LXXXI I
Ils rétlécbissaient sur cette grave situation qui les remplis sait d'épouvante et les rendait silencieux* Ils connaissaient Ve<prit irascible de leur jeune mattrc que la perte du trésor allait exciter davantage. Incertains, tremblants, ils ne savaient quelle raison ou quelle excuse imaginer pour se soustraire aux reproches d*un prince en courroux, ou pour éviter qu'il ne déchargeât sur eux sa fureur *•
Lxxxni
L'intelligente reine vit bien que la route était affranchie et l'occasion heureuse pour réduire à sa discrétion les soldais effrayés de son frère, avant que le temps et les délais leur laissassent former quelque combinaison inattendue. Elle calme toute l'armée, et continue en leur adressant les paroles suivantes :
1 • T con a^arde y antn iiiauin«*(u. »
Wiuterliog :
« Mit lautem Jubel und d«r Inftniincnle Klingen. »
Les motf etpaguoU ne te préleot ptt i une pareille traduction, r Alarde » uV»! pu un synonyntede «alarido >. La reiue veut seulement que l'acte auquel elle pnv cède soit public, comme elle a voulu rendre publie l'embarquement de set fausses richesaes: «Con alarde y pùblico niido. » Celte double ruae ett nécetaeire à U réussite de ses projets.
S il est malaiké de comprendre pourquoi Wiulerliug a supprimé cette octave. Didon va dans un instant profiter de l'effroi qu*inspire aux soldats de son frère le caractère violent et impélueus de leur souverain. Pourquoi doue faire disparaître la peinture que don Brcilla nous fait ici de leurs sentimeuts cl de leur crainte ?
CUANT XX.Xn. 465
u Amis, que mes projets soient irrévocables, vos yeux mômes ont déjà pu vous en convaincre, et vous voyez comme la Fortune m'emporte et me promène à son gré sur la vaste mer. Vous pourrez retourner sur vos pas, à moins que ce ne soit folie, pour donner au roi la triste nouvelle du Irésor enseveli dans les flots et de ma fuite vers une terre et des rives inconnues.
« Mais vous connaissez par expérience combien son irrésistible colère éclate avec impétuosité. Lorsque vous vous présenterez devant lui à votre retour, sans le trésor, sans la proie qu'il désire, lui, dans sa barbare impatience, appesantira sur votre lète un bras fuiîêux; il n'écoutera ni voire justification ni vos excuses, et ajoutera ainsi d'autres crimes à ses premiers forfait?.
« Vous avez donc à craindre la violence et la lyrannie d^un Jeune roi courroucé. Ce sont elles qui me poussent loin d'un pays qui m'est doux, et loin d'une belle patrie, A la recherche de contrées nouvelles. Eh bien ! qui voudra me suivre et s'atlacher à mon sort, ne se verra pas abandonné par moi. Dons tous les avantages et dans tous les biens que j'espère, il sera mon compagnon et mon associé.
« L'occasion, les moyens préparés, tout nous seconde et m'anime à vous donner mes conseils. Vous êtes des hommes avisés, que chacun de vous entre deux maux sache donc choisir le moindre. Si vous retournez vers le roi, aucun n'échappera à ?a vengeance. La douleur et la pitié que j'en éprouve, me portent à vouloir par mes prières vous engager à me suivre, afin que je ne devienne pas la cause de votre châtiment.
LXXXVUI
« Figurez vous les supplices et les meurtres prCts à fondre sur vous. Ne songez ni à vos demeures ni à vos possessions. Ne faut-il pas tout abandonner pour sauver votre existence? Dans les revers de la fortune et dans les orages terribles, nous ne devons songer qu'à soustraire notre télé, convaincus que tous les biens sont exposés à des périls et aux caprices les plus inconstants. »
Attentifs aux paroles de la reine, les ministres boule versés^ en proie à leurs réflexions et à toutes les perplexités de l'âme, roulaient tout à la fois mille pensées diverses. Â la fin, quoique leurs projets ne se ressemblassent pas, tons se décidèrent^ comme d'un assentiment commun, à suivre la reine jusqu'au terme de son voyage et à lui prêter obéissance en dociles vassaux.
Ils lui jurèrent une fidélité inébranlable. Pas un ne s'y refusa ; et, livrant ses voiles au vent, Didon ordonne à sa flotte de diriger vers l'île de Chypre sa course suspendue. Là, elle reçut une hospitalité courtoise; et lorsqu'elle y eut déclaré ses desseins, le peuple des Cypriotes, ses amis, lui accorda quatrevingts jeunes vierges.
Elle devait un jour les donner pour épouses aux guerriers qui l'entouraient de leurs soins et de leur dévouement. Tandis qu'elle cherchait un rivage conforme à ses projets, où elle pût fonder une cité, elle longeait les côtes de l'Afrique, et un souffle prospère poussait les navires vers l'occident. Mais, à la fatigue que j'éprouve, il m'est nécessaire de partager en deux portions celte histoire.
CHANT XXXni
SovMAiBi. — Brcilla eontinue lliitloire v^ritabU de Didon el achève Tapologie de ta Terto. — La petite trovpe eipéditionoaire rentre dant Tucapel. — Après d*i- Dutilet recherches, les Espagnols rencontrent enfin un Barbare qui leur livre le •ecret de Caupolicén. — Guidés par le traître, ils se rendent pendant la nuit loot près de m demeure, et Tattaqneot à la première aube da jour. — Première tenlaUve de résistance. — Caupolicén, blessé et réduit i se rendre avec Its siens, dissimule et veut se faire passer pour un guerrier ordinaire. — Scèue de mœurs sauvages. — La femme de Caupolicén, indignée de le voir humilié ainsi et captif, jette à ses pieds le jeune fiIsqoMa eu d'elle el fuit dans les montagnes. — Les Espagnols touchés donnent à l'enfaut une autre nourrice. — Ils entraînent le prisonnier. On le confronte avec une foule de Barbares, mais aucun d'eux n'ose déclarer en lui son général. — Cependant il ne peut longtemps •outeuir cette ruse périlleuse. — Il demande Reynoho pour se faire recounhilrc.
11 en est beaucoup qui entrent avec ardeur dans la carrière étroite et raide de lavertu, et puis vont donner dans la route plus fréquentée du vice d'où il est si difBcile de revenir. La sortie est douce et le passage tout aplani d'une existence régulière au large chemin de la foule; mais plus âpre est le sentier, plus rudes sont les efforts du mal au bien que de Thonneur à la pauvreté.
i^insi Pygmalion avait révélé d'heureux indices danssajcu^ nesse. Ses beaux débuts offraient un gage de justice et de générosité, et ouvraient de grandes espérances ; mais corrompu par la convoitise^ses changements furent rapides et profonds. Avide de lichesses, il devint en outre inhumain, perfide et sanguinaire.
C'est ce que nous atteste trop bien la trahison qui flt périr son beau-frère d'une mort mystérieuse. Sichée vivait heureux et plein d'une joie confiante dans la loyauté des sentiments fra«
4 68 LARAUCANA.
ternels; ce qui aggrave encore le Torfail^ c'est que le roi semblait alors fidèle à la droiture» et jamais le crime n'est plus perfide et plus trompeur que lorsqu'il se couvre du voile delà vertu.
Mais ce faux semblant ne réussit pas au gré de ses vœux. Loin de là, les résultats furent tout opposés. Non-seulement il ne vil pas couronner ses espérances, mais il perdit ses navires et ses soldats. Didon, comme je l'ai rapporté^ naviguait vent en poupe vers les régions du couchant; elle se bornait à faire toucher de temps à autre ses nefs et ses galùrcs aux rivages de ces terres lointaines.
En louvoyant, elle détourne sa course vers la droite, pour éviter les Sortes aux bas-fonds dangereux ; puis vient présenter son travers en vue de Licudia ', et rasant toujours de près la rive sablonneuse de l'Afrique, passe enfin entre Zerbi ' et Larapédouse *, et arrive» sans aucune perte, avec son escadre^ à Tunis où l'avaient guidée les arrêts du Destin.
1 Licudia si trouve tur la c6te d'Afrique, eu golfe de la Sidre (grande Syrte), k l'est do Zirraffeh (État de Tripoli), entre Zirraffeh et Geria. 11 ne faut pas le confondre hseeLiconda^k la base d'un cap du même nom, qui se trouve aussi sur cette cAte, maii un peu plus à Pouett. Le Licudia d'Krcilla est séparé du cap Licouda ou Lèconla par le cap des Torrents, Lieonda est eutre la ville ruinée de Sora à l'ouest et Sertea rest.Lelieudé*i}tnepar lepoëteest entreDjeridetle capSoliau. Les cartes modernes le donnent sous les noms de Kudia, Kaudia ou Kodia, Koudiah, et ttiême de Judia. Coroparei Dufour [Atlas universel, 1860, pi. 30), Baibi {Abrégé de Géogr., 3« édit , l(}4i, p. 82i, carte d'Afrique), Lapie (1829, Atlas uni'ierselt cartes 39 et 41). finie {Allas univ, de Géogr., 1844, n. Si), Garnier {Atlas sphéroldal et unio , I86Î). Voy. encure la carte spéciale de H. Bonne, ingéuieur-hyilrograpbe de la msrine. — Par une altération différente de toutes les autre», les vieilks cartes de Sauson (1662) doiiBeut au même endroit le nom de Larcudia. L'excellent atlas de H. C. Millier pour les petits géographes grecs (pi. XX) place Ichûdia entre le Ras Bergavad à l'ouest et le Ras Ali à l'est, au sud de la Grande Syrte.
* « El Ciervo, » Zerbi, que les géographes nomment encore Gerbi ou Girba^ Tancienne Méuiax, daus la partie sud du golfe de Cabcs, appartient au bey de Tunis. Maîtres de cette île au ivi* siècle, les Espagnols en fureut dépussédés par lei Turcs en 1560. Les vainqueurs y dressèrent uu affreux trophée, une pjramide haute de 10 mètres, formée avec les tètes des vaiucus.
S « Lampadosa. * Celte ile déterie se trouve également tur le» c6les de la régence de Tuuié. Mais elle appartient à l'Italie. Le roi de Naples en prit possession l'an 1843; c'est un lieu d« déportation pour les condamnés politiques. De Lampédouse dépendent les ilôts du Lampion et de Linosa,
cnANT xxxm. 4C«
Uu eTle aperçut une contrée vaste et fertile, ornée de fruits abondants, un air pur, un ciel serein, un climat qui lui parut doux et tempéré. Déjà la crainte de son frère s'évanouissait pour elle, à cause de la distance qui la séparait de ses États^ et elle se décide à jeter les fondements d'une cité nouvelle^ en fixant dans ces lieux le choix de sa demeure.
VU
Aussi, à l'instant même, elle propose aux habitants de ces parages de lui vendre tout l'espace de terrain qu'une peau de bœuf pourrait entourer. Les indigènes séduits par les avantages attachés à un pareil arrangement, déterminent un prix avec la reine et règlent les clauses de la convention.
VIH
On livre la somme et la place est désignée. Didon fait chercher en toute hftte un bœuf énorme et puissant^ ordonne qu'on le dépouille et qu'en sa présence on étende la peau de l'animal ; puis, elle la fait découper en fines lanières, et avec elles environne un si vaste espace, qu'à la prudence de cette reine habile et à son extrême adresse on voulut donner le nom de tromperie.
Mais elle dédoomiagea les habitants et les laissa contents et payés. Ensemble elle révélait aux siens que des trésors secrets avaient été sauvés par.elle; que c'était seulement par ruse et par stratagème qu'elle avait fait lancer dans la mer des coffres de sable, afin que son frère, à cette nouvelle, croyant les richesses perdues^ ne s'acharnût pas à la poursuivre.
Didon corrigea les désordres et les défauts dangereux pour la II. «7
479 L'aHAUCANA.
paix d'une société. La reine prudente choisit des consuls, des magistrats, des officiers publics; elle appela d'habiles artisans et des architectes^ fit venir tous les matériaux nécessaires, et alors cette vaillante fondatrice commença les travaux de sa ville fameuse .
La cité s'éleva d'après un plan régulier, et sous les auspices des destins les plus favorables. Bientôt elle se vit embellie et illustrée par de vastes et somptueux édifices ; et, dans la nouvelle république élevée par elle, Didon élablit des lois, créa des institutions capables de maintenir l'ordre parmi les habitants et de les faire vivre au sein de la paix et de l'harmonie civile.
La fermeté et la haute intelligence qu'elle mit à gouverner un peuple obéissant à sa voix, attiraient sans cesse une foule plus nombreuse, et les étroites limites de son État s'étendaient toujours davantage. Le commerce, la beauté du site provoquaient et séduisaient les esprits, et une multitude d'hommes^ pour aller s'établir dans ces lieux, quittaient de toutes parts leurs foyers et leur patrie.
Et comme dans ces temps la fabrication du papier, réservée à une autre époque, n'était pas encore connue, que c^étaient des peaux de bétes qui recevaient l'écriture, et qu'à chaque peau l'on donnait le nom de carta^ dont l'Espagnol garde même aujourd'hui l'usage, cette ville qui occupait un emplacement mesuré avec la dépouille d'un bœuf^ du mot carta fut appelée Carthage par sa fondatrice *.
1 La philologie moderne a un peu dérangé les prétentions nationales d'Erciila. Carlha, Cirta, Certa, Tentent dire vi7/« en phénicien ; de U les noms de Tigranocerta, Semirarooeerla, etc. Le nom même de Cartkagé (Cirtha-Hadath) signifie la ville neuve. Cette question d*étyaiologie, débattue dans une oettTe d'épopée, don* nerait prise aux censeurs inflexibles qui ont noté chez Ercilla des excès de géographie descriptiTc; nais oont pxrdonnons oes légères intempérances à un écriTsai
CHANT XXXIII. 47 i
Une courte durée lui suffit pour devenir célèbre ; elle grandit en étendue et en splendeur, à tel point que c'était merveille d'y voir le trafic et le concours des populations ; et Tintrépide reine sut montrer tant de prudence à gouverner ses sujets, que beaucoup de rois et de princes adoptèrent les lois de la cité naissante.
Telle était sa vertu et telle était sa sagesse que l'on en vint à la prendre pour une divinité ; et de plus aucune femme de son temps ne pouvait, pour la beauté, se placer comme rivale auprès d'elle. Aussi, on allait pour la voir comme une merveille de la nature et conune un prodige inouL Et je ne sais à quelle femme idolâtre sur notre globe le ciel ait accordé des qualités supérieures ^
11 y eut des dames fameuses qui, pleines de cœur, pour la gloire se livrèrent à la mort ; d'autres qui, par de magnifiques exploits, affranchirent leur patrie opprimée ; mais toutes les distinctions nobles et parfaites, aucune ne les présenta au môme point que Didon. Elle réunissait richesse, beauté, pudeur*, sagesse, pénétration, fermeté, prudence.
du iTi* siècle qui croytit 1« savoir ptrtout k ta pltce, et qui faisait une erreur de linguistique pour rallaeher un mot de l'idiome castillan à la langue de cette reine célèbre dont il chante la grandeur et relève les titres discutés.
1 • Las idolâtras. • Winterliog traduit par « ton den Gftttionen der BrJen. • L'ezpresaioQ est exagérée ; il s*agit seulement des héroïnes du paganisme, dès Lu* crèce, des Ciélia. Si Wioterling a donne au mot « GôilioDen • un sens métaphore que, il s*éioigae encore davantage de U simplicité d'Breilla.
S « Fué eastisiroa. > Winterling ajoute ici encore une comparaison déplacée : I Keusch wte Cynthia. • r.e rapprochement mythologique ressemble, chez le tradneteur allemand, à l'altération de style que nous venons de constater dans la note précédente, il tient à la nième faute de goût et de réserve littéraire.
47 2 LABAUCANA.
Le bruit de ses vertus parvint bientôt aux oreilles du bouillant larbas S roi des Massyliens^ jeune bomme audacieux et vaillant, redouté dans toutes les vastes contrées de l'Afrique. Mein d*une ardeur Juvénile, entraîné par un amour impatient et encore dans toute la fougue de la nouveauté, il envoie vers la reine comme ambassadeurs les premiers de son conseil et de son royaume.
xvm
Il lui demandait qu'en récompense de l'amoureux tourment que pour elle il éprouvait à chaque heure, elle voulût bien par un heureux hyménée devenir maîtresse de sa personne et de ses États; sinon, avec un juste ressentiment contre celle qui aurait méprisé un tel souverain, il marcherait sur Carthage avec son armée, et anéantirait habitants et remparts.
L'ambassade fut reçue dans le sénat. La reine ne voulut pas être présente. Les sénateurs apprirent à la fois la prière et la menace du monarque. Le trouble remplit toutes les âmes. On songeait au vœu de chasteté de la reine, à la vie pudique adoptée par sa fidèle tendresse et si contraire aux projets d'iarbas.
A peine les vieillards eurent-ils entendu l'arrogante requête, qu'ils imaginèrent de conduire au but cette alTaire difBcile par un stratagème. Ils parurent devant Didon avec un air triste et une contenance embarrassée ; les yeux attachés à la terre, le visage pâle, ils montraient combien leur avait déplu la mission des envoyés.
1 Cf. Virgile, iÉn., IV, 36-43, i 95-1 97.
« Sache, lui dirent-ils, qu'Iarbas pour avoir entendu exalter par la Renommée aux cent bouches le génie avec lequel tu gouvernes tes États, et les accroissements de la ville ouvrage de tes mains, entraîné par une louable émulation, demande que sans aucun délai vingt de tes conseillers les plua habiles aillent réformer les lois de son peuple.
XXH
« Mais il est dur, intolérable et mal en harmonie avec notre âge et ilos dignités, de quitter une patrie bien-aimée et la tranquillité si douce, pour aller dans des régions incultes et chez des peuples grossiers, corriger les mœurs d'une race séditieuse et ses vieilles coutumes. Aussi, chacun de tes conseillera recule devant cette tAche et se récuse avec les plus justes motifs.
xxin
« Tous comprennent que ce serait là perdre leur chère et dernière heure de repos, sans espoir de revenir, et, en résistant à la demande hautaine d'Iarbas, nous jetons la cité dans un péril extrême ; car bientôt nous aurons sur les bras, avec de grandes forces et une armée nombreuse, le jeune roi irrité, prêta renverser avec le fer, à livrer à la fureur des flammes tes nobles remparts, et à faire disparattrc toute ta gloire.
« Voilà, en peu de mots, ce qu'il sollicite de toi. Sa prière est accompagnée de menaces ; mais notre vieillesse fatiguée ne permet pas de la recevoir, et les lois nous ont affranchis par vétérance. Oui, la raison, si la raison est ici la mesure des choses^ ne veut pas qu'ébranlés par de longs travaux, nous abandonnions nos foyers et notre séjour, à la fin d'une vie qui expire.
« Si dans le premier fige, pour mériter de l'honneur, noua nous précipitons dans les dangers, il est juste qu'au terme d'une existence épuisée, nous jouissions d'un loisir conquis, et qu'à notre chevet désert^ lorsqu 'approche le temps incerfain de la mort, nous ayons qui nous ferme les yeux avec tendresse et donne la sépulture à notre dépouille.
« Et puisque notre devoir est de placer sous tes jeux la demande qui renferme tant de maux, le tien est d'employer toute ton adresse et ta prudence pour découvrir le remède et donner la réponse nécessaire. Que ton intelligence prévoyante conjure l'orage que fait gronder le roi des Mauritaniens, de manière à conserver la paix et la concorde et à nous délivrer de fatigues nouvelles. »
La reine de Carthage écoutait avec attention leur langage composé et artificieux. La satisfaction sur le visage et avec un sourire mêlé de majesté, bien que dans son flme elle éprouvât d'autres sentiments^ elle les accueillit tous et leur jeta un regard si bienveillant, si doux et si affectueux, que s'ils ne lui eussent exprimé que des paroles sincères, elle les eût fait renoncer encore à leur demeure et au seuil de leurs maisons ^
1 « Ou« ri en verdad la relaeion pa«anf
Dri aus cataf j quieioa loi aaeara. »
Winterliog modifie un peu le sens de cette phri<e :
« Alt ob nan ihr dia Wahrheit binterbrflchte Und lie Ton Haut und Hof su lock«a dSclile. »
ErcilU veut dire que, »i le sénat eût été sincère et ne se fât pas présenté atec des intentions trompeuses, le langage de la reine était de nature à provoquer de leur part un nouvel acte de dévouemeut. Les vers de Winterling eipriment plutôt le fond des sentloients de la reine que Teffet qui peut s'attacher à ses paroles.
CBANT XXXIII. 47»
XX vm
« Chers amis, leur dit-elle, tous que Je n'ai jamais ?U8 une seule fois vaincus par le Destin, tous si résolus dans les plus grands périls, et qui avez toujours fait face à la Fortune, comment, oublieux de ce noble passé, lorsque l'occasion réclame si bien votre appui, et qu'il ne s'agit pour vous que d*un seul et court embarras, celui d'un simple Toyage, aimez-vous mieux assister à l'écroulement de votre patrie ?
« Tout le monde reconnaît, et il est éTÎdent pour tous, que, membre d'un corps auquel il est étroitement uni, chaque citoyen doit déTouer à l'État non-seulement son repos, mais sa Tie même; et, au nom de la raison, comme par tous les droits de la société humaine, enchaînés par une dette légitime que la nature nous impose , nous sommes tenus de ne compter pour rien notre bonheur particulier, au prix de la tranquillité publique.
0 Ah I s'il plaisait au grand et puissant Jupiter que le sacrifice de ma Tie pût cette fois suffire, bientôt, juste appréciateur, le monde Terrait aTCC quelle joie j'en ferais l'offrande. Et tous qui, en parcourant Totre carrière, avez affronté des chemins si âpres et si étroits, est-il bien, au terme de ce long espace, d'effacer et d'anéantir toute la gloire que vous avez acquise? »
Les sénateurs, voyant que Didon, entraînée par le sentier où leur stratagème l'avait conduite, était tombée dans le piège tendu, et se trouvait enveloppée dans le filet de ses propres paroles, changent aussitôt, et laissent éclater la joie sur leur visage attristé jusque-là. Ils lèvent leurs bras et d'une voix forte
476 LARAUCANA.
s'écrient : v Tous^ tant que nous sommes, nous approuYons tes paroles convaiocantes*
« Hien de plus juste, 6 Reine, que ta sentence; elle nous arrache à notre doute et à un sérieux embarras. Nulle raison n'est assez puissante pour prévaloir contre Tautorilé de ton jugement, et^afin d'éviter tout délai stérile, nous devons te dévoiler notre secret; car il n'y a ni dgard ni convenance qui puissent t'armer contre ta propre décision.
xxxni
<i Sache-le donc^ 0 Reine, larbas n'a pas envoyé vers toi pour réclamer tes vieux conseillers affaibliSé Un sage gouvernement et une administration excellente maintiennent dans Tordre les peuples de ses États. 11 ne veut que toi-même et ta gracieuse compagnie, et il t'offre pour dot de nombreux avantages; toutes ses conditions sont aussi précieuses qu'honorables, et les présents qu'il te destine ne connaissent pas de bornes.
« Songes y bien ; si par hasard tu n'acceptais pas cette sainte union conjugale, et que par une décision égarée, tu dédaignasses une telle demande et des propositions aussi généreuses, tu serais cause que, le fer et la flamme à la main, ses soldats viendraient saper Garthage jusqu'en ses fondements. Ainsi^ de ton choix et du parti que tu vas adopter, vont dépendre les destins de la paix ou de la guerre. •
« Si le citoyen dévoué doit se sacrifier avec joie pour une patrie qu'il aime, par combien de raisons et de motifs plus pressants encore la loi t'oblige , toi qui es notre reine ! Tu n'as aucun prétexte suffisant pour cesser de soulager nos maux;
CUANT XXXIII. 477
c'est à toi d'assurer notre bonheur et de nous garantir, au temps béni par le ciel, les fruits heureux de ton hymen^ et une lignée pour ta couronne ^
« Que si tu étais résolue à suivre la loi d'un chaste et stérile veuvage, vois tout ce peuple prosterné devant toi, déjà près de périr par le lacet fatal, il a renoncé pour toi au sol chéri qui Ta vu naître, sous la garantie de ta promesse et de tes serments. A ton repos et à ton calme personnels tu jurais de préférer la tranquillité commune. »
XXXVH
La reine sentit si vivement l'objet de cette sérieuse demande et la proposition qui lui était faite à Timprovisle que, malgré tous ses efforts pour dissimuler sa douleur, elle en trahit cependant les signes sur son visage. Mais avec sa réserve et sa rare prudence, elle ne fit que bien peu attendre sa réponse^ et d'une voix tranquille et pure, que son agitation profonde avait un instant enchaînée,
Elle prononça ces mots : a Amis, j'aurais voulu, pour éviter toute rumeur indiscrète, pouvoir vous répondre sans retard et avant qu'larbas nous fasse éprouver d'autres périls. Mais telle est cette affaire, telle est la nature des circonstances, que par respect pour mon titre de reine et pour ma grandeur, je ne puis me résoudre à vous faire connaître aussitôt ma résolution
1 « Dàndonof con el liempo proiperado
La sucMion j frulo dcseido. ■
\Viiiterling traduit un peu Ttgueraeut :
« Damil di« legensreiche Zi!it Uns auch Ton dir gewûnschle I
L'espagnol est plus précû, il parle d'une lignée royale, d'une succession^ d'on Titier qui donne à U cité nouvelle la sécorité et les garanties de l'aTenir.
« Damil di« legensreiche Zi!it
Uns auch Ton dir gewûnschle Frfichle lauet aeb«a. »
47 8 LARAUCANA.
sur UD projet que pourtant vous croyez tous conrorme à Thonneur.
« Ce serait faire preuve de légèreté, et plus encore, ce serait manquer aux lois de la fidélité et du devoir, si, au premier appel de la persuasion, je m'écartais de la solitude promise et de mes formels engagements, si j'effaçais sous une autre empreinte l'inviolable cachet scellé par mon premier amour. Aussi, combattue par des pensées contraires,! 'ai besoin de prendre du temps et de réfléchir.
• Je vous demande trois mois seulement, chers amis, afin de peser ce que je dois faire, et pour que le peuple soit satisfait de sa reine, en voyant qu'elle ne précipite pas sa détermination ; car le vulgaire, dans sa libre médisance, aime à calomnier môme les projets les plus honnêtes, et, comme instituteurs des lois, les souverains fixent davantage tous les regards '.
« larbas ne peut se déclarer notre ennemi, avant que le terme de ces trois mois arrive ; et, cette limite une fois passée. Je m'engage à répondre avec bienveillance à sa demande : mais prendre un délai à d'une moindre étendue, c'est ce que refusent et la décence et le soin de ma dignité, et il ne sied pas que
1 « Coroo imtiluidores d« las leyat,
Ti«nen nw ojos lobre si loi rcyes. »
K Itt in mtxDina roriant minuma licentia est. • Salluste, CatiL^ Ll.Cf. Mauillon, Serm, pow la fête de la Purifie, • Les princes et les grands ne semblent nés qoe ponr les autres... Leur vie se reproduit pour ainsi dire dans le public, et si leurs vicet trouvent des ceoseurs, c*est d'ordinaire parmi ceux mêmes qui les imitent. Aussi la même grandeur qui faTorise les passioos, les contraint et les gèoe, et, comme dit un ancien, plus Telévation semble nous donner de licence par Pautorité, plus eUe nous en 6te par les biensétnocs. •
CDANT XXXIII. 479
Didon exprime une excuse. Se justifier, c'est reconnallre une erreur et avouer une faute. »
XLir
La reine garda le silence ; et Ton fut Contraint de faire accepter aux envoyés d'Iarbas cette première convention : ils devaient attendre l'époque fixée par la souveraine pour déclarer si elle consentait à ce mariage. Les ambassadeurs, émus par la prière du sénat et par l'accueil d'une hospitalité gracieuse, restèrent à Carthage pendant toute cette durée, au milieu des fêtes et des Jeux les plus brillants.
XLIU
Le sénat faisait à Didon les instances les plus vives dans l'in- (érét commun et pour la tranquillité de son peuple, mais elle ajournait toujours sa réponse, bien qu'elle prélat à leurs paroles une oreille complaisante ; et cependant elle se disposait en secret au dessein qu'elle avait formé depuis longtemps : c'était de mettre fin à une vie malheureuse avant de renoncer à son inviolable constance.
Lorsqu'arriva le triste et dernier jour, le peuple ftit réuni sur la vaste place. La reine, pompeusement parée^ monta sur une estrade haute et bien découverte, et au pied de laquelle se trouvait un bûcher où devait être immolée la victime ordinaire. De sa place, à toute la foule attentive qui l'entoure, Didon fait entendre ces paroles :
« Fidèles compagnons, qui m'avez, dans toutes mes infor- (unes, montré un attachement infatigable, et qui, pour accompagner mes destinées errantes, avez renoncé à vos demeures et
480 LARAUCÀNA.
à votre patrie, voilà que le sort, par un arrêt cruel, pour mettre un terme aux coups dont il m'accable, me force à vous quitter,, ô douleur! à quitter un peuple aimé, et qui mérite de l'être.
Xl.VI
u S'il m'en coûte de me séparer de pareils amis, si ce départ m'est ainsi plus douloureux, les divinités du ciel que j'ai consultées, n'ont pas moins prononcé ma sentence et ne la peuvent révoquer; et, comme, pour soustraire Cartbageaux grands désastres dont la menace la tient dans l'épouvante, elles ont placé le remède entre mes mains, je veux faire disparaître la cause de votre effroi.
a Puisque la volonté sévère des Dieux ne souffre pas que je puisse être heureuse, et qu'à la vue de mon peuple exposé au péril, je me sens poussée à outrager mes serments; oni^ je veux 6ter à larbas le sujet de l'amour insensé qui l'entraîne, je veux trancher mes jours, et, de la sorte, avec la cause qui le produit, tout le mal aura disparu.
tt Oui, il en sera ainsi lorsque je me serai donné la mort *, et, bien que le remède puisse vous sembler extrême, il est le plus simple, le plus rapide, et réclame le moins de courage ; il ne touche que moi, et la perte que je fais est peu de chose : ainsi je vous dérobe au danger, larbas reviendra de la passion qui l'aveugle, et moi je conserverai sans insulte et saos tache l'honneur d'un lit chaste et solitaire.
1 Wioterliog a placé en tète de cette octtTe ODe image trèt-poétique, mais qui lui appartient tout entière et qui relève d*une inspiration toute Okoderne :
* Ich Mbe ichon den Todeiengel wloken. • Ce langage-là n'est ni d'Ercilla ni du xri* siècle.
CUANT XXXIIT. 48S
« Pour prix d'uae éphémère existence, je racliète Carthagc de l'oppression, je laisse un exemple et une loi impérissable qui vous oblige de tous sacrifier comme je le fais moi-môme, et avec les flots purs de mon sang, ici répandu, je satisfais au ciel et à la terre; je meurs pour mon peuple et je garde tout entière^ avec un inviolable amour, la foi de mon premier hymen.
« Ne pleurez point mon trépas précoce ; le ciel le loue et Tapprouve. Une courte douleur et une fin glorieuse assurent la vie à jamais. Si le glaive de la Parque irritée intimide celui qui veut garder le souffle, vous, vous ne devez pas gémir de voir Didon expirer; car il ne cesse pas de vivre celui qui se frappe quand il veut mourir.
« Adieu, adieu, mes amis I je vous vois libres et je contente mon époux. » Elle n'en dit pas davantage, pleine du désir d'achever son action intrépide; elle invoque le nom de Sichée, et ouvre d'un coup de poignard sa chaste poitrine ; puis aussitôt se laisse tomber sur les flammes du bûcher dévorant.
Sa mort fut profondément regrettée. Longtemps on la pleura dans Carthage ; et^ en souvenir de cette fin magnanime, un temple somptueux fut élevé, où Didon reçut des sacrifices et un culte public. Tant que dura le cours prospère de ses destins, la noble ville qu'elle avait fondée honora sa reine conmie déesse de la patrie.
LUI
Elle prit en horreur le nom de roi, depuis qu'elle avait perdu son illustre souveraine, et dès ce moment ce fut toujours par
481 LARAUGANA.
cent sénateurs^ sages vieillards, que TÉtat fut gouverné. La foule de ses habitants s'accrut sans cesse^ et ce peuple devint si puissant et si redoutable^ qu'un jour, au temps de leur plus grand éclat, les Romains furent par lui tenus en péril et en échec.
Tels sont les faits exacts et incontestables de la vie de Didon. Le renom de cette reine a été outragé. Virgile^ sans égard^ a falsifié son histoire, et n'a pas tenu compte de sa chasteté glorieuse, afin de donner quelque parure à ses propres fictions. Poursuivie par une importune recherche, lorsqu'elle pouvait prendre un époux au lieu de se brûler, ne la voyons-nous pas préférer la flamme du bûcher & l'hymen ?
Nos soldats s'avançaient, tous attentifs au récit de ces étranges et singuliers événements. Lorsque nous arrivâmes à la forteresse, il s'achevait en même temps que notre marche. Nous eûmes une nuit de repos derrière les remparts. Dès que l'aurore se fut montrée, il fallut nous apprêter à de nouveaux efforts pour découvrir la retraite où se cachait l'ennemi.
Mais un Indien, comme nous nous y attendions le moins, tomba captif au pouvoir d'un de nos détachements. Chez lui l'apparence annonçait un homme au courage intrépide, à la main preste, aux pieds agiles. Vaincu par nos présents et par nos promesses : « Oui, dit-il, je me décide et je m'engage à vous livrer aujourd'hui, soyez sans crainte, le grand général Caupolicân ' .
1 Cl. Gay, t. l, p. 44t, nous rapporte que Tlndien qui Teudit CaupoUcin était UD de ses amisj et qu'il se nomanait Tongollroo.
CDANT XXXIII. 488
« Au sein d*uii bois épais et profond, éloigné d'Ongolmo ' à une dislance de neuf milles, est un site fortement retranché par la nature; des marais et des fossés l'entourent. C'est là que dans un asile assuré, il séjourne avec dix compagnons seulement, jusqu'à ce que le cours de votre prospérité s'arrête et cesse de tout entraîner dans ses flots vainqueurs *.
« Par un sentier étroit et inconnu, sans qu'il puisse rien prévoir, je serai votre guide dans la nuit obscure, et je conduirai votre troupe en toute sûreté. Avant que le jour montre sa lumière, vous atteindrez celte mystérieuse retraite. Là, je m'oblige, et ma tête est votre otage, à remplir tous mes engagements. »
La proposition du jeune Barbare fut écoutée ave c faveur.ll nous paraissait ferme dans sa promesse. Aussitôt on prépare une troupe de soldats éprouvés et en nombre suffisant contre tous les pièges possibles. L'Indien, notre ami, est placé en tête des Espagnols pour guider leur tentative, et ils partent à l'entrée de la nuit, dans le plus profond secret, à pas lents et d'une marche tranquille.
Par une route resserrée que les broussailles encombraient, ils
1 On M rappelle q«e It forteresse de Tucapel était construite à l'entrée da val «TOogolmo.
S « Hatia que Taetlra préfpera eraelenla
Aplaqaa el gnn furor de lo eorri«Dt«. •
Winlerling est loin de rendre celte métaphore hardie et originale dans ces ters irainants et communs :
■ BU «ich du GlQck, dat endlieh aurgebOrt Euch u bfgfioftigen, ibin wiadcr logekehrt.
4 8( LAUAUCANA.
gravissent, ils descendent de grands coteaux, sous la conduite du Barbare inquiet. Ils cheminent à pas traînants. Mais quand les sombres ténèbres furent un peu éclaircies par Taurore voisine, l'Indien s'arrêta près d'un ruisseau dont la source Jaillissait des rochers, et se retournant vei:s les soldats, il leur dit :
« Je n'avancerai pas davantage. 11 m'est impossible de poursuivre ma route plus loin; l'entreprise est au-dessus de mes forces, et une frayeur affreuse enchaîne mes pas tremblants. Je m'imagine, je vois le regard formidable du grand Caupolicàn irrité contre moi, lorsqu'il viendra à savoir que seul J'ai été soldat assez perfîde pour le vendre.
« Suivez le courant de ce ruisseau, il vous guidera, bien qu'il n'y ait plus aucune trace ni aucun sentier, et bientôt vous atteindrez le lieu où Thabitation du guerrier se cache au milieu d'un massif d'arbres épais. Avant que le jour déjà près de paraître vienne à luire, hâtez-vous d'arriver, aGn que de la montagne la sentinelle ne puisse découvrir votre approche mystérieuse et mon propre forfait.
LXni
a Pour moi, je vais vous quitter ici. J'ai rempli ma tâche, en vous laissant à la place où vous êtes, et où Je vous ai conduits a l'abri de toute épreuve, mais en m'exposant moi-même à un danger visible. Vous voilà au point où vous désiriez être. Maintenant, il faut presser vos pas et atteindre le but au plus vite. En toute chose, perdre le temps est un mal irréparable et un péiîl *.
i Octate supprimée par Wiaterling. Elle est uécessaire à Tordre et à renchalnenent des idées. Le Barbare, plus Adèle aux étrangers qu'à son général, teut établir quMI a rempli ses engagements envers les Espagnols, et leur donne un utile conseil en les poussant à agir avec rapidité. Cette idée mène au développement de l'octave suivante. S'ils procèdent avec lenteur, continue Tlndien, il est facile i l'ennemi d'échapper à leur poursuite sur un terrain si escarpé.
CflANT XXXIII. 485
a Au moindre- bruit de votre approche, dans un lieu tout rempli d'obstacles et de précipices, la fuite est facile et protégée par les escarpements de la montagne. Songez que déjà cet instant de retard nuit à votre succès. Poursuivez aujourd'hui votre fortune heureuse. Moins d'un mille encore à parcourir, et l'ennemi, dont vous êtes tout près, est entre vos mains. »
Ni séductions, ni présents, ni promesses ne purent décider rindien à faire un pas de plus, ni la menace de la mort ou des plus rudes châtiments ne sut vaincre son opiniâtreté. L'heure pressait^ et il était nécessaire dans ce moment d'agir en toutehâte. On laissa le Barbare attaché au tronc d'un énorme pin ; mais on suivit ses indications pour continuer la marche.
Au bout d'un mille, à l'entrée d'un bois sombre et lugubre, au-dessus d'un ravin profond et escarpé, les Espagnols se trouvèrent devant une grande cabane couverte de paille. L'emplacement fortifié tout à l'en tour, défendu par un précipice et par un ruisseau, montrait tout à côté de l'habitation et avec leurs toits de glaïeul, des huttes, de petites demeures, d'humbles réduits et des chaumières.
Cependant la senlinelle, de la pointe d'un rocher, aperçoit notre troupe, pousse un cri, et donne le signal d'alarme au vaillant général, qui ne prévoyait pas une attaque. Mais les nôtres s'élancent avec rapidité, enveloppent à l'improviste sa demeure, comme le Barbare superbe bondissait vers la porto, qui à ce moment se trouvait ouverle.
486 LARAUCANA.
Il voit que le passage est partout intercepté et qu'un danger imminent menace son existence. Avec une hache d'armes solide et puissante^ il veut Trayer sa route ordinaire, et levant le fer avec ses deux mains, il se dresse sur la pointe des pieds pour le faire retomber avec plus de vigueur ; mais il frappe une poutre qui passait au-dessus de sa tête *. Le tranchant ^ pénètre et y reste engagé.
Un soldat saisit l'occasion, se J^tte en avant et, s'approchant de la porte, il atteint le guerrier au bras ; la blessure pénètre dans les muscles et dans les chairs que rien ne garantit. A ce coup, l'Indien se retire; il voit que les ressources et la lutte sont incertaines, et il ordonnée tous les siens de se rendre, de n'essayer aucune résistance.
11 sort de sa demeure sans armes, adjure l'Espagnol d'entrer avec toute sécurité dans son habitation ; qu'ils étaient de pauvres soldats, fuyant tout effrayés loin du théâtre des batailles ; voUà pourquoi,dans sa hâte môléede trouble, craignant d'être assaiUi par des scélérats, il s'était élancé vers la porte qu'il voyait entourée, et avait saisi ses armes comme à l'ordinaire.
Les nôtres entrèrent précipitamment. Ils virent là huit ou neuf guerriers de haute valeur, qui rendirent les armes et se livrèrent avec toute l'apparence de la simplicité. A tous on lia les mains derrière le dos. On se partagea les dépouilles et le butin. Le rusé capitaine, retenu par une double attache, fut gardé avec des soins plus vigilants.
* Le liateaa de la porte, ce que Winterliog nomme si justement • die Obemrell t .
CflANT XXXin. 487
D'un visage calme, il assurait qu'il était un soldat de rang vulgaire ; mais sa taille imposante et la vigueur de ses membres trahissaient l'importance de son caractère. On perdit beaucoup d'instants et de longues heures à recueillir des autres quelques indications. Tous affirmaient que c'était un homme de renom commun et de petit lignage.
LXXIU
Cependant nos gens se mettaient avec une grande ardeur à piller, comme on le leur avait permis, et poussaient des cris selon la coutume. Il n'y avait maison, ni chaumière, ni refuge qui ne fussent bouleversés, saccagés, lorsque d'une tente voisine, qui s'élevait à l'extrémité même du vaste ravin, une femme s'élança, fuyant en tome hflte vers la partie la plus sauvage de l'épaisse forêt.
Mais elle se vit atteinte à une faible distance par un nègre qui s'était attaché à ses traces sur le penchant du coteau. L'étroit sentier arrêtait par mille obstacles la fugitive, peu accoutumée à une pareille course. Elle portait contre son sein un jeune enfant, mal enveloppe dans ses langes, et âgé de quinze mois à peine, gage d'amour d'un malheureux père prisonnier, objet pour elle comme pour lui d'une tendresse profonde.
Le nègre entraînait sa captive tout en désordre, sans savoir quels étaient le rang de cette femme et la valeur de sa prise. A cet instant, nos soldats s'éloignaient déjà, guidés par les eaux murmurantes du ruisseau. Lorsque cette noble dame ' Infor-
^ < U trislé FaUt. » Cf. tit/ra, in calce, SupplémeaU hitloriquet. Déclaration dealyunas cosas ...
488 L*ARAUCAlfA.
tu née aperçut son époux, captif lui-même^ et qui marchait à leur tête, dépouillé de ses insigaes et de ses armes, enchainé au milieu de la foule du vulgaire,
Elle ne fit pas éclater par des larmes sa grande douleur; on ne vit pas en elle les marques d'une faible femme ; mais pleine de colère et d'une bouillante indignation, montrant à son mari le fils qu'elle tenait dans ses bras : « La robuste main de l'étranger, dit-^Ue, qui a chargé de liens ton bras efféminé, se fût conduite envers toi avec plus de douceur et de pitié, si elle eût percé ta lâche poitrine K
i^xxvn
« Es-tu bien ce vaillant qui en peu de jours remplit toute la terre du bruit de ses actions, et dont le nom seul faisait trembler au loin les nations les plus inconnues? Es-tu ce capitaine qui promettait de faire bientôt la conquête des Espagnes, de soumettre l'autre hémisphère au Joug d'Ârauco et aux ordres de cet empire 7
« Ah ! malheur à moit comme je m'abusais dans mes altières et superbes pensées, en voyant que par tout le monde je portais le nom de Fresia, femme du grand Caupolicân ", et voilà que misérable, infortunée, tout en un instant s*est éclipsé pour moi ! Je te vois captif, dans un désert, lorsque tu pouvais tomber avec honneur.
1 Qui ne se rappellerait loi le beao langage que Tacite, dans de tout autre* circonstances, met dans la bouche de Germanicus : « Melius et amantius iUe qui gladium ofTerebat. • {Ann,. I, 43.)
s La femme de Caupolicàui qui déploie dans cette scène un caractère si noble et si sauvage, occupe une place asses restreiute dans Tépopée d'Ercilla. Elle figure aussi, sous le même nom de Fresia, mais avec une tout autre physionomie, dans uae descripiioo pleine de grâce voluptueuse, due au piuceau de Pedro de Ofia. [Arauco domado, eanto V.)
CUANT XXXÎII. 4S9
V Où est le fruit de ces exploits périlleux qui ont coûté tant de sang et de vies ? Que sont devenues ces entreprises difficiles et téméraires où t'engageait si résolument ton courage. Où sont ces glorieuses victoires, remportées par ces bras accablés de chaînes? Tout devait donc avoir un terme et aboutir à te voir traîné au milieu de cette ignoble foule !
«Dis-moi, est-ce le cœur qui l'a manqué, est-ce le glaive, pour triompher de l'inconstante déesse? Ne sais-tu pas qu'une fin rapide et honorable assure une existence immortelle et glorieuse ^ ? Que ne songeais-tu à ce gage malheureux ? Car de toi il ne reste autre chose. Pour moi, à peine la nouvelle de ton trépas me serait parvenue, que je t'aurais suivi avec bonheur dans la tombe '•
« Tiens, maintenant, prends ton fils. C'était le nœud par lequel un amour légitime me tenait attachée. Une'douleur aiguë, un coup pénétrant ont desséché les seins qui l'allaitaient. Va^ nourris-le toi-même, puisque ton sexe, mâle guerrier, s'est changé contre le sexe qui tremble. Non, Je ne veux plus être ta mère, infâme fils d'un père infâme '. »
1 Cf. tupra^ ^ roue., iiiiii, oel. 50*.
1 Voici l'ordre des idées : Fresia, eu apprenant la mort de Caupolicia, n*eAt pas hésité à s« frapper elle-même. Que ne songealt-il donc à son fils, que sa eaptivité déshonore el à qui la mort héroïque de son père tùl assnré la gluire ?
t Ainsi pensaient aussi les femmes barbares du Nord. Fresia nous rappelle par Tardeur guerrière de ses sentiments ces Germaines dont Tacite nous a laissé une si brillante pcialure. ■ Dans la mêlée, elles portent aux oombattants de la nourriture et des exhortations. On a tu, dit-on, des armées chancelantes et à demi rompues, que des femmes ont ramenées à la charge par Tobstinatlon de leurs prières, en présentant le sein aux fuyards, en leur montrant devant elles la captivité que les Germains redoutent bien plus Tivement pour leurs femmes que pour eux-mêmes, t (Cf. Demorib. Germ., cap. 6-7, traU. Burnouf, t. VI, p. 17.)
490 L*ARAUGANA.
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En disant ces mots, irritée et furieuse, elle Jette aux pieds de son époux le tendre enrant, et, dans le transport de sa frénésie et de sa rage, elle court aussitôt ailleurs. Enfin, pour abréger ce récit, rien au monde, ni prières ni menaces ne fut capable de faire revenir celte mère cruelle et de la ramener à son fils innocent.
Lxxxin
On donne à l'enfant une autre mère et nous nous mettons en devoir de reprendre le chemin du fort. La troupe marcha d'un pas rapide, et, en passant, elle rendit à la liberté le guide fidèle, que, par précaution, elle avait attaché au tronc d'un arbre. Le jour baissait déjà, lorsqu'en longue file elle rentra dans la citadelle pavoisée, au milieu de vifs applaudissements cl de cris de joie.
L'on mit tout en œuvre auprès des Indiens pour vérifier avec plus de certitude si le prisonnier était Caupolicân, bien que l'air du captif semblât donner une preuve assez éclatante; mais, ni en son absence ni devant le héros, dans un si grand nombre, il n'y en eut un seul qui osât reconnaître en lui autre chose qu'un soldat inconnu, d'origine vulgaire et de rang inférieur.
Quelques-uns toutefois, bientôt plus enhardis lorsqu'on les pressait en particulier, et assurés que sa mort était prochaine, nous dénonçaient sa tromperie que nous soupçonnions; mais aussitôt qu'ils étaient amenés devant lui, ils tremblaient épouvantés, et rétractaient leurs aveux, niaient la vérité dont nous possédions déjà les preuves et qu'ils avaient déclarée lorsqu'ils n'étaient pas sous ses regards ^
1 'Wintcrling t omif eette ocUve dmtioée à peindre rafleeadaol magique eieroé
CHANT XXXIII. *9l
Voyant qu*on le serrait de près, que la ruse n'est qu'un péril de plus, et qu'il ne peut faire douter de lui longtemps encore, il abandonne un stratagème inutile, et veut essayer le dernier moyen qui lui reste. Il demande le capitaine Reynoso, qui aussitôt se rend à sa prière. D'un air plein de calme et de dignité, le Barbare lui adressa les paroles que plus loin reproduiront mes vers.
par Caupolicéa sur It nalioo entière des Artueans. Presque toutes les suppressions du traducteur aUemand affaiblissent ou décolorent la pensée originale.
SoMAiiiB. — Noble langage idretté par Caupolieia an capitaine etpagnol. — — Malgré ses promesseï de soumiation au pouvoir de Philippe II et à la foi chrétienne, il est condamné à subir le supplice du pal et à sertir de but aui flèches de six archers. ~ Ferme devant la sentence des juges, Caupolicàu se conTertit au christianisme et reçoit le baptême. — Puis il marche avec intrépidité à la mort. — Incidents de l'exécution. — Héroïsme de la victime. — Regrets d*Ercilla, abient alors de Tucapel. — Impression que reçoit la foule à la vue de s<m chef supplicié. — Déjà les principaux caciques se réunissent pour élire an nouveau général. — Avant de s'engager dans les discussions de leur assemblée, Ercilla songe un instant à chanter les hauts faits que l'Espagne accomplissait alors en Europe; mais il change de propos, et, ajournant cette riche matière, il veut d^abord accompagner don Garcia dans son exploration des terres australes au delà du Chili. — Effroi que l'invasion des Espagnols jette parmi ces peuplades primitives. — Ruée du cacique Tunconabala pour tromper et pour anéantir Farmée conquérante.
0 misérable et triste existence, soumise k tant de revers l ô prospérité humaine toujours suspecte I Est-il un seul bonheur qu'une disgrâce n'ait suivi? Y a-t-il chose au monde si agréable et si douce qui ne se change un jour en dégoût et en amertume ? Quelle joie, quel plaisir n'a sa déception 7 La fin même de nos délices n'est-elle pas un tourment?
Que d'hommes fameux ici-bas dont une longue vie a terni la gloire t On les eût estimés plus grands, si la mort se fût hâlëe pour eux. De ceci Annibal a été un exemple mémorable, et le consul aussi qui, renversé à Pharsale, perdit, grâce à des jours trop prolongés, non pas la seconde, mais la première place de l'univers.
Témoin encore, et témoin solennel de celte vérité fut Gaupo-
CHAHT XXXI Y. 498
licâa, illustre capitaine, graad guerrier, qui, dans les contrées américaines occupées par les Indiens, acquit avec les armes le rang le plus glorieux. Mais la Fortune appesantit si durement le bras sur sa tô(e, en différant pour lui l'heure suprême, que l'éclat de son élévation ne peut être comparé à celui de sa chute malheureuse et soudaine '.
Il avait compris que la fidélité de ses sujets s'ébranlait et chancelait ; que le cours longtemps prospère de son destin décroissait avec rapidité; aussi voulut-il parler ouvertement à Reynoso. Le capitaine se présente pour l'entendre, et en présence de tout le monde assemblé, le Barbare, d'un ton grave, s'exprime en ces mots :
« Si j'étais réduit à une honteuse détresse par l'impitoyable et inOexible destinée, et que ma fortune eût succombé devant un homme et devant un capitaine indigne de vaincre *, mon bras n'était pas encore tellement affaibli que je fusse incapable de frayer moi-môme un chemin à la mort avec mon épée à travers ma poitrine, et de mettre un terme à mes jours et à ma triste carrière.
« Mais je t'ai jugé assez grand pour que je pusse de toi recevoir la vie sans déshonneur; et aussitôt que tu me l'auras accordée, je suis prêt à me soumettre à ton vouloir. Ne pense pas que je redoute la mort; c'est aux heureux de la craindre ; mais
* Cf. Bostuet, SermùHêf édil. de Besançon, 1840-41, t. V, p. 174 : « Uambilioo a tes eaptivitétt lea cmpretseneots, tes défianees et let eraintea, dans sa haoteur même qui est soaTetit la mesure de son précipice. • Cf. êupray 1. 1, p. 47, notes, Voy. eucore Bossuet, ibid.^ sermon sur THooneur, p. 554-565; sermons sur Tlmpénitenee finale, p. 592-598 ; sur TAmour des plaisirs, p. 610-811 ; sur dos Dispositions à regard des nécessités de la Tie, p. 688, 689, 693; sur l'Ambition, p. 704 707; sur U Mort, p. 732, 733, etc.
> Wioterling nomme Reynoso; c>st enlever i la louange une partie de sa grâce insiuuactc.