LV
« Amis, il est superflu que je tous retrace la situation dangereuse que nous devons à de perfides ennemis; il est certain qu*ils sont à nos portes, et la peur qui nous tient tous abattus, nous force impérieusement à livrer au tyran nos demeures et notre liberté, à le laisser pénétrer au milieu de nous, sans résistance et sans obstacle.
« A quelle muraille garnie de fossc^s, à quel rempart, dans quelle forteresse, dans quelle ville ou quel château pouvez-vous songer à demander un refuge, au milieu de cette détresse 7 Où trouveriez- vous pour une heure une protection suffisante? Si vous voulez faire face aux adversaires et leur présenter votre poitrine, nous l'offrons toute nue à leurs épées, puisque cette soudaine attaque nous surprend sans armes, sans chef et sans discipline.
1 « Junlt loda It noble compaiia. a
Virintcrling trtdoit : • Di« Bdelilen des Tolkt, • réiite d€t ladieot. Nous croyons qaMlf'agit de toute la myltUude. Riea ne noui a fait savoir que les iribus dont il s'agit eussent une organisation politique analogue à celle des Arancanoe. Ceui dont parle Ercilla sont les mêmes dont il disait tout à l'heure :
• El tl6nilo potblo....
Se Juntt à contulUr
(Ocl. 51.)
L*octaTe 65« nous représente le peuple « la gente •, qui approuvée grat:d8 cris la proposition de Tonconabala et qui l'exécute aussitôt, uns qu'un seul détail noos apprenne qu'il y ait eu un décret des chefs, transmis à la foule et réalisé par elle; ce que la poète ne manque jamais de nous annoncer après les décisions prises par le sénat des caciques. L*épitbète noble qu'il donne ici au mot compaiiia^ peut désigner auui bien la noblesse du courage que celle des fonctions, du rang et da la naissance; mais ne faudrait-il pas voir ici plnlftt une légère ironie du poète qui Tient de noos décrire la frayeur eitréroe de ces malheureuses peuplades ?
5!t LARAUCANA.
« Ces guerriers à barbe touffue * , cruels et formidables, usurpateurs de toutes les terres, soat courageux^ puissants, invincibles, ils triomphent dans toutes leurs entreprises: ils lancent la foudre avec un bruit aifreux, combattent sur des animaux rapides, grands et fiers, farouches, pleins de feu et qu'à elle seule la pensée gouverne .
« Si contre les armes et la bravoure de nos agresseurs nous n'avons pour nous défendre ni force ni citadelle, il faut que l'habileté vienne au secours de notre faiblesse, il faut nous soustraire par la précaution au mal qui nous menace; en leur montrant de Tobéissance et de la douceur, vous pouvez leur promettre un libre passage, comme à une nation voisine et à des guerriers amis. Une promesse arrachée par le péril n'oblige personne.
« Faites pendant le peu d'heures qui vous restent encore, faites transporter en silence et par une sage mesure vos vêtements, vos provisions et vos troupeaux dans les abris les plus reculés de la montagne ; laissez des aliments assez rares pour que chacun s'imagine que nos campagnes sont stériles, desséchées sous un horrible climat, et habitées par une race pauvre et malheureuse.
(f Ces hommes avides et insatiables, devant un sol maigre et sans butin, changeront, je l'espère, leurs projets, et abandonneront une entreprise estimée par eux inutile. Lorsqu'ils n'apercevront que peu d'habitants et peu de vivres, ils se détour-
1 c Ettot barbudos. » Les ladiens ue minqueat pai de caractériser les Européens par la barbe, et le visage imberbe des naturels d'Amérique avait frappé les conquéraots espagaols. Cf. Arattr., ch. i, ocl. 46, tupra^ t. I, p. 3i, et note 3.
COANT XXXI V. 51 S
neront bien vite de notre territoire, et nous les conduirons par des bois et de vastes escarpements d'où ils ne reviendront peutêtre pas avec la vitesse qui les amène.
« Vous avez le pas d'Ancud^ défilé que ferment de toutes parts des halliers ou des rocs à pic. La nature en les formant semble avoir voulu mettre une barrière à toute relation entre nous et les peuples qui nous entourent. A travers ces forôts immenses et touffues, les animaux eux-mômes ne sauraient se frayer un chemin, et les oiseaux, en y franchissant Tespace des airs, sentent se ralentir Tessor de leurs ailes '.
a Conduits de ce côté, je n'hésite pas à croire qu'à l'aspect de la haute et périlleuse montagne, ils ne mettent un frein à leur ardeur et à leur ambition, et qu'ils ne se hâtent de revenir sur leurs pas. Si, au contraire, ils veulent chercher une autre direction, il leur faudra s'éloigner de notre pays, et ce territoire, où ils n'apercevront que la misère, restera affranchi de leur insupportable arrogance '.
LXIH
« Quel que soit le danger auquel^ je ne l'ignore pas, j'expose ma liberté et ma vie môme par celte entreprise, je consens, avec une troupe d'apparence rustique et pauvre, à m'aventurer sur le passage des envahisseurs. Je feindrai de ne pas les connaître, et avec les dehors de la joie, caché sous un vêtement grossier et sordide, j'aurai à leur offrir en présent une indigence que dénoncera par un signe expressif notre extérieur délabré.
1 Cf. Virgile, En., VI, i39-Sil ; et Féneloo, Télém., livre XVill, t. II, p. 169- 170, édit. de Dijon, 1791.
S Winterling fait ditptraître cette oetaTe, qui rétuine pourtant le fond même de la pensée de Tuneonabala. Ou TEspagnol n^osera point passer outre, et il retournera sur ses pas, ou, s*il i^obsline à franchir l'obstacle dau& uue autre direction, leur pays n'eu sera pas moins débarrassé de sa présence.
a Peut-être devant la perspective de tant de fatigues et de si faibles avantages, seuls biens qu'ils puissent espérer de notre misère; peut-être à l'aspect d'un sol aride en tributs et d'une race obscure et rude, renonceront-ils au projet qu'ils méditent, et, au lieu de chercher ici des propriétés et des richesses, détournés par notre ruse et notre prudence, iront-ils porter leurs armes et leurs desseins sous d'autres climats. »
L'Indien n'avait pas fini de parler qu'il s'éleva une grande rumeur dans la foule ; on approuvait à grands cris, et personne n'exprima contre un tel langage un avis différent. Aussitôt on bflte l'exécution d'une mesure dont chacun reconnaissait la nécessité; tous courent à l'œuvre ', et mènent au fond de leurs retraites meubles, vivres et troupeaux.
Déjà le chef espagnol, avec sa promptitude ordinaire, était arrivé sur la ligne des confins. Il venait d'atteindre, dans sa dernière marche, la frontière Jusque-là reconnue, et, le pied sur la limite établie, suspendant sa course impétueuse, il fit entendre, s'il ne vous est pas importun de les écouter, les paroles que vous rapporteront mes vers, lorsque vous aurez tourné la feuille.
1 Winterling ajoute iautilement :
« Und rounlor regl «ich Jung und Alt
Vieh, Nahruog und Gerftlb auf du Gebirg zu flûcblen. »
SoaaAiKi. — Don Garcia harangue ses compagnons d'armes, et ils s'élancent avec enthousiasme dans leur nouvelle carrière. — Ils s*aTançaient depuis quelques jours, lorsque dix sauvages se présenlent à leur rencontre.— Tuncona&ala, qfli les conduit, adresse aux IspagnoU des paroles insidieuses propres à les détourner de leur tentative et à leur faire rebrousser chemin. — Mais lorsqu'il les voit déterminés à poursuivre leurs projets, il leur propose un guide. — Les Espagnols acceptent, et le petit groupe dMndiens les escorte pendant deux jours. — Tuneonabala, en prenant congé d'eux, leur laisse un conducteur qui les égare de plus eu plus et leur échappe après quatre journées de marche pénible. — >— Toyage des Espagnols à travers des bois épais. — Souffrances de tout genre qu'ils éprouvent durant toute une semaine dans les forêts vierges des Cordillères. — Ils parviennent enfin à s'affranchir de ces lieux inextricables et atteignent la plaine fertile d'Ancudboi devant l'archipel de Chiloé. — Li, ils trouvent des fruits savoureux et des b6tes compatissants.
Quelles montagnes Tintérôt n'abaisse-t-il pas? Quel obstacle ne brise-t-il pas ? Où est le cœur fidèle et Tintègre Tolonté que par son poison il ne trouble et ne corrompe ? 11 détruit les relations de la vie humaine, altère et suspend toute harmonie ; il n'est abord si étroit ni porte si bien close qu'il ne les rende faciles et ne les franchisse K
Des parents et des amis il relâche l'union et les liens puissants ; il change les affections en inimitiés et fait désapprendre le doux amour •. Source de désastres et de misères, il trou-
1 Cf. Horat., Carm,, III, IS.
t Winteriing traduit par ce vert languissant
« Trannt tie d«nn nicbt, waf Liebe f««l vereinle ?
le beau vers de don Ercilla :
« T «1 grato anor en dtMmor convierta. »
ble la raison, il interyerlit la destinée, donne la chaleur à la glace et refroidit la flamme ; il ferait remonter une colline aux eaux d'un fleuve.
C'est ainsi qu'à travers mille dangers et mille détresses, par les golfes profonds et les mers que personne n'avait sillonnées, jus* qu'aux régions les plus lointaines et les plus inconnues, il a poussé sans repos tant de soldats. Entraînés dans des espaces arides et reculés, par son attrait excitateur, ils ambitionnent de sonder tout ce que renferme le globe immense de la terre '.
J'ai dit que don Garcia était arrivé avec une troupe courageuse et brillante à la frontière du Chili, borne reconnue et que personne n'avait encore dépassée. Il pose le pied sur la limite qui séparait les deux nouveaux mondes. J'étais présent et attentif à ses ordres, et J'entendis ces paroles sortir de sa bouche :
a Peuple invincible, dont la bravoure n'a pu trouver de barrière ni dans les périls ni dans les plus rudes fatigues, que n'ont arrêté ni les mers furieuses, ni les vents contraires, ni tous les obstacles les plus formidables, ni l'hostilité des astres ou des éléments, et qui vous frayant partout carrière, êtes arrivés là où finit l'univers connu;
1 Le sentiBent moral du- poèl« et de rbittorien, nooi TaTons eoDStaté, triomphe chex ErciUa de toutes les préoccupations de l'Espagnol et du conquérant. Si la foi ardente du ehrétien, si Pamour et l'orgueil de la patrie ont eu leur place dans cet hardies entreprisis, TaTCu d'Ercilla est accablant, l'avidité et la soif de l'or ont été pour la plupart les mobiles les plus énergiques de ces lointaines exploration». De là ces spoliations, ces barbaries et ces crimes si justement reprochés aux aventuriers européens, et dont l'odienx a rejailli sur la religion même apportée en Amérique comme ua remède ou tout au moins comme une consolation malgré tons les vices des envahisseurs. La noble figure de Las Cuas ne perd aucun irait de sa beauté, à eàié des figures farouches que nous présentent trop souvent les compagnons de Pixarre et de Cortés.
CUANT XXXV. 517
« Vous voyez devant vous un autre nouveau monde. Jusqu'ici le ciel l'avait tenu caché ; Thonneur d'y parvenir et d'en tracer le chemin difficile n'était réservé qu'à votre courage. Voilà le prix assuré de tant de souffrances, et la fortune vous est fidèle dans toutes ses promesses. Oser entreprendre une si belle conquôte^ c'était ne plus reconnaître de bornes à votre empire.
« La Renommée aux cent voix, dans son vol Jusqu'aux derniers confins de la terre^ tout en rapportant vos anciens exploits, mettra celui-ci à la première place, puisque deux vastes mondes ne sufQsent pas à vous contenir, et que vous venez en soumettre un troisième où, loin d'une étroite contrainte, pourront plus librement se déployer vos grandes âmes.
« L'occasion favorable nous appelle, et les discours sont peu nécessaires ; Je ne veux pas arrêter votre fortune^ ni perdre le temps à parler davantage. En avant ! prenez tous possession à la fois de ces nouvelles provinces^ de ces royaumes nouveaux où les destin^ vous tiennent toutes prêtes à votre entrée une si grande gloire et de si grandes richesses I »
£t aussitôt, à la hflte, toute l'armée qui se contenait à peine tandis qu'il parlait, s'élance librement sur le nouveau territoire que le pied d'aucun étranger n'avait foulé encore. Avec ordre et d'un pas rapide, par un sentier étroit et infréquenté, en longue file régulière^ nous commençons notre première marche.
Nous cheminons quelques Jours sans direction certaine et
51 s LARAUCANA.
sans autre conseiller que le cours du soleil. Lorsque la route se ferme devant nous, nous frayons le passage pour n aboutir souvent qu'à des rochers en précipice. Puis des guides trompeurs et fugitifs nous égarent dans des lieux où il semblait impossible que le plus fier géant revint sur ses pas ou poursuivît plus avant'.
Déjà entraîné par le preniier mobile ' le soleil revenu sur ses pas*, avait quatre fois rendu au monde et plongé à l'occident sa lumière, échauffant de ses feux la constellation humide des Poissons ^lorsqu'en descendant la pente d'un mont escarpé,
1 Octave supprimée moi motif par M. Winterling. Il était naturel que le poète eiquiti&t d*at>ôrd quelques-uns des obstacles de la route. Des guides Ironpeor» mais isolés contribuent à égarer louju^irs davantage les Espagnols; et quand ils sont tout i fait engagés dans des contrées inconnues, la ruse de Tunconabala les expose aux derniers périls d'où ils ne sortent qu*à force de courage, de patience et après d«s maux extrêmes.
s Ercilia suit dans cette peinture le système de Ptolémée, si répandu au moyen Age et encore accrédité de noa jours dans une bonne partie de TOrient. Ptolémée faisait de la voûte apparente des cieux un tout matériel et solide . Le premier mobile était, selon lui, une sphère de cristal, animée d'un mouvement continu el uniforme, qui, d'orient en occident, tourne avec une rapidité effrayante et avec une incalculable force d'impulsion. Cette sphère entraine les étoiles, points brillants, fixés dans sa concavité, et le même mouvement se communique encore à d'autres sphères intérieures qui conduiseot les planètes, le soleil et la lune.
* « Cootra su curso. » Ercilia parle ici d'abord du retour du foleil dans la censtellation du zodiaque que l'astre avait Tisitée l'année précédente, puis des jours qui s'étaient accomplis dans le même mois.
^L'allusion astronomique du 4« vers, « Calentando del pes la bnmida frenle, * rappelle la date de l'expédition. Le soleil entre dans le signe des PoiSions au mois de février, et c'est aussi au mois de février qu'Ereilla a fixé lui-même Texploit audacieux des Espagnols (Cf. chant kxxTi, oct. 29}. Le texte a été rendu par Winterling avec une merveilleuse exactitude :
« Und Iroeknele de« Fifcbet feuchle SUme. »
Les Allemands, il est vrai, désignent ordinairement cette constellation par le pluriel < die Fisebe, • et les Espagnols par le terme latin. « Piscis; » mais la langue des poètes a sa liberté, Villaviciosa, l'un des écrivains les plus purs de l'idiome caatillao, dit dans sa Motquea^ eu peignant la marche du soleil :
« Visita en la diftoncia de un momento Las aguas portt, donde «1 Pet babila.
En menona Irayéndola laa linfat £1 «apanto de Vénua 7 lu ninfa*, ■
Et plus loin :
noas vîmes paraître tout à coup dix Indiens, au débouché d'un bois épais et sombre ; ils étaient mal vêtus, marchaient sans ordre et avec rapidité.
L'air, la pluie, le soleil les avaient brunis. Couverts d'une toison longue et épaisse, ils n'avaient que de courts caleçons attachés par des cordes à la ceinture. Leur poitrine était haute, leur cou nerveux, leur teint et leurs yeux d'une couleur foncée ; ils portaient les ongles dans toute leur longueur et la chevelure- pendante. Fils rustiques des champs, grossiers sauvages, d'une mine fière et d'une face bardie.
Mil
A leur tête marchait un robuste vieillard *. Il couvrait la moitié de son corps avec un vêtement tout en lambeaux, d'une bure vulgaire, gage d'une misère extrême. Ce cbef, que J'ai nommé plus haut, était Tunconabala ; il avait résolu de changer nos desseins et nos plans, par des conseils et des discours trompeurs.
p VolvitBdo del Canitro batta Im Pecei. »
(C«ato II, «cl. XT et xri.)
Dans le même passage, oct. 17, VilliTiciofa parle aussi da premier mobile et i( le nomme primera moble. Ptolémée triomphait encore dans les écolfs, même en Espagne, quoique le roi Alfonse X. le Savant, eût déjà dès le xiii* siècle exprimé quelque inquiétude contre ses doctrinef.
1 Winterling ajoute ici un détail qui n*exUte pas daat le texte original :
«... Gaalflttt Aiif einea knotig«n Waeliolderatoek. »
Ce bâton de genévrier, mis à la main de Tunconabala, est dû à l'imagination da tradncteur, et peut-être au souveair de celai de Leocato. Le lecteur se rappelle ce vieillard qui, au m* chant de Tépopee (oct. 65-63), fait tomber à ses pieds le malbeareux Valdim i
• T apnntande à Valdivia en el eelebro Descjrgaa un ffran boiton d« duro tnebro. »
Malt cette réminiseenet n*«at pas heureuse; car, dans l'octave suivante, nous TOyoBS ici la petite troupe des Barbares, pour exciter mient la confiance des cornpaf noM de Garcia, déposer tout à terre leurs arcs et leurs flèches. Le mot todot indique asaex que Tunccaabala était armé de la même manière que les autres.
5Î0 l'araucana.
Nous nous dirigeons aussitôt à leur rencontre, soupçonnant en eux des montagnards fugitifs. Mais ils vinrent croiser notre marche, gravirent avec vitesse la colline, et ne s'arrêtèrent qu'au pied d'une roche élevée devant laquelle roulait un ruisseau rapide. Tous, nous attendant sans crainte, avaient déposé à terre leurs arcs et leurs flèches.
De loin, le vieillard nous dit à haute voix et dans une langue étrangère que notre interprète comprenait : « Guerriers malheureux, que des récils faux et perfides ont conduits dans cette montagne I C'est à peine si les serpents et les hôtes fauves les plus sauvages peuvent ici trouver leur nourriture ; le Barbare môme dont cette terre est le berceau n'y rencontre pour subsister que de pauvres racines ' I
1 Le passage d'Ercilla nous semble devoir être eonstitaé ainsi :
• Do I« serpienle y itpera olimana Apen» tudenlar pueden la vida, Y donde el bijo barbaro nacido E> de incuUu raice$ mantenido I •
c'est le texte que Vl^interling avait aussi sous les yeui et que reproduit la eollection Rivadeneyra (t. XV!!, p. 129). Mais Battdi7 nous offre une Tariante : « De la serpiente, etc. > Avec ce changement, nous avons une phrase mal liée et d*une contezlure équivoque. S'il faut voir dans Tédition de Paris autre chose qu'une faute d'impression, Tunconabala voudrait alors insinuer à Garcia que la seule nonrriture des malheureut habitants leur est fournie par les reptiles et par les bétes 1^ plus repoussantes. Et en effet, les aliments qu*il propose aux Espagnols (oct. 30*), ressemblent assez à cette description ;
Carne seea de Qerat talTajiifas
Langosia a) «ol eurada, y lagartija«, - Con mil variai inmundâf labandijas. •
En adoptant la -variante de Baudry, nous devrions traduire : « Les reptiles et les bêtes fauves y fournissent à peine une nourriture suffisante. • Mais plusieurs motifs nous empêchent de l'accepter. Le premier est la rudesse de la eoastraction, sensible même pour un étranger. Puis on se demande avec étonnement pourquoi, après avoir affirmé que les naturels se nourrissent de reptiles et de bêtes fauves, Ercilla viendrait ajouter que les Barbares du pays ne trouvent pour aliments que de
CUANT XXXV. 521
« Quels tristes renseignements, quelles indications maltieureuses ont poussé vers nous votre courage invincible ? Quels conseils funestes ou insidieux vous ont présenté comme facile un projet inexécutable? Réprimez, quelque glorieux qu'il soit^ le désir de cette conquôle; l'entreprise est dangereuse et terrible, et, trompés par la fraude, vous marches tous, victimes assurées, à une mort déplorable.
« Dussiez^vous ne rencontrer aucune troupe de soldats prêts à vous interdire le passage^ vous trouverez une montagne, puis une autre montagne, une forêt et une autre encore, et cent autres; et toujours est-il que cet âpre territoire qui ne produit ni fourrages ni nourriture, et qu'infecte un air contagieux, est, dans sa stérilité, l'enucmi de toute créature vivante.
« Bien que vous ne puissiez voir en moi qu'un homme trans-
mitérablet raeiaes. Quel est le projet de Tunconebala ? Cett d*éloigner les Rsp«gBols. Il leur préseute l^iuiage d'un pays infe«lé de serpents et d'animaui sauvages. Encore peuvent-ils à peine y trouver une nourriture cbéliTe. Les hommes eux-mêmes sont réJuits à vivre de racines. Et pour gage de ses tristes assertions, il leur offre de partager leurs mets habituels dont le tableau e»t peu enconrageani «t donne à son propos un triste, un irrécusable témoignage. Cependant, quoique nous nous rangions à l'avis de Winterling et de don Rotell, nous ne pouvons dé* couvrir dans les mots « étpera alimafla « que les bètes de proie, aussi dangereuses que les reptiles pour 1* Indien et pour TEspagnul, et non pas Taigle, comme le voudrait M. Winterling :
« Das kaum der Scbltnge and dem Aar Des L«b«ni knapp^n VnteriuU gewAbrtt. •
Le sens du mot espagnol ne laisse aucune hésitation au lecteur. Il signifie toujours les animaux carnauiers :
• De 1m cafernas y profundas boeai Saidrèn al llano cuaalas alimafiat Crié la tiarra, y ton terribl«« gritos Atronaràa le* miaero» distriloa »
(Acavedo, de te Crtacion 4el wtund», Dia léplino, oct 64.)
52 s LARAUCANA.
formé en brute et réduit à vivre dans les bois, sachez qu'il y eut un temps où J'étais soldat et revêtu, comme vous, d'une armure. Aussi, au souvenir de mon ancienne profession, à l'aspect de votre armée qui court à sa perte, la pitié me gagne et me pousse à vous conseiller de ne point aller plus avant et de retourner sur vos pas.
« Ces campagnes stériles, ces forêts, qui s'étendent jusqu'au Sud glacé, seraient le terme et le tombeau de toutes vos expéditions heureuses. Voyez les figures de ces barbares, semblables à des animaux féroces et qui seuls habitent ces contrées; voyez les vivres que nous accorde ce sol avare, et dont je puis vous faire une misérable offrande. »
A ces mots, d'une besace tressée à la manière d'un filet avec des algues marines, il tire quelques fruits agrestes, durs et verts, d'un goût aigre et rebutant, des lambeaux séchés de bétes sauvages et d'autres provisions grossières et rustiques, des sauterelles apprêtées aux seuls rayons du soleil % de petits lézards et mille sortes de reptiles immondes.
1 « LtugotU. » Les Muterelles séchéet au loleil ne sont pts chez toot les peuples un mets dédaigné. Ainsi, dans sou Voyage à MadagoMettr (trad. par M. W. de Sackau, 186S, p. 164-265), M"*« Ida Pfeiffer nous rapporte qu*à la première visite de M. Lambert à Tananariva, la reine donna en son honneur un banquet eomposé de plusieurs centaines de mets qu'on avait Tait venir de toutes les parties de ille. « Les friandises les plus exquises (naturellemeut pour les palais des indigène») forent servies sur la table, entre autres des coléoptères de terre et d'eau, qui, les derniers surtout, passent pour délieieui, des satUerellês, des vers à soie et d'aotrea insectes. > William Ellis {Thne vititi to Madagoêcar dwring th» yearê 185S-54-5S) donne des détails plus précis encore et cite les sauterelles parmi les approvisionnements les plus recherchés des Malgaches. « Les sauterelles, dit-il, volent généralement à deux uu trois pieds de terre, et dès que leur approche est signalée, c'est une clameur universelle; tout le monde se précipite à leur rencontre en essayant à l'envi de les abattre ou de les prendre au vol dans les lamba»» Les femmes et les enfants les ramassent dans des paniers. On leur détache les jambes et les ailes en les secouant d*un bout à Tautre d*un long sac, C'<mme font les épiciers pour nettoyer leurs lalsins secs. Ailes et jambes sont ensuite séparées des corps au moyen d'un vannage, et les corps, sécbés an soleil, ou quelquefois frits dans la graisse, sont conservés en sacs pour être mangés ou envoyés au marché. Dans cer-
cnANT XXXV. 52a
Nous étions surpris du spectacle étrange que nous présentaient cette curieuse troupe d'Indiens, leur rudesse et leur triste aspect, leurs regards fiers et leur maintien intrépide. Nous songions aux forêts et aux escarpements des sierras^ aux productions de ce sol misérable, terre stérile, déserte et presque inhabitée, loin de tout commerce et de toute relation avec les hommes.
xxn
Nous demandons alors au vieillard si en poursuivant notre
taines partiel de TAokoTS et dans le Belsileo, vers le tad, on ramasse ainsi d*immenses quantités de eigales et de vers à soie à Tétat de chrysalides. * (Cf. Bévue européenne, aoAt 1S59.) Dans ronest de rAfrique, les populations nigritiennes ont les mêmes appétits. Ainsi M Vinnood Reade {^Afrique sauvage, Voyage au au<toucêt et au nord-ouest de F Equateur), rapporte que dans undincr, en Sénégarobie. sur les bords de la Casemanche, on servit quelques plats de sauterelles frites, et le même voyageur dit encore qoe sur le fleore Sénégal les indigènes mangent les sauterelles et prétendent que la chair n'en est pas désagréable. Cependant ce sont les peuplades les plus' malheureuses et les moins civilisées qui ont recours à ce genre de nourriture. Dans sa curieuse élude sur TAbyMinie, M. Desvergers décrit les moeurs des Schangallas et nous apprend qoe les sauterelles ne sont pour rnx qu'une ressource contre la famine, et non pas un régal choisi entre tous, a Demeurant dans d^s contrées basses et humides où les plantes alimentaire seraient tour à tour brûlées par le soleil ou noyées par les pluies, ces peuplades se nourrissent du produit de leur chasse, poursuivant Tantruche et l'éléphant, souvent même n'ayant dTaulre aliment que des sauterelles , bouiWitt d*abord, puis léchées au soleil afin qu'elles puissent se conserver longtemps. • Hérodote nous avait déjà parlé de cette singulière nourriture. Il dit que les Éthiopiens Troglodytes vivaient de lézards, de serpents et d'autres reptiles (IV, 183). Les Grecs trouvaient cela si étrange, quêteurs premiers voyageurs, au lieu de désigner les tribus de l'Ethiopie par leurs noms précis, les désignaient par des dénominations empruntées à leur nourriture même. Ils signalaient des peuples aeridophages ou mangeurs de sauterelles. Et en eflef, telles sont, à certaines époques, les quantités incroyables de sauterelles qui apparaissent dans ces régions, que les habitants y ont cherché une subsistance. Ils les font griller sur une plaque fortement cbauffét« après leur avuir enlevé les ailes et les cuisses. (Cf. M. Vivien de Saint- llartin, le Nord de l'Afrique^ p. 9S-96.) — L'om ne saurait imaginer toutes les variétés eulinaires des différentes parties du globe. Les naturels de l'Australie ne se nourrissent pas seulement de la chair du kanguroo et de poisson, mais aussi de racines, de larves et de reptiles. Il faut consulter Maltehrun sur la singulière nourriture des Ottomaqoes, tribu riveraine de rOréuoque ; cf. Géogr, unie, édit. Lavallée, t. VI, p. 640. Les fourmis mêmes n'échappent pas à l'appétit féroce des peuplades orientales de l'Afrique. « Les indigènes, nous dit Burton, se vengent des termites en auouvissant sur eus leur passion pour la nourriture animale; ils font bouillir l'espèce te plus grosse et la plus grasse, la mêlent à leur pâtée insipide et U mangent avec délices ■ (p. 180).
chemin dous IrouYerions toujours une terre aussi montagneuse. Il nous répondit en souriant que le sol devenait de plus en plus difficile et oifrait toujours plus de rudesse et d*âpreté ; que les hauteurs croissaient sans cesse et à tel point qu'il y aurait entreprise impossible et téméraire à se jeter dans ces bois profonds et pleins de broussailles, derrière lesquels la nature semblait avoir voulu cacher ses secrets.
Mais lorsqu'il reconnut combien notre esprit avait d'ambition, et que nous voulions pousser toujours plus loin notre tentative, que ses conseils astucieux et menteurs ne suffisaient pas pour nous faire renoncer à nos desseins, il afifecta les senliments d'une tendresse amicale, et, montrant par l'expression de son visage tous les dehors de la tristesse, après avoir paru réfléchir quelques minutes^ il nous déclare qu'il y avait bien à quelque distance un autre passage moins embarrassé;
Qu'en se dirigeant à droite, vers le couchant^ là où nous verrions sur notre gauche s'abaisser la montagne, il y avait un «entier suivi dans les temps anciens, masqué maintenant par les herbes grandies. C'est dans cet endroit que pouvait passer la troupe sans périls, bien que l'espace à franchir fût long et désert; lui-môme devait nous donner, pour nous y conduire, un guide fidèle, interprète expérimenté.
Nous l'écoutions tous avec joie'; car déjà plusieurs d'entre
i L'ironie cachée soas les paroles de cette octaTe trahit asses la pensée d^EreilIa. 41 tavait trop ce que Talaient à rordinaire ces échanges souvent forcés entre le conquérant et Tindigèoe dans les colonies espagnoles. Ici nous ne voyons que des échanges volontaires et dont la peinture éveille un peu rhilarité du poète et celle du lecteur. Us ne ressemblent guère k ces trocs arbitraires imposés par la violence et de capricieui règlements dont l'Amérique eut tant k gémir. La métropole qui, par un abus d'odieuse administration, s*était déjà réservé la vente des denrées de premier.} nécesiilé, imagina de forcer encore les malheureux ludicus à acheter des objets de nul usage parmi eut, des bas de soie, des lunettes.
nous ëlaient pleins d'hésitation. Nous acceptâmes le magnifique présent du Barbare, et en échange nous lui en fîmes un autre non moins splendide. C'était un manteau en coton, d'une teinture rouge, une superbe queue de renard, quinze colliers en verre de couleur et douze grelots retentissants ^
Notre don plut au vieillard ; ces peuples mettent quelque prix à de tels hochets. Le guide diligent arrive^ et lorsqu'il eut achevé tousses préparatifs, nous nous mimes aussi tôt en route. Les Indiens nous suivirent pendant deux Jours; puis ils s'en retournèrent par un autre chemin, laissant leur compagnon à notre service.
Le guide indien nous assurait toujours que nous découvririons grandes richesses, troupeaux et populations nombreuses. Il donnait de l'essor à nos espérances timides, et au milieu de ses récits faux et trompeurs, il nous disait : «c Lorsque Phébus dans son cours aura dix fois ramené sa lumière sur ces régions*,
1 Les étoffe! écUlantes et les verroteries ont loujoars été le ^and objet d*échange entre les Européens et les sauvages ou la plus t>elle récompense offerte aux tribus barbares. Burton est très- explicite sur cette matière. Son chargement, en quittant Zanzibar, était composé de cotonnade, de grains de verre ou de poreelaine et de fils de métal, qui, dans ce pays de troc, servent de monnaie eonrante et suppléent aux espèces ( Vidage aux grandi laa dt f Afrique éfùntalê, p. 131). La plupart des chefs qu'il rencontre dans l'Uiaramo étaient vêtus avec élégance et drapés dans des écharpes aux vives couleurs. Le turban arricain était leur coiffure privilégiée (uf.. p. 81, 99-100). Les Araueanos afleetioonaient le panache de plumes (Cf. supra» ivii, oet. 15 ; la queue de renard donnée par Garcia devait avoir un attrait tout particulier. Un antre Barbare, le Goth Roderic, dans une civilisation plus brillante pour les arts, s'avance au combat sur un char orné d'ivoire, avec une couronne de perles sur la tète, un mantean de pourpre brodé d'or sur les épaules.
s Ce n'est pas autant la métaphore trop mythologique que nous aurions à blâmer Ici, que la place qu'elle occupe. SI le poète parhit en son propre nom, il y aurait peut'étre un abus de langage provoqué par son éducation littéraire. (Cf. «i^pra, 1. 1, p. ccxci, et p. 65, note 1.) Mais l'agent de Tuoconabala, qui est celte fois rois en scène, n'a pas reçu d^instruction classique et ne connaît encore ni Phébus ni Diane. Cependant, il faut l'avouer, l'inadvertance que nous sommes tenté de reprocher à Ercllla, était peut-être loin de présenter le même aspect à ses contemporains, iu moyen âge et même an xvi* siècle, ces bizarreries-U ne choquaient pas trop les meilleures intelligences. C'est au mélange de tontes les civilisations du paaeé détruit
5i6 LARAUGANA.
je VOUS promets^ sotis fieiac de la vie, de combler la mesure de tous Tos désirs. »
xxvm
Je ne saurais peindre avec assez de force notre orgueilleuse présomption, nos esprits fiers et courageux, notre espoir avide de biens et de trésors, et nos vaines chimères et nos vains dis* cours. Montagnes, escarpements, rochers, précipices n'étaient plus que chemins faciles et unis. Le péril et les fatigues les plus redoutables n'osaient plus nous apparaître avec leurs tristes images.
Nous allions, sans nous soucier des subsistances, par les cimes et par les vallées profondes et les cordillères. Nous construisions, dans la candeur de notre égarement, un fol édifice d'illusions et de chimères étranges. Ainsi, Joyeux et superbes, nous passons avec bonheur les trois premières journées. Mais à
«t des loeiétés nttâitntti, barbares ou ehrétiennes, e*est i la confusion de tant d'idées diverses et incohérentes encore, quVst dû cet amalgsroe d^e^preuiooa Uttéruires eontradictoires, l*é(rauge entassement de nooas propres et de souvenirs mal distingués. Il semble que toutes les dates, tous les faits et tons les personnages fussent alors rapprochés et présentés aui yeui comme à la même distance et sur un même tableau pour l'humanité indécise. li n'y avait pour elle ni lointain ni perpectives. mais agglomération indigeste de toutes choses dans l'espace et dans la dorée. Ainsi, « lorsque la popularité du cycle d'Alexandre eut ouvert à la poésie chevaleresque les souvenirs poétiques de l'autiquilé, les vieilles fables de l'expédition des Argonautes, de la guerre de Tbèbes et de eelle de Troie, prirent place dans ks romans de chevalerie et formèrent un nouveau cycle. Une ancienne tradition, consignée dans le roman de Brut, par Robert Wace, auurait d'avance à ce cycle une vogue et une popularité non moins grande qu'au précédent; c'était celle qui faisait honneur aux ancieus Francs et aux premiers Bretons d'une prétendue filiation directe avec Hector ou Énée. Du reste, à cette prétendue généalogie près, tout restait fran^is et purement chevaleresque dans les événements, dans les personusges et dans leur langage et leurs mœurs. On n'y voyait que des costumes et sonvout même des figures connus du temps, soui des noms grics on latins; comme les tableaux de Paul Véronèse, qui se place lui-même sans façon, et une viole à la main, au banquet des noces de Caua. Peintrei et portes en usaient ainsi au moyen âge, sans que l'orthodoxie s'en offensât, ou que la critique y trouvât rien à dire, et dans les miniatures de l'un de ces romans sur la guerre de Troie, on voit un évèque qui marie Jupiter et Junon. et un autre qui, accompagné de prêtres et de moines, célèbre les funérailles d'Hector. Au besoin. Péris irait à confetse et Hélène ferait set piques. ■ (àl. éiuiie Delaunay, Ditcourg prononcé à la Faculté de» ieltrêê de Uenmct, Ib39-18i0, p. 14-13. Cf. iupra^ t. I, p. 299, note i.)
CUANT XXXV. 5Î7
la quatrième, comme le soleil disparaissait derrière les hauteurs, nous fûmes abandonnés par le traître qui nous guidait.
€et indice alarmant, qui nous découvrait un piège trop certain, porta le trouble dans les cœurs les plus résolus; la trame delà perfidie venait de se révéler à nous, et nos rudes épreuves se trouvaient portées à un excès nouveau. Toutefois, sans route frayée et sur une terre déserte, bien que nous fussions menacés du plus grand péril, lorsque la faim et la fatigue s'unissaient CiOntre nous, rien ne put arrêter notre marche un seul instant.
XXXÏ
Nous poursuivons notre carrière, dans d*autres bois aussi profonds et aussi épineux, où, malgré les obstacles qui nous entravent, nous (rayons le passage avec les haches, les couperets et les cognées. Quelqu?s-uns, armés du pic et de la lance, brisent le roc, arrachent le buisson enraciné, pour que le cheval rebuté et inquiet pose avec plus de confiance son pied craintif.
Jamais par autant d'embarras la nature n'a voulu s'opposer à la marche des hommes, jamais elle n'a ordonné que les arbres mesurassent aussi loin la hauteur des cieux qui les dominent, jamais parmi tant de rochers et de marais elle n'a mêlé tant de ronces et d'arbres touffus, comme dans le chemin qu'elle semblait nous interdire et où elle formait un tissu inextricable de buissons, de fourrés et de futaies'.
1 11 Mrait eorteux de comparer lu récit d*EroilU et ceui de Burton oa de Speke, frauchiiunt, eux ausai, avec d^incroyahlea efforts les boia épioeus el touffus de TAfrique oriealale. Les descriplioDS du poète et celles des hardi» capitaines qui ont ajouté tant de riches notions à celles des anciens explorateurs, dans leur OJjuée de Zanzibar à Kaseh, an Tanganyika et au N'yanza, offrent des aoalogiea aurprenanies, malgré la variété naturelle des incidents semés sur leurs dangereux itinéraires.
598 LARAUCINA.
Le ciel aussi était conjuré contre nous; il nous dérobait sa lumière avare et terne^ et, se couvrant de nuées épaisses et sinistresy changeait le Jour en nuit ténébreuse. Chargé de grêle et d'ouragans, il défendait le passage avec une telle fureur, que la guerre d'en haut était devenue plus formidable que les pé* rilset les fatigues de la terre.
Les uns appelaient un prompt secours^ ensevelis dans des broussailles profondes. D'autres criaient : « Al'aide I à l'aide ! » de la fange humide où ils étaient embourbés. Ceux-ci grimpant, ceux-là roulant, les pieds» les mains, le visage écorchés, entendaient deçà, delà» des appeb impuissants, sans être à même de se soutenir entre eux et de se tendre la main.
C'était pitié d'ouïr les cris d'alarme, de voir nos gènes et nos détresses. Les chevaux tombaient découragés et brisaient dans leur chute les jambes et les bras de leurs cavaliers. Nos frêles et légers vêtements restaient en lambeaux à toutes les ronces. Sans chaussures et sans habits» nous n'avions plus que nos armes; le sang, la boue, la sueur, nous couvraient tout entiers.
Outre ces fatigues inouïes, les vivres qui réparent les forces nous manquaient, et l'affreuse faim avec ses souffrances nous étreignait encore d'un plus vif supplice *. A la pensée d'un bien trop douteux et d'une infortune trop évidente, nous perdions» dans le désespoir, notre énergie et notre courage. Un frisson glacé enlevait à nos membres épuisés et engourdis toute leur mâle vigueur.
1 Sur la détresse d*une troupe d*EspagDols, pressée par la faim et rédatte k Tirre de racines. Cf. liiêt, de la Floride , par le eapitaine Laudonoière, p. 106 et suiv.
CHANT XXXV. b%9
Mais D0U8 souvenant aussi que la gloire était le prix assuré de nos travauv, le cœur à l'instant ranimait notre élan et nous faisait mépriser les obstacles. Nous bravions les plus terribles barrières^ et Tavenir n'offrait plus rien à nos yeux qui pût nous résister. La valeur ne se mbntre-t-elle pas avec plus d honneur et d'éclat^ lorsque grandissent les puissances qui l'arrêtent ?
XXXVIÏl
Ainsi notre armée frayait sa route, et, soutenue par la seule espérance^ franchissait tout par l'effort de ses bras. Elle découvre enfin le ciel, ce ciel désiré qui était caché à ses yeux. Déjà les broussailles uous opposent un tissu moins épais, et la forêt dont les arbres nous fermaient tout passage, écarte maintenant ses branches tout à l'heure entrelacées et livre à nos pas des abords plus faciles.
Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ouvrant un libre accès à la lumière, le rocher à pic, la côte escarpée abaissent leurs cimes altières. Le brouillard épais et congelé qui était devant nous, exhalant à Tentour sa forte et humide vapeur^ diminue, s'éparpille, et déjà la vue peut s'étendre au loin.
Sept jours, nous marchâmes égarés, brisant à Taventure les obstacles qui nous retenaient; et pendant tout cet espace^ nous n'eûmes pas où pouvoir reposer un instant nos corps harassés ; lorsqu'enfin pourtant, un matin, nous découvrons la vaste et fertile plaine d'Ancud^ et, au pied de la montagne, au pied de son penchant escarpé un lac étendu et un immense rivage.
C'était un grand archipel, couvert d'îles innombrables et charmantes. De toutes pirts le traversaient gondoles et pirogues