on n'y voit pan que cette question soit adressée à Énée par Uidon (daus Nonius Harcenus, on il faut lire j^neas ou JBntam^ an lieu d'^RfituA).

fl Quoi qu*il en soit, YirKiie est plua qu*etcusable d^avoir fait son admirable épisode des amoura d'Énée et de Didon, soit qu'en cela Nsvius lui ait ou non servi de modèle. L'histoire et Tépoque de Didun ne sont pas tellement claires, que la chronologie ait dû lui interdire cette heureuse invention dans un pocme qui repose tout entier sur une fable, sur celle de l'origine troyenne des Romains. L'érudit Bochart et l'habile critique M. Sainte-Benve sont d*accord pour absoudre Virgile. •

1 Les textes de don Ochoa et de don Cayetano Rosell nous offrent ici deux leçons bien différentes. Le premier éditeur s'exprime ainsi :

« Beeorrieado de nuevo la inemoria

Les eoiEinencê À déeir afi la bisturia. • .

« Je me retraçai le souvenir des événements et je commençai la narration en cea roots, > Suivant celte version, le récit d'Ercilla à ^es compagnons d'airoes s'uuvrirait avec l'octave 48*. Cela est assez invraisemblable, et celle octave méiuu semble appuyer notre assertion. Un homme généreux et poli comme Ercilla pourrait-il adresser directement i ses auditeurs un langage anui dur que celui des quatre derniers vers?

« Y una faite opinion que tanto dura No se puede niuiiar lao de corrida.

Ni dtfl rudo comun mal informadi) Arrancar un «rror tan arraigado. •

Il ne peut fairo sonner de telles paroles à Toreille même de ceox qui l'écoulcut et qui partageaient l'erreur commune, accréditée par le génie de Virgile. Il ne peut leur attribuer sur ce ton de rudesse la crédulité du vulgaire qui fait accueil à des contes malveillants, ou l'obstination avec laquelle il les conserve et les propage. L'octave 50« et la 51* nous fournissent de nouvelles preuves. Pourquoi Ercilla parlerait-il à aes compaguona du sujet de son épopée ? Cela ne pourrait s'expliquer que par une hypolhèae, en supposant que durant les haltes de la guerre, tant de fois consacrées par le poète à la rédaction de son oeuvre, il lui arrivait iiu«si d'en lire quelques fragments à ceux qui l'entouraient et pour qui le sujet de YAraucana coutenait un intérêt si naturel, celui de leur propre existence, de leura exploits et de leur gloire ; mais il n'y a là qu'une simple conjecture et à laquelle rien n'a jusqu'ici donné place dans l'épopée d'Ercllia, c*e»t toujours à Philippe II qu'il se plaint, c'est à lui qu'il parle de l'aridité que présente, selon lui, à l'imagination son poëme batailleur. Enfin, dans l'octave 5i*, les expressions :

« Ylendo que os tienen sordo y alronado El ruiuor de la« artnas inquieto. »

454 L'aRAUGANA*

la Renommée et la voix commune. Dans cette circonstance im« prévue^ je les cite comme un exemple rare et comme le plus beau des modèles. Mais Topinion fausse qui dure depuis si longtemps ne se peut changer en un clin d'oeil; de la rude intelligence d'un peuple mal renseigné, il est difficile d'arracher une erreur dont les racines sont si prorondes.

FA puisque d'ici à la forteresse je ne rencontre nulle chose qui offre quelque plaisir ou quelque charme, sans cesser de presser ma monture, sans perdre un seul instant, comme je ne puis ni refuser ni éviter ce récit d'une aventure pleine d'intérêt, je veux consacrer à le faire entendre, s'il ne vous ennuie pas, les heures d'une marche désœuvrée.

L'âpre et fatigant sujet, si aride, si stérile, si ingrat, la carrière étroite que j'ai suivie, et qu'il m'a fallu frayer avec peine et avec d'inouïs efforts, m'ont anéanti et misàhout, et je

ne peuvent pas s'entendre de plusieurs personnes; il est visible que le poète ne parie qu'à un seul audileor. — Le U>xte de Cayetano Rosell s'éloigne beaucoup de celui d'Ocboa, mais il nous semble bien plus judicieux. Il ne présente tncun des embarru, aucune des invraisemblances que nous avons signalés :

c Los quita complaeer, y tambien qui«ro. Dtfot «qui ruon d« mi priaero. »

Ceci ne s'adresse pas aui soldats qui entourent Ercllla. Les octaves 47-S3 fornent un aparté du poëte. Vingt fois nous l'avons vu s'adresser à Philippe, et interrompre sa narration soit pour accuser le caractère monotone de j'action épiqne qu'il a choisie, soit pour développer un sentiment moral ou pour justifier un épisode. U voit ici une bonne fortune dan» une digreision qui le conduit à une aventure plus attrayante, à un récit où il lui est possible d'étendre les ailes et de se faire le vengeur enthousiaste d'une héroïne outragée, et c'est avec Philippe II qu'il s'entretient. Ainsi le poète et son royal protecteur ont, comme Didon elle-même, leur place dans ce curieux Intermède. Lorsque Vaparté cesse, le poëte reprend au commencement de l'octave 94«, l'exposition des faits qu'il avait abandonnée à la fin de l'octave 45«. Tout ce début (4S-53) est supprimé par 'Winleriing. Il n'appartenait pas en effet à l'édition pHnetpè^ et a été njouté, depuis, par Ercilla. Cf. supra^ oh. xxx, p. 403, note 1.) Mais il contient pour nous l'ordre même du récit général et l'enchaineroent de l'épisode avec le poème tout entier, l'idée chevaleresque et courtoise qui iuspire Ercilla et qui rattache l'incident de Didon aux aven* tures de Lauca, de Glaura, de Tegualdaf ces héroïnes dh monde barbare.

CflANT XXXII. 455

cherche un espace, un champ découvert, où Je puisse avec liberté et sans fatigue divertir à la fois votre esprit et le mien.

Vous êtes importuné et assourdi, Je le vois, par. l'éternel fracas des armes ; c'est toujours l'écho du môme bruit, un son qui jamais ne change, une matière sans variété. Pour donner un peu de repos à votre lassitude^ je profite de ce temps opportun et trauquille, et fais une excursion que le hasard proportionne à la mesure du chemin qui me reste à parcourir.

LU

Si une insolente fiction qui détruit l'honneur est bien écoutée, si par elle la reine de Tyr voit sa vertueuse existence injustement accusée et flétrie, pourquoi la vérité, cette loi du monde, par qui sa gloire est rétablie, pourquoi la vérité, lorsqu'on fait entendre ses accents, ne trouverait-elle pas à toute heure des oreilles prêtes à les recevoir 7

LUI

La cause puissante qui m'excite, outre les instancei dont je suis pressé, vous en êtes témoin S c'est l'honneur delà fidèle Didon que Ton a condamnée sans y réfléchir. Que celui-là donc me prête une attention docile, qui est enclin à accueiUir la vérité. Les malins propos font leur blessure, même quand ils ne sont que le langage du passe- temps, et pour dire le bien, l'heure est toujours opportune *.

Carthage fut bfttle soixante-dix ans avant Rome, s'il faut en

1 Ercillt ftil alliuion tui vert 3 tt 4 de foctate 47« :

• Uaciende iniUneia todoi en pcdirme Qut su vida I diacurM tel eontaM. »

456 l'aHAUCANA.

croire les calculs ordinaires ^ Elle dut son origine à la célèbre Didon, que le peuple de T}r vénéra quelque temps comme déesse. Le roi Bélus, son père, la donna pour épouse au souverain pontife, gardien du grand temple d'Hercule; c'était, après la charge de roi, la première des dignilés.

Ce prêtre était Sichée, dont on a déjà prononcé le nom * et à qui Didon garda une foi inviolable. Instruit dans tous les rites de sou culte, il était comblé de biens et d'inépuisables richesses. Mais les trésors qu'il avait amassés pour son repos, amenèrent sa fin déplorable; car ce que beaucoup désirent, personne ne le possède Jamais avec sécurité.

Bélus laissa deux héritiers, Pygmalion et Didon, à qui, dans ses conseils suprêmes, il recommanda la fraternité, l'union et la tendresse. La concorde se maintint pendant les premiers jours ; mais corrompu par son avarice, pour s'emparer de ce que possédait son beau-frère, Pygmalion lui donna la mort en mêlant le poison à sa nourriture.

La veuve ressentit de ce coup une affreuse douleur. Impuissante à combattre sa peine, elle s'abandonne à de tristes et sombres plaintes, et laisse couler à large veine un torrent de larmes. D'un voile sombre et lugubre elle enveloppe ses beaux membres et son noble visage, et avec toute la pompe des fu^

i Le chiffre d'Ercilla n'est pas suffisant. I>8daie8 que nous renoas de citer 'p* 450, note 1), comprennent un intervalle plus étendu. Mais ne chercbous pat d^ns uu poëme des calculs trop exacts.

s Cf. iuprat oct. 44*. Wiuterling traduit avec distraction :

« ... den kh eueh schon genannl. • Ce n*est pas Eicilla, c*est son contradicteur qui a nomnté l'époui de Didou.

CHANT XXXtIr 467

oèbres cérémonies^ elle donne au cadavre une somptueuse sépulture.

Et bien que de ce chaste amour la tombe et le superbe monument aient été une marque éclatante, l'édiBce n'égala pas en grandeur les souffrances et les tristesses de la reine. Toujours avec de pieuses otTrandes, avec des sanglots et des soupirs sans fin, elle appelait Tombre sourde à sa voix ; ct^ compagne fidèle de ces froides dépouilles :

u Est-il juste» disait-elle, grands dieux ! queje survive dans cet appartement solitaire? Ahl quelle loi et quel amour chancelants ne prouve pas une douleur qui n'achève pas de me faire mourir *7 Combien faible est un mal qui se peut supporter I Et combien courte est une souffrance trop vive pour qu'on l'endure 1 Mais pour moi sans doute les cieux veulent ajourner la mort afin de prolonger un chagrin dont la force est plus grande que la sienne *. »

Bien qu'elle dissimulât son ressentiment et sa haine contre un frère perfide et puissant, sans cesse elle criait au ciel vengeance, avec une colère concentrée et des soupirs implacables; et quand elle se trouvait quelquefois seule, exhalant les pensées fougueuses qui l'étoulfaient, à voix basse et gémissante» elle donnait cours à sa rage contenue et l'exprimait en ces termes :

1 Ordre de sentimenls que uout avons rencontré déjà plu« d'une fois dans r«xpression des grauiles douleurs et du déiespoir. Cf. Arauc^ %x, 31-32; xxviii, 31 ; et $upray xxii, 38-?.9.

* Pour notre goût sévère, il règne dans ce passage quelque obscurité et quelque rrchrrche. • U y a, semble dire la veuve désolée, il y a dans ma douleur une force plut grande que celle de la mort, car la mort, si elle était la plus puissaule* mettrait tin à ma douleur. » U faut nous rappeler qu'avec Ercilla uous sommes au xvie siècle, que le poëte est un élève de Lucain, et que la douleur, si grave et si muette chei les hommes du Nord, est expansive, tumultueuse dans les sociétés méridionales, avec je ne sais queL oitlange de subtilité et de raffiuemeut qui nous semblent excessifs.

« Traître l dis-moi, quelle raison sinistre, sous les dehors de raffection et d'une feinte loyauté, t'a porté à commettre un crime aussi affreux contre ton propre sang ? Si c'était la soif insatiable des richesses, ne pouvais-tu lui enlever ses trésors sans lui ravir l'existence, et laisser fléchir ton impiété et ta fureur coupable par amour et par tendresse pour ta sœur ?

LXH

<f Sans égard pour les services que tu recevais de lui comme beau-frère, au moins, ingrat, devais-tu songer à Thorrible sacrifice que tu faisais du frère de ta mère ', et à l'attentat ignoble et criminel que tu as roulé dans ton âme durant de si longues journées, car tu ne saurais dire qu'il y ait eu résolution soudaine. Jamais aucun homme n'a passé subitement à la scélératesse *.

a Si quelque signe m'eût averti de ton projet infâme et de

1 Bélut eut pour enfanit Pygintlloa et Didou. Li femme de Bélut avait poor frère Sichée ; Sichée épousa donc sa uièce. Et quaod Pygmalioa fit périr Sichée, c'est k la fois d'un oncle et d*un beau- frère qu'il était TasMasin.

s Winterling a supprimé cette octave, destinée à faire retaorlir rindignité du crime commis par Pygmalioo. La pensée da dernier vers

« Que ounea nadie et nalo de repente »

ft été déreloppée avec une singulière ricbesee d'expression et d'éléganee par Racine :

« Quelques crimes toujours prccèdent les grands crimes;

Quiconque a pu franchir les bornas légitimes^

Peut violer en6n les droits les plus sacrés ;

Ainsi que la varia le crime a des degrés ;

El jamais on n'a vn la timide innocence

Passer sobilemenl i reilrème licence.

Un seul jour ne fait point d'un morlel vertueoi

Un perfide assassin, un llche incestueux. »

{Phèdret aeU IV, se. il.)

La différence entre les deux poètes est que l'un veut montrer qu'il y a une pro» (pression sensible de ta vertu au crime, et que l'autre nous signale ses degrés franchis par le criminel dans la méditation silencieuse du forfait qu'il veut aC'complir. Ercilla veut bier k Pygmalioa toute drconitahce atténuante^ en lai«aant à sou acte le caractère d'une scélératesae refléchie.

ton délire, c'est par un chemin moins rude et moins flpre que tu aurais obtenu le trésor ambitionné; mais le mal, quand le destin nous l'envoie, ne peut 6lre conjuré à temps. Hélas! que sert-il de me lamentera cette heure? 11 est toujours trop tard quand nos larmes coulent.

« Pourquoi, ennemi barbare, as-tu voulu te laisser ainsi entraîner par ta passion, aveugler assez par ta convoitise pour ne pas voir que tu immolais Didon avec Sichée ? Si grande est la méchancelé qu'a df^ployée aux yeux des hommes ton action atroce et hideuse, que le souvenir n'en périra pas et que tous les siècles en apprendront l'abominable histoire \

ir Entre t il dans la raison, peut il ùive admis que, traître et tyran, pervers et cruel, sacrilège et homicide, tu puisses à tous ces noms Joindre aussi celui de frère? Habitant avec toi, Je verrai ma gloire mise en pièces par toutes les mains; mon honneur souffrir d'injustes dommages; car quels récits exacts peut-on attendre de la Renommée?

« Si Je fuis loin de toi, farouche ennemi, Je t'anime à voler ii ma poursuite. Si Je veux suivre la fortune de mon époux, tout ce que tu ambitionnais reste en ton pouvoir; et si je demeure avec toi, assassin de Sichée, Je flétris ma n^putation, Je me souille dans tous les esprits; car il parait presque déjà consentir au mal, celui qui accorde un pardon rapide et facile.

« Où me faut-il chercher un remède dans une telle détresse ? Le ciel et la terre ne m'en offrent aucun; et la ressource déses-

t Voyes surtout ridmirtble narration d« Virgile, Enéide, I, 344- 372.

460 LARAUCANA.

pérée et dernière, mon sort me la refuse pour que je souffre davantage. Hélas! sll est mal de désirer la mort, il est pire de la craindre lorsqu'elle se présente à propos. Mourir n'est pas une peine pour Tinfortuné : c'est pour lui le terme des soucis et des douleurs.

« Ton titre de roi et ton esprit cauteleux m'interdisent une vengeance ouverfe *; mais je m'efforcerai de tromper ton espoir maudit par de faux semblants et par une amitié mensongère ; et lorsque tu penseras voir le triomphe de tes désirs^ mon départ soudain te laissera sans ta sœur, sans trésor et sans pouvoir, avec la seule ignominie d'un forfait odieux. »

Ainsi la plaintive reine, dans sa douleur, se lamentait près^ du riche sépulcre; elle passait sa vie solitaire, appelant et vengeance et occasion favorable. Mais elle redoutait la violence, et pleine de réserve et de circonspection, avec le langage le plus soumis, le plus doux et le plus affectueux, elle écrivit à son frère, qui était alors absent.

Elle lui faisait entendre que, fatiguée de cette vie solitaire et douloureuse qu'elle avait à souffrir dans le palais où elle habitait, et où, dans un autre temps^ elle avait eu riante compagnie, l'âme navrée par son amer souvenir, pour donner quelque soulagement à sa peine % elle voulait, mettant un terme à ses larmes, aller vers le roi avec toutes ses richesses et son trésor.

1 L*eBpagDol dit « légitima » . La seule vengeance légitime est celle qui s'accomplit avec des armes courtoises et à découvert, et Winterling traduit fort heureusemeut : ■ Meiner offiien Hache. • C'est le désespoir qui réduit Didon aux ressources de la ruse et de Tartiflce.

* Winterling ajoute ici un détail dont le naturel ne rachète pas la trivialité :

• iim dém Schmen zti videmirebcn,

Drr ihre Jttgend und Genmdheit untergrnbe. ■

CHANT XXXII. 4 Cl

Dans ce but, il lui devait envoyer mystérieuseoient et en toute hâte, des navires bien équipés, sur lesquels, avec toute sa fortune et sa cour, elle pût s'eoibarqner, dès qu'ils seraient entrés au port, afin qu'avec une sécurité Bufiisante elle parvint à franchir la mer, qui les séparait l'un de l'autre : c'élak là le seul obstacle qu'elle redoutât encore pour l'accomplissement de ses vœux et de ses dernières espérances*

LXXH

Lorsque la nouvelle de ce qu'il souhaitait avec tant d'ardeur fut apportée à l'ambitieux souverain, à la vue de cette fortune heureuse qui acheminait vers l'abri du port le cours de ses prospérités, plus joyeux et plus avide que jamais, il expédie aussitôt une flotte puissante, des vaisseaux et des galères, chargés de soldats, de présents et de vivres.

L'escadre désirée touche à l'improvisle au rivage où l'a menée un vol rapide. Les guerriers de Pygmalion débarquent et vont aussitôt prôter obéissance à la reine. Elle se montre heureuse de leur arrivée, et met tous ses soins et la plus noble diligence à offrir à toute cette foule 1 hospitalité la plus brillante, la plus complète et la plus généreuse.

Quand l'heure fut venue, Didon, pleine de vigilance, commande aux siens de se tenir prêts, et d'embarquer à grand bruit, et aux yeux de la foule, les meubles encaissés. De nuit et en secret, elle ordonne de charger le trésor dans son navire, avec tant de mystère que personne ne pût rien en savoir ni saisir aucun indice*.

* Celle octare ett detlinéé i peindre deux opérationt contraires : l*uue consiste à faire embarquer sous les yeux de tout le mondei

Soixante coffres étaient préparés» pleins de gros sable et très-pesants, garnis de fortes serrures, et ferrés avec d'épaisses lames de métal. Ce fut eux que Ton traîna à travers le peupler sur le port où, mfs sur la flotte, sous les regards de tout le monde, ils semblaient emporter dans leur sein Targenf, les bijoux, les richesses et le magnifique trésor.

Aussitôt Didon, au milieu des tendres sentiments d'une multitude affligée, monte sur son navire, et déploie rapidement la voile au doux Zépbire qui soufflait en poupe et secondait sa course. D'un élan tranquille, le vaisseau fendait la mer unie et paisible. Toute la flotte se mit à suivre dans la direction où cinglait la haute capilane ^

« .M., eon alarde y pâblieo ruido. •

les ciisiei dont l'oclaTe suivante doit Dout donner une description plos complète; l'autre est toute mystérieuse et nous montre les préparatifs réels de Didon» l'en>barquement du trésor qu'elle veut soustraire à TaTidité de Pygrmalion. Winterling a*y est mépris, et, au lieu de traduire Ercilla, il imagine quelques détails, de sorte que roetave tout entière est mise en contraste arec l'octaTe 75« .*

« So bald der gfinst'ge Zeitpunet da, Liess Dido raKh die Ihrigen «ich rogen, Und ohne dan e$ von den Gd9ten einer mA, la Sebiff in Kisten bringen ihr Vermdgen, eta. ■

C'est là corriger, c'est moJifier le poète, ce n*est plus rmterpréier. * L'octave 76* offre un eieniple nouveau de l'art d'écrire que don Ercilla possétlait à un si haut degré. Il est impossible de peindre en vers plus doux et plut mélodieux la mirche tranquille d'un navire sur une mer unie : « Dando pretto la vêla al m%nso viento Que favorable en popa reipiraba, La nave con sereno moviiuirnlo El llano y «otegado mar eorlaba, etc. »

11 était inutile d'«joiiter à celte grAce naturelle et simple, riche d*harmonie imi> taiive, des comparaisons et des épithètes d'ornement comme le fait M. Winterling. Aiusi pour le traducteur allemand le vaisseau lyrien glisne sur h s flots comme un cyiene • -wie ein Schwan » ; la mer est brillante comme un miroir • auf spiegelbellcm Meere » ; la capilane de Didon e^t royalement parée • kdniglich geschmiickten. • La 8.>upleue élégante et poétique d'Ercilla l'emporte de beaucoup sur ces décorations de style qni ne lui appartienneut pas.

Cette nuit-là et le jour suivant, la flotte s'avança poussée par un vent favorable. Mais lorsque derrière les eaux eut disparu le rivage, et que Didon se vit de toutes parts engagée dans la pleine mer, elle réunit à son bord ses nobles et dociles compagnons, fit approcher tout autour le reste de l'armée, afin que tout entière elle fût présente à ce qui devait se passer.

Elle leur déclara, d'une ûme vaillante, que son dessein et sa volonté n'étaient point d'aller vers son injuste et astucieux frère; qu'elle n'était pour lui qu'une ennemie véritable depuis que, par un forfait et une manœuvre perfides, sous les dehors d'une amitié et d'une foi sincères, enflammé d'un désir sacrilège, il avait donné la mort à son cher Sicbée.

Aussi, peu assurée elle-même contre ses pièges, ses ruses et ses trahisons, elle voulait quitter sa douce et bien-aimée patrie, son royaume, sa demeure, ses domaines, et, livrée aux chances incertaines de la mer et des vents, chercher de nouvelles provinces et d'autres contrées où elle pût vivre à Tabri, loin d'un maître tyrannique.

Et comme ses richesses avaient ité la cause de ses malheurs et de sa perte, comme c'était pour elles qu'elle avait vu périr son époux, que pour elles peut-être le meurtrier volerait à sa poursuite, elle les avait toutes emportées dans cette ferme et inébranlable résolution de les précipiter au fond de l'Océan, où elles devaient disparaître, afin que jamais elles ne tombassent au pouvoir du perfide.

1£(» après ces mots, elle fit à l'instant apporter les coffres de sable fortement fermés, et voulut que par un acte bien visible et solennel ^ ils fussent lancés dans les abîmes de la mer. Les ministres du roi, d'un air triste, stupéfaits, confus et troublés, se regardaient, et ne pouvaient revenir de Tétrange action de cette reine audacieuse.

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