II
tZQ LARAUGANA.
empressées. Jamais le matelot désespéré au milieu des vagues furieuses oe vit le port voisin avec cette môme joie que mon- Irèreni les nôtres^ lorsqu'ils aperçareat devant eux le ciel découvert.
XLU
A l'instant tous ensemble, nous nous mimes à genoux, pleins d'une joie profonde et d'attendrissement ; nous rendons grâces à Dieu de nous avoir soustraits ainsi au péril et à l'infortune *■ ; et oubliant toutes nos angoisses^ tout entiers à l'heureux événement et à notre bonheur, livrés à l'espérance etl'ftme affermie, nous descendons avec vitesse vers la plaine féconde.
Tous les faibles, les blessés^ les estropiés, les boiteux, les manchots^ les infirmes^ les perclus, ceux qui n'ont plus ni vêlement ni chaussure ou qui les portent en lambeaux, ceux qui succombent au désespoir, à l'épuisement et à la faim^ retrouvent la santé, le courage et la force ; une nouvelle résolaUoQ, une nouvelle audace les animent ; toute la terre leur paraît une carrière bien étroite; et il leur semble facile d'accomplir la conquête même du ciel '.
1 Le seotiment religienx qui inspire les ptroles du poëte, élève et attendrit TAme du lecteur. Dam les grands périls et dans les grandes Tictoires, nous aimons à Toir ainsi rhonime se courber sous la main de Dieu qui donue ou qui refuse soo sppui à tous nos efforts. Ainsi, avant la bataille de Granson, les Suisses « se jetèrent à genoux un moment pour prier. Puis, relevés, les lances enfoncées en terre ■et la pointe en avant, ils furent immuables, invincibles. • (Michelet, Hist, dt France, t. VI, p. 334.) Ainsi Coodé aprèi Rocroi : « Le prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. ■ (Bossuel, Orais. fun, du prince dâ'Condif éJit. de Besançon, t. VU, p. 758.) Dans des circonstauces plus analogues à celles que décrit Ercilla, voici ce que raconte Agustin de Zérate, de Gonzalo Pizarro et de ses amis, lorsqu'ils rentrèrent à Quito «près leur tentative sur le Maraiion. Abandonnés par Orellana doat la caravelle devait les attendre au eoniuentdu Napo, ils eurent à traverser deux cents lieues de forêts vierges et de déserts avec des souffrances et des pertes énormes (Cf. infrOf eh. xxivi, oct. 3S et note). Ceux qui revinrent eurent le même mouvement de reconnaissance envers Dieu : « Besaroa la tierra, dando gracias & Dios, que los habia eseapado de tan grandes peligros y trabajos. t {Historia del Penif lib. IV, capit. 5, Bibl. Hivad., t. XXVI, p. 495.)
2 Wiuterlinpr supprime cette octave qui résume i la fois l'idée de toutes les sonffrances en lurées par les Espagnols et celle de leur indomptable énergie.
CHANT XXXY. $Z}
XLÏV
Mais avec fout ce beau transport, ]orsqu*en quittant la pente qui mène au rivage et où nous eûmes encore quelques escarpements à franchir, nous trouvâmes les petits fruits couronnés que produit le myrte au doux arôme S bien qu'ils fussent d'un goût agreste, sauvage et acide encore, cependant ils se montraient à nous tellement à propos et nous furent si agréables, que la manne céleste et les marmites de TÉgypte' n'eussent pas davantage aiguisé notre appétit.
XÎ.V
Comme une bande de ces sauterelles, envoyées quelquefois pour être une plaie du genre humain, et qui, s'abattant sur les épis lourds et chargés, s'y attache pour les brouter avec un bruit sourd et ne laisse pas un grain dans son enveloppe ' ; ainsi,
1 ■ La murta TÎrtuosa. ■ Noos sommet heureux de pouvoir nous fonder ici pour ootre traduction sur Tavis d*uii savant naturaliste, autrefois notre collègue dans Rennes et qu'une mort précoee a enlevé à ses immenses travaui. M. Dujardin, consulté par nous sur le genre de myrte désigné par don Ercilla, n'hésita pas un instant à déclarer qu'il s'agissait du myrte aromatique. Le petit fruit dont parle Ercilla est une sorte de fraise ; le mot frutilta est même le nom par lequel on dé* ligne la fraise au Chili et au Pérou. Un ingénieur français dout nous avons plus d'une fois cité l'ouvrage et qui a laissé une Beletion du vo.age de la mer du Sudy consacre i la frutHUtt la planche XI de son volume, p. 70, et en dessine la forme.
s < Ollasde Egilo. > Détail eipressif omis par Winterling. Les allusions bibliques ont ici une grAce particulière sous la plume de l'écrivain. Toute cette armée qui, échappée au désastre de la famine et aui plus rudes épreuves, a fléchi le genou à rheure de sa délivrance, peut se rappeler en effet et la manne qui soutint les Israélites au désert, et ces marmites de l'Egypte que le peuple hébreu regrettait dans les inquiétudes de son existence nomade et tourmentée.
'Cette piquante et poétique similitude est encore amenée par un souvenir de la Bible, par celui d'une des plaies de l'Egypte. Ces nuées de sauterelles qui dévastaient quelquefois la vallée du Nil, peuvent bien être regardées comme un des fléaux de Dien, aujonrd'hui comme au temps des Israélites. La Palestine, l'Arabie, la Syrie, connaissent ces insectes dévastateurs, comme le Sénégal et comme notre Algérie. Nulle part les ravages de ces légions innombrables de sauterelles, leurs espèces, leur histoire même, n'ont été mieux décrits que dans l'excellente étude publiée en 1863 par M. André, conseiller à la Cour impériale de Rennes. Le docte magistrat a réuui sous les yeux du lecteur, dans une disposition très-habile, les textes bibliques, où les sauterelles sont tant de fois mentionnées, et il a justifié par les faits modernes les récits de l'Écriture sainte sur ces étranges invasious contre lesquelles il n'y a d'aide possible que le repentir et la prière. Celui qui gouverne les vents est aussi le seul qui précipite l'ennemi ai'é de toute végétation dans les eaux de la mer Rouge ou de la Méditerranée. M. André rappelle avec une singulière vivacité
S32 L'aRAUCâNA.
en petites troupes éparses, toute notre armée se répand sur la
d^imsgintlIOD le fléaa qui rst venu désoler fAlgérie en 1845, et Tannée 1866 t de noareto effrayé et désolé le* cbanps de la Sénéfambie, la Mitidj»^ le Sabel avec ces épaisses colonnes de visiteuses qui dévorent les récoltes et jusqu*aux feuilles des arbres, et laissent toute une contrée sans verdure. On ne saurait dire les ravages qu'elles ont eaosés dans les vignes et dans les autres productions de notre eoloni* au nord de l'Afrique. Oran et Constantine ont supporté les mêmes ravages. Mottaganero, Tiemcen, Mascara, Belizane et l'Barba, Sidi-bel-Abl»ès et Sidi-Brahim , Bougie, Batna, Sétif, Bone. Djidjelly. ont été eroellemeat Iraités par ces masses affamées. Les figuiers, les oliviers, même les cultures cotonnières, les céréales, les plantes de tout genre, tout disparaît sous une morsure tranchante. Les Arabes éloignent par leurs cris ces terribles faucheurs et Ton est réduit, fous peine de famine et même de peste, à leur faire une guerre Implacable, hélas! impuissante. Chassées d'une propriété, les sauterelles retombent sur une autre, jusqu'à ce qu'il plaise i Dieu d*envoyer le Qably (le vent du sud), qui les entraine par tourbillons dans les flots où s'ouvre enfin pour elles une tombe. Cfest au mois d'avril que parut en Algérie la première colonne de ces insectes formidables. Elles débouchaient par les gorges des montagnes et par les vallées dans les plaines du littoral. (Cf. Momiteur du soir du 7 juillet 1866.) Mais le fléau était beaucoup plus général et semble s'être étendu i l'Afrique presque entière. Nous lisons en effet dans une lettre de Zanzibar, en date du 16 juillet 1866, et signée du P. Borner : «J'apprends qu'une grande famine sévit dans TAfrique centrale, elle est causée par des nuées de sauterelles qui ont ravagé les récoltes ; son intcn&ité est telle que pour cinq épis de maïs on peut acheter un esclave. « (Annal, de la Propagat., t. XXXIX, p. 38.) Quinze mille esclaves venaient d'arriver à Zanzibar, et dans ce nombre une foule étaient des enfants. Leur valeur vénale, en temps ordinaire, s'élevait à 15 francs pour les garç >nf, à 40 francs pour les petites filles. La famine avait fait baisser à cinq épis de maïs le prix de la chair humaine 1 Quels désastres de tels faits ne dévoilent ils pas! et sur quelle vaste étendue de territoires ce fléau des sauterelles n'a-t-il pas dû s'exercer pour produire de semblables conséquences! L'armée destructrice qui a désolé nos possessions avait donc derrière elle dans les profondeurs du sud, des armées congénères. Ces innombrables essaims vont aussi dans Tannée «t à l'heure que Dieu leur a fixées, dévaster le pays des Abyssins d'où l'Egypte les reçoit à son tour. M. Desvergers, dans sa description de l'Abyssinie, rappelle une irruption de ce genre qui eut lieu dans le royaume de Tigré et dont la relation a été laissée par un missionnaire célèbre, M. Gobât. « Il était enfermé chez lui, lorsqu'il entendit tout k coup un bruit semblable à celui de la grêle qui tomberait à quelque distance. 11 sortit à l'instant et fut surpris de voir la lumière du soleil comme obscurcie ; les sauterelles remplissaient l'air, et ce n'était encore que l'avant-garde. Bientôt du cêté du nord on vit s'élever de terre comme un faible nuage, puis, cette espèce de vapeur devenant un brouillard épais, produisit une obscurité si grande que les gens du pays eux-mêmes avaient peine à croire qu'elle I ût être causée par les sauterelles. Quelques instants après il n'y avait plus moyen d'en douter. On en était entouré de manière i ne point distinguer autre chose. Elles faisaient un bruit semblable à celui de la mer après un orage ; et si un enfant s'éloignait de quelques pas dans les champs, il s'élevait un tel tourbillon autour de lui qu'il disparaissait comme sous un voile. Ce fléau si terrible pour les provinees orientales paraît être beaucoup plus rare au delà du Tacazé • (/. c, p. 41). La peinture o'Ercilla n'est inférieure à aucune de celles que nous avons indiquées, et le • sordo rozar * qu'il attribue & ces bêtes dangereux de toute l'Afrique, est heureusement commenté pour nous par les similitudes expressives que H. Desvergers reproduit du pcre Gobât.
vaste plaiae, et dégarnit mieux encore de leurs fruits, de leurs branches et de leurs feuilles, les myrtes dépouillés.
Les uns mangent les fruits à poignées, tant les aiguillonne la faim importune. D*autres engloutissent les petites branches et les feuilles, et n'ont pas la patience de cueillir les baies une à une. D'autres encore^ pour éviter de partager avec leurs compagnons, cherchent quelque endroit isolé, où ils puissent se rassasier avec le rameau qu'ils ont coupé et qu'ils dérobent à des mains rapaces.
Ainsi lorsqu'une volée de poules, de la cour qui les enferme, partent dans les champs, et deçà delà cherchent avec diligence le froment dispersé sur l'aire ; de la patte et du bec, en grattant^ si l'une d'elles déterre des reliefs ensevelis, elle se redresse avec son butin^ s'enfuit, et aussitôt toutes les autres la poursuivent*;
De même celui de nous qui a saisi une belle branche, loin de ses compagnons qui le suivent de toutes parts, se retire aussitôt en fuyant dans un lieu où il puisse manger plus à l'abri. Personne ne consent à partager ce qu'il trouve; ce n*était pas l'instant où l'on se montre généreux, et la charité, engourdie au fond des flmes, ne parvenait pas à s'étendre jusqu'au prochain '.
1 C*e8t là uue de cet comparaisons simples et naïves qui fourmillent chez Danle •et dont rélégance familière et tans apprêt a vtlu à Ercilla les éloges unanimes de 4a critique espagnole.
* Ercilla est assurément Tun des poètes d'Espagne qui ont exprimé, selon le génie de leur nation, les sentiments les plus héroïques et les plus chevaleresques; mais, •quelle que soit son élévation morale, il est aussi le chantre exact de U réalité ; «t, observateur pénétrant du cœur humain, il sait nous dire devant quelles nécessités cruelles, la foule des hommes, pressée par les besoins de la faim, ne partage plus aTec des frères le fruit qui doit Tapaiser, ou dans quelles circonstances le fuyard dont Tépée ennemie menace les épaules, n'attend plus son ami pour le déro- J>er, sur la croupe de son cheval, au milieu du désastre commun.
Pendant que nous goûtions avec délices ce repas rustique, Yoilà qu'arrive une légère gondole à la proue recourbée^ que douze longs avirons poussaient en avant. Elle vient donner fortement au rivage. Les rameurs agiles et toute la troupe qu'elle renferme s'élanceut à terre d'un pied vif et hardi, avec tous les signes de l'amitié et d'une douce franchise.
Mais si vous désirez apprendre quels étaient ces hommes et la cause qui les amenait ainsi, je ne saurais à cette place vous le dire maintenant; car je suis épuisé par la fatigue de ma longue route. 11 vaut donc mieux tout ajourner à un moment plus opportun et en rester à cet endroit, pour que cependant Je puisse réparer mes forces, et pour que vous prôliez à mes paroles votre oreille avec moins d'ennui.
SoMMAiBB. — Un cacique de Taichipel Tient offrir tux Espagnols avec une bien* veillauce pleiue de courtoisie^ tous les objets qui leur sont nécessaires. ^ Ke* posées et ravitaillées, les troupes de don Garcia pourtuiveut leur eipéditioo. ^ Partout les caciques des fies tiennent les saluer, leur apporter des vivres, leur offrent des présent?, et témoignent pour leur extérieur, leurs armes et leurs chevaux on étonnement naïf. — Ercilla visite avec plusieurs de ses compagnons quelques îles de Tarebipel. — BieDl6t Tamiée s^arréle devant Tobsiacle que lai présente Timmense desaguadero. — L'hiver faisait sentir déjà ses premières atteintes, et il était impossible pour les Espagnols de pousser plus avant ni de revenir par les mêmes chemius. — Un guerrier barbare leur propose de les ramener, par un passage plus praticable, jusqu'à l'Impériale. — Nouvelle excursion d'Ercilla dans Tarchipel de Chiloé. — 11 laisse dans une des îles la marque de son passage. — Son retour au camp espagnol. — Départ deTarmée. — arrivée de don Garcia et des siens dans les murs de Cautén. — Tournoi eutre les jeunes officiers. — Querelle qui s'élève. — Danger que court Breil'a. — 11 quitte rarmée, arrive an Callao, & la Terre-Ferme. — Épisode rapide de Lope de Agttirre. — Ercilla dans sa patrie. -> Ses voysges en Europe. — Retour du poëte vers son sujet principal, la délibération des caciques araucans pour l'élection d*un chef. — Nouvelle digression Ters le théâtre des affaires publiques en Europe et vers les intérêts nationaux de l'Espagne.
Qui voit beaucoup de contrées, voit beaucoup de choses que le monde estime des fables ; et lorsqu'elles offrent un caractère merveilleux, moins on les raconte, plus on montre de prudence. Cependant, s'il est bon de se taire, quand elles sont incertaines^ et qu'il ne faille pas m'exposer au péril d'un blAme inévitable, je déclare que la vérité se rencontre encore id-bas, bien que l'on afHrme qu'elle soit partie pour les deux ^
t « Por mai que sAmea que et tubida al ci«lo. »
Cest un souvenir ou plul6t une application particulière de ce que les anciens disaient de la Justice :
■ Ixtreroa par i'.loa
jQitilia axeadana Urria vettigia fécil. •
(Virgile, Ctorg,^ II, Vl\,)
5 36 LARAUCANA.
Elle s'était retirée dans cette région lointaine, après avoir été chassée de tous nos climats. La dissimulation cauteleuse, la tromperie et Tartifice n'avaient encore jamais été accueillis par ses habitants. Mais je laisse de côté cette matière, et je reviens en toute hûtc, selon ma promesse, vers la barque remplie d'hommes et de rameurs qui d'un prompt essor venait d'engager sa proue dans le sable du rivage.
lit
Un jeune homme s'avance, gracieux et bien fait, escorté d'une quinzaine de compagnons. Sa chevelure était noire et crépue, sa figure blanche, et il paraissait le chef de la troupe entière. D'un air grave et modeste, comme nos soldats éparpillés venaient de se réunir, il nous salue, avec un visage courtois et souriant, et dans sa langue étrangère prononce les paroles suivantes :
« Hommes, ou dieux champêtres ^ nés dans ces bois sacrés et dans ces montagnes, et qu'une céleste influence fait sortir de vos âpres et impénétrables profondeurs, quel hasard ou quelle fortune vous a conduits, par des chemins et des sentiers inconnus, jusque dans nos lointains et pauvres asiles, derniers coins du monde où ne soient pas entrés la confusion et le désordre ' ?
0 Si votre désir, si votre projet est de chercher un plus vaste territoire et si, pour exécuter vos desseins, quelque objet vous soit nécessaire, tout ce qui peut vous être utile et toute nourr riture, à pleines mains, avec un vouloir complaisant et généreux.
1 Cf. Virgile, En., 1, 3Î7-319 ; Fénelon, Télémaçue, I, édit. de Dijon, 1791, page 3.
* C«Ue légère satire d'allusion et de contraste, rappelle trop au lecteur que c'est un poëte etpagool qui fait parler ici le jeune Indien.
TOUS seront prodigués dorant votre marche dans toute la con* f rée d'alentour.
« Si votre plan est de rester sur notre terre, nous vous y donnerons le sol que vous désirez ; que si la oaonlagne vous platt et vous sourit davantage, nous vous y conduirons à l'abri de tout péril. Voulez-vous notre alliance ? Voulez-vous la guerre? Nous vous offrons Tune ou l'autre avec la môme loyauté. Choisissez ce que vous aimez le mieux. Pour moi, si j'avais à choisir, J'adopterais la paix et la concorde. »
VU
Nous fûmes charmés des manières, de la bonne grâce, de la mise du brillant et hardi jeune homme, de sa conduite franche, du langage ouvert et décidé avec lequel il s'adressait à nous, de cette hospitalité sincère qu'il nous offrait, de la taille et du visage fier de ses soldats. Ils étaient blancs, et leurs proportions heureuses annonçaient la vigueur. Revêtus d'un manteau et d'une tunique flottante,
Viïl
Ils avaient la tête couverte et parée d'un chapeau terminé en une pointe qui se renversait et pendait par derrière. Ajustée autour de leurs tempes, cette coiffure d'une toison fine et frisée, où se jouaient des couleurs diverses et éclatantes, montrait assez par sa laine épaisse quel était le climat de ce froid territoire *.
Nous rendons grâces au jeune homme de sa bienveillance et delà volonté courtoise dont il nous donnait la preuve. Nous lui offrons aussi l'assurance de notre amitié, tout prêts à lui être utiles et complaisants à notre tour ; et, au terme de ces ëchan-
1 L'octate Se et la précédeote, qui nous foot si bien connaître let roœurt tt le costume de ces peuples primitifs, ont disparu dans la version allemande.
598 LARAUGANA.
ges, lui révélant rextrôme besoia et la détresse qae la faim nous faisait sentir, nous lui demandons des vivres réparateurs, avec promesse de payer les aliments fournis.
Aussitôt il s'empresse de faire entendre ses ordres, et devant la nécessité qui nous presse, il commande à ses compagnons dociles et actifs de tirer de la gondole toutes les provisions qu'elle renferme, et ils les distribuent toutes d'une manière libérale à nos soldats affamés, sans vouloir accepter de personne un cheveu seulement, ni mCme l'expression de notre gratitude.
Ainsi rendus à la vigueur et tout remplis d'espérances nouvelles, nous nous remettons en marche le long du rivage, et en ordre, suivant notre coutume. Nous faisons une grande lieue ; et tout pr^s de la mer, en un endroit qui nous paraft une halte commode et fortement située, nous choisissons notre preaiier campement.
xn
Nous ne Tavions pas encore assis tout à fait ni rien établi avec régularité, lorsque de droite et de gauche à la fois, fendant l'onde écumante, toutes chargées de maïs, de fruits et de poissons, arrivent des pirogues légères ; elles apportent des vivres à notre armée dépourvue; ils nous sont prodigués en don gratuit, sans nombre et sans mesure.
La bonté sincère et affectueuse des hommes simples qui habitaient ces régions, nous faisait voir que l'avidité n'avait pas encore pénétré dans leurs montagnes, et que le crime, la rapine, l'injustice, aliment accoutumé de la guerre, n'avaient pas trouvé accès auprès d'eux ni altéré les lois de la nature.
CDANT XXXVI. 63»
liais sans retard, détruisant tout ce que nous touchons sur notre passage et nous frayant une route a?ec noire arrogance ordinaire, nous donnâmes à tous ces vices large place et libre en trée. Sur les ruines des mœurs antiques, corrompues par celle nouvelle invasion, Tavide avarice planta son drapeau dans ces contrées avec plus d'impunité que partout ailleurs ^
Après cette première nuit, durant le Jour qui la remplaça, deux caciques attirés par notre présence dont le bruit s'était répandu dans les lies, vinrent ensemble souhaiter la bienvenue aux étrangers et leur faire une riche et somptueuse oCTrande. C'étaient des provisions et des substances de tout genre, une brebis accablée de sa laine et deux de ces vigognes qu'en chassant ils prennent à la main dans la sierra.
Ils demeuraient tout saisis de surprise et d'admiration en voyant des hommes dont la couleur unissait le blanc et le rouge^ à chevelure épaisse, à ipenton barbu, dont la langue et les vêtements différaient des leurs. Ils s'étonnaient devant nos coursiers fougueux, contenus au plus fort de leur élan ; mais ce qui les effrayait davantage, c'était le bruit terrible de la poudre, dont l'explosion les frappait de stupeur.
XVH
Nous fîmes route dans la direction du sud, en côtoyant la rive sinueuse, et sans quitter la grève du détroit. Nous mesurions
1 Jamais peal-éire don Ercillt ne i^éttit eiprimé tTec cette vigueur de Vime contre la conquête espagnole, contre les désordres, l'ingratitude et tous les TÎces inèlés à leur invasion. Ce sont les eritiques coutre les violences et Tavariee des dominateurs, plus encore que sa sympathie vingt fois manifestée pour l' héroïsme des Araucans, qui ont Tait accuser le poëtc d'avoir dans son épopée fait cause oomflBuue avec les Bvbares.
5U l'araucana.
par degrés la terre que nous parcourions ; mais plus notre marche avançait, plus aussi le vaste archipel se développait sous nos yeux et nous découvrions à d'énormes distances des lies nombreuses et verdoyantes.
xvin
Beaucoup de caciques venaient à notre rencontre pour nous contempler comme des ôtres merveilleux ; mais aucun ne s'offrit à nous sans que sa main généreuse apportât quelque présent. L'un nous faisait accepter un beau vase de nacre pure ; un autre, la peau velue d'un mouton ; tel, un arc et son carquois, tel, une trompe ; tel autre, un coquillage étranger aux riches couleurs.
Moi à qui mon penchant a toujours fait aimer les recherches et qu'il incline à pénétrer l'inconnu, moi que l'influence de mon étoile a entraîné au milieu de tant de périls, je m'embarquai, accompagné de quelques jeunes soldats, dans une gondole rapide et passai dans la principale tle du voisinage, dont le sol s'étendait en plaines, et dont la population semblait hospitalière.
Je vis les Indiens, leurs demeures formées de petits murs et d'humbles toits, les arbres, les plantes qu'ils cultivent, leurs fruits, comment ils ensemencent, quels légumes ils possèdent. J'observai chez ces peuples leui*s singularités les plus curieuses, les rites, les cérémonies, les coutumes, le commerce, toutes les relations de la vie, les lois auxquelles tous se soumettent avec docilité.
J'entrai dans deux autres fies et me promenai sur leurs plages vertes et fécondes. Je fis le tour entier de quelques autres encore et environné de paisibles indigènes dans leurs pirogues* J'appris d'eux eu détail des merveilles inouïes, jusqu'à l'heure
CUANT XXXYI. 541
OÙ l'ombre et le vent qui fraîchissait me ramenèrent sans accident au rivage.
Le lendemain l'armée poursuivit sa route ; c'était le troisième jour de marche, et depuis trois heures déjà elle s'avançait ; mais bientôt nous nous aperçûmes que^ pour marquer notre limite et la fin de notre entreprise, le grand lac se déchargeait dans la mer par une profonde et rapide embouchure ; ses flots impétueux et son immense largeur nous interdisaient sur ce point tout passage.
Une sombre tristesse et un nuage de douleur s'étendirent sur nos ftmes et sur nos traits, lorsque nous vtmes nos pas ainsi interceptés par le vaste courant qui grondait devant nous. Tenus à la bride, les chevaux ne pouvaient en nageant triompher de ce puissant obstacle, et d'étroites gondoles ne suffisaient pas au lourd fardeau dont nous les eussions surchargées.
Nous replier sur nous-mêmes, après nos fatigues immenses, terribles, insupportables, semblait avec raison une tentative désespérée et d'où pas un homme ne devait sortir vivant. Rester en ces lieux, il ne fallait pas y songer ; et la résolution courageuse et téméraire de poursuivre nos premiers desseins était combattue par tous les avis et par la saine raison ^
- 1 Nous De devons pas nous exagérer les limites qu'atleigoit Texpédition de don Garcia. Elle n'a, pas franchi les rochers qui forment la base du CorcoTadoi et les étapes de l'itiaéraire ont été soigoeusement indiquées par le poêle. Nous pouvons dire hardiment que Terploration se borne au littoral de TAncûdbox, et l'archipel de Chonos n'a pas été aperçu par les troupes de Garcia, ni, i plus forte raison, les Téritables terres magellauiques qui ne eommeneent qu'à la hauteur où l'isthme d'Ofqui joint au continent la péninsule des très montafiat. L*archipel de Chonos a bien été réuni quelquefois par les géographes à celai de Chiloé et compris sous la même dénomination; mais en général on ne donne le nom d'archipel de Chiloe qu*à ee groupe de quatre-vingts Iles ou îlots, dont la plupart sont inhabités, et qui séparent du contiaenl américain la grande Ile de Chiloé, large de 28 roillert